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Varia

Le recours aux passeurs pour limiter le risque de détention-expulsion du pays de transit : la traversée du Mexique par les migrants centraméricains, 2009-2019

The Use of Smugglers to Decrease the Risk of Detention-Deportation from the Transit Country: The Crossing of Mexico by Central American Migrants, 2009-2019
El uso de coyotes para reducir el riesgo de detención-deportación del país de tránsito: el cruce de México por migrantes centroamericanos, 2009-2019
Marie-Laure Coubès
p. 167-189

Résumés

Cet article étudie l’évolution du recours aux passeurs pour traverser les pays de transit dans la trajectoire migratoire à partir du cas des migrants du Guatemala, Honduras et El Salvador qui traversent le territoire mexicain pour se rendre aux États-Unis, entre 2009 et 2019. Cette stratégie de réduction du risque de détention et de renvoi dans le pays d’origine par les agents migratoires mexicains est étudiée à partir des données de l’enquête Emif Sur réalisée auprès des personnes expulsées par les autorités migratoires mexicaines ou étasuniennes dans les trois pays du nord de l’Amérique centrale. Avec l’analyse quantitative des données l’article étudie l’effectivité de cette stratégie sur l’évitement des contrôles, ainsi que les ressources économiques et sociales mobilisées par les migrants dans cette stratégie.

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Texte intégral

Je suis en dette avec Loïs Bastide et Laurent Lardeux pour leurs nombreux commentaires si pertinents à une version préliminaire de l’article, et je remercie aussi les deux relecteurs anonymes. Toute erreur reste de mon fait.

  • 1 Les caravanes sont apparues fin 2018, au départ du Honduras, et ont regroupé des centaines de migra (...)

1Dans le contexte actuel d’externalisation des frontières et d’internationalisation des politiques de contention (Boyer et al., 2018 : 9-11) les migrants doivent prendre d’énormes risques pour contourner des dispositifs de contrôle omniprésents, qui rendent les déplacements de plus en plus difficiles et complexes, en particulier dans les pays de transit qu’ils traversent. Au Mexique, tout le pays est devenu une zone de contention de la migration en transit vers le nord (Fitzgerald et Palomo-Contreras, 2018 ; Torre Cantalapiedra et Yee-Quintero, 2018) alors que les déplacements des Centraméricains vers les États-Unis se sont massifiés au cours de la dernière décennie. Ainsi à partir de 2014, et selon les années, l’ensemble des migrants du Guatemala, du Honduras et du Salvador peuvent même être plus nombreux que les Mexicains à être détenus par la patrouille frontalière des États-Unis (calculs de l’auteur à partir de USCBP, 2021 et 2023). Ces dernières années cette migration a pris la forme d’un exode de familles avec enfants en bas âge fuyant les conditions de vie désastreuses de leur pays d’origine et organisant de nouvelles configurations de mobilité avec les caravanes1 (Contreras et al., 2021, Torre Cantalapiedra, 2022).

  • 2 Nous employons l’expression « sans-papier » pour traduire le terme « undocumented » utilisé aux Éta (...)
  • 3 Le risque de racket ne se limite pas aux agissements des cartels. Des policiers, souvent de connive (...)

2Soumis au régime des visas qui suppose des ressources économiques suffisantes, les Centraméricains qui émigrent vers les États-Unis sont confrontés, dans leur majorité, aux restrictions institutionnelles quant à la mobilité et ils traversent le Mexique en situation de « sans-papiers »2. Ils sont ainsi exposés de façon permanente au risque d’être arrêtés par les agents de l’Institut national mexicain des migrations (INM) et renvoyés dans leur pays d’origine (Fitzgerald et Palomo-Contreras, 2018 : 23). Cette menace, qui ferait échouer leur projet et qu’ils veulent éviter en priorité, détermine les autres risques pris pendant l’expérience du transit. Car la clandestinité dans le corridor migratoire pour échapper aux contrôles de l’INM les place en grande vulnérabilité face au crime organisé. En effet, au cours des vingt dernières années la traversée du territoire mexicain est devenue un parcours de tous les dangers pour les Centraméricains qui doivent déjouer non seulement les contrôles des agents institutionnels, mais aussi les actions des divers cartels qui rackettent ou enlèvent les migrants (Ruiz, 2001b ; Casillas, 2007 : 18-27 et 42-47 ; Vogt, 2013 : 764-765 ; Aragón, 2014 : 111-146 ; Basok et al., 2015 : 59-62 ; París Pompo, 2017 : 190-197 ; Torre Cantalapiedra, 2022 : 60-64)3.

3Pour atteindre la frontière avec les États-Unis, sur les routes migratoires mexicaines, les migrants mettent en œuvre des stratégies de mobilité pour limiter les risques. Par exemple, le voyage en autonomie, le transit avec passeur et, plus récemment, le déplacement collectif en caravane. Ce dernier, par sa nouveauté et sa visibilité, a attiré beaucoup d’attention de la part des médias et des chercheurs. Cependant, la stratégie de réduction des risques la plus répandue, qui permet à la fois d’éviter les contrôles de l’INM et de se protéger tant que faire se peut du crime organisé, passe par le recours aux passeurs.

4Les études sur les risques liés à la traversée du Mexique par les Centraméricains se sont centrées principalement sur les personnes qui mettent en jeu leur vie ou leur intégrité physique et morale, que ce soit à cause d’accidents ou de violences (Ruiz, 2001b : 16-29), négligeant ce faisant un autre risque, celui de la détention qui vient interrompre les parcours migratoires (Ruiz, 2001b : 19). Ce dernier est pourtant très important puisqu’il met un coup d’arrêt au projet migratoire en infligeant le retour à la case départ, et en annulant l’investissement personnel et collectif qui a été nécessaire pour ce projet. Il est d’autant plus considérable que les migrants s’approchent de la frontière avec les États-Unis, et que beaucoup de ressources ont déjà été mobilisées pour éviter nombre d’obstacles durant la traversée du Mexique.

5C’est à cet aspect que nous proposons de nous intéresser dans cet article, en analysant la gestion par les migrants du risque de détention-expulsion, à la lumière du recours aux passeurs qui vise à le réduire. Nous analyserons ainsi la différenciation de cette stratégie au regard de la nationalité des migrants. Car, si le contexte économique et social qui favorise ces exodes est relativement semblable entre pays, l’histoire particulière de ces derniers a créé des différences dans le processus migratoire. Ainsi, les Guatémaltèques disposent de nombreux relais au Mexique (ils sont beaucoup plus nombreux à résider dans le pays que les autres nationalités centraméricaines), et les Salvadoriens connaissent une histoire de migration aux États-Unis plus massive (23 % de la population est émigrée dans ce pays). Quant aux Honduriens, ils ont rejoint les flux de façon plus tardive (Pederzini et al., 2015 : 11-12), sont moins intégrés dans des réseaux et ont été identifiés comme les plus vulnérables durant leur trajet (Faret, 2020 : 38, Torre Cantalapiedra, 2022 : 63). Il est donc important de prendre en compte la nationalité et, à travers elle, le rapport historiquement différencié à la migration vers les États-Unis, dans l’analyse de cette stratégie de recours aux passeurs pour faire face aux risques vécus dans la migration.

6Nous étudierons également l’efficacité du recours au passeur comme procédé de réduction des risques d’expulsion ainsi que les ressources économiques, sociales et de mobilité que cette stratégie implique.

  • 4 Enquête commencée en 2009 auprès d’expulsés guatémaltèques, honduriens et salvadoriens et qui perme (...)

7L’article s’appuie sur une étude quantitative basée sur les données de l’unique enquête représentative réalisée auprès des migrants adultes expulsés par les autorités migratoires mexicaines ou étasuniennes, dans les trois pays du nord de l’Amérique centrale, l’enquête Emif Sur4. Notre perspective quantitative permet d’enrichir le corpus des nombreux travaux ethnographiques sur la traversée du Mexique et d’engager un dialogue avec les recherches qualitatives, notamment celles basées sur des récits, particulièrement le travail d’Aragón (2014).

8Dans une première section, nous présentons le contexte des migrations centraméricaines, le cadre d’analyse du transit et du recours aux passeurs, et la source des données utilisées. Dans la deuxième section de l’article, nous présentons l’analyse des données empiriques portant sur l’évolution temporelle du recours au passeur selon la nationalité des migrants ; en nous concentrant sur la période 2015 à 2019, nous mesurerons l’efficacité de cette stratégie d’échappement aux contrôles de l’INM ; et nous identifierons les facteurs déterminants de la mobilisation de cette stratégie.

Migration centraméricaine en transit au Mexique : cadre d’analyse et méthodes

  • 5 Indicateurs de la violence, les taux d’homicides sont les plus élevés au monde (hors conflit armé). (...)
  • 6 La pauvreté touche les trois quarts de la population du Honduras, les deux tiers de celle du Guatem (...)
  • 7 Les Salvadoriens ont connu une émigration massive vers les États-Unis durant les années 1980 à caus (...)

9La migration des Guatémaltèques, Honduriens et Salvadoriens vers les États-Unis est ancienne et liée à l’histoire des interventions politiques, militaires et économiques étasuniennes dans ces pays. Elle a pris cependant une dimension massive au cours des trois dernières décennies pour chacun des trois pays du nord de l’Amérique centrale. À partir des années 1990, malgré les accords de paix qui ont mis fin aux guerres civiles, la détérioration des conditions de vie, tant économiques, avec les plans d’ajustement structurels imposés par le FMI, que sociales, avec l’impunité institutionnelle et le surgissement de la violence des bandes qui délitent la société entière5, conduisent à cette émigration massive (Durand, 2020 : 28-47). De plus, la précarité et la pauvreté généralisées6 accentuent encore davantage les désastres provoqués par les catastrophes naturelles sur les populations. Ainsi, l’ouragan Mitch de 1998, qui a détruit une grande partie du Honduras, est devenu un détonateur de cette migration massive pour les Honduriens qui ont rejoint le mouvement migratoire de façon plus tardive, mais accélérée (Pederzini et al., 2015 : 11-12). Les États-Unis accordent alors le statut de protection temporaire (TPS) en 1999 aux Honduriens, statut qui a été renouvelé depuis lors. Pour le Salvador c’est le tremblement de terre de 2001 qui ouvre aussi la voie à un deuxième TPS pour les ressortissants du pays7, prolongé aussi jusqu’à aujourd’hui. De nombreux migrants ont alors l’espoir de pouvoir obtenir ce statut qui n’est pourtant pas accessible aux nouveaux arrivants, mais protège de l’expulsion les migrants sans-papiers déjà installés dans le pays.

  • 8 Dans les flux migratoires récents, 98 % des Salvadoriens en transit au Mexique à destination des Ét (...)

10Ce processus social cumulatif, étalé sur quatre décennies, a donné lieu au développement de réseaux migratoires importants, dotés d’un poids économique notable8, consolidant ainsi les flux migratoires du nord de l’Amérique centrale. De nombreuses études ont montré comment les réseaux transnationaux rendent possible les flux d’envoi d’argent entre communautés de départ et d’arrivée et les transmissions d’informations et de contacts tant pour la circulation migratoire que pour l’installation dans le pays de destination (Massey et al., 1987). Comme dans d’autres contextes, dans ces trois pays d’Amérique centrale, les réseaux sociaux jouent un rôle essentiel pour les décisions de départ et au regard des formes de mobilité (Aragón, 2014 : 65-85). Ce capital social, défini par Portes (2007 : 687) comme « la capacité des individus à obtenir des ressources à travers la participation à des réseaux de relations ou des structures sociales plus amples » (traduction de l’auteur), s’ajoute aux facteurs macro du contexte de départ.

  • 9 Cette perspective rejoint l’un des principaux postulats de l’approche de l’autonomie des migrations (...)

11Cependant, par-delà ses déterminants économiques, sociaux ou culturels, la migration doit aussi être saisie comme une stratégie développée par des individus qui s’engagent dans ce voyage. Aragón (2014 : 109-153) propose d’utiliser le concept de « capital de mobilité » pour envisager les migrants comme des acteurs capables de développer leurs capacités de déplacement dans l’univers hostile de la traversée du Mexique. Indépendant du capital social et associé à la personne, ce capital permet de replacer l’individu au centre de l’expérience de la traversée, sans faire référence pour autant à des choix rationnels, comme un acteur doté d’une agentivité propre, et pas seulement soumis aux facteurs macro-sociaux du contexte de départ ou aux décisions de la famille et des réseaux9.

  • 10 Comme le démontre l’expérience des Haïtiens qui, depuis le Brésil ou le Chili, ont traversé tout le (...)

12Défini par les géographes comme une accumulation de savoirs, de savoir-faire et de moyens conditionnant la capacité à se déplacer, ce « savoir se mouvoir » constitue une forme de capital qui n’est pas une simple combinaison des autres capitaux tels que le revenu, le niveau d’éducation et les réseaux sociaux (Kaufmann et al., 2012 : 11). Concept élaboré pour étudier la mobilité urbaine ou celle des élites, Aragón lui donne plus de champ en l’utilisant pour analyser la traversée du Mexique par les migrants centraméricains. La mobilité exige des compétences particulières, des compétences physiques (l’endurance et l’apparence sont des ressources utiles dans les trajets migratoires sans-papiers), des compétences techniques (maitriser l’usage des moyens de communication est devenu aujourd’hui une ressource dans la traversée de pays inconnus10), des compétences économiques, organisationnelles, et l’ensemble des savoirs acquis à l’épreuve du terrain. Ce capital de mobilité permet aux migrants de s’adapter à toutes sortes de situations qu’ils affrontent durant la traversée du Mexique. Il peut être rapproché des « techniques de soi » que Basok et al. (2015 : 72-88), empruntant à Foucault, conceptualisent comme l’ensemble des compétences des migrants pour surmonter les obstacles et sécuriser leur mobilité jusqu’à destination.

La traversée du Mexique

13Dans son excellente recherche sur les migrations centraméricaines Aragón (2014 : 23-38) définit de la façon suivante le transit au Mexique : « Le voyage de transit est une temporalité et une spatialité spécifique au cours desquelles les migrants tentent d’atteindre le lieu de destination par une persistance dans la frontière. [...] Le transit est l’espace-temps liminal où se décide qui passe et qui ne passe pas ; c’est le moment où se joue la possibilité d’atteindre le lieu espéré ; c’est la période au cours de laquelle la frontière acquiert une matérialité pour tenter de stopper ou de laisser passer les individus ».

  • 11 Le long territoire mexicain est appelé par de nombreux auteurs « frontière verticale » (Torre-Canta (...)

14Tout l’espace mexicain représente en effet une longue « frontière verticale »11 pour ces migrants, car les États-Unis ont externalisé leur contrôle frontalier et c’est l’État mexicain qui contrôle le passage de Centraméricains à l’intérieur du pays (Fitzgerald et Palomo-Contreras, 2018 : 16-30 ; Torre Cantalapiedra et Yee-Quintero, 2018 : 94-95 ; Torre Cantalapiedra, 2022 : 89-93). Soumis au régime des visas, qui suppose des ressources économiques suffisantes, la majorité des Centraméricains qui émigrent vers les États-Unis affronte les restrictions institutionnelles à la mobilité et traverse le Mexique clandestinement.

  • 12 Le concept de « migrant-marchandise » a déjà été proposé dans le cadre d’une analyse de la migratio (...)

15Dans ces circonstances la traversée expose les Centraméricains en transit à une grande précarité (Basok et al., 2015 : 29) et à des violences croissantes, notamment l’incursion des réseaux criminels dans le trafic d’êtres humains. Dans cet univers d’abus et de maltraitances (Ruiz, 2001a : 33-38 ; Aragón, 2014 :193-200 ; París Pompo, 2017 : 24-30 ; Faret, 2020 : 38-41), ils sont dans une grande vulnérabilité « structurelle et culturelle » (Bustamante, 2011 : 116), transformés en marchandise (Vogt, 2013 : 770-771)12. Cette violence généralisée dans la mobilité au Mexique fait écho aux violences vécues dans les pays d’origine souvent cause de leur fuite (Vogt, 2013 : 767).

16L’expérience du transit est remplie d’incertitude et d’instabilité, s’y enchainent des moments de mobilité et d’immobilité, des expériences de la précarité et aussi d’aide humanitaire (Basok et al., 2015 : 19-23). C’est dans ce champ d’action périlleux et imprévisible que les migrants engagent leur capital de mobilité et définissent des stratégies circulatoires pour déjouer les risques de la traversée. Ils le font aussi pour se jouer de ceux inhérents au voyage. En effet, comme le suggère Ruiz (2001a : 280) : « Le risque s’est avéré aussi dynamique que la migration elle-même, jusqu’à former aujourd’hui, et souvent avec des conséquences tragiques, une partie intrinsèque de l’aspiration et de l’expérience du départ » (traduction de l’auteur). Dans ces circonstances, les stratégies de mobilité passent souvent par l’entrée dans la clandestinité et se déploient habituellement sur un spectre allant du recours au passeur jusqu’au voyage autonome (sur l’ensemble ou partie du trajet) (Aragón, 2014 : 109 et figure 10). À cela, il faut ajouter que depuis octobre 2018, une nouvelle modalité de mobilité collective émerge avec l’organisation des caravanes de migrants, qui place à l’inverse l’effet du nombre et la visibilité au centre de la stratégie de maitrise des risques, pour la traversée du Mexique (Contreras et al., 2021 : 14-15 et 357). Le recours aux passeurs reste cependant le plus utilisé (Torre Cantalapiedra, 2022 : 120).

Le recours aux passeurs

17Avoir recours à un passeur permet de réduire l’incertitude et les risques inhérents à la circulation sans-papiers sur le territoire mexicain. Alors que le rôle des intermédiaires dans le franchissement de la frontière Mexique-États-Unis a été beaucoup étudié (Spener, 2008 ; Velasco et Contreras, 2011 : 131-148), comme le fait remarquer París Pompo (2017 : 133), il existe moins d’études sur ceux qui opèrent dans le cadre de la traversée du Mexique (par exemple, Casillas, 2007 : 42-43 ; Izcara Palacios, 2017 ; Guevara González, 2018).

  • 13 Certaines formes de « guidages » (payants) se déroulent même par téléphone tout au long du trajet ( (...)

18Au Mexique, dans le cadre du processus traditionnel de la migration sans-papiers vers les États-Unis, les passeurs sont appelés les « coyotes » et il existe un substantif pour définir leur pratique, le « coyotaje ». Le spectre des coyotes est très large. L’intervention du crime organisé sur le terrain et le mélange entre filières de trafic de drogue et celles de trafic de personnes ont conduit au développement des « coyotes voyous ». Mais il y a aussi des passeurs « traditionnels » qui ont pour éthique d’amener les clients à bon port (Velasco et Contreras, 2011 : 141-144), ou de personnes apparentées qui se considèrent comme « guides » et pour lesquelles l’échange d’argent est laissé à la discrétion du migrant (Vogt, 2013 : 773)13. Basok et al. (2015 : 42-46) différencient les coyotes qui facilitent la migration de ceux qui abusent les migrants. Il s’agit aussi le plus souvent de réseaux complexes de plusieurs personnes dans une structure hiérarchique (Casillas, 2007 : 42-43 ; Izcara Palacios, 2014 : 93).

19Pour Spener (2008 : 130-132), les passeurs sont fournisseurs de service plutôt que contrebandiers ou trafiquants de personnes. Il définit d’ailleurs le coyotaje comme un processus social de « résistance fourmi à l’apartheid global ». Son hypothèse est celle d’une « alliance stratégique dans le champ social » entre les migrants et les passeurs, ce qui n’élimine pas les conflits ou même la possibilité de violence et d’abus comme dans toute communauté (Spener, 2008 : 144). Ce serait d’ailleurs le renforcement des contrôles de la patrouille frontalière étasunienne et l’intensification de la répression envers les passeurs qui, en augmentant les risques encourus par ces intermédiaires, incitent ces derniers à être plus durs et dominateurs envers les migrants (Spener, 2008 : 144-145). Cependant, cet argument peut difficilement s’appliquer pour la traversée du Mexique, pays où règne une énorme impunité pour les auteurs de crimes et délits (Bailey, 2014, cité par París Pompo, 2017 : 188). Et on observe d’ailleurs dans ce champ du coyotaje une grande variété de situations (Izcara Palacios, 2017 : 8-9) comme décrite plus haut.

20La recherche du passeur se fait à partir de recommandations de connaissances ou de parents. Le capital social est donc une ressource importante pour trouver un « bon passeur ». Le capital social sert aussi à payer les coûts très élevés des coyotes. Dans la dernière décennie, les tarifs des filières de passeurs ont connu une croissance énorme ce qui renforce les inégalités entre migrants (Aragón, 2014 : 149-192). Des résultats d’un travail antérieur démontrent cette forte augmentation des coûts pour la période 2012 à 2017 : de 3 500 dollars, le coût moyen de la traversée du Mexique avec passeur a atteint 6 000 dollars pour l’ensemble des Centraméricains avec des différences par pays. Pour les Salvadoriens, l’augmentation a été moindre de 3 178 à 3 841 dollars, alors que pour les Guatémaltèques et Honduriens l’augmentation est beaucoup plus forte, passant de 3 500 à 6 500 dollars (Conapo et Colef, 2018 : 55). Sans compter le coût du passage de la frontière Mexique-États-Unis qu’il faut ajouter à cette somme. Cette augmentation des coûts a vraisemblablement été l’une des incitations pour les caravanes qui ont surgi en 2018 au Honduras.

L’enquête Emif Sur, source de données sur la traversée du Mexique

  • 14 L’enquête a été créée par des chercheurs du Colegio de la Frontera Norte, centre public de recherch (...)

21L’enquête sur la migration à la frontière sud du Mexique, Emif Sur, représente un observatoire unique de la migration centroaméricaine vers le Mexique et les États-Unis (Rodríguez, 2018 : 10-13). Créée en 2004 au Guatemala, elle reproduit le modèle méthodologique de l’Emif Norte qui étudie depuis 1993 les flux migratoires mexicains dans les villes frontalières mexicaines du Nord14. Cette réplique de l’enquête à la frontière sud répond au besoin croissant de données sur la migration des pays d’Amérique centrale vers le Mexique et les États-Unis. À partir de 2008, elle inclut le Honduras et le Salvador pour les flux d’expulsés par les autorités migratoires.

22Alors qu’il est difficile d’observer les migrations des sans-papiers qui traversent les frontières et les pays clandestinement, les enquêtes Emif sont réalisées dans les pays d’origine des migrants (au plus près du processus de réception des expulsés), où ceux-ci ne sont plus en situation irrégulière et sont donc plus enclins à répondre avec véracité. Les biais d’information concernant l’expérience de la migration des Centraméricains, du point de vue des papiers ou des services de passeur sont ainsi limités.

  • 15 L’enquête probabiliste repose sur un échantillonnage stratifié à deux degrés. La première étape con (...)

23La méthodologie rigoureuse de l’enquête permet une représentation très précise des adultes expulsés15. Il est cependant nécessaire d’évaluer ce que représentent les expulsions en comparaison avec le flux total des Centraméricains qui traversent chaque année le Mexique pour aller aux États-Unis sans documentation. L’ensemble des flux des Centraméricains en transit au Mexique est constitué de plusieurs segments : ceux qui ont réussi à entrer aux États-Unis, ceux qui ont réussi la traversée du Mexique, mais ont été détenus par la patrouille frontalière des États-Unis dès leur entrée, ceux qui ont échoué à traverser le Mexique, car ils ont été arrêtés et détenus par l’INM et enfin ceux qui ont disparu au Mexique (Cf. Tableau 1).

Tableau 1 : Flux migratoires centraméricains étudiés dans l’enquête Emif Sur

Flux migratoires centraméricains par étapes

Flux de l’enquête

Catégories

Analysés dans l’article

Détenus par l’INM pendant la traversée du Mexique

Expulsés par le Mexique

Destination Mexique

Non

Destination États-Unis

Oui

Détenus par la patrouille frontalière des États-Unis au moment de traverser la frontière

Expulsés par les États-Unis

Arrivés aux États-Unis pendant l’année de l’enquête

Oui

Détenus par les services migratoires (ICE) à l’intérieur des États-Unis

Arrivés aux États-Unis les années antérieures à l’enquête

Non

Résidents sans-papiers aux États-Unis

Non inclus dans l’enquête

Disparus pendant le parcours

  • 16 Tous les tableaux et graphiques de cet article ont été réalisés par l’auteur.

Crédit : M.-L. Coubès16.

  • 17 Voir la note méthodologique dans Rodríguez Chávez (2016 : 18).
  • 18 En 2019, le gouvernement étasunien (sous la présidence de Donald Trump) a aussi externalisé le syst (...)

24Selon l’estimation la plus sérieuse du volume annuel des déplacements de migrants centraméricains en transit irrégulier par le Mexique — celle de Rodríguez (2016 : 9-10)17 — seulement 11 % à 17 % des personnes concernées ont réussi à entrer aux États-Unis et à s’y installer (17 % entre 2006 et 2011 et 11 % de 2012 à 2014 — Rodríguez, 2016 : 10). Celles-ci sont exclues de l’enquête. Selon les calculs de Rodríguez, les populations restantes (entre 83 % et 89 %) représentent les détentions par l’INM au Mexique et/ou la patrouille frontalière des États-Unis. Jusqu’en 2018, les personnes adultes détenues par les autorités migratoires sont généralement expulsées, et sont donc représentées dans l’enquête. Au Mexique, la détention des Centraméricains est pratiquement synonyme d’expulsion (Fitzgerald et Palomo, 2018 : 24), qui intervient, de plus, de façon très rapide. Aux États-Unis, la détention d’adultes par la patrouille frontalière est aussi suivie d’une expulsion, sauf pour ceux qui sollicitent l’asile et qui, jusqu’en 2018, attendaient dans ce pays l’instruction de leur dossier. L’année 2019 est particulière en raison des grands changements de politique des gouvernements mexicain et étasunien18. Finalement, la dernière catégorie de migrants qui ne sont pas inclus parmi les expulsés est celle des migrants disparus ou décédés pendant la traversée du Mexique, dont l’estimation reste très difficile.

  • 19 Certains Centraméricains, particulièrement les Guatémaltèques, choisissent le Mexique comme destina (...)
  • 20 Certains peuvent avoir passé plusieurs années, voire des décennies, sur place, si bien que les info (...)

25L’analyse en parallèle des deux flux d’expulsés de l’enquête permet de connaitre les différences entre ceux qui ont réussi leur traversée (arrivés au moins jusqu’à la frontière des États-Unis, voire sont entrés dans le pays et ont été détenus ensuite) de ceux qui ont été arrêtés par l’INM. Pour que la comparaison soit la plus précise possible, parmi le flux des expulsés par le Mexique il faut distinguer ceux qui déclarent les États-Unis comme destination19, et pour les expulsés par les États-Unis ceux qui n’ont pas passé plus d’un an dans ce pays20.

  • 21 En 2020, en raison de la pandémie de COVID-19, l’enquête auprès des personnes expulsées au Honduras (...)
  • 22 Les calculs ont été réalisés avec SPSS Statistics. Dans le traitement de l’information des bases de (...)

26Nous utilisons toutes les bases de données annuelles disponibles pour les trois pays, soit de 2009 à 201921. Dans cet article, les résultats présentés ont donc nécessité l’analyse de six bases de microdonnées (une par flux et pays) pour chacune des cinq dernières années soit trente fichiers (Colef, 2015-2019), qui ont été rassemblés par flux et année pour obtenir des bases annuelles des trois pays afin de réaliser les modèles de régression. Pour les données antérieures (de 2009 à 2014), ont été utilisées les bases pour les personnes expulsées par le Mexique et les séries historiques publiées pour les personnes expulsées par les États-Unis (Colef, 2020)22.

Faire face au risque de détention-expulsion : les stratégies d’évitement des autorités migratoires par les migrants centraméricains

  • 23 Les flux sont définis à partir des expulsions, c’est-à-dire d’évènements et non de personnes. Cette (...)

27Au cours de la dernière décennie, la croissance des flux de migrants adultes expulsés par le Mexique et les États-Unis s’observe sur le graphique 1, avec un pic de 160 000 expulsions en 2014 (Cf. Graphique 1)23. L’année 2019 est particulière : alors que les flux ont connu une croissance exponentielle (particulièrement d’adultes accompagnés de leurs enfants), les expulsions n’ont pratiquement pas augmenté en comparaison avec 2018. Cela s’explique, d’une part, par le fait que le Mexique durant les six premiers mois a donné des visas humanitaires aux migrants centraméricains et, d’autre part, par le fait que la majorité d’entre eux a demandé l’asile aux États-Unis qui ne les a donc pas expulsés vers leur pays, mais vers les localités de la frontière mexicaine pour y attendre la résolution de leur demande dans le cadre du Protocole de protection des migrants (voir la note de bas de page 19).

Graphique 1 : Nombre de migrants centraméricains adultes expulsés, selon le pays d’expulsion, 2009-2019

Graphique 1 : Nombre de migrants centraméricains adultes expulsés, selon le pays d’expulsion, 2009-2019

Source : Enquête Emif Sur.

  • 24 Notre calcul repose sur le rapport entre les expulsions effectuées par le Mexique et le total des f (...)
  • 25 Le Programme Frontera Sur, mis en place en juillet 2014 par le gouvernement mexicain afin d’« ordon (...)

28Le risque d’être détenu en vue d’une expulsion pendant la traversée du Mexique peut être mesuré. Il fluctue selon les années de la décennie étudiée entre un transit sur trois (0,35) et un transit sur deux (0,52).24 De 50 % en 2009 et 2010, il a baissé jusqu’à 35 % en 2013 et 2014 puis augmenté de nouveau à 52 % en 2015, sous l’effet probable du Programme Frontera Sur25, mais cet effet n’a guère duré puisqu’il était revenu à 37 % en 2017.

  • 26 Un autre risque associé à l’INM réside dans le fait que certains agents puissent détenir les migran (...)
  • 27 Les ressortissants guatémaltèques peuvent obtenir une carte de visiteur régional leur permettant d’ (...)

29Sur tout le territoire mexicain, seuls les agents de l’INM peuvent contrôler la situation migratoire des personnes migrantes et donc les arrêter pour les expulser si elles n’ont pas la documentation requise26. C’est pour éviter cela que de nombreux migrants décident de voyager en utilisant une filière de passeur. Alors que ce risque semble être le même pour tous les Centraméricains, puisque la politique migratoire du Mexique s’applique à tous les ressortissants des pays qui ont besoin de visa pour entrer aux États-Unis, le recours au passeur est cependant très différencié par nationalité27.

Fréquence et efficacité de la stratégie du recours aux passeurs par nationalités

  • 28 La question est : « Durant ce voyage, avez-vous engagé une personne (coyote, pollero, guide, etc.) (...)
  • 29 La Commission internationale des frontières et des eaux entre le Mexique et le Guatemala (CILA) dén (...)

30L’enquête permet de distinguer l’emploi de passeurs pour la traversée du Mexique de celui pour le passage de la frontière Mexique-États-Unis, et nous nous intéressons ici uniquement à l’usage de passeur pour la traversée du Mexique28. Le passage de la frontière Mexique-Guatemala en elle-même ne représente pas de difficulté étant donné les très nombreux points de passage informels29.

  • 30 Ce mode de transport est très dangereux, car les migrants prennent le train en marche et voyagent s (...)
  • 31 Coefficient de corrélation de 98 % entre la variable de recours à des passeurs par les Honduriens d (...)

31Les expulsés par les États-Unis sont arrivés au moins à la frontière étasunienne et ont donc réussi leur traversée du Mexique. Le recours aux passeurs concerne la majorité des Guatémaltèques dès 2011, avec des niveaux proches de 70 % entre 2013 et 2018 (Cf. Graphique 2). Pour les Salvadoriens, ce recours est toujours majoritaire entre 2009 et 2019 avec au moins la moitié du flux arrivé aux États-Unis. Le Honduras se distingue : alors que très peu de Honduriens employaient un passeur entre 2009 et 2013, les migrants utilisant alors principalement le train de marchandises (« La Bestia ») pour traverser le pays30, l’emploi de passeurs a augmenté pour rattraper les autres pays et atteindre 65 % en 2017 avant de redescendre en 2018 et 2019 (35 % et 18 % respectivement). Ces variations sont similaires à celles des expulsions par le Mexique avec une année de différence31. On peut donc faire l’hypothèse, pour les Honduriens, d’une adaptation du recours aux passeurs en fonction de l’augmentation ou de la diminution du risque d’arrestation et de détention. De plus, la baisse de 2018 et 2019 est concomitante avec le développement des caravanes qui sont parties du Honduras, et avec la politique migratoire de moindre répression du nouveau gouvernement mexicain qui attribuait des cartes de résidence pour raison humanitaire d’une durée d’un an. Il est fort probable que les migrants, particulièrement les Honduriens, aient pensé que les contrôles de l’INM seraient moins importants ou qu’il serait possible de demander des papiers et qu’il n’était donc pas nécessaire d’avoir recours aux filières de passeurs, même sans rejoindre une caravane. Cette politique n’a cependant duré que six mois jusqu’à l’accord migratoire passé entre le Mexique et les États-Unis suite au chantage aux tarifs douaniers sur les exportations mexicaines imposé par le président Trump si le Mexique ne changeait pas sa politique migratoire (Torre Cantalapiedra, 2022 : 238). Cet accord du 7 juin 2019 a eu pour conséquence l’intervention de la Garde nationale mexicaine, un organe militaire, dans le contrôle des frontières mexicaines.

Graphique 2 : Pourcentage de migrants expulsés et ayant eu recours à un passeur au Mexique, selon le pays d’expulsion et le pays d’origine, 2009-2019

Graphique 2 : Pourcentage de migrants expulsés et ayant eu recours à un passeur au Mexique, selon le pays d’expulsion et le pays d’origine, 2009-2019

Source : Enquête Emif Sur.

32Par contraste, les expulsés par le Mexique, c’est-à-dire ceux qui étaient détenus par l’INM durant leur transit, n’avaient généralement pas eu recours à des passeurs. Pratiquement aucun Guatémaltèque jusqu’en 2014, et entre 2015 et 2019 moins de 5 % en moyenne (Cf. Graphique 2). Très peu de Salvadoriens jusqu’en 2012 puis entre 10 % et 20 % de 2013 à 2019. À contre-courant des autres nationalités, la proportion du recours aux passeurs pour les Honduriens était plus importante entre 2009 et 2012, avant de s’effondrer à moins de 5 % en moyenne durant les cinq dernières années présentées. Cette grande différence entre ceux qui ont engagé un passeur dans les deux flux d’expulsés (particulièrement pour les Guatémaltèques et les Salvadoriens) donne un premier éclairage sur l’efficacité de la stratégie. Les migrants savent que leurs chances de réussite sont a priori plus importantes s’ils ont recours à un passeur (Aragón, 2014 : 89-110). Les données de l’enquête permettent d’évaluer ces chances de réussite en calculant la différence des probabilités de ne pas être détenu par l’INM en ayant pris un passeur ou pas.

  • 32 L’année 2019 n’est pas prise en compte, car l’INM n’a pas expulsé toutes les personnes appréhendées (...)

33Entre 2015 et 2018, la comparaison des probabilités est très claire (Cf. Tableau 2)32. Les probabilités de traverser tout le Mexique sans être détenu par l’INM sont très élevées avec un passeur (au minimum 76 %) alors qu’elles sont toujours inférieures à 47 % sans passeur. Pour les Guatémaltèques prendre un passeur est une quasi-assurance d’arriver au moins jusqu’à la frontière étasunienne (probabilité toujours supérieure à 90 %). Sans passeur, les probabilités de réussite étaient très basses en 2015 et 2016 — elles correspondent aux années du programme Frontera Sur — et elles ont augmenté en 2017 et 2018 ce qui démontre encore que les contrôles de l’INM, plus stricts dans les deux premières années du programme Frontera Sur, se sont relâchés ensuite. Sur l’ensemble de la période, en prenant un passeur les migrants ont donc multiplié leur chance de traversée réussie du Mexique par 1,8 au minimum et jusqu’à cinq fois dans le meilleur des cas. De plus, on observe une moindre variabilité de la probabilité de succès entre années pour la traversée avec passeur que sans passeur ; il y a donc bien une moindre incertitude quant aux chances de réussite de la traversée avec le recours aux passeurs.

34Passer par une filière de coyotes apporte donc une garantie très élevée d’arriver jusqu’à la frontière étasunienne, quelle que soit l’année considérée. Cette statistique met aussi en lumière le niveau de collusion entre les passeurs et les agents de l’INM. En effet, les savoir-faire et l’efficacité des passeurs, dans le contexte mexicain, ne sauraient être compris sans considérer la corruption de l’INM (Casillas, 2007 : 42 ; Bustamante, 2011 : 113-114). Selon París Pompo (2017 : 25) cette dernière est ancienne : déjà dans les années 1980, les autorités migratoires protégeaient ou couvraient les contrebandiers. Cette corruption définit ce qu’Aragón (2014 : 23-38) pose comme la dualité de la traversée du Mexique : « Espace de légalité qui expulse et espace d’illégalité qui peut laisser passer, tels sont les deux visages indissociables et permanents de cette frontière pour les acteurs migrants ».

35Ces différents taux de succès selon la nationalité confirment les différences observées dans les choix et les stratégies : le risque de détention-expulsion est pratiquement éliminé pour les Guatémaltèques qui suivent leurs propres filières (Figueroa, cité par Cedillo, 2021). Ceci explique peut-être le fait que les Guatémaltèques ont très peu rejoint les caravanes alors qu’elles traversaient leur pays.

Tableau 2 : Probabilité pour les migrants de réussir à ne pas être détenus par l’INM pendant la traversée du Mexique, selon le recours ou non à un passeur et selon le pays d’origine, 2015-2018

2015

2016

2017

2018

Avec passeur

Guatemala

97 %

98 %

94 %

93 %

Honduras

88 %

92 %

95 %

76 %

El Salvador

82 %

76 %

82 %

86 %

Sans passeur

Guatemala

24 %

28 %

36 %

39 %

Honduras

17 %

24 %

28 %

29 %

El Salvador

30 %

34 %

46 %

45 %

Rapport avec/sans passeur

Guatemala

4,1

3,5

2,6

2,4

Honduras

5,1

3,8

3,4

2,6

El Salvador

2,7

2,3

1,8

1,9

Source : Enquête Emif Sur.

Qui prend un passeur ?

36Par-delà la nationalité, la façon dont les migrants décident des stratégies pour limiter le risque des contrôles migratoires dépend de leur dotation dans les différentes espèces de capitaux (économique, social, de mobilité) et de leur position dans les rapports sociaux de genre.

37Le coût très élevé de la prestation des passeurs pourrait laisser penser que le capital économique des migrants joue un rôle déterminant dans le recours à leurs services. Cependant, le capital social pallie habituellement le manque de moyens financiers : le plus souvent, ce sont les parents déjà installés aux États-Unis qui financent le voyage (Aragón, 2014 : 66 ; Basok et al., 2015 : 84). Le fait d’avoir de la famille dans ce pays est donc tout aussi important que de disposer soit même de revenus suffisants. Ceci d’autant que les personnes au fort capital économique peuvent obtenir un visa pour entrer aux États-Unis et/ou au Mexique et donc éviter de traverser le pays clandestinement.

38À côté des raisons économiques qui limitent le recours aux passeurs, il peut aussi y avoir la volonté de réaliser la traversée de façon autonome. Un fort capital de mobilité (accumulé lors d’expérience antérieure de la migration ou du fait de disposer de compétences spécifiques) peut ainsi influer sur la décision de recourir ou non aux services d’un coyote. Cependant, l’effet de l’expérience accumulée est souvent ambigu : connaitre la traversée peut pousser à tenter sa chance sans l’aide d’un passeur, en considérant qu’on pourra se débrouiller face aux pièges de la route ; au contraire, une connaissance préalable des difficultés du trajet peut inciter à payer un passeur pour mettre toutes les chances de son côté, surtout si les expériences antérieures n’ont pas été couronnées de succès. On retrouve d’ailleurs des récits de migrants qui évoquent ces deux options (Aragón, 2014 : 111-146). Explorer le poids de cette variable dans un modèle permettra donc de mettre en lumière le possible impact de cette composante du capital de mobilité sur le recours au passeur.

39De plus, au sein des ménages et des familles, des choix peuvent être faits collectivement pour privilégier le recours aux filières de passeurs au regard du profil de la personne en partance : genre et âge sont de ce point de vue des déterminants à prendre en compte. Enfin, il convient de contrôler statistiquement l’impact de la nationalité dans un modèle multivarié.

  • 33 Les années d’études d’un individu ne constituent pas uniquement un déterminant économique ; elles c (...)
  • 34 Les modèles ont été réalisés en utilisant la pondération normalisée. Nous avons vérifié que la coli (...)

40Pour ce faire, nous avons réalisé un modèle de régression logistique pour chaque année de 2015 à 2019. Il vise à évaluer la probabilité d’avoir pris un passeur pour ceux qui ont réussi la traversée du Mexique en échappant à l’INM. Le modèle prend en compte divers facteurs : la nationalité, l’âge, le genre (représenté par la variable de sexe), les réseaux migratoires (la variable « famille aux États-Unis »), l’expérience antérieure du transit (comme une composante du capital de mobilité) et une approche du capital économique (la variable « années d’études »). Les revenus du ménage de la personne migrante ne sont pas enregistrés dans l’enquête, mais nous considérons que les années d’études représentent une bonne approximation du niveau socioéconomique, car dans les pays d’Amérique centrale, le niveau scolaire est très fortement corrélé à la position socioéconomique, dans un contexte où seule une minorité, appartenant à la classe moyenne urbaine, peut poursuivre des études au-delà du niveau secondaire33. Les résultats sont présentés dans le graphique 3 avec la valeur des odds ratios des variables significatives (au moins à 5 %) pour chaque année34.

41Le graphique indique que la différenciation par pays d’origine est centrale. Les Honduriens et les Salvadoriens ont toujours une probabilité de recourir à un passeur très inférieure à celle des Guatémaltèques (catégorie de référence). De plus, pour quatre années sur cinq, le facteur le plus déterminant entre tous ceux inclus dans le modèle est celui de la nationalité : excepté 2016, la valeur absolue des coefficients la plus élevée chaque année est celle des Honduriens ou des Salvadoriens, avec même un effet extrêmement fort de la nationalité hondurienne en 2019, année particulière comme on l’a vu. Toutes choses égales par ailleurs, la différenciation selon pays d’origine est donc très importante pour le recours aux filières de passeurs des Centraméricains.

Graphique 3 : Résultats des modèles sur la probabilité de prendre un passeur pour réaliser la traversée du Mexique. Odds ratios des régressions logistiques, variables sociodémographiques significatives par année, 2015-2019

Graphique 3 : Résultats des modèles sur la probabilité de prendre un passeur pour réaliser la traversée du Mexique. Odds ratios des régressions logistiques, variables sociodémographiques significatives par année, 2015-2019

Lecture : L’odds ratio supérieur à 1 signifie que la catégorie de la variable augmente la probabilité de prendre un passeur en comparaison avec la catégorie de référence ; avec un odds ratio inférieur à 1, la variable diminue la probabilité de prendre un passeur, toutes choses égales par ailleurs. Chaque année se lit indépendamment l’une de l’autre puisqu’il s’agit d’un modèle annuel et les valeurs des odds ratios ne sont pas comparables entre année (Mood, 2010 : 72-73).
Les catégories de référence sont : « homme », « moins de six ans d’années d’études », « sans famille aux États-Unis », « âgé de 18 à 24 ans », « Guatémaltèque », « sans expérience migratoire pour traverser le Mexique ».
La catégorie de référence correspond à la catégorie la plus fréquente de chaque variable, sauf pour « famille aux États-Unis » et « années d’études » (Cf. Tableau 3 en annexe).

Source : Enquête Emif Sur (expulsés par les États-Unis après moins d'un an de résidence aux États-Unis).

42Le genre est aussi déterminant : les femmes ont toujours une plus forte probabilité de prendre un passeur que les hommes (Cf. Graphique 3). Il est probable qu’il s’agisse de la recherche d’une meilleure protection durant la traversée bien que l’usage de filières de passeurs ne soit en aucun cas la garantie d’échapper aux violences physique et sexuelle (Izcara Palacios, 2017 : 10). Enfin, l’âge compte : les jeunes de dix-huit à vingt-quatre ans sont les plus enclins à prendre un passeur. La probabilité des vingt-cinq à trente-deux ans de prendre un passeur est moindre que celle des jeunes pour trois des cinq années. Et pour les plus âgés (trente-trois ans et plus), la probabilité diminue encore et significativement chaque année. Le choix du passeur, plutôt que le voyage en autonomie, semble donc être associé aux catégories considérées comme les plus vulnérables face à la corruption de l’INM ou face aux cartels : les femmes et les plus jeunes.

43Les résultats confirment aussi l’importance des réseaux migratoires : avoir de la famille aux États-Unis augmente la probabilité de prendre un passeur, quelle que soit l’année. En 2016, cette composante du capital social est même plus déterminante (ainsi que le genre) que la nationalité. Enfin, ceux qui ont le niveau d’études plus élevé, c’est-à-dire au-delà du secondaire, qui sont aussi ceux qui ont un plus fort capital économique, ont une plus forte probabilité de prendre un passeur chaque année, sans que cet effet égale celui des réseaux familiaux en 2016, 2018 et 2019.

44Enfin, selon les années, l’expérience migratoire antérieure peut être un facteur positif (2019) ou négatif (2017), et plus souvent ne pas exercer d’effet significatif. La relation entre cette composante du capital de mobilité et la probabilité de prendre un passeur reste donc ambigüe : l’expérience peut jouer en faveur ou en défaveur de la décision de prendre un passeur.

Conclusion

45Pour les migrants centraméricains qui traversent le Mexique sans visa pour rejoindre les États-Unis, les contrôles des agents des autorités migratoires représentent le risque premier, avec la menace d’un renvoi dans le pays d’origine qui met fin au projet migratoire en cours. Alors qu’il existe un grand nombre d’études sur les risques qui mettent en péril la vie ou l’intégrité des migrants sur le territoire mexicain, nous avons réalisé une étude inductive de ce risque de détention-expulsion et de sa variation face à la stratégie du recours aux passeurs. Cette analyse quantitative est basée sur l’information collectée dans le cadre de l’enquête Emif Sur, unique enquête qui permette une approche des migrants centraméricains depuis 2009.

46Le risque de détention pendant le transit est variable selon les années, sujet aux changements des politiques migratoires du Mexique, aux aléas des accords avec les États-Unis et des pratiques des agents de l’INM. Cette incertitude est réduite par le recours aux passeurs. Si l’enquête ne permet pas de connaitre les raisons pour lesquelles les migrants prennent un coyote, nos résultats démontrent que l’efficacité de ces derniers est très élevée, éliminant pratiquement le risque de détention et de renvoi dans le cas des Guatémaltèques et pour la grande majorité des deux autres nationalités. Les taux de succès de la traversée du Mexique ne peuvent s’expliquer que par la corruption de l’INM : la collusion passeurs-INM s’appréhende de manière indirecte à l’aune des probabilités inégales de réussite selon que l’on prend un passeur ou pas. Le recours au passeur est donc une stratégie d’évitement voire de cooptation plutôt que de clandestinité, car la traversée du Mexique avec des passeurs n’est pas invisible pour les agents de l’INM qui sont au fait de ces circulations et les laissent opérer dans la mesure où elles sont dirigées par une filière de passeurs. La migration effectivement clandestine est donc principalement le fait de ceux qui se déplacent hors de ces filières, de façon autonome.

47Depuis le Mexique, la migration centraméricaine est vue comme un ensemble ; d’une part, la politique migratoire ne fait pas de distinction entre les ressortissants des trois pays centraméricains (sauf les Guatémaltèques dans la zone frontalière jusqu’en 2019) ; d’autre part, l’invisibilité sociale de la migration (Faret, 2020 : 46) renforce cette vision globalisante. Or les résultats montrent des différences fortes entre nationalités dans le recours aux passeurs. Pour ceux qui sont arrivés à la frontière étasunienne dans les dix dernières années, le recours est toujours majoritaire pour les Guatémaltèques et les Salvadoriens, avec des taux de succès variables entre ces deux nationalités quoi que toujours élevés. L’usage de filières de passeurs est beaucoup plus fluctuant pour les Honduriens, et semble suivre de façon décalée les variations annuelles des détentions-expulsions, comme s’il y avait une évaluation du risque au regard des pratiques de l’INM sur la période immédiatement précédente. Si on considère le recours aux passeurs par les Honduriens comme une réponse adaptée au niveau du risque de détentions du moment, on peut donc faire l’hypothèse que cette volatilité est liée à la nécessité de contrôler les coûts de la migration, en limitant le recours au coyotaje, trop cher. La population hondurienne est en effet la plus pauvre des trois nationalités, dispose de plus faibles réseaux aux États-Unis et au Mexique. On comprend aussi pourquoi les caravanes, comme stratégie de mobilité alternative, ont été développées par des Honduriens.

48Dans ce processus où les migrants décident de leurs stratégies de mobilité en fonction de leurs ressources dans le but d’atteindre la frontière avec les États-Unis, on a pu identifier et hiérarchiser ces ressources et positions dans les relations sociales avec un modèle de régression pour chaque année étudiée. Après la nationalité qui apparait comme le premier facteur déterminant, la capacité à mobiliser des ressources financières est nécessaire pour avoir recours aux passeurs, et on a observé que pour la population sans visa pour traverser le Mexique, le fait d’avoir de la famille installée aux États-Unis joue un rôle souvent plus important même que le capital économique personnel ; par ailleurs, ce recours aux passeurs est choisi pour compenser des vulnérabilités sociales, les femmes et les plus jeunes étant plus enclins à prendre les services de passeurs. On peut donc poser l’hypothèse d’une stratégie familiale de protection de ses membres les plus vulnérables, qui prend aussi en compte les autres dangers de la route.

49Notre recherche remet au centre de l’étude des migrations de transit la traversée avec passeurs qui représente la majorité des mobilités au Mexique pour atteindre la frontière des États-Unis. Alors que ce thème est souvent repris dans les médias, il existe peu de travaux de recherche, particulièrement avec une perspective quantitative. Cependant, une limitation de notre étude est la difficulté d’opérationnaliser le concept de capital de mobilité avec les données de l’enquête. Prolonger la réflexion sur ce capital permettrait de proposer un modèle qui englobe, à côté des dimensions économiques et sociales, l’aspect plus individuel de l’expérience de l’acteur dans la circulation migratoire.

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Vogt Wendy (2017) The arterial border: negotiating economies of risk and violence in Mexico’s security regime, International Journal of Migration and Border Studies, 3 (2-3), pp. 192-207, [online]. DOI: https://dx.doi.org/10.1504/IJMBS.2017.083244

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Annexe

Tableau 3 : Variables incluses dans les modèles de régression (en %), 2015-2019

 

Migrants expulsés par les États-Unis

Migrants ayant recours à un passeur

 

2015

2016

2017

2018

2019

2015

2016

2017

2018

2019

Sexe

100

100

100

100

100

59,4

62,3

63,8

56,4

44,9

Femmes

15

13,5

13,4

12,4

14,9

67,8

75,4

74,2

68,9

52,6

Hommes

85

86,5

86,6

87,6

85,1

58

60,3

62,2

54,7

43,6

Âge

18-24 ans

48,2

48,3

45

52,8

46,6

66

67

67

62,3

49,9

25-32 ans

29,8

31,5

34,2

27,4

31,3

54

60,1

66,4

51

43,3

33 ans et plus

22

20,2

20,8

19,8

22

52,5

54,8

52,5

48

36,9

Années d'études

0 à 5 ans

24,3

21,9

16,2

28,8

23,4

57,3

59

56,9

53,8

41,9

6 ans

16,4

13,4

19,7

22,9

24,5

55,8

60,4

54,3

51

39,1

7 à 9 ans

29,1

29,6

29,1

24,4

27,7

56,4

61,7

65,7

56,4

42,1

10 ans et plus

30,2

35

35

24

24,4

66,1

65,7

70,7

64,7

56,8

Pays de résidence

Guatemala

40,9

42

42

55,9

47,8

68,3

67,5

66,6

68,2

63,9

Honduras

26,1

29

37,2

28,5

34,8

47,9

56,2

65

34,9

17,6

El Salvador

33

29

20,8

15,6

17,3

57,6

61

56

53,9

48,5

Capital social

Famille aux États-Unis

85,8

88,9

86,8

86,9

79,4

60,5

63,9

64,9

58,4

45,5

Pas de famille aux États-Unis

14,2

11,1

13,2

13,1

20,6

52,9

49,6

56,2

42,3

42,4

Expérience migratoire

A déjà migré

33,5

27,4

25,4

26,8

21,6

56,7

60,2

57,7

47,6

41,9

Première migration vers les États-Unis

66,5

72,6

74,6

73,2

78,4

60,8

63,1

65,9

59,6

45,8

Traversée du Mexique

Avec passeur

59,4

62,3

63,8

56,4

44,9

Sans passeur

40,6

37,7

36,2

43,6

55,1

N

5021

4488

4371

3968

2499

Source : Enquête Emif Sur (expulsés par les États-Unis après moins d'un an de résidence aux États-Unis).

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Notes

1 Les caravanes sont apparues fin 2018, au départ du Honduras, et ont regroupé des centaines de migrants pour traverser le Mexique et arriver jusqu’à la frontière des États-Unis. Le nombre et la visibilité apparaissent comme une stratégie de maitrise des risques durant le trajet, ainsi qu’une forme de revendication collective d’une libre mobilité transnationale (Contreras et al., 2021 : 15).

2 Nous employons l’expression « sans-papier » pour traduire le terme « undocumented » utilisé aux États-Unis depuis les années 1970 en opposition au concept de « migration illégale » (Bustamante, 1978 : 183). Largement utilisé au Mexique, pour se référer à la migration des Mexicains (« indocumentada »), il est remplacé par « migration irrégulière » lorsqu’il s’agit des Centraméricains. Étant donné que la situation réglementaire des Centraméricains au Mexique est comparable à celle des Mexicains aux États-Unis nous utilisons en priorité « sans-papier », comme synonyme d’une migration « irrégularisée » par les politiques migratoires.

3 Le risque de racket ne se limite pas aux agissements des cartels. Des policiers, souvent de connivence avec les chauffeurs de bus, peuvent aussi extorquer de l’argent aux migrants tout au long de leur parcours (Vogt, 2013 : 771). De plus, le procès des responsables du massacre de Camargo (Ferri, 2023), où dix-neuf migrants ont été tués en janvier 2021, rappelle que les assassinats massifs de migrants peuvent également être perpétrés par des policiers.

4 Enquête commencée en 2009 auprès d’expulsés guatémaltèques, honduriens et salvadoriens et qui permet une analyse sur dix ans.

5 Indicateurs de la violence, les taux d’homicides sont les plus élevés au monde (hors conflit armé). Au ranking mondial de 2015, le Salvador est le premier pays (109 homicides pour 100 000 habitants), le Honduras le deuxième (soixante-quatre pour 100 000) et le Guatemala le septième (trente-et-un pour 100 000), selon les données de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (Conapo et Colef, 2018 : 21).

6 La pauvreté touche les trois quarts de la population du Honduras, les deux tiers de celle du Guatemala et les deux cinquièmes du Salvador. Ces données fournies par le CEPALSTAT mesurent la pauvreté en fonction des revenus du foyer, inférieurs au minimum nécessaire pour satisfaire les besoins essentiels (Conapo et Colef, 2018 : 20).

7 Les Salvadoriens ont connu une émigration massive vers les États-Unis durant les années 1980 à cause de la guerre civile du Salvador (1979-1992). Les États-Unis ont alors établi un premier TPS entre 1990 et 1992, puis jusqu’en 1995 avec le Deferred Enforcement Departure (DED).

8 Dans les flux migratoires récents, 98 % des Salvadoriens en transit au Mexique à destination des États-Unis déclarent avoir de la famille dans ce pays, de même que 88 % des Honduriens et 83 % des Guatémaltèques (Conapo et Colef, 2018 : 47). L’apport de la migration à l’économie des ménages s’observe à l’échelle nationale avec les transferts de fonds qui représentent une part significative du PIB de chaque pays : 18 % au Salvador, 17 % au Honduras et 11 % au Guatemala (Conapo et Colef, 2018 : 23).

9 Cette perspective rejoint l’un des principaux postulats de l’approche de l’autonomie des migrations, selon lequel les migrants doivent être appréhendés comme des sujets sociaux dont les stratégies et les pratiques témoignent d’une capacité d’agentivité (Castillo, 2023 : 4).

10 Comme le démontre l’expérience des Haïtiens qui, depuis le Brésil ou le Chili, ont traversé tout le continent américain jusqu’à la frontière étasunienne à Tijuana, guidés par l’information diffusée sur leurs réseaux sociaux.

11 Le long territoire mexicain est appelé par de nombreux auteurs « frontière verticale » (Torre-Cantalapiedra et Yee-Quintero, 2018 : 88). Cette métaphore qui semble venir de l’opposition à la « frontière horizontale » (sur une carte) de la ligne de démarcation internationale entre le Mexique et les États-Unis est remise en cause par Vogt (2017) qui propose celle de « frontière artérielle ».

12 Le concept de « migrant-marchandise » a déjà été proposé dans le cadre d’une analyse de la migration économique mexicaine vers les États-Unis en référence à la place qu’occupe la main-d’œuvre migrante sur le marché du travail capitaliste (Bustamante, 1978 : 184-186).

13 Certaines formes de « guidages » (payants) se déroulent même par téléphone tout au long du trajet (Rios, 2022 : 214-216).

14 L’enquête a été créée par des chercheurs du Colegio de la Frontera Norte, centre public de recherche au Mexique, et est financée par plusieurs ministères mexicains. Voir le site en espagnol : www.colef.mx/emif

15 L’enquête probabiliste repose sur un échantillonnage stratifié à deux degrés. La première étape consiste à sélectionner de manière aléatoire les journées d’observation, qui constituent les unités primaires d’échantillonnage. Chaque journée correspond à une période continue de huit heures sur l’un des sites recensés où sont accueillis les migrants expulsés par les autorités migratoires. La seconde étape consiste à sélectionner de manière aléatoire les personnes interrogées. Une présentation détaillée de la méthodologie de l’enquête est disponible sur le site de l’Emif (www.colef.mx/emif). Les mineurs expulsés ne sont pas inclus dans l’Emif Sur, car ils relèvent d’un dispositif de prise en charge spécifique, distinct de celui appliqué aux adultes au Mexique. En outre, jusqu’en 2018, les États-Unis expulsaient très rarement des mineurs non accompagnés.

16 Tous les tableaux et graphiques de cet article ont été réalisés par l’auteur.

17 Voir la note méthodologique dans Rodríguez Chávez (2016 : 18).

18 En 2019, le gouvernement étasunien (sous la présidence de Donald Trump) a aussi externalisé le système d’asile avec le Protocole de protection des migrants (MPP). Ce dernier consiste à renvoyer au Mexique les demandeurs d’asile pendant toute la durée de l’instruction de leur demande par les États-Unis. De juin 2019 à août 2022, 81 000 personnes ont été renvoyées au Mexique dans ce cadre (TRAC, 2022).

19 Certains Centraméricains, particulièrement les Guatémaltèques, choisissent le Mexique comme destination, certains même sont des frontaliers, ils ne sont donc pas en transit pour les États-Unis.

20 Certains peuvent avoir passé plusieurs années, voire des décennies, sur place, si bien que les informations qu’ils fournissent sur leur traversée du Mexique ne reflètent plus la situation de l'année de l’enquête.

21 En 2020, en raison de la pandémie de COVID-19, l’enquête auprès des personnes expulsées au Honduras et au Salvador n’a pu être menée que durant le premier trimestre. En 2021, elle n’a pas été réalisée pour des raisons budgétaires. Puis, elle a repris pendant un semestre en 2022, sans que les données correspondantes soient disponibles au moment de la rédaction de l’article. Par ailleurs, à partir de 2019, avec la mise en œuvre du programme Migrant Protection Protocol (MPP), puis les changements de la politique migratoire étasunienne liés à la pandémie de COVID-19, les détentions par les autorités des États-Unis n’ont plus été synonymes d’expulsion vers le pays d’origine. Cette évolution limite la portée des données de l’Emif Sur comme approximation des flux totaux des migrations des Centraméricains.

22 Les calculs ont été réalisés avec SPSS Statistics. Dans le traitement de l’information des bases de données, l’auteur a aussi reçu l’aide d’Adriana Ortiz, technicienne du Colef.

23 Les flux sont définis à partir des expulsions, c’est-à-dire d’évènements et non de personnes. Cette distinction est particulièrement vraie dans le cas des expulsions depuis le Mexique, où la rapidité de la procédure permet souvent aux personnes migrantes de retenter la traversée dans un laps de temps relativement court. En revanche, pour les personnes expulsées par les États-Unis, une nouvelle tentative demande plus de temps, même si elle est possible au cours d’une même année.

24 Notre calcul repose sur le rapport entre les expulsions effectuées par le Mexique et le total des flux migratoires estimés. Ce dernier est calculé en additionnant les expulsions effectuées par le Mexique et par les États-Unis, ainsi que les migrants supposés avoir réussi à entrer aux États-Unis. Pour ces derniers, nous reprenons l’estimation de Rodríguez Chávez (2018), selon laquelle cette proportion représente 17 % du total entre 2009 et 2011 et 11 % entre 2012 et 2014, proportions que nous prolongeons jusqu’à 2018 (voir la partie de l’article intitulée « L’enquête Emif Sur, source de données sur la traversée du Mexique »).

25 Le Programme Frontera Sur, mis en place en juillet 2014 par le gouvernement mexicain afin d’« ordonner les passages frontaliers » par le renforcement des contrôles migratoires, participe à la contention des flux migratoires, ainsi qu’à l’externalisation des frontières.

26 Un autre risque associé à l’INM réside dans le fait que certains agents puissent détenir les migrants et les remettre à des cartels (París Pompo, 2017).

27 Les ressortissants guatémaltèques peuvent obtenir une carte de visiteur régional leur permettant d’entrer dans les états mexicains frontaliers. Mais, dès qu’ils quittent ces états, ils sont soumis aux mêmes règles que les autres nationalités, notamment l’obligation de visa. À partir de mai 2019, ce dispositif a été étendu aux ressortissants salvadoriens et honduriens.

28 La question est : « Durant ce voyage, avez-vous engagé une personne (coyote, pollero, guide, etc.) pour qu’elle vous aide à traverser le territoire mexicain ? » (traduction de l’auteur).

29 La Commission internationale des frontières et des eaux entre le Mexique et le Guatemala (CILA) dénombre cinquante-six points de passage informels contre huit points formels sur les 966 kilomètres de la frontière entre les deux pays.

30 Ce mode de transport est très dangereux, car les migrants prennent le train en marche et voyagent sur le toit des wagons (Casillas, 2008 : 165 ; Bustamante, 2011 : 114 ; Basok et al., 2015 : 55-59).

31 Coefficient de corrélation de 98 % entre la variable de recours à des passeurs par les Honduriens de 2010 à 2018 et celle des expulsions de Honduriens par le Mexique de 2009 à 2017.

32 L’année 2019 n’est pas prise en compte, car l’INM n’a pas expulsé toutes les personnes appréhendées. Par ailleurs, ce calcul n’inclut pas l’estimation des migrants ayant pu entrer aux États-Unis (voir note de bas de page 25) et pour laquelle aucune information n’est disponible quant au recours à des passeurs.

33 Les années d’études d’un individu ne constituent pas uniquement un déterminant économique ; elles contribuent également de manière importante à son capital culturel. Dans le cadre de cette analyse, elles sont toutefois mobilisées comme indicateur indirect de la position socioéconomique.

34 Les modèles ont été réalisés en utilisant la pondération normalisée. Nous avons vérifié que la colinéarité entre la variable dummy de l’expérience antérieure et la variable des groupes d’âge était réduite. La description des variables incluses dans les modèles est présente dans le Tableau 3 en annexe.

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Table des illustrations

Titre Graphique 1 : Nombre de migrants centraméricains adultes expulsés, selon le pays d’expulsion, 2009-2019
Crédits Source : Enquête Emif Sur.
URL http://journals.openedition.org/remi/docannexe/image/31802/img-1.png
Fichier image/png, 134k
Titre Graphique 2 : Pourcentage de migrants expulsés et ayant eu recours à un passeur au Mexique, selon le pays d’expulsion et le pays d’origine, 2009-2019
Crédits Source : Enquête Emif Sur.
URL http://journals.openedition.org/remi/docannexe/image/31802/img-2.png
Fichier image/png, 113k
Titre Graphique 3 : Résultats des modèles sur la probabilité de prendre un passeur pour réaliser la traversée du Mexique. Odds ratios des régressions logistiques, variables sociodémographiques significatives par année, 2015-2019
Légende Lecture : L’odds ratio supérieur à 1 signifie que la catégorie de la variable augmente la probabilité de prendre un passeur en comparaison avec la catégorie de référence ; avec un odds ratio inférieur à 1, la variable diminue la probabilité de prendre un passeur, toutes choses égales par ailleurs. Chaque année se lit indépendamment l’une de l’autre puisqu’il s’agit d’un modèle annuel et les valeurs des odds ratios ne sont pas comparables entre année (Mood, 2010 : 72-73). Les catégories de référence sont : « homme », « moins de six ans d’années d’études », « sans famille aux États-Unis », « âgé de 18 à 24 ans », « Guatémaltèque », « sans expérience migratoire pour traverser le Mexique ». La catégorie de référence correspond à la catégorie la plus fréquente de chaque variable, sauf pour « famille aux États-Unis » et « années d’études » (Cf. Tableau 3 en annexe).
Crédits Source : Enquête Emif Sur (expulsés par les États-Unis après moins d'un an de résidence aux États-Unis).
URL http://journals.openedition.org/remi/docannexe/image/31802/img-3.png
Fichier image/png, 75k
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Pour citer cet article

Référence papier

Marie-Laure Coubès, « Le recours aux passeurs pour limiter le risque de détention-expulsion du pays de transit : la traversée du Mexique par les migrants centraméricains, 2009-2019 »Revue européenne des migrations internationales, vol. 42 - n°1 | 2026, 167-189.

Référence électronique

Marie-Laure Coubès, « Le recours aux passeurs pour limiter le risque de détention-expulsion du pays de transit : la traversée du Mexique par les migrants centraméricains, 2009-2019 »Revue européenne des migrations internationales [En ligne], vol. 42 - n°1 | 2026, mis en ligne le 01 juillet 2026, consulté le 12 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/remi/31802 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16n58

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Auteur

Marie-Laure Coubès

Démographe, chercheure, El Colegio de la Frontera Norte, Tijuana, Basse-Californie, Mexique ; mcoubes[at]colef.mx

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Droits d’auteur

CC-BY-4.0

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