VAGNON Emmanuelle et VALLET Éric (dir.), La Fabrique de l’océan Indien : cartes d’Orient et d’Occident, Antiquité-xvie siècle), Paris, Publications de la Sorbonne, 2017
Texte intégral
1Ce beau livre dont nous pouvons d’abord saluer l’aspect visuel vient de recevoir le Prix Ptolémée 2017. Créé en 1994, ce dernier récompense chaque année lors du festival international de Saint-Dié-des-Vosges, tout ouvrage permettant à un vaste public d’avoir accès aux connaissances et concepts géographiques. Ce prix salue donc l’aspect pédagogique et la grande clarté de ce travail collectif. C’est aussi grâce à ces qualités qu’il a pu être présenté par ses co-directeurs, Emmanuelle Vagnon et Éric Vallet, à la Librairie du MUCEM de Marseille le 30 juin 2017, dans la continuité de l’exposition « Aventuriers des mers », ainsi qu’aux Rendez-vous de l’histoire de Blois « Eurêka, inventer, découvrir, innover » le 6 octobre 2017.
2Cette visibilité témoigne du dynamisme actuel des études sur la cartographie historique et sur la construction des espaces géographiques par les sociétés anciennes. Le Département des Cartes et Plans de la Bibliothèque Nationale de France (BNF) et le CNRS (UMR 8167) font partie des acteurs clés dans l’élaboration de ces travaux.
3La BNF a apporté un soutien important à cet ouvrage en matière d’illustrations, d’accès aux sources mais aussi d’un point de vue scientifique, comme en témoigne la préface de Catherine Hofmann. En effet, le Département des Cartes et Plans a réuni la plus importante collection au monde de cartes marines sur parchemin et de « cartes-portulans », c’est-à-dire près de 500 cartes et atlas produits entre les xiiie et xviiie siècles. La politique de numérisation via la bibliothèque numérique « Gallica » a par ailleurs permis de diffuser l’accès à ces sources cartographiques. Soutenue par le programme MeDian (« Les sociétés méditerranéennes et l’océan Indien », financé par l’Agence nationale de la Recherche et piloté par Didier Marcotte), l’exposition L’âge d’or des cartes marines : quand l’Europe découvrait le monde (disponible en visite virtuelle sur le site de la BNF), présentée en 2012-2013, fut l’occasion de montrer au grand public une première synthèse de ces travaux sur la cartographie de l’océan Indien. Cette exposition a abouti à un ouvrage du même titre dirigé également par Emmanuelle Vagnon, Catherine Hofmann et Hélène Richard (Paris, Seuil/BNF, 2012).
4Le livre présenté ici se place dans la continuité de ce long travail de recherche qui a bénéficié depuis 2009 du programme MeDian. Ses textes sont en partie issus de deux journées d’étude tenues à la BNF et à l’UMR 8167 les 7 et 8 octobre 2010. Enfin, La Fabrique de l’océan Indien a pu être réalisé avec l’appui décisif de la Chaire de dialogue des cultures.
5De manière plus générale, cet ouvrage s’inscrit dans un renouvellement plus global des travaux historiques sur la cartographie ancienne. Ce regain d’intérêt et ce renouvellement des questionnements est d’ailleurs bien mis en valeur dans l’article de Christiane de Craecker-Dussart (« La cartographie médiévale : d’importantes mises au point », Le Moyen Âge, 2010/1, tome CXVI, p. 165-175). De plus en plus d’historiens et géographes s’intéressent aux à-côtés des cartes : quels étaient les usages des cartes anciennes ? Quels étaient leurs supports techniques et les intentions de leur auteur ? Cela a notamment permis de tordre le coup à certains clichés sur les cartes anciennes, déduisant des erreurs et lacunes une mentalité naïve antique et médiévale.
- 1 Éditée chez Turnhout, Brepols, 2013.
- 2 Paris, Publications de la Sorbonne, 2010.
6Cet ouvrage est composé de douze chapitres et a été rédigé par un collectif de quatorze auteurs, dont deux éditeurs scientifiques, Emmanuelle Vagnon et Éric Vallet. Emmanuelle Vagnon est chargée de recherche au CNRS, dans le Laboratoire de Médiévistique Occidentale de Paris (LAMOP). Spécialiste de la cartographie en Europe occidentale et du Moyen Âge à l’époque moderne, sa thèse a porté sur la Cartographie et les représentations de l’Orient méditerranéen en Occident (du milieu du xiiie à la fin du xve siècle)1. Éric Vallet est quant à lui maître de conférence à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (UMR 8167 « Orient et Méditerranée »), où il enseigne l’histoire de l’Islam médiéval. Il est l’auteur de L’Arabie marchande. État et commerce sous les sultants rasûlides du Yémen (626-858/1229-1454)2.
7Le but de ce livre est de faire basculer notre regard, de le décentrer et de faire un « pas de côté » pour observer l’océan Indien. Il ne se contente donc pas de décrire l’émergence d’une cartographie moderne à partir des navigations européennes du xvie siècle mais de considérer les savoirs de l’Ancien monde, de l’Extrême-Orient à l’Europe en passant par l’Islam, pour croiser les regards et comprendre comment notre conception moderne de l’océan Indien est née. La question principale de ce travail est posée ainsi : « Est-ce l’espace qui produit la carte ou est-ce la carte qui fabrique un espace ? » (p. 15). Si l’océan Indien a une histoire géologique, sa représentation mentale se trouve dans le langage et dans les formes cartographiques que les différentes sociétés lui ont données et dans l’histoire des pratiques de navigation et des échanges maritimes : « Retracer ce que l’invention de l’océan Indien comme entité globale à l’époque pré-moderne doit à l’œuvre des cartographes, tel sera l’objet de ce livre. » (p. 16).
8Cet attrait pour l’océan Indien est notamment né d’une première historiographie européenne sur les « Grandes Découvertes » et l’épopée coloniale des empires ibériques. Mais ce n’est que dans la seconde moitié du xxe siècle que l’on a commencé à s’intéresser aux sources non européennes pour écrire son histoire. Néanmoins, ces études ont souvent négligé l’histoire de ses représentations : si nous avons l’impression aujourd’hui de le voir comme un espace cohérent, mesuré, décrit, imaginé, était-ce le cas « avant l’occidentalisation des perceptions du monde » (p. 18) ? Aucun livre n’avait jusque-là étudié un ensemble de cartes de cette étendue maritime issues de différentes aires culturelles afin d’observer les divergences et les convergences de la représentation que l’on s’en est fait. C’est cette lacune que les auteurs entendent combler pour étudier les diverses figures cartographiques de l’océan Indien avant que l’époque moderne ne lui confère l’image que nous lui connaissons aujourd’hui. Il s’agit aussi d’éviter de penser l’histoire de la cartographie comme un progrès continu vers les réalisations plus précises de l’époque moderne, mais plutôt de mettre en valeur la dimension volontariste et réfléchie des choix opérés par les cartographes en fonction de leur contexte et la concurrence des modèles de représentation.
9Pour toutes ces raisons, les auteurs ont fait le choix de ne pas aller au-delà du xviie siècle, lorsque les Compagnies commerciales néerlandaise, anglaise et française arrivent dans l’océan Indien et mettent fin au monopole portugais. C’est aussi à ce moment-là que les atlas du monde se généralisent, comme ceux de Gérard Mercator (1512-1594) et Abraham Ortelius (1527-1598). Avec la mise en circulation de ces nouvelles productions cartogaphiques, c’est la mise en scène occidentale du monde qui triomphe, contribuant à fixer une image unifiée de l’océan Indien, alors que la « fabrique » graphique, iconographique et textuelle de l’océan Indien dépasse largement les frontières européennes et l’époque moderne (p. 23).
10Composé de douze chapitres rassemblés en trois grandes parties, ponctués de douze focus sur des cartes emblématiques et de quatre encarts, cet ouvrage nous offre une multitude d’approches reflétant la multiplicité de sens et de lectures de cet espace. Par esprit de concision, nous nous contenterons de restituer uniquement les problématiques de chaque partie.
11La première partie traite de la diversité des formes données à l’océan Indien dans l’image du monde, de l’Antiquité jusqu’à l’époque moderne, de l’Égypte hellénistique et romaine à la Chine en passant par la Mésopotamie. L’océan Indien a eu une importance inégale dans les représentations du monde. En effet, il s’inscrit dans une conception de l’œcoumène dont le centre de gravité dépend de la position et de la culture du cartographe. La Géographie de Ptolémée a joué un rôle central dans la matrice de cette forme, où l’océan Indien est présenté comme un espace symétrique et complémentaire de la Méditerranée : mais cette matrice est-elle la seule source de toutes les représentations ? Et quelle est la place des représentations d’origine asiatique et des traditions locales de navigation ? Les auteurs insistent ici sur la différence entre les traditions cartographiques européennes et arabes. Jusqu’au xvie-xviie siècle, les Européens ont plutôt perçu cet océan comme une zone marginale, abstraite et étrange ; alors que les cartographes arabes ont considéré cet océan comme le pendant symétrique de la Méditerranée, entourant leur territoire central, la péninsule Arabique. L’océan Indien était mieux connu par les sociétés arabes car davantage parcouru par les navigateurs grâce aux échanges commerciaux avec l’Inde.
12La deuxième partie insiste sur la toponymie de l’océan Indien : comment les Indes en sont-elles venues à constituer la référence ultime donnant son unité et son sens à cette vaste étendue maritime ? Pourquoi n’identifier cet espace qu’à un seul de ses rivages ? Les auteurs s’intéressent surtout au fait que l’Inde n’a pas toujours été la référence toponymique pour tous les acteurs, mais que ces dénominations variaient en fonction des points de vue de chacun et que l’on avait coutume de nommer cette étendue maritime en fonction du port ou de la région bordière de référence. L’océan Indien était donc très souvent nommé en fonction des bassins de circulation empruntés et connus par les acteurs (mer d’Oman, mer des Zânj, etc.).
13La troisième partie traite de l’iconographie présente sur les cartes de l’océan Indien. Ces motifs décoratifs aident à mieux comprendre les perceptions. Bien souvent, en plus des noms et de la forme, les cartes proposent des informations sur les peuples, les souverains, les richesses, la faune et la flore, selon des codes graphiques qui varient selon les époques et les lieux. L’invention cartographique de l’océan Indien doit beaucoup à cette profusion iconographique entrelaçant les observations d’un réel exotique et l’imaginaire hérité des temps anciens. Les auteurs se focalisent d’abord sur l’iconographie des îles, fréquemment associée à un univers merveilleux et imaginaire, puis font remarquer une conséquence importante de l’usage de l’iconographie dans les cartes. D’après Éric Vallet, l’introduction d’un nombre important d’images dans des ouvrages géographiques a changé le regard porté sur les cartes qui les accompagnaient, notamment dans les cartes persanes et turques à partir du xiiie siècle (p. 273). Selon lui, l’iconographie de cette époque aurait donc fait changer le sens et l’usage de la carte : cette dernière s’est progressivement réduite à une simple fonction décorative. L’accent est mis sur la fonction esthétique de la carte et non sur sa fonction cognitive, ce qui aboutit à son effacement de l’appareil iconographique dans les ouvrages de cosmographie postérieurs (p. 274).
14En conclusion, ce sont finalement les dernières décennies du xvie siècle qui témoignent d’une accélération de la « fabrique » de l’océan Indien, « dans un double mouvement d’ambitieuse actualisation des cartes anciennes et de circulation accrue des cartes et des images, pour une partie plus facilement produites et reproduites grâce à l’imprimerie » (p. 285). La cartographie moderne du monde a été élaborée en partant d’une curiosité nouvelle pour le parcours des espaces maritimes : on fait face à une « maritimisation » de la cartographie (p. 300). Cette évolution de la place des océans dans la pratique cartographique résulte d’une transformation plus profonde, qui voit l’intégration pleine et entière des espaces maritimes à l’œcoumène, faisant des océans un facteur essentiel de la prospérité des peuples de la terre. Les cartes islamiques ont été les premières à définir véritablement l’océan Indien comme un « objet cartographique cohérent et autonome » (p. 302), et son intégration dans les cartes marines latines a pris place dans le sillage de l’affirmation de la grande route des épices. « Comme la Méditerranée, l’océan Indien apparaît ainsi comme un espace palimpseste, dont la cartographie contribua à remodeler tant de fois au fil des siècles la perception et la représentation. » (p. 303)
15En plus de ce cheminement au sein des douze chapitres, le lecteur peut parcourir le livre à travers douze focus présentant les cartes les plus remarquables pour comprendre l’océan Indien parmi lesquelles on trouve celles de Claude Ptolémée, Lambert de Saint-Omer, Ibn Hawqal, la Mappemonde catalane, la Carte Kangnido, l’Atlas Miller, Fra Mauro, Jan Huygen van Linschoten, Deniz Atlâsı, Civitates Orbis Terrarum et l’Atlas catalan. Enfin, à cela s’ajoute plusieurs encarts se focalisant sur des points plus précis : Rui Manuel Loureiro s’intéresse aux explorations et à la cartographie portugaises ; Lotika Varadarajan insiste sur les cartes de l’océan Indien faite par les navigateurs indiens. Nous saluons par ailleurs cet encart qui nous permet d’avoir accès à des sources méconnues, locales et pratiques nécessaires pour décentrer notre regard. Pierre Schneider fait le point sur les peuples étranges de l’océan Indien dans les sources antiques. Enfin, Jean-Charles Ducène s’intéresse aux merveilles qu’on y trove dans la géographie arabe avec le fameux arbre des îles Wâq-wâq (situé tantôt en Indonésie, tantôt à Madagascar).
16L’ouvrage se termine par la mention d’une chronologie de l’histoire mondiale, une bibliographie plurilingue, un index des localisations et des auteurs, une table des figures suivie d’une table des matières.
Notes
1 Éditée chez Turnhout, Brepols, 2013.
2 Paris, Publications de la Sorbonne, 2010.
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Référence électronique
Eva Collet, « VAGNON Emmanuelle et VALLET Éric (dir.), La Fabrique de l’océan Indien : cartes d’Orient et d’Occident, Antiquité-xvie siècle), Paris, Publications de la Sorbonne, 2017 », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 146 | 2019, mis en ligne le 18 octobre 2018, consulté le 06 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/remmm/11518 ; DOI : https://doi.org/10.4000/remmm.11518
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