Reckinger Gilles, Oranges amères : Un nouveau visage de l’esclavage en Europe
Reckinger Gilles, Oranges amères : Un nouveau visage de l’esclavage en Europe. – Paris, Raisons d’agir, 2023. – 176 p. ISBN : 979-10-97084-28-8
Texte intégral
1Dans cet ouvrage, l’anthropologue Gilles Reckinger présente les résultats d’une enquête ethnographique menée auprès de travailleurs migrants cueilleurs d’oranges en Italie et résidant dans des bidonvilles. À travers leurs témoignages, il met en évidence les conditions de vie et de travail inhumaines et injustes auxquelles ces personnes sont confrontées, tout en leur donnant la possibilité de rendre compte de leur expérience. L’ouvrage est organisé de façon chronologique, de 2012 à 2022, et il retrace les différentes phases de cette recherche à travers les rencontres de l’auteur avec les migrants. En proposant une analyse fondée sur des données ethnographiques, cet essai va au-delà des représentations médiatiques, souvent sensationnalistes qui dépeignent les migrations comme une menace pour les États ; il met plutôt en lumière les effets des politiques migratoires européennes sur les populations migrantes. En effet, l’auteur démontre que les dysfonctionnements structurels et les limites du système capitaliste contribuent à créer des conditions favorables à l’exploitation des populations migrantes.
2En Italie, les demandeurs d’asile doivent attendre la décision relative à leur demande de protection, généralement communiquée par téléphone — sans qu’aucun délai précis ne soit donné. S’ils sont déboutés, un foglio di via leur est délivré et ils ont alors quinze jours pour quitter le pays. Si le foglio di via n’est pas suivi d’une expulsion, de nombreux migrants se retrouvent dans une situation complexe : dépourvus de titre de séjour, sans argent et donc dans l’impossibilité matérielle de quitter le pays, ils basculent dans une situation d’illégalité. En l’absence d’aide en matière d’hébergement ou de soutien financier, ils sont souvent contraints d’accepter des emplois où leurs droits ne sont pas respectés.
3L’ouvrage explique les conséquences de la saisonnalité de la production agricole de fruits et légumes sur les conditions d’emploi des travailleurs migrants, majoritairement des hommes d’origine subsaharienne. Chaque matin, pour trouver du travail, ces derniers quittent leur bidonville pour se rendre en ville ; faute de moyens suffisants pour acquérir un vélo ou un autre moyen de transport, la plupart effectuent ce trajet à pied. Lorsqu’ils parviennent à être recrutés, ils doivent s’acquitter d’une somme de cinq euros pour être transportés par leur employeur jusqu’à l’exploitation agricole en camionnette. Toutefois, les opportunités de travail sont rares et même en période de récolte, les travailleurs migrants ne travaillent généralement que cinq à dix jours par mois, pour des revenus oscillant entre 150 et 300 euros.
4L’ouvrage montre que les modalités d’organisation du travail contribuent à renforcer les mécanismes d’exploitation des travailleurs migrants, bien que l’auteur ne mobilise pas explicitement l’état de l’art sur ces questions. Le transport des migrants en camionnette est assuré par des caporali (contremaitres), qui jouent le rôle d’intermédiaire entre les migrants et les agriculteurs. Majoritairement originaires d’Europe de l’Est — ou parfois issus des communautés migrantes africaines — ces intermédiaires sont chargés du recrutement de la main-d’œuvre, de son acheminement vers les exploitations agricoles et de la distribution des rémunérations. En raison du contrôle que les caporali exercent sur le comptage des caisses de récolte, ils disposent d’un pouvoir important sur la rémunération des travailleurs. L’auteur rapporte, par exemple, que les retenues sur salaire sont fréquentes lorsqu’une caisse contient un fruit vert ou pourri. Ce mode d’organisation — caporalato —, pourtant interdit par la législation italienne, demeure une pratique largement présente. L’auteur souligne également que l’absence de contrat de travail prive ces travailleurs migrants de la possibilité à faire valoir leurs droits sociaux. Cette situation contribue au renforcement des inégalités sociales qui affectent les populations migrantes.
5À la lumière de ce qui précède, l’auteur soutient que le travail effectué par les migrants constitue le socle de l’économie des pays industrialisés : la prospérité des pays du Nord s’inscrit dans des rapports de dépendance économique qui ont orienté les trajectoires sociales et environnementales des pays du Sud au bénéfice des premiers. Cela se traduit par le recours à une main-d’œuvre à bas prix et par l’exploitation des ressources naturelles dans les pays du Sud. L’auteur établit un lien entre les héritages du colonialisme et les formes contemporaines d’exploitation de travailleurs migrants, en particulier ceux originaires d’anciennes colonies européennes. Il voit donc ici une version 2.0 de l’esclavage, où l’exploitation des travailleurs migrants constitue un élément structurel du modèle économique néolibéral dont bénéficient les pays du Nord.
- 1 « Autochtones » fait référence ici aux Italiens.
6La thèse défendue par l’auteur s’inscrit dans une perspective postcoloniale. Selon lui, les rapports de domination qui structurent l’exploitation des travailleurs migrants aujourd’hui sont les mêmes que ceux de la période coloniale, caractérisés par l’exploitation de personnes noires au bénéfice de personnes blanches. L’auteur établit ainsi le lien direct entre l’exploitation des migrants et ce qu’il qualifie de « mode de vie impérial », concept mobilisé pour montrer que c’est tout le système économique qui se base sur cette exploitation, comme à l’époque de la colonisation. La question du racisme est abordée en filigrane tout au long de l’ouvrage. L’auteur, dès le début de son livre, choisit d’identifier chacun des individus en fonction de catégories raciales (Noirs, Blancs et Autochtones1), choix qu’il justifie par la place centrale accordée aux rapports de racialisation dans l’organisation du système d’exploitation (par exemple, les caporali, pour la plupart migrants originaires de l’Europe de l’Est, occupent des fonctions d’encadrement). Enfin, bien que le terme « esclavage » figure dans le titre du livre, l’auteur privilégie le terme « exploitation », qu’il présente comme une forme contemporaine de l’esclavage au sein des logiques du capitalisme actuel. Le titre, Oranges amères, renvoie ainsi à la dichotomie entre la saveur sucrée et agréable du fruit versus les conditions particulièrement précaires des personnes qui le récolte.
7Plus précisément, l’ouvrage s’inscrit dans les approches matérialistes, marxistes et radicales. L’auteur considère que ces formes contemporaines d’exploitation sont une façon pour le capitalisme de se réinventer. Son analyse met en évidence les rapports de force inégaux, au sein de cette organisation sociale, entre les Noirs, les Blancs et les Autochtones ; les migrants blancs occupent souvent des postes plus haut dans la hiérarchie que les migrants noirs, mais font tout de même l’objet de discrimination de la part des Autochtones. L’auteur confie avoir été lui-même victime de comportements désobligeants de la part des Autochtones en raison de son accent étranger associé à celui des travailleurs migrants d’Europe de l’Est. Enfin, l’ouvrage mobilise la notion de précariat pour caractériser la situation des migrants marquée par une forte insécurité juridique, économique et sociale liée à la précarité de leur statut.
8La double échelle d’observation du livre — micrologique et macrologique — permet ainsi d’apporter un éclairage fin sur les structures d’oppression, à partir de la façon dont les migrants subissent et résistent aux mécanismes structurels d’exploitation et de racisme au quotidien. L’ouvrage explique de façon simple, mais percutante, le système d’exploitation global des migrants. La mise en contexte au début du livre permet de saisir les liens entre politiques migratoires resserrées, exploitation des migrants, néocolonialisme et capitalisme.
9L’organisation chronologique de l’ouvrage met en évidence la permanence des conditions de vie et de travail décrites au fil des dix années d’enquête. Elle permet également de souligner l’urgence et la gravité de la situation. Peu importe son background, le livre est accessible à un large lectorat, que l’on soit spécialiste des migrations ou non, on arrive rapidement à dessiner les contours de ce système d’exploitation. Les descriptions riches des bidonvilles visités ne font que renforcer la puissance des témoignages des migrants. Enfin, l’auteur adopte une posture réflexive en accordant une place centrale à la parole des migrants tout en reconnaissant les limites de sa démarche de recherche.
Pour citer cet article
Référence papier
Cassandra Fournier, « Reckinger Gilles, Oranges amères : Un nouveau visage de l’esclavage en Europe », Revue européenne des migrations internationales, vol. 42 - n°1 | 2026, 219-221.
Référence électronique
Cassandra Fournier, « Reckinger Gilles, Oranges amères : Un nouveau visage de l’esclavage en Europe », Revue européenne des migrations internationales [En ligne], vol. 42 - n°1 | 2026, mis en ligne le 01 juillet 2026, consulté le 13 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/remi/31963 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16n4z
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