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PREMIERE PARTIE - Le fait national au Moyen-Orient : la Jordanie comme cas d’étude

Relire le fait national au Moyen-Orient : la Jordanie comme cas d’étude

Introduction au dossier thématique
Jasmine Benhaida, Simon Mangon et Norig Neveu
p. 9-26
Traduction(s) :
Rethinking nationhood in the Middle East: Jordan as a case study [en]

Texte intégral

1Le fait national est un objet à la fois très classique et discuté des sciences sociales que ce numéro de la Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée choisit de revisiter grâce à un observatoire ambigu : la Jordanie. Au sein du Moyen-Orient, longtemps considéré comme un espace privilégié pour observer les « funérailles des États nations » (Badie et Smouts, 1992), l’État jordanien est caractérisé, de manière paradoxale, tant par sa « fragilité » que par son « exceptionnelle stabilité ». Le pays est souvent rapporté à sa construction coloniale, reprenant le vocable d’« État tampon » ou de « royaume frontière », sans que ne soit porté un grand intérêt aux dynamiques politiques locales ou régionales de l’époque post-ottomane jusqu’à aujourd’hui. Cette limitation peut être mise en relation avec la marginalité de la Jordanie au sein des études sur la Nahda ou renaissance intellectuelle de la première partie du xxe siècle présentée comme porteuse d’une « modernité » dans la définition de projets nationaux aux contours souvent concurrents.

2Le postulat de l’absence de grande ville, jusqu’à la seconde moitié du xxe siècle, l’assimilation des habitants à leur bédouinité et l’arrivée de milliers de réfugiés puis de déplacés palestiniens après la Nakba [catastrophe] et la Naksa [rechute] sembleraient entacher la crédibilité d’un projet national jordanien. L’idée même d’une nation jordanienne, comme construction sociale établie sur le temps long, était et demeure questionnée dans son essence, sa cohérence et son historicité. L’étude du fait national se cantonne souvent à l’étude de la nation ou de l’identité nationale et leur définition dans le discours officiel : celui du mandat britannique et de la monarchie hachémite. Sa prétendue fragilité initiale est alors présentée comme aggravée par l’importance de la donnée migratoire dans la démographie et l’histoire contemporaine du pays (De Bel Air, 2005 ; Al Husseini, Napolitano et Neveu, 2024), la mise en place d’une constitution s’appuyant sur les modes d’appartenances tribaux, confessionnels, ou ethniques, parfois réifiés comme mosaïque (Chatelard, 2004 ; Maggiolini et Ouahes, 2021), mais aussi par la centralité et la puissance de la lutte nationale palestinienne et de ses effets sur le territoire jordanien.

3Le présent numéro considère que le poids de ces perceptions fait précisément de la Jordanie un terrain idéal pour (re)penser le fait national dans la période post-2011, post-révolutions et contre-révolutions, guerres (civiles) et mouvements sociaux au Moyen-Orient. Ces derniers ont reposé la question des modes de représentation, de la participation politique et des dynamiques du « faire nation ». Partir du « fait national » permet d’appréhender la nation comme un fait social, un ensemble de manifestations, une construction qui met en scène une diversité d’acteurs, de dispositifs, de représentations. De quelles manières ces « effets de nations », pour détourner l’expression de T. Mitchell (1999), contribuent-ils, à bas bruit, à « faire nation », à « nationaliser » la société ? Pour appréhender ces questions, il s’agit de sortir d’une approche stato-centrée, surestimant l’autonomie de l’État à l’égard de la société et de la nation (Catusse, 2016). La question nationale ne peut être réduite à l’effet d’une entreprise coloniale ou d’un projet politique nationaliste. Le fait national fait plutôt l’objet d’une multitude de pratiques, d’imaginaires, de reformulations, de multiples actes de citoyenneté (Catusse, 2016) qu’il convient d’observer pour en saisir toute la complexité.

  • 1 Le 5 Juin 1916, le chérif Hussein de La Mecque appelle à la révolte arabe contre l’Empire ottoman a (...)

4Paradoxalement, le mythe fondateur jordanien, celui de la révolte contre l’Empire ottoman en 1916, portée par le chérif Hussein de La Mecque1, avec en son cœur le projet nationaliste arabe, témoigne de la construction d’un discours national officiel avec ses logiques d’exclusion, ses rapports et ses réajustements sur le temps long. Il ne correspond cependant qu’à l’une des arènes d’élaboration du fait national jordanien. Ce dernier s’articule autour de plusieurs acceptions selon les périodes et les acteurs considérés : tantôt pan-syrien, tantôt ancré dans la rhétorique nationaliste arabe ou encore façonné en miroir du nationalisme palestinien. Dans ce numéro, il s’agira de saisir la multiplicité des acteurs et dispositifs constitutifs, sur le temps long, du fait national en Jordanie, et d’en décrypter les modes d’action. C’est précisément parce que la Jordanie a rarement été prise en considération, comme un cas d’étude à part entière sur ces thématiques, qu’elle permet d’ouvrir de nouvelles pistes de compréhension et de dépasser l’idée d’une nécessaire efficacité du projet national. Pour ce faire, les contributions de ce numéro investiguent des terrains originaux, souvent méconnus, qui attestent de la complexité des constructions politiques, sociales, culturelles et économiques en Jordanie, et qui prolongent une approche du pays jusqu’alors dominée par la question migratoire ou le fait tribal (Shryock, 1997 ; Bocco, 1995a ; Layne, 1994 ; Jungen, 2009).

Comprendre le fait national au Moyen-Orient

5Umma, watan, qawmiyya… À partir de ces termes, comment qualifier la nation en Jordanie ? Ce numéro appréhende le fait national en partant des critiques proposées ces dernières années (Fox et Miller-Idriss, 2008) à une lecture tantôt centrée sur les discours et pratiques de l’État, tantôt figée, voire essentialisante, de la construction de ce fait national par des acteurs pluriels, pensée dans une perspective binaire, en tension avec l’État. Ainsi, les contributions qui suivent considèrent la nation comme héritière du nationalisme et non comme son origine, bien que la création d’une épaisseur historique de la nation soit au cœur des discours nationalistes. Le nationalisme correspond au projet de faire converger une unité politique (l’État) et une unité culturelle (la nation) (Brubaker, 1996 ; Laniel et Thériault, 2020). Dans le cas jordanien, c’est donc bien au sein du processus de formation de l’État que nous inscrivons la relecture du fait national jordanien.

6Toutefois, tout en s’en inspirant, les présentes contributions proposent un pas de côté par rapport aux approches post-coloniales qui se sont attachées à mettre en lumière les réminiscences des dispositifs coloniaux au sein des constructions nationales (Chatterjee, 1993), plus particulièrement de l’armée et du système législatif dans le cas jordanien (Massad, 2001). Elles proposent de dépasser une appréhension du fait national qui l’attacherait à la question de la modernité et la limiterait à une idéologie, un projet politique, ou encore comme une construction historique marquée par des dynamiques d’inclusion et d’exclusion. Dans le contexte jordanien, le fait national a généralement été appréhendé par le haut, par exemple en analysant l’influence d’un libéralisme économique mondialisé sur le floutage des projets et discours sur la nation. Dans la lignée de l’approche d’Anthony Smith (1998), les articles de ce numéro dépassent la stricte analyse des discours sur la nation et appréhendent comment « les symboles, les mythes, les valeurs et les souvenirs, les attachements, les coutumes et les traditions, les lois, les institutions, les routines et les habitudes » (Smith 1998 : 138) contribuent au fait national. Ils considèrent un fait national du quotidien (Fox, 2004), façonné par les habitants, les citoyens et les acteurs agissants en Jordanie.

7Les précédents travaux d’histoire se sont attachés à comprendre les mécanismes d’affirmation des sentiments nationaux afin de saisir les constructions politiques et sociales correspondantes, inscrivant ainsi le Moyen-Orient dans la modernité de l’âge des nationalismes à partir du xixe siècle (Hobsbawm, 1992). Ces constructions ont été abordées par le biais de projets parfois concurrentiels, tantôt liés à l’émanation d’un nationalisme ottoman (Karpat, 2002), mais également à celle de nationalismes plus localisés, tels que les nationalismes arabe (Khalidi et al., 1991), kurde (Tejel, 2008) ou encore jeune turc (Zürcher, 2000). La question nationale a ensuite été associée aux constructions étatiques après la chute de l’Empire ottoman, pour examiner le rôle des frontières et de la transformation des régimes de mobilité lors de la mise en place des mandats (Kozma, Schayegh et Wishnitzer, 2015 ; Tejel et Öztan, 2022). L’articulation entre aspiration nationale, transnationalisme et tutelle coloniale a été observée par l’analyse des politiques mandataires, orientées par les experts (Mitchell, 2002 ; Pedersen, 2015 ; Bourmaud, Neveu et Verdeil, 2020), mais également des mobilisations autour de la question nationale, à l’instar de la révolte de 1936-1939 en Palestine.

8La période courant des années 1940 à 1967 est qualifiée d’âge d’or des nationalismes arabes. En effet, les discours sur les origines, établis à partir des années 1920, tels que le phénicisme au Liban ou le pharaonisme en Égypte, se propagent et s’affirment, avec des incidences sur les paysages urbains, mais également sur les discours et les modes de mobilisation. Les études sur la question nationale et le nationalisme se sont focalisées sur l’Égypte de Nasser, sur la rhétorique panarabe et le dépassement transfrontalier du projet national (Jankowski, 2002). Au sein de cette dialectique entre unité et fait national, la question de la souveraineté nationale s’impose tantôt comme une limite aux expériences politiques, comme celle de la République arabe unie, tantôt comme un moteur des revendications. Le nationalisme égyptien est également envisagé dans ses expressions diplomatiques, culturelles et militantes, en pleine guerre froide, à travers la promotion des femmes comme incarnation de la modernité (Baron, 2005) ou à travers l’art (Shalan, 2002).

9Dans la continuité des travaux de Benedict Anderson, les études sur la nation se sont développées au Moyen-Orient, pour analyser les dynamiques de constitution de communautés imaginées et socialement construites. Ces travaux ont progressivement dépassé la question des héritages coloniaux. Le cas d’école largement détaillé est celui de l’État d’Israël, avec une analyse précise du discours sur la nation (Dieckhoff, 1993 ; Sand, 2018), des catégories sociales et de sa mise en scène via les musées ou la promotion de sites archéologiques. Le fait national en Israël est abordé dans ses évolutions politiques, à l’image des kibboutz, qui constituent une incarnation de ce projet national. En miroir, le nationalisme palestinien demeure un objet d’étude privilégié, par la prosopographie de ses acteurs (Legrain, 1996 ; Larzillière, 2003 ; Khalidi, 2009), en particulier politiques et intellectuels, sur place ou en exil, mais également par l’analyse de ses productions culturelles (Slitine, 2023 ; Halaby, 2001). Ce fait national, intrinsèquement transnational en raison de l’exil (Achilli, 2015), et sans État, a un rôle mobilisateur à l’échelle régionale, voire internationale. Il définit en creux d’autres nationalismes, notamment le nationalisme arabe (Dakhli, 2009), tantôt discours d’État, tantôt fer de lance du mouvement social pouvant troubler la rhétorique officielle sur la nation.

10Après le tournant libéral des années 1970, les analyses du fait national se sont principalement concentrées sur l’État, consacrant le paradigme de l’État-nation. Les régimes autoritaires ont alors revendiqué l’exclusivité du discours sur la nation, en s’appuyant sur des réseaux de solidarité examinés à l’aide de la notion de ‘asabiyya [solidarité de groupe] (Seurat, 1985). Pourtant, à partir des années 2000, les recherches ont montré la place structurante des mouvements sociaux et des dynamiques citoyennes dans l’ensemble des pays de la région (Geisser, Karam et Vairel, 2006). Dans ce contexte, les partis assimilés à l’islam politique, portent également une rhétorique sur la nation (Roy, 2003 ; Pierret, 2013).

11Une partie de la littérature académique a fait état d’une forme d’opposition entre une participation au fait national avec sa contrepartie, l’État, et l’appartenance à une ou plusieurs des catégories ethniques, tribales ou confessionnelles. Elizabeth Picard (2003) a montré de quelle manière ces catégories et les modes d’appartenance attenants peuvent constituer des pratiques civiques (Smith, 1992) ; être des effets d’État qui s’imbriquent dans le processus de formation de la nation : à l’instar de la mobilisation de la bédouinité au sein du nationalisme jordanien. Comme le suggère Frederik Barth (1969), pour comprendre comment les communautés sont imaginées, il convient d’en décomposer la mosaïque, c’est-à-dire de les étudier de l’intérieur, mais également par leurs frontières et leurs interactions politiques. En définitive, dans le contexte jordanien et au-delà, le projet national n’est pas contradictoire avec des dynamiques de confessionnalisation ou de tribalisation.

12Enfin, les recherches sur la période post-2011 se sont concentrées sur les modes de mobilisation au sein d’États considérés comme fragiles. Cette période, riche en expériences démocratiques, fait émerger de nouvelles perceptions du fait national. Ainsi, l’idée d’une lente chute des États au Moyen-Orient semblait confirmée par la mobilisation sociale contre ces derniers et leurs régimes autoritaires. Pourtant, dans ce contexte, la revendication nationale ou de réforme du projet national a souvent joué un rôle central. La question demeure alors de savoir qui fait la nation. Autrement dit, comment la revendication d’État et de nation reste-t-elle au cœur des mobilisations et projets politiques post-2011 ?

Repenser le fait national à partir de la Jordanie

13Au sein des nombreuses études sur le fait national, le nationalisme et la construction étatique au Moyen-Orient, la Jordanie apparaît souvent comme un théâtre secondaire. Ceci tient d’abord à ce que, comme nous l’avons déjà mentionné, son projet national lui-même a été longtemps questionné voire déconsidéré. Ensuite, le primat de la perspective coloniale sur la Jordanie – comme construction impériale britannique – et les réminiscences d’une pensée khaldounienne liant la Jordanie au fait tribal – plus précisément à une bédouinité distanciée du fait politique – ont souvent empêché de comprendre le fonctionnement du régime jordanien et les mécanismes de la construction nationale en cours depuis plus d’un siècle. Dans ce cadre, les études sur le mouvement national jordanien, ses courants et ses constructions théoriques demeurent lacunaires.

14En Jordanie, le récit officiel sur la nation débute avec l’arrivée de la famille hachémite dans le Bilad al-Sham au début du xxe siècle. Cette perspective dominante conditionne la façon dont la formation de l’État est conçue et analysée tout comme celle de son tissu social. L’examen de cette tension entre formation de l’État et formation de la nation est au cœur de notre approche. Elle fait de la Jordanie un cas d’étude à part, le mouvement national étant souvent considéré comme accessoire dans la compréhension du fait national, par rapport à un ensemble complexe de dispositifs, notamment culturels, que ce numéro spécial s’attache à décrypter. L’affiliation tribale des Hachémites joue un rôle fondamental dans le discours sur l’identité nationale (Abu Nowar, 1989 ; Shryock, 1997 ; Maffi, 2011 ; Robins, 2019). En ce sens, le concept de « tribu » devient un outil d’analyse essentiel pour décrire les modes d’appartenance et interroger la nation jordanienne (Layne, 1994 ; Bocco, 1996 ; Haddad, 2006 ; Alon, 2007). La tribu est ainsi considérée comme un espace politique, structurant les modes d’appartenance et les comportements, notamment électoraux, mais aussi dans sa relation à l’État (Bocco, 1995b, Chatelard, 2004).

15En outre, l’accent est mis sur la formation relativement récente de l’État et de la nation, celle de l’Émirat de Transjordanie sous mandat britannique en 1921, ainsi que sur son rôle de pays d’accueil pour une proportion significative de communautés déplacées, exilées ou réfugiées. Cela donne à lire un projet national communément perçu comme contesté et contestable (Lerner, 1958), d’autant que les termes pour le définir l’ont souvent resitué dans un ensemble territorial lié à la Palestine avec pour centre le Jourdain : Transjordanie ou Est du Jourdain (Sharq al-’Urdun). Plus précisément, le projet national jordanien est remis en cause de manière récurrente, depuis l’indépendance formelle du pays en 1946, par des constructions idéologiques concurrentes : celles liées au nationalisme arabe dans ses expressions baasistes et pan-syriennes, celles issues des revendications nationales palestiniennes (Latte Abdallah, 2006), ainsi que celles formulées par les groupes islamistes (Abujaber, 1989 ; Wagemakers, 2016 et 2020). Selon les périodes, en réaction ou en réponse à ces revendications, les autorités jordaniennes déploient des discours et des campagnes destinés à définir les contours de la nation jordanienne (Brand, 2006 et 2017). Par ailleurs, la souveraineté nationale et celle du régime s’inscrivent dans une perspective connectée et dans leur contexte régional avec notamment les volontés d’ingérence du voisin syrien à partir des années 1980. Ces facteurs combinés confèrent une qualité heuristique particulière à l’étude de la nation jordanienne, puisqu’ils font apparaître les imbrications de processus et de tensions propres à tout contexte national.

16La représentation largement admise de la Jordanie comme exception : pays à la fois « stable » dans une région en proie à de multiples crises et État en « transition démocratique », est remise en question depuis les années 1990 (Brand, 1995a). Les approches qui ont déconstruit les discours sur la nature « artificielle » de la nation jordanienne ont éclairé les processus socio-historiques spécifiques à cette construction nationale. C’est notamment le cas des études portant sur le sentiment national qui ont exploré les négociations entre les élites politiques et les tribus transjordaniennes (Layne, 1994 ; Bocco, 1996 ; Shryock, 1997 ; Alon, 2007). D’autres travaux ont retracé les liens entre la famille régnante et ses sujets, et analysé le processus de consolidation du pouvoir hachémite dans la sphère socio-économique (Tell, 2013). Ces processus de consolidation sont mis en scène dans des dispositifs muséaux qui valorisent un discours sur les origines et le folklore jordanien (Maffi, 2004). Ce dernier peut parfois être repris à des fins touristiques par les acteurs bédouins eux-mêmes (Chatelard, 2005). Le tourisme, notamment religieux, entérine la valorisation de lieux saints, porteurs du projet national. Les politiques de rénovation de ces sites associent les compagnons du Prophète Muhammad à la famille régnante, présentée comme ciment de la nation (Neveu, 2010).

17L’étude des « effets coloniaux » à partir d’institutions telles que la justice ou l’armée (Massad, 2001) a permis de porter l’attention sur d’autres acteurs que la famille hachémite. Cette approche, confrontée aux analyses alternatives de la conscience nationale via l’étude des mobilisations politiques (Anderson, 2005 ; Larzillière, 2013) ou sociales (Latte Abdallah, 2006 ; Schwedler, 2022), a permis de dépasser une lecture qui réduisait le fait national jordanien au récit de la famille régnante et de son entourage.

18Il s’est alors agi de revenir sur la composition sociale de la nation jordanienne au-delà des oppositions binaires et des catégories figées telles que : Transjordaniens/Palestiniens, chrétiens/musulmans, sunnites/chiites, bédouins/urbains, ou encore la notion de minorité (White, 2011).

19Certaines approches se sont également concentrées sur les pratiques quotidiennes et les récits de la population jordanienne (Martínez, 2022). Ces nouvelles perspectives ont permis de repenser la question confessionnelle et les relations entre chrétiens et musulmans. Elles ont remis en cause la notion de mosaïque comme cadre imposé pour comprendre les dynamiques sociales et la construction des modes d’appartenance. Cette donnée confessionnelle n’est que l’une des composantes de modes d’appartenance complexes, parmi lesquels le lignage et la localité (Rogan et Tell, 1994 ; Chatelard, 2004 ; Jungen, 2009). De même, la relecture des modes d’appartenance à des groupes qualifiés de minoritaires, comme les Circassiens, a permis de dépasser les interprétations nationalistes hégémoniques (Shami, 2009).

20En revanche, la dichotomie (trans-)jordannienne/palestinienne semble perdurer et a été entretenue par divers acteurs dans le sillage de la guerre de 1967, notamment après Septembre noir qui demeure un véritable tabou social et mémoriel en Jordanie. La persécution violente et l’expulsion de l’Organisation de libération de la Palestine, ainsi que des fedayyins palestiniens et jordaniens entre 1970 et 1971, puis l’annonce officielle, en 1988, de la fin des prétentions jordaniennes sur Jérusalem-Est et la Cisjordanie ont marqué un changement radical dans la position de l’État à l’égard de la Palestine et des Palestiniens de Jordanie. Sur le plan politique, ce changement s’est traduit par l’intensification de la « jordanisation » de l’identité nationale à l’initiative du Premier ministre Wasfi al-Tell. Toutefois, c’est avec la campagne « al-’Urdun awalān » [la Jordanie d’abord], en 2004, qu’une identité nationale jordanienne au sens strict a été introduite. Cette concentration sur le « moi national » a affaibli les sentiments de solidarité arabe et semble se construire en miroir de l’identité palestinienne (Brand, 1995b ; Abu-Odeh, 1999). La présence palestinienne en Jordanie témoigne ainsi de la force du récit national palestinien mais aussi de la malléabilité de la nation jordanienne. Elle continue d’être un cadre déterminant pour comprendre les tensions autour de l’identité nationale jordanienne (Schwedler, 2005). En outre, les études féministes qui adoptent une approche holistique inscrivent la nation jordanienne dans une perspective régionale (Sonbol, 2003) ou globale (Pratt, 2022).

21Les récentes publications d’études ottomanes remettent en cause la temporalité de la modernité et de l’État. Concrètement, elles requestionnent le concept de modernité tel qu’il est dépeint dans l’historiographie impériale et nationaliste conventionnelle (Barakat, 2023 ; Troyanski-Hamed, 2024). Ces études proposent de penser la nation comme un processus global et simultané qui s’incarne à travers des manifestations locales et spécifiques. Si ces processus n’ont pas encore été entièrement saisis, le fait de retracer la nation selon ces perspectives révèle une généalogie de la Jordanie en constante évolution, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. C’est dans cet esprit que les articles réunis dans ce numéro proposent de dépasser une compréhension statique de l’opposition entre la nation et la société (Migdal, 2001 ; Mitchell, 1991), pour revisiter cette relation.

Approcher le fait national par ses imaginaires, ses mobilisations et ses échelles

  • 2 En témoignent plusieurs initiatives comme l’organisation de la journée d’étude « La Jordanie comme (...)

22Ce numéro spécial donne à voir un véritable regain d’intérêt pour le terrain jordanien, depuis 2011, au sein de la recherche en sciences sociales sur et au Moyen-Orient, par de jeunes chercheurs et chercheuses2. Cet engouement s’explique notamment par la fermeture d’autres terrains moyen-orientaux, comme la Syrie voisine, et par la multiplication des centres d’enseignement de la langue arabe à Amman au cours des années 2010, attirant de jeunes étudiants pris d’intérêt pour le pays et sa société́. Ces recherches posent de nouvelles questions et objets de recherche sur la vie politique, les arts, le travail et prolongent les travaux sur les migrations et les modes d’appartenance. En faisant du « fait national jordanien » le point d’entrée des contributions, ce numéro spécial de la Remmm propose de renouveler les questionnements de recherche sur le pays, et de donner à voir la richesse et la diversité des travaux en cours.

23L’apport principal de ce numéro est d’offrir un pas de côté par rapport aux lectures classiques sur la Jordanie, pour proposer de nouvelles pistes de recherche ayant pour fil conducteur une approche « par le bas » du fait national (Bayart, 1981), concentrée sur les acteurs, leurs pratiques, imaginaires et discours. Issus de différentes disciplines des sciences sociales, les chercheurs et chercheuses mobilisent une grande variété d’approches méthodologiques allant des enquêtes ethnographiques, à l’analyse des archives, de textes littéraires, d’images et de contenu numérique, en passant par l’étude de dispositifs d’État, d’institutions ou d’évènements singuliers.

24Trois lignes directrices émergent de ce numéro spécial consacré à la Jordanie.

Le fait national et ses imaginaires

25Premièrement, il est nécessaire d’aborder le fait national par l’intermédiaire des imaginaires qu’il produit et suscite. Cette approche nous permet de sortir de la dichotomie classique entre une lecture essentialiste de la nation, selon laquelle cette dernière se construit uniquement sur des liens culturels et primordiaux (Geertz, 1973), et la lecture constructiviste qui fait de la nation le résultat d’une politique étatique (Gellner, 1983). L’approche par les imaginaires permet d’étudier le projet de construction nationale à travers la production de récits, d’images et d’une culture commune grâce à l’éducation notamment (Gellner, 1983 ; Hobsbawm, 1992), et son appropriation par la population. Comment cette « fiction créatrice » (Thiesse, 2000) génère-t-elle des liens entre les citoyens pour former une « communauté imaginée » (Anderson, 1983) à travers la langue, la musique (Morelon-Luzon et Nagore-Ferrer, 2024), la cuisine (Ranta et Ichijo, 2023) ou le sport (Whigham, 2024) ?

26C’est le cas du musée militaire d’Amman, étudié par Thomas Richard. L’auteur décrit le parcours de l’exposition, construit autour de temps forts et des victoires militaires, avec pour mythe fondateur la révolte de 1916 incarnée par la famille hachémite. Il montre que ce récit permet d’occulter les dissonances au sein du récit national, notamment celle concernant la bataille de Karameh, autour de laquelle les conflits mémoriaux sont intenses entre nationalistes palestiniens et jordaniens. Ce musée militaire est ainsi érigé en lieu de mémoire de la nation jordanienne, dispositif du régime pour promouvoir le discours officiel et l’incarner. Il permet de penser dans sa dimension matérielle l’élaboration du fait national.

27À rebours de ce discours, plusieurs autres articles de ce numéro portent sur les biens culturels (littérature, médias, chansons, arts de rue), permettant d’offrir un regard dynamique sur les modes de production et d’appropriations des imaginaires de la nation. Annamaria Bianco revient par exemple sur l’œuvre littéraire du poète et journaliste jordanien Amjad Nasser (1955-2019). Elle analyse le premier roman de l’auteur (Ḥaythu lā tasquṭ al-amṭār / Là où les pluies ne tombent pas, 2010) qui mêle autobiographie et récit dystopique, pour montrer comment la littérature en exil peut contribuer à contrer la narration hégémonique du récit national et réinventer des imaginaires collectifs.

28Yousef Barahmeh et Jona Fras offrent un regard original sur les imaginaires nationaux en Jordanie, et cela à partir des productions de la culture populaire telles que les chants nationalistes, ceux des groupes de supporters, les graffitis, la gastronomie ou les productions propres aux réseaux sociaux (hashtag, memes). Les auteurs se penchent sur les incarnations d’un « nationalisme quotidien » pour étudier finement les modes d’appartenance populaires à la communauté nationale jordanienne, au-delà de l’opposition manichéenne entre Transjordaniens et Jordaniens d’origine palestinienne ou Palestiniens de Jordanie.

29Finalement, ces contributions donnent à voir des imaginaires nationaux convergents ou concurrents, qui se construisent en écho et s’entremêlent avec des emprunts réciproques. Les articles témoignent d’un contexte de production marqué par l’hégémonie du discours officiel et le contrôle des récits et imaginaires alternatifs.

Les mobilisations et appropriations du fait national

30La seconde ligne directrice consiste à aborder le fait national non pas comme un élément figé ou une question principalement identitaire, mais plutôt comme l’objet de multiples manifestations et appropriations, à l’intersection d’enjeux sociaux, culturels, économiques et politiques (Noiriel, 2001). Ainsi, le fait national jordanien ne peut être réduit à une liste de composants classique de la « nation » : les Hachémites comme fondateurs, la langue arabe et l’islam comme dénominateurs communs, un drapeau et un hymne comme symboles, des sites historiques et des lieux de commémoration pour célébrer un passé commun. Le processus de construction nationale relève plutôt de luttes entre groupes d’acteurs, d’appropriations concurrentes. Ce deuxième axe s’intéresse donc à une vaste palette de protagonistes pour questionner leur rapport au « fait national », la manière dont ils se l’approprient, le re-définissent, le façonnent.

31Dans cette perspective Sally Sharara et Tariq Tell reviennent sur l’œuvre de Nahedh Hattar, qu’ils qualifient de journaliste radical, afin de documenter le trop méconnu mouvement national jordanien. Cette proposition d’histoire intellectuelle permet de décrypter la lecture nationaliste d’obédience pan-syrienne de cet intellectuel et son appréhension du nationalisme jordanien à partir de la période mandataire, celle de la création de l’État. C’est au cœur des productions intellectuelles et culturelles de la nation que s’inscrit cette contribution sur un auteur polémique et structurant du champ politique jordanien, assassiné en 2016.

32Camille Abescat montre ensuite par une enquête ethnographique au sein du Parlement comment ses membres participent à la formulation du récit national en établissant la primauté de la religion et de valeurs conservatrices dites « locales » pour produire et défendre une vision spécifique de l’identité nationale face à des influences étrangères. La Chambre des représentants devient alors un espace d’invention d’une tradition et de définition de ce qui serait jordanien, en l’occurrence, la tribalité et une certaine forme de conservatisme religieux.

33Inès Delpuech, quant à elle, prolonge cette analyse des formes d’appropriation du fait national par des acteurs locaux à partir de l’association des écrivains jordaniens. Elle met en lumière le déploiement d’un nationalisme culturel dès les années 1970 et les relations complexes entre le pouvoir politique et les acteurs culturels. Les trajectoires d’écrivain·es attestent d’appropriations différenciées d’un récit national entre, d’un côté, la consécration de certaines figures littéraires comme symboles nationaux, et de l’autre, la contestation de l’instrumentalisation de la littérature par le pouvoir politique.

Le fait national dans la mondialisation

34Un troisième temps consiste à penser le fait national jordanien au contact de son environnement plus large, qu’il soit régional ou global. Cette partie s’insère dans les débats sur le devenir des nations dans la mondialisation contemporaine, en mettant à distance les théories sur le déclin de l’État-nation, pour plutôt comprendre ses reconfigurations et ses modes variées d’intégration aux flux transnationaux (Lecler, 2013). Ainsi, le cas jordanien révèle un triptyque observé dans de nombreux autres contextes : une pleine intégration dans les réseaux mondialisés, la consolidation de l’État, et la promotion d’un identitarisme politique fondé autour d’un récit national officiel (Bayart, 2022). Par ailleurs, il s’agit de replacer le fait national jordanien dans une tension constante, entre d’un côté un ancrage territorial – la défense d’intérêts propres et la promotion de singularités – et de l’autre, des modes d’appartenance plus larges liés à l’histoire de la région, celle notamment du fait national palestinien ainsi qu’à une relation de dépendance à l’égard de puissances occidentales et du Golfe.

35Dans cette optique, plusieurs contributions décryptent les modalités d’intégration de l’État jordanien dans la mondialisation. Elles observent les circulations d’acteurs, de biens ou de discours dans les secteurs économique, politique ou culturel, donnant à voir les frontières mouvantes du fait national. Cette dynamique est observée par Simon Mangon dans son article sur la formation au métier de journaliste en Jordanie. Avec pour cas d’étude une école de journalisme particulièrement internationalisée, il montre que la formation d’une élite journalistique se construit selon des dynamiques et des normes transnationales, tout en contribuant à la définition d’une certaine image de la nation jordanienne, libérale, attachée à la « modernité » et ouverte vers l’extérieur. L’État devient alors un agent de la « nationalisation de l’international » (Ferjani, 2003), au sens où les autorités encouragent et s’approprient des ressources extérieures sur lesquelles elles se reposent et fondent leurs stratégies politiques, notamment pour promouvoir un récit national mêlant spécificités « locales » et pleine intégration dans la mondialisation et la « modernité ».

36De son côté, Ismael Gil propose d’étudier la manifestation du fait national à partir d’une ville, la capitale Amman, et la construction progressive d’une identité urbaine locale. Son article traite plus particulièrement du rôle de la municipalité et de certains écrivains pour redéfinir l’image de la ville et l’inscrire dans un « dialogue mondialisé », en particulier lorsqu’Amman devient capitale de la culture arabe en 2002. Gil s’intéresse à la fois à Amman comme élément crucial de la nation jordanienne, notamment du fait des interactions entre institutions culturelles et administratives, et comme objet d’appropriations identitaires variées par les acteurs de la littérature et des groupes sociaux qui composent la ville.

37Plusieurs dynamiques, parfois ambivalentes, sont à l’œuvre comme le révèlent Taher Labadi et Katharina Grüneisl dans leur article sur l’industrie jordanienne du textile-habillement à partir des cas des zones industrielles qualifiées (QIZ). D’un côté, les auteurs mettent en lumière les stratégies d’acteurs pour s’amarrer aux dynamiques de la mondialisation, par l’intégration du pays aux circuits globaux de l’industrie du textile, s’appuyant sur des capitaux, une main-d’œuvre et des matériaux majoritairement importés. D’un autre côté, leur enquête révèle que cette internationalisation s’accompagne d’une politique de « jordanisation » visant à réaffirmer le caractère « national » de dispositifs de QIZ ainsi que leur « utilité » pour la population, même si cela reste symbolique. Par ailleurs, les contributions donnent à voir la fabrique du fait national jordanien sous contraintes, soumis aux relations d’interdépendances avec des acteurs extérieurs. En ce sens, l’article de Labadi et Grüneisl montre bien comment les QIZ, ces zones de libre-échange économiques qui se sont multipliées en Jordanie, sont également des outils diplomatiques américains visant à encourager la normalisation des relations entre la Jordanie et Israël. Toutefois, cette dépendance structurelle ne doit pas non plus invisibiliser les stratégies d’appropriation des ressources extérieures par des acteurs locaux et leur intégration à des politiques nationales.

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Notes

1 Le 5 Juin 1916, le chérif Hussein de La Mecque appelle à la révolte arabe contre l’Empire ottoman avec le soutien des Alliés. Partant de La Mecque, les insurgés progressent d’abord dans le Hedjaz, puis hors de la péninsule arabique avec la prise d’Aqaba. La révolte est menée par les fils du chérif Hussein, en particulier Faysal et Abdallah. En 1917, les armées du général britannique Allenby prennent Jérusalem. Damas et Alep tombent en septembre-octobre 1918 entérinant la fin de la présence ottomane dans la région.

2 En témoignent plusieurs initiatives comme l’organisation de la journée d’étude « La Jordanie comme objet des sciences sociales » en novembre 2020 à l’Ifpo d’Amman ou encore la mise en œuvre du projet NajorMo (« Repenser le fait national au Moyen-Orient : la Jordanie comme cas d’étude ») financé par l’institut SoMuM et dont ce numéro de revue découle.

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Pour citer cet article

Référence papier

Jasmine Benhaida, Simon Mangon et Norig Neveu, « Relire le fait national au Moyen-Orient : la Jordanie comme cas d’étude », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 157 | 2025, 9-26.

Référence électronique

Jasmine Benhaida, Simon Mangon et Norig Neveu, « Relire le fait national au Moyen-Orient : la Jordanie comme cas d’étude », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 157 | 2025, mis en ligne le 22 juillet 2025, consulté le 11 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/remmm/22255 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14bii

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Auteurs

Jasmine Benhaida

Université de Basel, Allemagne.

Simon Mangon

Aix-Marseille Univ, Cnrs, Mesopolhis, Sciences Po Aix, Aix-en-Provence, France.

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Norig Neveu

Aix-Marseille Univ, Cnrs, Iremam, Aix-en-Provence, France.

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