Banos Arnaud, Moi non plus, je n’aime plus la mer
Banos Arnaud, Moi non plus, je n’aime plus la mer. – Paris : Presses universitaires de Vincennes, 2025. – 155 p. (Singulières Migrations). ISBN : 978-2-37924-516-9
Texte intégral
1Cet ouvrage est un témoignage coup de poing qui nous embarque furieusement à bord des navires de sauvetage en mer, de la mer Égée à la Manche-mer du Nord en passant par la Méditerranée centrale : autant de mers cimetières, aux frontières de l’Europe, qui voient périr des dizaines de milliers de personnes fuyant les conflits et la misère, engagées dans des traversées maritimes au péril de leur vie sur des embarcations de fortune, sous l’œil indifférent de l’Union européenne. L’inhumanité de la politique répressive de l’Europe et de son agence de garde-frontières et de garde-côtes (Frontex), ainsi que le décompte macabre des naufrages sont documentés par de nombreux travaux. Ce texte en propose une lecture différente : une plongée dans les opérations de sauvetage, depuis une expérience personnelle d’engagement devenue impérative pour sauver des vies, quoi qu’il arrive, au cœur des plaies ouvertes de l’Europe.
- 1 Page de présentation de la collection : https://www.puv-editions.fr/collection/singulieres-migratio (...)
2L’originalité de la collection Singulières Migrations réside dans son choix d’autres formes de narrations des questions migratoires : sensibiliser, par des récits fictionnels, des créations artistiques, des témoignages « pour sortir de l’essentialisation du phénomène migratoire et de tout ce que celle-ci occulte de la singularité des parcours et des personnes traversées par une telle expérience »1. C’est ici le témoignage engagé qui porte le texte, où transpire l’impérieuse nécessité de l’action face à l’injustice, à l’inhumanité, aux violences systémiques des régimes migratoires ; mais aussi de manière plus intime les efforts, les souffrances, les émotions contradictoires vécues lors des opérations à l’égard des personnes secourues et de celles qui n’ont pas pu l’être, la peur, le soulagement, la haine, la colère, l’éreintement, et, au-delà de tout, le sentiment pour l’auteur d’être à la juste place.
- 2 CRR : certificat restreint de radiotéléphoniste ; PSE1 et 2 : premiers secours en équipe niveaux 1 (...)
- 3 Société nationale de sauvetage en mer, association à but non lucratif.
3Directeur de recherche en géographie au CNRS, spécialiste de modélisation spatiale des phénomènes sociaux et environnementaux, Arnaud Banos n’a pas, jusqu’au déclic qui change radicalement sa vie personnelle et professionnelle, travaillé sur les migrations. Le récit à la première personne commence quand sa trajectoire bifurque, en 2017, à quarante-quatre ans : un sentiment d’urgence de l’action, face à la multiplication des drames et l’accumulation des mort·es. Ignorant de la mer, de la natation comme de la navigation, Arnaud Banos se forme, étudie pour passer ses diplômes (permis côtier, CRR, PSE1 et 2, BNSSA2), au prix de ses week-ends et de ses congés, et rejoint l’équipe de sauveteur·es de la SNSM3 du Havre, pour s’engager dans le sauvetage : d’abord en mer Égée, à bord du Mo Chara de l’ONG Refugee Rescue (plus de 15 000 personnes entre 2016 et 2020), puis en Méditerranée centrale, principalement avec MSF et l’ONG allemande Sea Watch — d’abord médiateur culturel, puis chef de mission sur le Sea-Eye 4, enfin directeur de mission à terre (treize missions en quatre ans). Devenu officier-instructeur de réserve de la Marine nationale, il forme également au sauvetage de masse les membres de la Marine nationale, garde-côtes de la Douane, équipages de la SNSM, plus de 500 personnes en deux ans.
- 4 Les zones Search and Rescue (SAR) délimitent les espaces de responsabilité de coordination des sauv (...)
- 5 Le décret italien « Piandetosi » (2023), jugé anticonstitutionnel par de nombreux juristes, assigne (...)
- 6 Le « décret sur les flux » (décret-loi italien 145/2024), qui aggrave les possibilités de sanctions (...)
- 7 Rigid Hull inflatable boats : semi-rigides qui secourent les passager·es en détresse pour les hisse (...)
4Le texte résonne comme un cri face à l’urgence, où chaque vie sauvée est une victoire, une bouée dans un océan de violence des politiques européennes, qui financent via Frontex les garde-côtes libyens s’opposant frontalement aux navires de sauvetage autour de la zone SAR4 libyenne, ralentissent voire obèrent certaines opérations en refusant les débarquements des personnes secourues dans les ports les plus proches5, complexifient toujours plus la conduite à leur terme des opérations via des stratégies de harcèlement administratif des ONG6. Face au rouleau compresseur de la criminalisation systémique du sauvetage, indifférente aux règles élémentaires du droit maritime international, ce récit est une course contre la montre, celle que représente chacune des opérations. Les compétences techniques et humaines des équipages préparés pour conserver leur calme et leur solidité psychique, pour maintenir une stricte organisation à bord et une cohésion collective, sont fondamentales pour éviter des drames lorsque les RHIB7 sont mis à l’eau dans des conditions de mer difficiles, face à des personnes en détresse, paniquées, dont il importe de canaliser les actes incontrôlés (éviter qu’elles ne se jettent à l’eau, ne risquent de faire chavirer l’embarcation lors de l’opération, etc.). L’accompagnement des personnes secourues sur les navires, dont l’état de santé est souvent critique, navigue entre témoignages éprouvants de l’horreur des violences vécues par les naufragé·es, moments de joie collective face à la prise de conscience de la vie sauve de proches et compagnon·nes d’infortune, et difficultés de la gestion des corps décédés. Arnaud Banos ne cache pas les tempêtes émotionnelles des équipages : l’attention et la tension permanentes, les prises de décision cornéliennes qui amènent à devoir privilégier la piste de l’appel d’une embarcation en détresse au détriment d’une autre, ce qui signifie assumer la responsabilité de laisser un bateau non secouru, la complexité de la conduite des opérations, la fatigue accumulée au fil des missions.
- 8 Martel Camille (2026) Manche et mer du Nord, le sauvetage dans la frontière, Thèse de doctorat de g (...)
5La violence de ce témoignage brut est adoucie par la présence d’autres écritures. Celle de la chercheuse Camille Martel8, dont les dessins apportent une touche de poésie dans le tourbillon des opérations. Celle de la famille d’Arnaud Banos, impliquée dans cet engagement, dont les témoignages en trois courts chapitres succèdent au texte principal. Une courte bande dessinée de Camille Martel met en images la vie quotidienne de Juliette, la dernière fille d’Arnaud Banos, qui « a des vagues dans les cheveux », trop jeune pour témoigner directement ; Suzanne, la fille aînée, relate la construction progressive de son engagement de lycéenne ; enfin, Lucie, sa femme, exprime comment, depuis un voyage familial à Lesbos jusqu’à l’hébergement de personnes migrantes au domicile familial, se construit une trajectoire d’engagement en famille. La plurivocité du récit replace dans l’ordinaire d’un quotidien familial la dimension extraordinaire de cette expérience, et achève de questionner le lecteur ou la lectrice : si nous ne « sommes [pas] des monstres », comme le dit sa fille, qu’attendons-nous pour nous engager ?
Notes
1 Page de présentation de la collection : https://www.puv-editions.fr/collection/singulieres-migrations/
2 CRR : certificat restreint de radiotéléphoniste ; PSE1 et 2 : premiers secours en équipe niveaux 1 et 2 ; BNSSA : brevet national de sécurité et de sauvetage aquatique.
3 Société nationale de sauvetage en mer, association à but non lucratif.
4 Les zones Search and Rescue (SAR) délimitent les espaces de responsabilité de coordination des sauvetages en mer selon les États qui en sont les plus proches.
5 Le décret italien « Piandetosi » (2023), jugé anticonstitutionnel par de nombreux juristes, assigne aux navires de sauvetage des ports de débarquement éloignés de plusieurs jours de traversée, sans autorisation de procéder à d’autres opérations de sauvetage tant que le débarquement n’a pas eu lieu, au prix d’une augmentation des naufrages.
6 Le « décret sur les flux » (décret-loi italien 145/2024), qui aggrave les possibilités de sanctions, amendes, détentions et confiscations des navires, accentue la criminalisation du sauvetage.
7 Rigid Hull inflatable boats : semi-rigides qui secourent les passager·es en détresse pour les hisser sur les navires de sauvetage.
8 Martel Camille (2026) Manche et mer du Nord, le sauvetage dans la frontière, Thèse de doctorat de géographie, Le Havre, Université Le Havre Normandie.
Haut de pagePour citer cet article
Référence papier
Virginie Baby-Collin, « Banos Arnaud, Moi non plus, je n’aime plus la mer », Revue européenne des migrations internationales, vol. 42 - n°1 | 2026, 215-217.
Référence électronique
Virginie Baby-Collin, « Banos Arnaud, Moi non plus, je n’aime plus la mer », Revue européenne des migrations internationales [En ligne], vol. 42 - n°1 | 2026, mis en ligne le 01 juillet 2026, consulté le 13 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/remi/31938 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16n4x
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