WOERTHER Frédérique, La version arabo-latine de la Rhétorique d’Aristote. Édition, introduction, apparats critiques
WOERTHER Frédérique (ed.). La Version Arabo-latine de la Rhétorique D’Aristote: Édition, Introduction, Apparats Critiques. Brill, 2024.
Texte intégral
- 1 Sur l’existence d’une version syriaque, parfois mise en doute (on n’en possède pas en effet de copi (...)
- 2 Le Talkhīṣ a été édité et traduit par Maroun Aouad : Averroès. Commentaire moyen à la Rhétorique d’ (...)
- 3 Voir Jean-Pierre Rothschild, « La réception de la Rhétorique dans la littérature hébraïque du Moyen (...)
1La Rhétorique d’Aristote (384-322 av. J.-C.) n’a pas seulement connu une double postérité occidentale et orientale, mais encore un véritable périple méditerranéen. Si, dans l’Antiquité, elle ne fut pas traduite en latin, sans doute parce qu’une telle traduction aurait été inutile, le grec étant la grande langue de culture de l’époque, elle n’en inspire pas moins visiblement les œuvres rhétoriques de Cicéron (106-43 av. J.-C.) et de Quintilien (vers 35-vers 96 ap. J.-C.), fondamentales pour la suite de l’histoire de la rhétorique en Occident. En Orient, du grec, elle passe en syriaque1 et en arabe. Les grands falāsifa [philosophes « hellénisants »] – al-Fārābī (m. 339/950), Ibn Sīnā/Avicenne (m. 428/1037) et Ibn Rushd/Averroès (m. 595/1198) –, héritiers sur ce point de l’école néo-platonicienne d’Alexandrie, en font, ainsi que de la Poétique, des traités logiques, 8e et 9e livres de l’Organon : ce qu’est, pour partie, la Rhétorique, comme traité d’argumentation, mais non la Poétique, exception faite de l’analogie, au fondement de la métaphore. Ils la commentent à l’instar des autres livres de l’Organon. Le dernier grand faylasūf – Ibn Rushd/Averroès – étant « andalousien », c’est en Espagne ou à partir de l’Espagne que la version arabe de la Rhétorique d’Aristote connaît une nouvelle et double postérité : d’une part, via Maïmonide (1138-1204), en milieu juif et en hébreu, avec, sinon la traduction de la version arabe, du moins celle de compendia de l’Organon, incluant une section « Rhétorique » (khaṭāba), et, plus encore, celle du commentaire moyen à la Rhétorique d’Averroès (Talkhīṣ al-khaṭāba)2, faite non en Espagne, mais en Provence, très exactement à Trinquetaille, quartier d’Arles, par Todros Todrosi en 1337 et retraduite en latin au xvie siècle en Italie3 ; et, d’autre part, en milieu chrétien et en latin, avec la traduction de la version arabe, objet du présent ouvrage.
2Dans son Avant-Propos (p. IX-XIII), puis, avec plus de détails, dans l’Introduction (p. 1-54), l’éditrice, Frédérique Woerther, une des grandes spécialistes du Graeco-Arabica, donne tous les renseignements utiles et nécessaires sur la version arabe, sa traduction latine et le traducteur, les manuscrits et, bien sûr, son imposant travail d’édition, préparé par un certain nombre d’articles.
- 4 Pour une explication linguistique de l’alternance kha/iṭāba, voir Pierre Larcher, « Éléments de rhé (...)
3La version arabe de la Rhétorique d’Aristote n’est connue que par un unicum, le Parisanus Arabus 2346. C’est lui qu’a édité en 1959 au Caire ʿAbd al-Raḥmān Badawī (1917-2002), sous le titre Al-Khiṭāba4. Al-tarjama al-ʿarabiyya al-qadīma. Et c’est lui qu’a réédité, de manière plus « diplomatique » (i.e. conforme à l’original) en 1982 à Cambridge Malcom C. Lyons sous le titre Aristotle’s Ars Rhetorica. The Arabic Version : c’est pourquoi l’éditrice se fonde sur cette édition, tout en revenant quelquefois au Parisanus Arabus 2346. Pour ma part, si je possède l’édition Badawī, j’ai constaté, à l’occasion de ce compte rendu, qu’aucune des bibliothèques d’Aix, pourtant si riches, ne possédait l’édition Lyons, pis : elle n’est, selon Sudoc et Worldcat, dans aucune bibliothèque universitaire française, exception faite du centre Jean Pépin, où officie l’éditrice (une lacune à combler, donc).
4On lira avec une particulière attention l’incipit de la version arabo-latine, que l’éditrice donne, non seulement en latin, mais encore en traduction française : c’est lui qui nous livre un certain nombre d’informations. Cette traduction fut entreprise, ainsi que celle de la Poétique, à la demande de Johannes de Burgo, i.e. Juan Díaz (m. 1246), évêque de Burgos (depuis 1241) et chancelier du roi de Castille Ferdinand III (r. 1217-1252), par Hermann l’Allemand. De ce dernier, on ne sait pour ainsi dire rien, sauf qu’« il fut probablement nommé évêque d’Astorga en 1266 avant de mourir dans cette fonction en 1272 » (p. 2).
5Hermann indique clairement que c’est comme œuvres logiques que les versions arabes de la Rhétorique et de la Poétique intéresseront les Latins, contrastant ainsi avec la rhétorique de Cicéron, qu’il voit liée à la politique, d’une part, la poétique d’Horace (65-8 av. J.-C.), qu’il voit liée à la grammaire, d’autre part.
6Il se plaint de l’obscurité de la version arabe, ce qui le conduit, pour l’éclaircir, non seulement à utiliser plusieurs commentaires de la Rhétorique, mais encore à en interpoler des passages et conduit l’éditrice à parler (joliment) de sa traduction comme d’une « structure polyphonique dans l’esprit d’un commentaire moyen » (p. 9). Elle liste ces interpolations : quatorze extraits du commentaire moyen à la Rhétorique d’Averroès, cinq extraits (ou témoignages) du grand commentaire (perdu) d’al-Fārābī à la Rhétorique et deux longs extraits de la Rhétorique du Shifāʾ d’Avicenne. À quoi s’ajoutent neuf interventions personnelles d’Hermann.
- 5 Édité par Lorenzo Minio-Paluello (1907-1986) sous le titre Expositio Media Averrois sive ‘Poetria’, (...)
7La même obscurité se retrouve d’ailleurs avec la version arabe de la Poétique, ce qui conduit Hermann à traduire non celle-ci, mais le commentaire qu’en a fait Averroès5, comme il le dit dans l’incipit à cette traduction, également cité par l’éditrice en latin et en français : la traduction de la Rhétorique y est mentionnée comme achevée, tout comme celle de la Poétique était annoncée dans l’incipit de celle de la Rhétorique.
- 6 Dans Al-Fārābī. Deux ouvrages inédits sur la Réthorique [sic]. I. Kitāb al-Khaṭāba, II. Didascalia (...)
8C’est cette même obscurité qui conduit Hermann à traduire, en sus de la Rhétorique, et pour lui servir de glose, l’ouvrage connu sous le titre latin de Didascalia in Rhetoricam Aristotelis ex glosa Alfarabii : l’incipit de ce troisième ouvrage, que l’éditrice donne, là encore, en latin et en français, se réfère à la traduction de la Rhétorique, comme celui de la traduction de la Rhétorique se réfère aux Didascalia. M. Grignaschi, qui les a jadis éditées6, les identifiait au ṣadr (Prologue) li-Kitāb al-Khaṭāba d’al-Fārābī, mentionné par les sources arabes.
9Ces trois ouvrages constituent donc un seul et même travail, entrepris avant 1246, date de mort de leur commanditaire : seul l’excipit du deuxième donne une date d’achèvement, le 17 mars 1256, à Tolède (Hermann appartenait à ce qu’on appelle l’école des traducteurs de cette ville), que l’éditrice pense être celle de la mise en circulation des trois.
- 7 Également éditée et traduite par Frédérique Woerther sous le titre La Summa Alexandrinorum. Abrégé (...)
- 8 Ces deux versions gréco-latines, celle de Guillaume de Moerbeke et la Translatio Vetus, ont été édi (...)
10Enfin, dans l’incipit de sa traduction de la Rhétorique, Hermann rappelle qu’il a également traduit « le livre de Nicomaque, que les Latins appellent l’Éthique d’Aristote » (Lib[er] Nichomachie quem Latini Ethicam Aristotilis appellant)7. Il sait que l’Éthique à Nicomaque a été traduite du grec en latin par l’évêque de Lincoln, Robert Grossetête (vers 1175-1253). Il vaut de rappeler qu’en ce xiiie siècle, et déjà avant au xiie siècle, longtemps donc avant la Renaissance, la voie directe, i.e. grecque, est empruntée dans la restitution du corpus aristotélicien. Dans ce contexte, on notera que la version arabo-latine de la Rhétorique a été suivie de peu par la version gréco-latine de Guillaume de Moerbeke (vers 1215-1286), achevée vers 1269. Ce qui a pu nuire à la diffusion de la version arabo-latine, suggérée par le petit nombre de témoins latins. L’éditrice indique cependant que dans le commentaire qu’il a fait en 1272-1273 de la traduction de Guillaume de Moerbeke, Gilles de Rome (1247-1316) se réfère à la version arabo-latine d’Hermann, ainsi d’ailleurs, sous le nom de translatio vetus, à une autre version gréco-latine, anonyme et non datée, remontant à la première moitié du xiiie siècle, voire antérieure (et, en tout cas, ignorée d’Hermann)8.
11Il n’existe en effet que trois témoins latins de la version arabo-latine : deux manuscrits du xiiie siècle, conservés à Paris (P) et Tolède (T) et un, partiel, du XVe, conservé à Florence (F). La collation minutieuse de F, P et T, qui permet de mettre P et F ensemble, mais T à part et le fait que le manuscrit utilisé par Hermann, tout en étant issu de la même tradition que l’unicum, n’est pas l’unicum, conduisent l’éditrice, étape après étape et stemma après stemma, au stemma final : de la version arabe de la Rhétorique, sont issus l’unicum et le « modèle » d’Hermann ; de celui-ci et des commentaires précités des falāsifa, ce qui est censément l’« autographe » d’Hermann, noté Ω ; de Ω, Ω’, un « archétype » contenant des fautes qu’on retrouve en totalité ou en partie dans F, P et T, et, enfin de Ω’ dérivent, d’une part, T et, d’autre part, via une source commune notée α, F et P. L’éditrice conclut en exposant ses « principes d’édition » et en justifiant ses choix de retenir telle leçon plutôt que telle autre, y compris fautive, son but étant de reconstituer, autant que faire se peut, l’« original » d’Hermann.
12Suit alors l’édition critique du texte latin (p. 55-362). Celui-ci n’est accessible qu’aux latinistes, espèce en voie de disparition, l’édition du texte n’étant pas accompagnée d’une traduction, à l’exception, comme il a été dit, de l’incipit. Ceux qui le lisent encore pourront mesurer l’écart existant entre la version grecque de la Rhétorique et la version arabo-latine, fruit d’un long voyage de ladite Rhétorique dans le temps et l’espace.
13L’hommage à la langue latine ne s’arrête pas là, puisque l’éditrice l’utilise également pour le conspectus siglorum (« vue d’ensemble des sigles », p. 53-54), ainsi que pour les différents index (pardon : indices) : Index nominum antiquorum et medievalium (« Index des noms propres des Anciens et des Médiévaux »), p. 366-369 ; Index codicum (p. 370) ; Index nominum recentorium (« Index des noms propres des Modernes »), p. 371 ; Index verborum potiorum latinorum in Aristotelis Rhetorica et verborum arabicorum ad ea pertinentium (« Index des mots latins les plus importants de la Rhétorique d’Aristote et des mots arabes associés »), p. 372-478 : les références des mots arabes sont celles de l’édition Lyons ; Index verborum arabicorum quae in Aristotelis Rhetorica in latinam linguam translata sunt (« Index des mots arabes de la Rhétorique d’Aristote traduits en latin »), p. 479-549 : les références des mots arabes, comme dans l’Index précédent, sont celles de l’édition Lyons ; ils sont classés, sauf ceux d’origine étrangère, par ordre alphabétique des racines et, au sein de ces racines, par ordre alphabétique des mots les actualisant.
- 9 Dans cette perspective, voir Pierre Larcher, « Mais qu’est-ce donc que la balāgha ? », dans Frédéri (...)
14Cet ouvrage paraît dans la collection Aristoteles Semiticus-Latinus. Il intéressera donc, au premier chef, les historiens de la rhétorique aristotélicienne, de ses postérités dans ces trois langues sémitiques que sont l’hébreu, le syriaque et l’arabe et de leurs transmissions en latin. Mais il intéressera aussi ceux qui, comme l’auteur de ces lignes, s’en préoccupent de manière contrastive, par rapport à l’autre « rhétorique » de langue arabe, le ʿilm al-balāgha, qui n’est ni un art oratoire, ni une œuvre logique9.
Notes
1 Sur l’existence d’une version syriaque, parfois mise en doute (on n’en possède pas en effet de copie), voir Mara Nicosia, « La Rhétorique d’Aristote dans les milieux syriaques et arabes : histoire d’un épisode de transmission intellectuelle dans l’Antiquité tardive », dans E. Fiori & H. Hugonnard-Roche (éds), La philosophie en syriaque, Études syriaques 16, Paris, Geuthner, 2019, p. 267-286.
2 Le Talkhīṣ a été édité et traduit par Maroun Aouad : Averroès. Commentaire moyen à la Rhétorique d’Aristote, Paris, Vrin, 3 vols, 2002.
3 Voir Jean-Pierre Rothschild, « La réception de la Rhétorique dans la littérature hébraïque du Moyen-Âge », dans La Rhétorique d’Aristote. Traditions et commentaires de l’Antiquité au xviie siècle, textes réunis par Gilbert Dahan et Irène Rosier-Catach, Paris, Vrin, 1998, p. 257-282.
4 Pour une explication linguistique de l’alternance kha/iṭāba, voir Pierre Larcher, « Éléments de rhétorique aristotélicienne dans la tradition arabe hors la falsafa », dans Dahan et Rosier-Catach (éds), op. cit., p. 241-256.
5 Édité par Lorenzo Minio-Paluello (1907-1986) sous le titre Expositio Media Averrois sive ‘Poetria’, Hermanno Alemanno interprete, Aristoteles Latinus, De arte Poetica, 33, Bruxelles-Paris, Desclée de Brouwer, 1968. Ce commentaire a également été traduit en hébreu par Todros Todrosi, en 1337 et à Trinquetaille. Il a fait l’objet de la thèse de Francesca Gorgoni, La Traduction hébraïque du Commentaire moyen à la Poétique d’Aristote : étude, édition et traduction française avec glossaire hébreu-arabe-français, Paris, INALCO, 2017, sous la direction d’Alessandro Guetta et Pierre Larcher (à paraître, chez Peeters, en 2025).
6 Dans Al-Fārābī. Deux ouvrages inédits sur la Réthorique [sic]. I. Kitāb al-Khaṭāba, II. Didascalia in Rethoricam [sic] ex glosa Alpharabi, publication présentée par J. Langhade et M. Grignaschi, Recherches 48, Beyrouth, Dar El-Machreq, 1971. F. Woerther annonce une nouvelle édition, avec traduction et commentaire, à paraître, en collaboration avec M. Aouad.
7 Également éditée et traduite par Frédérique Woerther sous le titre La Summa Alexandrinorum. Abrégé arabo-latin de l’Éthique à Nicomaque, Islamic Philosophy, Theology and Science, Texts and Studies, Leyde, Brill, 2020. L’ouvrage, dont le titre arabe est Ikhtiṣār al-Iskandriyyīn, a été traduit en 1243 par Hermann.
8 Ces deux versions gréco-latines, celle de Guillaume de Moerbeke et la Translatio Vetus, ont été éditées par Bernard Schneider, sous le titre de Rhetorica Translatio Anonyma sive Vetus et Translatio Guillelmi de Moerbeka, Aristoteles Latinus, 31 : 1-2, Brill, 1978.
9 Dans cette perspective, voir Pierre Larcher, « Mais qu’est-ce donc que la balāgha ? », dans Frédérique Woerther (éd.) Literary and Philosophical Rhetoric in the Greek, Roman, Syriac and Arabic Worlds, Europaea Memoria, Hildesheim, Olms, 2009, p.197-213.
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Référence électronique
Pierre Larcher, « WOERTHER Frédérique, La version arabo-latine de la Rhétorique d’Aristote. Édition, introduction, apparats critiques », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 157 (1/2025) | 2025, mis en ligne le 26 février 2025, consulté le 11 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/remmm/22137 ; DOI : https://doi.org/10.4000/13e4k
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