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SECONDE PARTIE
Lectures

TOPAK Özgün, MEKOUAR Merouan, CAVATORTA Francesco (Eds.), New Authoritarian Practices in the Middle East and North Africa

Edinburg University Press, 2022.
Camille Abescat
Référence(s) :

TOPAK Özgün, MEKOUAR Merouan, CAVATORTA Francesco (Eds.), New Authoritarian Practices in the Middle East and North Africa, Edinburg, Edinburg University Press, 2022.

Texte intégral

1Cet ouvrage collectif, dirigé par trois chercheurs affiliés à des universités canadiennes (université York, université Laval), a pour ambition de contribuer aux travaux sur la résilience des régimes autoritaires et la dynamique contre-révolutionnaire post-2011 dans le monde arabe. Il propose une étude des nouvelles pratiques autoritaires apparues dans la région en réaction à l’évolution des formes d’expression de la contestation. Pour faire face à l’activisme sur les réseaux sociaux, les États ont en effet développé leurs techniques de surveillance digitale ainsi que leur arsenal législatif pour réprimer les propos tenus en ligne. Ces nouvelles pratiques de répression politique ne remplacent pas les anciennes, mais les complètent pour former, selon le concept formulé par l’un des coordinateurs de l’ouvrage (Topak, 2019) un « assemblage autoritaire » (authoritarian assemblage). Au-delà de la simple combinaison, les nouveaux outils à la disposition des autorités sont parfois au service des pratiques traditionnelles (arrestations, emprisonnement, assassinats…). Le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, mentionné par les auteurs dès les premières pages de l’introduction, illustre ce phénomène, puisque certaines de ses conversations avaient au préalable été espionnées par les autorités grâce au logiciel Pegasus, conçu quelques années auparavant par l’entreprise israélienne NSO Group. Aux yeux des auteurs, il devient ainsi nécessaire d’étudier, en plus des travaux sur les mécanismes structurels permettant la survie des régimes autoritaires (cooptation, distribution de rentes, alliances régionales etc.), ces « micro-pratiques » auxquelles les États ont aujourd’hui quotidiennement recours pour surveiller, encadrer et contrôler la contestation politique.

2Cet ouvrage s’inscrit ainsi dans la littérature sur les techniques digitales de contrôle de l’activisme en ligne développées par les gouvernements après les « printemps arabes » (Yom, Gause, 2012 ; Deibert 2015 ; Akbari, Gabdulhakov 2019 ; Leber, Abrahams 2019 ; Topak 2019). L’un de ses apports est de proposer une analyse comparée et systématisée de ces pratiques à partir de 17 cas d’étude du Maghreb et du Moyen-Orient, incluant à la fois des cas de systèmes pluralistes (Tunisie, Irak, Turquie, Israël…), de pluralisme limité (Jordanie, Maroc…), de régimes autoritaires où toute opposition est systématiquement réprimée (Arabie Saoudite, Iran, Égypte…) et d’États en situation de guerre civile et de territoire divisé entre plusieurs gouvernements (Yémen, Libye). D’un point de vue plus formel, on saluera aussi l’inclusion de cas trop souvent laissés de côté, tels que le Soudan ou le Bahreïn, et l’effort de mise en lien entre les différents chapitres, grâce aux références fréquentes des auteurs au travail de leurs pairs.

3Le nombre élevé de contributions rend ici difficile, au regard du nombre de caractères imparti, de revenir sur les arguments développés dans chacune d’entre elles. Nous choisissons plutôt de nous concentrer sur quatre axes transversaux, qui constituent à nos yeux les principaux apports de l’ouvrage. Les chapitres permettent tout d’abord de dresser un panorama des différentes techniques digitales à la disposition des autorités politiques pour contrôler les activités en ligne. Plusieurs auteurs reprennent ici la typologie de Ron Deibert (2015) pour catégoriser les trois générations successives d’outils de contrôle digital, aujourd’hui mobilisées conjointement par les gouvernements : la première comprend le blocage de sites internet, la deuxième la création de nouveaux cadres techniques et juridiques pour surveiller et accéder aux échanges des individus sur internet (e-mails, messages sur les réseaux sociaux), la troisième les tactiques offensives pour surveiller et intimider les utilisateurs d’internet et convertir celui-ci en un espace de propagande gouvernementale (piratages, trolls sur les réseaux sociaux). Plusieurs contributions, telles que celles sur l’Égypte, le Maroc et celles sur les pays du Golfe (Arabie Saoudite, Qatar, Émirats Arabes Unis) fournissent une analyse très précise de l’usage des nouvelles technologies comme techniques de surveillance et de répression politique. Dans le cas égyptien, Kira Jumet montre par exemple comment le ministère de l’Intérieur a intensifié ses pratiques de cyber-contrôle à partir de l’arrivée au pouvoir de Abdel Fattah al-Sissi, notamment par la mise en place d’un programme officiel lui permettant de surveiller les réseaux sociaux et d’intercepter les conversations sur les applications de messagerie privée. Le cas du Maroc est aussi intéressant puisqu’il révèle comment les nouvelles technologies permettent aux autorités de développer des formes de répression auxquelles elles avaient déjà recours. Driss Maghraoui montre en effet que les autorités marocaines ont renforcé leur capacité à pénétrer la sphère privée des individus, et donc à multiplier les cas de chantage sexuel (sexual blackmailing) ou de pornodivulgation (revenge porn) à l’encontre des journalistes et des opposants politiques.

4Les différentes contributions montrent ensuite à quel point ces pratiques et ces outils circulent d’un pays à l’autre. Un certain nombre d’auteurs mobilisent d’ailleurs le concept « d’apprentissage autoritaire » (authoritarian learning) de Steven Heydemann et Reinoud Leenders (2011) pour décrire ce phénomène. C’est notamment le cas de Yousif Hassan qui analyse la situation au Soudan. Il montre que les élites militaires du Conseil transitionnel souverain (TSC) se sont inspirées d’autres États de la région pour limiter et contrôler l’opposition, notamment sur les réseaux sociaux (hacking de comptes militants, usage de faux comptes pour diffusion de fausses informations etc.). L’Égypte a également servi d’exemple au gouvernement lors de la création d’un nouvel organe sécuritaire, distinct des services de renseignement, chargé de surveiller les activités des groupes liés à l’ancien parti du Congrès national (NCP) et aux mouvements islamistes. D’autres États endossent un rôle plus direct de diffusion de leurs stratégies de répression et systèmes de surveillance. Le cas d’Israël, analysé par Hilla Dayan, est sûrement le plus parlant en termes d’exportation de nouvelles technologies de contrôle. Les produits de sécurité et de surveillance israéliens, généralement « testés » au préalable dans les territoires palestiniens, sont aujourd’hui vendus aux gouvernements du monde entier. Au-delà du logiciel Pegasus, cité plus haut, l’autrice donne l’exemple des produits de la société Cellebrite, aujourd’hui « utilisés [tant] par les autorités policières en Écosse et à Hong Kong, (…) que par les autorités russes et indonésiennes qui ciblent et cherchent à éliminer l’opposition politique » (p.133).

5Ces pratiques vont de pair avec le développement d’un nouvel arsenal législatif conduisant à la légalisation de cette forme de répression politique. Beaucoup de chapitres, tel que celui sur l’Arabie Saoudite écrit par Robert Uniacke, montrent comment les lois anti-terroristes sont conçues et instrumentalisées pour criminaliser les voix contestataires. C’est également le cas des lois de cybercriminalité, qui visent plus directement à contrôler l’espace virtuel et médiatique. Alainna Liloia explique par exemple, dans le cas du Qatar, comment la Loi sur la Prévention de la Cybercriminalité promulguée en 2014 criminalise la diffusion de fake news, désignant de manière vague tout propos qui représenterait une menace pour la sécurité et l’ordre du pays ou pour les valeurs de la société qatarie. Cette loi fournit ainsi une justification juridique pour punir les opinions dissidentes exprimées en ligne. La terminologie ambiguë de la loi vise également à encourager l’auto-censure des internautes.

6L’approche comparative de l’ouvrage permet enfin d’analyser, à partir des cas irakien, libyen, soudanais, tunisien, égyptien et yéménite, la façon dont les pratiques autoritaires entre deux régimes politiques se reproduisent et se transforment. Dans le cas irakien, Irene Costantini montre que les changements institutionnels mis en place après 2003 n’ont pas empêché, voire ont participé à la perpétuation de formes violentes de répression politique (répression des manifestations, arrestations, torture, assassinats). Ces « réflexes autoritaires » se combinent également avec de nouvelles techniques de surveillance de l’espace virtuel. Dans la Libye post-Kadhafi, Ronald Bruce St John met aussi en lumière la façon dont les acteurs étatiques et non-étatiques ont à la fois recours à des pratiques coercitives et autoritaires qui prévalaient avant 2011 (répression violente à l’égard des opposants, contrôle des médias, distribution de la rente) ainsi qu’à de nouvelles méthodes, telles que le contrôle et la manipulation des réseaux sociaux. En Tunisie, Giulia Cimini se concentre notamment sur la persistance des pratiques de surveillance et de répression policière, déployées successivement à l’encontre de plusieurs mouvements sociaux depuis la chute du régime de Zine el-Abidine Ben Ali.

7Malgré la grande qualité des contributions, nous souhaiterions terminer en soulignant deux limites de l’ouvrage. Premièrement, puisque celui-ci porte justement sur le recours généralisé aux pratiques de surveillance et de contrôle dans les États de la région, il aurait été intéressant de proposer une réflexion méthodologique plus systématique sur les conditions d’enquête et les stratégies de collecte de données dans ce type de contextes. Certaines contributions le font ponctuellement. Alainna Liloia revient par exemple sur les formes d’auto-censure présentes chez les chercheurs étudiant le Qatar, tandis que Robert Uniacke souligne les difficultés posées par un contexte tel que l’Arabie Saoudite, où les réseaux sociaux sont envahis de faux-comptes, rendant parfois difficile l’analyse de l’ampleur du soutien ou de la contestation à l’égard des autorités politiques.

8Deuxièmement, on regrette peut-être l’absence d’une conclusion générale. Bien que les principaux résultats soient mis en avant dès l’introduction, il aurait notamment été stimulant d’inclure une réflexion conclusive autour de la labellisation et de la classification des régimes politiques à la lumière des pratiques et des développements analysés dans l’ouvrage. En effet, si une minorité de chapitres assument un cadre théorique clair, comme celui où Özbün E. Topak analyse le cas turc à partir des catégories de pouvoir despotique et infrastructurel de Michael Mann (1984), la plupart mobilisent seulement ponctuellement, sans toujours les définir, des concepts tels que ceux de régime « hybride », de régime « compétitif », ou même de « zone grise ». Les coordinateurs eux-mêmes restent un peu évasifs quant à l’utilité de tels concepts, puisqu’ils expliquent que « le type de régime n’est pas vraiment un indicateur des pratiques autoritaires, même si leur intensité et leur profondeur peuvent effectivement varier selon le type de régime » (p.5). Malgré ce léger regret, il ne fait aucun doute que la richesse empirique et la grande variété des cas étudiés font de l’ouvrage une référence incontournable sur le sujet des nouveaux outils de contrôle et de répression à la disposition des gouvernements contemporains.

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Bibliographie

AKBARI, Azadeh, GABDULHAKOV, Rashid, 2019, « Platform surveillance and resistance in Iran and Russia: The case of Telegram », Surveillance and Society, 17, p.223-23. < https://doi.org/10.24908/ss.v17i1/2.12928>

DEIBERT, Ronald J., 2015, « Authoritarianism goes global: Cyberspace under siege », Journal of Democracy, 26, 64-78. < 10.1353/jod.2015.0051>

HEYDEMMAN, Steven, LEENDERS, Reinoud, 2011, « Authoritarian learning and authoritarian resilience: Regime response to the « Arab awakening » », Globalizations, 8, 647-653. < https://doi.org/10.1080/14747731.2011.621274>

LEBER, Andrew, ABRAHAMS, Alexei, 2019, « A storm of tweets: Social media manipulation during the Gulf Crisis », Review of Middle East Studies, 53, p.241-258. 

MANN, Michael, 1984, « The autonomous power of the State », European Journal of Sociology, 25, p.187-213. < https://doi.org/10.1017/S0003975600004239>

TOPAK Özbün E., 2019, « The authoritarian surveillant assemblage: Authoritarian State Surveillance in Turkey », Security Dialogue, 50, p.454-472. < https://doi.org/10.1177/0967010619850336>

YOM, Sean L., GAUSE, F. Gregory, 2012, « Resilient Royals: How Arab Monarchies Hang On », Journal of Democracy, 23, p.74-88. <10.1353/jod.2012.0062>

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Pour citer cet article

Référence électronique

Camille Abescat, « TOPAK Özgün, MEKOUAR Merouan, CAVATORTA Francesco (Eds.), New Authoritarian Practices in the Middle East and North Africa »Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 157 (1/2025) | 2025, mis en ligne le 24 février 2025, consulté le 18 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/remmm/22086 ; DOI : https://doi.org/10.4000/13d98

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Auteur

Camille Abescat

Scuola Superiore Sant’Anna, Pise, Italie ; Sciences Po, Paris, France.

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    Paru dans Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 157 (1/2025) | 2025
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