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SECONDE PARTIE
Lectures

NAPOLITANO Valentina, D’une révolution à l’autre. Le camp palestinien de Yarmouk en Syrie (1956-2019)

Sindbad / Actes sud, 2024
Thomas Vescovi
Référence(s) :

NAPOLITANO Valentina, D’une révolution à l’autre. Le camp palestinien de Yarmouk en Syrie (1956-2019), Sindbad / Actes sud, 2024

Texte intégral

1En 2014, une photographie prise au camp de réfugiés palestiniens de Yarmouk, dans la périphérie de Damas, fit le tour du monde : elle montre une foule s’entassant au milieu de ruines pendant une distribution humanitaire. C’est logiquement par cette saisissante image en guise d’accroche que la sociologue Valentina Napolitano ouvre son livre, témoignage d’une longue enquête de terrain. « Capitale de la diaspora » palestinienne, comme l’appelaient ses quelque cent soixante mille habitants, Yarmouk n’est plus aujourd’hui qu’une « carcasse vide », victime de la guerre civile syrienne. Il s’agissait du plus grand camp palestinien au monde, situé dans un pays où vivaient jusqu’en 2011 approximativement cinq cent mille Palestiniens. Parmi ces derniers, environ deux cent quatre-vingt mille ont fui à l’intérieur du pays pendant la guerre, tandis que cent vingt mille autres ont été contraints à un exil au-delà des frontières. Il est estimé à quatre mille le nombre de Palestiniens tués au cours de la guerre.

2Au centre de la vie politique et sociale des Palestiniens de Syrie, Yarmouk se dévoile au travers de l’étude de Napolitano par la présentation des trajectoires de cinq générations de militants. Une ethnographie par laquelle la sociologue souhaite combler un vide dans la littérature sur les réfugiés palestiniens. En dépit de nombreux travaux scientifiques sur ces derniers, la spécificité et les dynamiques politiques qui se jouent à l’échelle d’un camp tel que Yarmouk restent peu documentés. Les analyses micro sur les camps de réfugiés tendent à se consacrer principalement aux enjeux socioéconomiques ou géographiques, tandis que les problématiques politiques sont le plus souvent appréhendées à des échelles macro. Un constat renforcé dans le contexte syrien d’une société strictement verrouillée, entravant l’accès aux chercheurs, a fortiori sur des espaces alternatifs ou potentiellement contestataires. C’est assurément le point fort de l’ouvrage qui nous permet de pénétrer la vie politique du camp, en alternant entre analyses socio-politiques, témoignages d’acteurs et mises en perspective des citations.

3Pour dépasser les visions victimaires qui peuvent prévaloir sur les réfugiés au profit d’une mise en valeur de leur capacité d’action, Napolitano s’appuie sur un prisme d’analyse original croisant la sociologie des migrations et la sociologie interactionniste de l’action collective. Ainsi, les trajectoires individuelles des militants sont mises en relation avec les espaces, concrets et imaginaires, qui façonnent l’univers social et politique de Yarmouk. Un angle sur lequel l’ouvrage aurait gagné à être étoffé en dézoomant parfois au profit de quelques comparaisons avec d’autres camps de réfugiés palestiniens, en ou hors de la Syrie. Mais n’est-ce pas là plutôt l’esquisse d’un autre ouvrage ? Car pour Napolitano, l’enjeu de son étude est véritablement de replacer le camp de Yarmouk au centre de l’histoire du mouvement national palestinien.

4Chaque génération de militants fonde son engagement sur des moments de rupture que sont la nakba, la guerre de 1967, les deux intifada et le processus d’Oslo. Au travers du parcours de ces activistes, Yarmouk, construit entre 1954 et 1957 à l’initiative des autorités syriennes, se donne à voir tel un véritable microcosme d’une société palestinienne en exil, où jusqu’à la veille du soulèvement syrien l’ensemble des factions était représenté. Pour autant, le camp gardait son autonomie interne : si chaque période correspond à l’entrée en militance d’une nouvelle génération, les attentes varient au gré des rapports entretenus avec le pays d’accueil, la terre d’origine et l’espace régional.

5Si les deux premières générations participent à la fondation et au façonnement de la lutte de libération nationale palestinienne, la troisième, née dans les années 1960, s’éloigne du romantisme révolutionnaire en se confrontant aux premières luttes fratricides, avec la guerre civile libanaise en toile de fond et la répression étatique qui s’abat sur les activités autonomes au pouvoir d’Hafez al-Assad. À l’instar de la génération qui succède, les militants tendent à recentrer leurs actions sur des problématiques locales, au détriment de l’horizon palestinien. Une dynamique qui s’accentue avec le déplacement de l’épicentre du mouvement national vers les Territoires occupés et le processus de paix israélo-palestinien, vécu comme une mise à l’écart par les réfugiés. Ainsi, l’engagement de la cinquième génération, née dans la décennie 1980, coïncide avec une ouverture partielle de la société civile dans les premières années de Bachar al-Assad et l’éclosion de nombreuses organisations qui ambitionnent de former les nouveaux cercles de mobilisation dans les camps, avec comme axe centrale la défense des droits des réfugiés.

6Le soulèvement de 2011 apparait au terme de l’étude comme un élément de rupture pour toutes les générations, produisant des bouleversements dans les trajectoires des militants. Napolitano pointe la diversité des comportements politiques possibles face au soulèvement syrien, en fonction de l’adéquation ou non de la posture individuelle et celle adoptée par l’organisation d’appartenance, mais aussi les caractéristiques sociologiques ou le parcours personnel de chaque militant. Pris au piège de la guerre civile, Yarmouk n’est épargné par aucun soubresaut, du siège terrible des autorités syriennes et de leurs groupes loyalistes – comprenant des factions palestiniennes –, qui entraine une situation de famine conduisant à la mort de plusieurs centaines de personnes, jusqu’aux affrontements dévastateurs entre plusieurs organisations pour le contrôle du camp. Une bataille remportée par l’État islamique qui occupe Yarmouk jusqu’en 2018, contraignant les habitants à développer des formes d’autogestion pour subvenir au besoin du quotidien ou assurer un suivi scolaire.

7Dans l’impasse de la guerre civile, entre le rejet des classes politiques syriennes et palestiniennes, ainsi que le sentiment de ne pas être perçus comme des « acteurs légitimes » par l’opposition syrienne, les Palestiniens de Syrie vivent une « seconde Nakba ». Cet exil, comme l’esquisse Napolitano en clôturant son livre, constitue pour certains militants des lieux pour de nouveaux engagements, héritiers du capital de cinq générations.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Thomas Vescovi, « NAPOLITANO Valentina, D’une révolution à l’autre. Le camp palestinien de Yarmouk en Syrie (1956-2019) »Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 157 (1/2025) | 2025, mis en ligne le 28 février 2025, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/remmm/22102 ; DOI : https://doi.org/10.4000/13e4h

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Auteur

Thomas Vescovi

Recherche et Études en Politique Internationale (Repi), Université libre de Bruxelles (ULB), Belgique. Centre d'études en sciences sociales du religieux (Césor) Cnrs, EHESS, Paris, France. thomas.vescovi[at]ulb.be / thomas.vescovi[at]ehess.fr

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Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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