« Ce n’étaient pas tant en soi les mouvements de migration qui m’intéressaient, mais bien la manière dont les mobilités […] imprégnaient tout sur leur passage » (p. 49).
1Issu d’une recherche doctorale en anthropologie, l’ouvrage analyse les trajectoires migratoires des habitants de l’île de Santo Antão (Cap-Vert) et réfléchit à la mobilité comme condition d’existence. Basée sur une ethnographie menée entre 2008 et 2015, l’autrice suit la trajectoire de trois femmes et, derrière elles, différents réseaux familiaux et d’interconnaissances entre Santo Antão, la Belgique et le Luxembourg. Comme annoncé dans le titre, le fil conducteur du livre est structuré en trois mouvements : partir, revenir et (faire) circuler. Plutôt que d’en proposer une restitution linéaire, cette recension met l’accent sur les idées clés de l’argumentaire et sur les principaux apports de l’ouvrage.
2« Fruit d’une histoire longue de transmission familiale […], le départ n’est en rien un acte exceptionnel : c’est un événement toujours latent » (p. 318). En ce sens, Élisabeth Defreyne parle de « disponibilité à partir », l’une des catégories centrales de son ethnographie : « être disponible, c’est être prêt mentalement à ce que l’événement survienne, et ce peu importe quand et comment » (p. 88). Il s’agit d’un habitus de départ, d’une « histoire incorporée, faite nature et par là oubliée en tant que telle » (Bourdieu, 1980 : 94). Elle constate aussi que c’est la capacité de chacun — parent, enfant, etc. — à être porté par son propre mouvement qui renforce l’aptitude à laisser les autres partir.
3L’autrice montre comment ces départs sont organisés, révélant la dimension fortement collective du mouvement. Dans un processus qualifié de « levar/mandar » (emmener/envoyer), elle montre comment les individus sont poussés d’un côté et tirés de l’autre par une multitude d’acteurs : « un individu est emmené et envoyé davantage qu’il ne part » (p. 148). La migration repose ainsi sur un principe d’endettement qui oblige celui qui est « envoyé » à faire partir d’autres à son tour. « Emmener/envoyer » consiste alors à assurer la continuité d’une chaîne de départs et à faire circuler le capital migratoire parmi les siens : lorsqu’un individu est mis en mouvement, il alimente à son tour la possibilité pour d’autres de partir.
4Élisabeth Defreyne montre que cette omniprésence du mouvement s’exprime aussi bien dans la circulation des personnes que dans celle des « choses ». L’enjeu de ce qui circule va bien au-delà des seuls flux matériels : les choses sont mises au service du lien, de sorte que l’existence et la continuité du collectif se construisent à travers ces envois. Ainsi, un pot de confiture peut devenir l’objet de multiples échanges, tout comme un vêtement coûteux difficile à se procurer sur l’île.
5L’ouvrage se distingue par sa réflexion sur les catégorisations. L’autrice souligne que la dichotomie entre migrants et non-migrants s’avère inopérante pour rendre compte des réalités observées, dans la mesure où les pratiques et les imaginaires de ceux qui ne bougent pas — mais qui font néanmoins bouger — sont eux-mêmes façonnés par ces mobilités. Les qualifier de « non-migrants » effacerait le mouvement qui traverse leur quotidien et, plus largement, leurs identités. En ce sens, l’autrice parle d’« acteurs et d’actrices du mouvement » pour décrire non seulement leur implication dans la migration d’autrui, mais également la place qu’occupe la mobilité dans leurs propres vies.
6Ces réalités mouvantes — marquées par des va-et-vient aussi bien chez ceux qui restent à Santo Antão que chez ceux installés en Belgique et au Luxembourg — conduisent également l’autrice à délaisser la catégorie même de « migration », malgré l’usage courant qu’en faisaient ses interlocuteurs, au profit de celle de « mouvement ».
7Concernant la Belgique et le Luxembourg, l’autrice met en évidence que c’est avant tout un certain sens pratique qui guide les individus vers ces deux pays : conditions de légalisation, contacts, etc. Elle montre que l’installation — et plus encore la régularisation — ne représente pas un « arrêt », mais plutôt la possibilité de circuler et de s’ouvrir à de nouvelles perspectives en termes de mobilités. Cela offre, en effet, une perspective différente sur la notion de « lieu d’arrivée » ou de « lieu de transit », la Belgique et le Luxembourg, ici, ne relevant pleinement ni de l’une ni de l’autre catégorie.
8L’autrice engage également une réflexion stimulante sur la question de l’agentivité. Elle observe la manière dont les individus, susceptibles de partir à tout moment, sont finalement peu impliqués en amont du départ, cette mise à distance visant, entre autres, à les préserver d’un éventuel échec. Le migrant est inséré dans un projet familial, voire sociétal, qui le dépasse, tout en ayant la possibilité de se réaliser personnellement, en tant qu’être singulier.
9Évoquant le pari lancé par Urry (2007) qui propose de marcher ou voyager avec les enquêtés, l’autrice interroge également si « s’intéresser aux mobilités des autres n’impliquait-il pas, pour le chercheur, qu’il se mette en mouvement ? » (p. 53). Immobilisée plusieurs semaines chez une interlocutrice à la suite d’un accident de terrain, l’autrice explique avoir compris qu’il était possible d’analyser le mouvement depuis un point fixe. La maison où elle a dû rester « immobile » constituait elle-même un moving place (Urry, 2007), au même titre que les espaces où « les mobilités se disent d’elles-mêmes » (p. 53), tels que les aéroports. Cette expérience l’amène ainsi à nuancer l’idée selon laquelle une ethnographie des mobilités exigerait nécessairement que le chercheur se mette lui-même en mouvement.
10Si l’ouvrage se distingue par sa finesse d’analyse, on peut néanmoins regretter le dialogue limité engagé avec des travaux portant sur d’autres terrains, mais abordant des thématiques similaires, notamment dans des contextes où le départ constitue lui aussi un véritable « allant de soi » (p. 67) et où la migration perdure malgré l’évolution des circonstances (Borisova, 2024).
11Élisabeth Defreyne montre aussi comment le départ vers l’Europe peut être envisagé, pour certaines femmes, comme une issue face au contrôle et aux violences de genre. On peut toutefois regretter que cette réflexion n’entre pas davantage en dialogue avec une littérature pourtant abondante sur la question (Schmoll, 2020 ; Roulleau-Berger, 2010). La supposée « émancipation féminine » par le départ n’est d’ailleurs nuancée qu’en note de bas de page, où l’autrice rappelle que les discriminations basées sur le genre accompagnent les femmes dans les lieux d’arrivée.
12« Dans ce petit monde où partir s’impose tel un allant de soi, comment donne-t-on corps à une forme de vivre ensemble ? » (p. 319). En réponse à cette question centrale à l’ouvrage, l’autrice défend non seulement que le lien est possible dans le mouvement, mais que le mouvement est délibérément l’un des fondateurs du lien social dans le contexte en question. L’ouvrage offre ainsi une contribution majeure à la compréhension de la migration comme projet collectif. Enfin, il permet amplement de revoir l’idée selon laquelle être en mouvement signifierait ne pas être à sa place.