GUIGNARD Didier, 1871. L’Algérie sous séquestre
Didier Guignard, 1871. L’Algérie sous séquestre, Paris, CNRS Editions, 2023, 269 p.
Texte intégral
1Au printemps 1871, une grande insurrection soulève la Kabylie, à l’est d’Alger, sous contrôle français depuis une quinzaine d’années seulement. La réponse est immédiate et sévère. Des villages sont brûlés, des Algériens sont arrêtés ou déportés. Par le séquestre, la répression prend aussi une dimension économique. Ce qui est d’abord une « mesure de guerre réactivée sous la pression des événements » devient en quelques mois « un outil confiscatoire à grande échelle » (p. 57). De sorte qu’au cours de la décennie 1870, ce dispositif légal permet à l’État français d’engranger près de cinquante millions de francs et de fournir 4 à 500 000 hectares de terres à la colonisation agricole.
- 1 Charles-Robert Ageron, Les Algériens musulmans et la France, 1871-1919, Paris, Bouchène, 2005 (1ère(...)
2Dans 1871. L’Algérie sous séquestre, l’historien Didier Guignard retrace la mécanique implacable du séquestre qui se déploie dans l’Algérie du dernier tiers du XIXe siècle. Il vient ainsi renouveler des travaux importants mais anciens par une approche locale qui se focalise sur la vallée de l’Isser, à l’ouest de la Kabylie1. L’angle choisi permet en effet à l’historien d’associer le dépouillement patient de centaines d’arrêtés de séquestre conservés aux Archives nationales d’outre-mer (Aix-en-Provence) à quelques témoignages oraux collectés sur le terrain et à la réalisation minutieuse de cartes qui viennent illustrer l’ampleur de la dépossession (chapitre 1).
3L’ouvrage remonte aussi « en amont du séquestre » (chapitre 3) pour souligner l’intensité de l’occupation de la région par les populations locales, dont les droits de propriété étaient souvent attestés par écrit. Il démontre la fragilisation progressive de ces implantations, entre 1830 et 1870, par la guerre, par une première expérience manquée de colonisation et par des droits fonciers sans cesse « réduits ou transformés », notamment par le sénatus-consulte de 1863 (p. 104). Le séquestre de 1871 marque pourtant une rupture. Pour les autorités françaises à Alger, il s’agit de « frapper vite et fort » (p. 122). Non seulement les sanctions s’appliquent individuellement à ceux qui sont considérés comme les « meneurs » de l’insurrection, mais elles viennent aussi punir sans distinction des collectivités entières, soit plus de trois cents villages (douars), tribus ou familles, présumés « complices » de la révolte. Les arrêtés prennent alors rarement la peine de préciser le motif du séquestre, sans doute pour limiter les recours ultérieurs. Les biens de femmes absentes des lieux au moment de l’insurrection sont confisqués, tout comme ceux de vieillards incapables de combattre ou de villageois ayant pourtant apporté leur protection à des Européens.
4« Régression dans l’histoire du droit français » (p. 66), la mesure n’a pas d’équivalent ailleurs, hormis sans doute le cas néo-zélandais qui la précède de peu (chapitre 2), et elle suscite peu de critiques, que ce soit à Alger, Paris ou à l’étranger. Il faut dire que le dispositif contribue à redonner une « impulsion nette à la colonisation » européenne en Algérie dans les années 1870 (p. 37). Les terres confisquées permettent la création de nouveaux centres de colonisation. Bien des exemptés du séquestre sont d’ailleurs également expropriés dans ces années-là, moyennant un dédommagement dérisoire, afin de favoriser la constitution de lots cohérents pour les colons européens nouvellement installés.
5Laborieuse, la mise en œuvre des décisions du séquestre s’étale sur près d’une décennie. L’ouvrage offre de bonnes pages sur les savoirs administratifs (zonage par catégories de terrain, cartographie des lots, évaluation des biens, etc.) et leurs lacunes. Les administrateurs et les commandants présents dans la région, comme les fonctionnaires qui instruisent les dossiers depuis leur bureau, se révèlent souvent incapables de démêler les filiations ou la répartition des droits de propriété préexistants (chapitre 4). Ils appuient alors maladroitement leurs décisions sur des éléments connus de « notoriété publique » et « abandonnent » littéralement aux assemblées villageoises autochtones (djemaas) le règlement concret du séquestre (p. 146-147). Sur place, ce sont donc finalement les notables algériens qui sont chargés de collecter l’impôt de guerre, de déplacer les familles dépossédées ou de redistribuer le reliquat de terres. Mais comme les commissions de séquestre évitent de s’en mêler, les vives tensions qui ont alors traversé les djemaas sont à peine audibles : Comment les familles ont-elles quitté leurs biens ? Comment se sont-elles réinstallées au-delà du périmètre de colonisation ? Comment ont-elles subsisté sur des terres moins productives ? Quel contentieux le séquestre a-t-il nourri entre voisins ou au sein des familles ? Ces aspects ont malheureusement laissé peu de traces dans la documentation.
6L’ouvrage de Didier Guignard montre pourtant à quel point le séquestre a constitué une « épreuve collective » (p. 150) qui a durablement déstructuré l’Algérie rurale. En une décennie, près d’un quart de la population « indigène » a été touchée. La blessure ne se mesure d’ailleurs pas seulement en nombre d’hectares confisqués et l’on pourrait en pister les échos et les séquelles jusqu’à la guerre d’indépendance (ici esquissés seulement au chapitre 6 pour la fin du XIXe siècle et les années 1930). Malgré les lacunes des sources et la difficulté à « percer l’écran des ressentis » (p. 151), l’historien s’emploie à rendre compte des stratégies déployées par les populations kabyles colonisées : rurales, illettrées mais pas démunies. Il débusque plusieurs plaintes adressées en français ou en arabe aux autorités françaises par l’entremise de l’écrivain public. Il documente la reconquête des terres engagée dès la fin des années 1890, du fait de l’échec de la colonisation européenne et de la mobilisation des ruraux algériens, devenus métayers (khammes) ou salariés agricoles au service des colons, qui parviennent parfois à racheter leurs anciennes parcelles (chapitre 5). Les analyses, stimulantes, soulignent ici l’ancrage local de ces familles malgré la force des dépossessions coloniales, à contre-courant de la thèse fréquemment avancée du « déracinement » des ruraux algériens.
7Le résultat est à la fois inspirant et émouvant. Inspirant, par les multiples bricolages innovants que propose Didier Guignard pour articuler l’étude d’un dispositif légal de dépossession massive à une histoire sociale menée au plus près de ses victimes. Emouvant aussi, tant les archives « techniques et morcelées » du séquestre (p. 223) transpirent de l’anxiété et de la colère sourde de celles et ceux qui ont tout perdu et qui ont rarement eu accès à la parole. On attend désormais avec impatience le second volet de cette enquête : la micro-histoire d’une ferme coloniale, implantée dans cette même vallée de l’Isser, qui doit paraître prochainement.
Notes
1 Charles-Robert Ageron, Les Algériens musulmans et la France, 1871-1919, Paris, Bouchène, 2005 (1ère éd. 1968) ; André Nouschi, Enquête sur le niveau de vie des populations rurales constantinoises de la conquête jusqu’en 1919. Essai d’histoire économique et sociale, Paris, PUF, 1961.
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Référence électronique
Annick Lacroix, « GUIGNARD Didier, 1871. L’Algérie sous séquestre », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 157 (1/2025) | 2025, mis en ligne le 21 février 2025, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/remmm/22055 ; DOI : https://doi.org/10.4000/13cq6
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