Fig. 1. Photographie de la première réunion entre membres fondateurs de l’association.
© Rābiṭa, 1973
123 décembre 1973. Sur cette photographie, des hommes sont regroupés dans une pièce d’un intérieur ammanien glacial : ce sont les membres fondateurs de la rābiṭat al-kuttāb al-urduniyyīn (association des écrivains jordaniens). Ce document d’archive, aujourd’hui affiché à l’entrée du local associatif, immortalise cette première réunion tenue au domicile de l’écrivain ʿAdī Madānāt et qui précède de peu la création légale de l’association l’année suivante. Le port du keffieh est de mise pour les personnes les plus âgées au centre – Muḥammad Adīb al-ʿĀmirī (1907-1978) et Sulaymān al-Mūsā (1919-2008) – tandis que les autres, plus jeunes, adoptent un style vestimentaire de bureaucrates modernes, cravates et costumes. D’abord directeur de la radio jordanienne après 1948, Muḥammad Adīb al-ʿAmīrī est nommé ministre à plusieurs reprises (Affaires étrangères, Éducation, Culture, Information) jusqu’à sa démission du gouvernement à la fin des années 1960 (Barārī, 2008). Quant à Sulaymān al-Mūsā, souvent présenté comme le premier Jordanien à s’être attelé à une histoire de la Jordanie, il aurait acquis une réputation au-delà de l’académie universitaire arabophone à la suite de la publication d’une biographie de Lawrence d’Arabie (Mahafzah, 2020).
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2L’image où figurent ces deux hommes, joue sur un double registre, entre l’informalité du lieu et le caractère solennel de cette rencontre – peut-être clandestine1 –, que laissent transparaître les costumes des individus photographiés. Cette réunion exclusivement masculine fait montre d’une forte homogénéité sociale d’intellectuels plurilingues ayant étudié à l’étranger, en Égypte, au Liban, en Angleterre ou encore aux États-Unis. Les kuttāb [écrivains] mentionnés dans le nom de l’association, désignent bien plus que la seule catégorie d’écrivains : ce sont des « lettrés », professionnalisant leur savoir à travers différents corps de métiers (journalistes, professeurs, politiciens).
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3Ces kuttāb, et plus généralement l’élite intellectuelle2 et ses contributions à la construction de l’État hachémite, n’ont été que peu abordées au profit d’autres dynamiques plus visibles ou considérées peut-être plus essentielles, telles que le système judiciaire, l’armée, les syndicats, ou encore, la question des réfugiés palestiniens (Massad, 2001 ; Latte-Abdallah, 2005 ; Larzillière, 2010 ; Al Husseini, 2008 ; El-Abed, 2021). À première vue marginale, la rābiṭa occupe pourtant un rôle de premier plan dans la canonisation de figures considérées consubstantielles à la culture littéraire jordanienne. Le présent article interroge ainsi l’apport discret de la rābiṭa à la construction d’une culture littéraire nationale et à la façon dont l’État finit par faire sienne une institution qu’il mettait initialement à distance, voire bannissait. La rābiṭa devient dès lors emblématique du rapprochement d’un « intellectuel collectif3» (Bourdieu, 1992) à la politique culturelle de l’État hachémite. Elle est, aujourd’hui, la plus grande association culturelle de Jordanie4, disposant de plusieurs branches implantées à travers le pays. Celle étudiée ici se situe à Amman et prend la forme d’un réseau, aisé à intégrer, mais difficile à saisir dans son ensemble. L’enquête débute grâce à Nuwār Jūda, fille de l’écrivaine palestinienne Sahar Khalifeh, qui m’a présentée à son oncle, Yūsif al-Hurānī, ancien journaliste5 et ancien membre de la rābiṭa. Cette rencontre en a amené d’autres par « effet boule de neige » avec des membres et ex-membres de l’association, à Amman en 2022. En l’absence d’une prosopographie de plus de trois mille personnes, ce sont les voix des membres occupant un rôle de direction, souvent détenteurs des archives de l’association, dont mon travail se fait l’écho. Les paroles de cette élite ont été également confrontées à celle d’autres acteurs de la production littéraire en Jordanie. Deux figures antinomiques permettent d’explorer plus finement à l’échelle individuelle les sens assignés à cette association. Il s’agit de Saʿūd Qubaylāt et Hishām Bustānī6. Le premier est membre de la rābiṭa, le second n’y a jamais adhéré. Dans l’optique de croiser les entretiens7 portant sur les activités et l’histoire de ce cercle d'écrivains avec d’autres sources, j’ai eu recours à des archives, officielles (revues littéraires, articles de journaux) et personnelles (archives des membres de l’association, blogs des écrivains). Intégrer ces documents rend possible une reconstitution partielle de la trajectoire historique de l’association, ce que les sources orales des membres tendent parfois à diffracter en idéalisant, diminuant ou encore occultant la symbolique nationale de l'association. L’édification de figures ne procède pas tant d’une « conviction rationnelle » mais consiste davantage à « manipuler des affects » (Pitkin, 1972 : 101)8 et ici, à persuader d’un rôle essentiel, ordinaire ou négligeable que la rābiṭa aurait pu ou continuerait à jouer. Cette contribution ne vise pas à répondre à cette question par le positif ou le négatif, ni à faire l’inventaire, un à un, des figures érigées par les membres de cette association. Plutôt, j’utilise les « mémoires sociales » (Halbwachs, 1925) de mes témoins, dans et de l’expérience de ce cercle, comme grille de lecture du nationalisme culturel jordanien. Comment rendent-elles compte – en partie – du champ littéraire jordanien, dans sa définition bourdieusienne d’« espace de prises de position [d’écrivains] inscrites dans une histoire », dans notre cas, jordanienne (Sapiro, 2021) ?
- 9 Muḥammad al-Mashāyikh, al-rābiṭa, Jaʿfar al-ḥayā al- urduniyya 2015 (archives privées).
4La période de 1974 et 2022, étudiée ici, met en exergue le caractère protéiforme de l'association. Cet article se décline en trois parties selon les traductions possibles rendues par le terme « rābiṭa » en arabe, faisant dans le même temps la typologie du positionnement sociopolitique pluriel occupé par l’association. Au prisme de sa genèse, la première partie de l’article montrera qu’il s’agit avant tout d’une association de la société civile qui résulte d’un intérêt commun, celui d’un « mouvement intellectuel et littéraire jordanien9». De sa racine trilitère r.b.ṭ renvoie au « lien », la rābiṭa s’apparentant également à une ligue, à une alliance étroite entre écrivains et intellectuels en relatif conflit avec le régime notamment entre les années 1987 et 1989 [présenté en seconde partie]. Enfin, la dernière partie s’intéressera à la période des années 1990 qui institue une période d’union entre les membres de l’association et les autorités, ne formant parfois qu’un seul et même corps au vu de leurs occupations professionnelles mais aussi de désunion, comme le montrera le témoignage de Hishām Bustānī.
- 10 Entretien avec ʿĀdil al-Ṭwaysī, janvier 2022, Amman
5Si l’État œuvre avec diligence à imposer sa rhétorique hachémite, il s’engage tardivement à l’institution d’une culture officielle qui serait apparue autour des années 1970 selon plusieurs témoignages. À cette période, des séries télévisuelles jordaniennes sur des communautés bédouines auraient connu un fort succès dans la région, constituant les prémisses d’un nationalisme culturel pour l’ancien ministre de la Culture, ʿĀdil al-Ṭwaysī (1953-)10. La télévision s’impose dès lors comme un puissant levier de diffusion des nationalismes dans le monde arabe façonnant les imaginaires populaires (Abu Lughod, 2004) ; d’après ce témoignage, la bédouinité servirait à la diffusion d’une culture jordanienne.
- 11 Ibid.
- 12 « Ṭarīquna al-qawmī : ilā ayna? », ʿAbd al-Hamīd Sharaf, Al-Afkār, 1, juin 1966.
- 13 Entretien avec Yūsif al-Hurānī, janvier 2022, Amman.
- 14 Entretien avec Akram al-Zuʿbī, janvier 2022, Amman
6L’Institut pour la culture et les arts (dāʾira lil-thaqāfa wa-l-funūn), inauguré en 1966, est remplacé en 1977 par le ministère de la Culture et de la Jeunesse (institué le plus tardivement parmi tous les autres ministères). Jusqu’en 1987, les affaires culturelles sont gérées par le ministère de la Jeunesse, « date de la création d’un ministère de la Culture indépendant11 ». La publication de la revue al-Afkār, distribuée par l’Institut pour la culture et les arts dès juin 1966, consolide ce mouvement culturel. Le premier article du premier numéro, rédigé par ʿAbd al-Hamīd Sharaf, ministre de l’Information depuis 1965 et proche de Constantin Zurayq (1909-2000), fervent défenseur et théoricien d’un nationalisme arabe unitaire, interroge la trajectoire nationale de la Jordanie12. L’auteur se fait le relais d’un discours avant tout panarabe, l’épithète de jordanien (urdunī) étant absent du texte. Ce numéro comprend aussi les contributions de nouveaux écrivains jordaniens dont Taysīr al-Subūl (1939-1973). Célébré pour ses romans originaux, ce dernier est hanté par la crise identitaire, le passé et la défaite de 1967. Son roman le plus célèbre, Anta Mundhu al-Yawm (Toi, dès ce jour), inscrit Taysīr al-Subūl dans le courant postmoderniste (Majdoubeh, 2001). Saʿūd Qubaylāt, ancien président de la rābiṭa de 2007 à 2011, fait la description d’un « écrivain brillant » dont la mort fait naître, en puissance, l’association des écrivains jordaniens. L’urgence de préserver la mémoire de Taysīr al-Subūl fait émerger l’idée d’établir un panthéon d’écrivains jordaniens, mise à exécution à la première rencontre de 1973 : « L’association comme institution de la société civile a permis de réunir des intellectuels et des écrivains à l’image de l’association des peintres, des artistes, des comédiens13. » Le témoignage de Yūsif al-Hurānī s’apparente ici à une parole fonctionnaliste, « assignant à [l’association] une fonction sociale » (Barthes, 1968) de remplissage d’un champ littéraire vide que la rābiṭa aurait eu pour rôle de bâtir. L’ascendant historique de la rābiṭa est motif de fierté : « Un groupe d’écrivains a su créer une organisation culturelle avant la création du ministère [de la Culture]14. »
L’association s’est formée en 1974, après la mort d’un écrivain jordanien célèbre, Taysīr al-Subūl. Il s’est suicidé en 1973. Il était jeune, il n’avait que 35 ans […] Il n’a pas laissé grand-chose sur les raisons de son suicide. Chacun l’a interprété à sa façon. […] Après le suicide de Taysīr al-Subūl, des écrivains jordaniens se sont rassemblés dans la maison d’un homme de lettres. Ils se sont dit : pourquoi pas construire quelque chose que Taysīr al-Subūl aimait ? L’idée de créer une association a fait son chemin […] Il n’y avait pas de lien avec Septembre noir qui s’était produit trois ans auparavant. Les écrivains ont réfléchi à la création d’une association, pour défendre et faire valoir leurs droits. Ils cherchaient à jouer un grand rôle dans la culture nationale jordanienne en rassemblant écrivains et hommes de lettres qui contribuaient d’une façon significative à la culture nationale jordanienne. (Entretien avec Qubaylāt, 2022).
7Dans ce témoignage de Qubaylāt, la mort de Taysīr al-Subūl en 1973 déplie une chronologie événementielle autre que celle communément à l’usage dans l’histoire récente de la Jordanie, scandée dans le début des années 1970 par Septembre noir ou encore par l’assassinat en 1971 du Premier ministre Wasfi al-Tall. À l’image de la fonction qu’ils occupent dans la société, c’est la cause de l’écrivain qui prévaut. Le suicide (intihār), pourtant tabou, est abordé de front : le témoignage de Qubaylāt se construit autour de ce vocable, relatant un fait réel, transformé en imaginaire (« Chacun l’a interprété à sa façon »). Réunis autour d’un événement marqué par la perte, les fondateurs de la rābiṭa forment ainsi leur propre « imaginaire national » (Anderson, 1983).
- 15 La loi no 33 de 1966 contraint les associations à soumettre un compte-rendu annuel au Gouvernement (...)
- 16 Entretien avec ʿĀṭif Qaʿwār, (frère de Fakhrī Qaʿwār et seul membre encore vivant de la rābiṭa mais (...)
- 17 Entretien téléphonique avec Majd Qaʿwār, février 2022, Amman.
8La rābiṭa est instituée en vertu de la loi no 33 de 1966 relative aux associations de bienfaisance, taillée de façon à permettre à l’État de s’ingérer étroitement au sein des affaires associatives de la société civile15. Cependant, le cadre légal en vigueur n’est pas gage de ralliement à l’État : les membres de l’association, tout en s’inscrivant dans le cadre juridique approprié, se représentent leur société, dans une certaine mesure, en rupture avec l’État hachémite après Septembre noir. Les intellectuels palestiniens en sont partie prenante alors que l’une des mesures prophylactiques mises en place par les autorités est de faire de la loi un moyen de diffusion de la jordanité (Massad, 2001 : 49). Pour restreindre le rôle des intellectuels d’origine palestinienne, les universités jordaniennes instaurent un quota en 1976 pour employer des professeurs « transjordaniens » et de ce fait, empêcher l’accès des Jordaniens palestiniens à ces postes (Massad, 2001 : 258). Dans sa charte officielle, l’association prône la défense des « droits nationaux historiques en Palestine occupée » en « défend[ant] les droits de la littérature et des écrivains dans les zones occupées par tous les moyens possibles ». Elle semble faire preuve d’union entre citoyens jordaniens, en dépassant le clivage identitaire « transjordanien » et « jordano-palestinien », identités nationales qui, par ailleurs, peuvent se confondre à l’échelle individuelle. Fakhrī Qaʿwār, membre fondateur de la rābiṭa, en est emblématique au regard de sa double-parenté transjordanienne (son père) et palestinienne (sa mère)16, souvent mise en opposition par le régime depuis les années 1950 (Brand, 1995 : 59). Connu sous le nom de Nāzih Abū Niḍāl (« l’honnête père du combat »), sa participation à la création du groupe d'écrivains est source de tensions : il aurait été licencié d’une compagnie de production de films rattachée au Gouvernement en raison de sa contribution au lancement de l’association17. Si la rābiṭa n’est – pas encore – interdite, sa création dérange.
- 18 Muḥammad al-Mashāyikh, Kashf al-ḥijāb, 2006. (archives privées)
- 19 Ibid.
- 20 Voir « A Policeman on My Chest, a Scissor in My Brain. Political Rights and Censorship in Jordan », (...)
- 21 L’État reproche notamment à la rābiṭa de s’être positionnée contre la politique de normalisation de (...)
9Akram al-Zuʿbī, président de l’association entre 2018 et 2022, rapproche le statut de l'association à celui d’un syndicat (naqābāt mihaniyya), étant à l’origine mise en place pour fournir une aide matérielle aux écrivains jordaniens en situation de précarité. Le métier d’écrivain, en Jordanie, n’est pas reconnu comme profession et n’est donc pas syndicalisé ; il s’agit toutefois d’une association professionnelle. L’« une de [ses] réalisations les plus importantes18» est un logement, mis à libre disposition des membres, qui a vu le jour en 1980. Elle fait, à cet effet, appel à des dons privés, notamment de banques, pour acheter des terres et construire un lot de bâtiments résidentiels dans le quartier de Tabarbūr, au nord d’Amman19. L’étiquette syndicale qui lui est associée rend compte du rôle d’« arène politique alternative » (Larzillière, 2010 : 186) qu’elle semble jouer dans les années 1970 et 1980 en l’absence de pluripartisme. Deux activités mettent en péril la pérennité de l’association : son soutien à la population palestinienne et la pratique d’élections. Le 17 juin 1987, peu avant les élections du prochain bureau directeur, le ministère de l’Intérieur exige la fermeture de l’association20 par application de la loi martiale. En se saisissant de ce moment opportun, le régime rend impossible un événement de haute facture, celui de la rencontre entre écrivains arabes qui aurait dû avoir lieu en mars 1988 dans les locaux de l’association. Certains écrivains, quelle que soit leur affiliation partisane, associent l’événement à un verrouillage de la parole politique : Saʿūd Qubaylāt évoque la répression d’une parole communiste revendiquée par certains membres de l’association et dont le premier parti créé en 1951 se jordanise dans les années 1980, après la création d’un parti communiste palestinien autonome (Dot-Pouillard, 2016) ; Muḥammad al-Mashāyikh, archiviste de la rābiṭa, fait part d’une rare « expérience syndicale démocratique » face à un ministère de la Culture qui « n’a[urait] instauré aucun rapport à la culture ni impulsé un réel avancement culturel ». Face au vide laissé par l’éviction de l’association, le Gouvernement inaugure une association quasiment homonyme, l’ittiḥād al-kuttāb al-urduniyyīn (l’union des écrivains jordaniens), sous la tutelle du régime21 mais dont la portée aurait été bien moindre dans le champ littéraire.
- 22 Musṭafa Wahbi al-Tall n’est autre que le père de Waṣfi al-Tall, Premier ministre de la Jordanie à t (...)
10Les membres de l’association auraient donc identifié des figures qu’ils considéraient majeures mais qui auraient été volontairement occultées par le régime ou seraient simplement tombées dans l’oubli. Qubaylāt s’attarde longuement sur al-ʿArār, de son vrai nom, Musṭafa Wahbi al-Tall22 (1899-1949), qu’il exalte comme « poète jordanien incontournable » :
L’association accorde une grande place à ʿArār, on l’a mis en valeur. À la suite de notre travail, ʿArār n’avait plus l’image que celle que lui donnait le Gouvernement. […] C’est le premier à avoir écrit des poèmes sous forme de tafʿīla avant même Nāzik al-Malāʾika, avant Badr Shākir al-Sayāb […] Ça ne lui posait pas problème d’utiliser des mots du dialecte dans un poème en arabe littéraire […] Aujourd’hui, l’association, dans ce qui la lie à la culture nationale, a effacé l’image négative que le régime ou des courants religieux [lui] associaient. (Entretien avec Qubaylāt, 2022).
11La défense d’une langue dialectale dans le registre de l’écrit rend compte d’un engagement du groupe en faveur d’une culture populaire, à même de favoriser une langue vernaculaire censée être « le support partagé nécessaire » de la nation (Gellner, 1983 : 37). Au-delà de la langue, ʿArār est la figure littéraire nationale par excellence, représentant ce que les écrivains souhaitent montrer d’eux-mêmes. Prototype de la figure rebelle, il symbolise l’opposition de ces écrivains à l’État :
- 23 Le poème s’intitule rithāʾ al-habr (Élégie d’al-Habr).
Plusieurs rumeurs parlaient de lui comme un ivrogne et comme quelqu’un qui entretiendrait des liens étroits avec les nawar. C’était une personne non conforme, une personne rebelle, en dehors de tous codes. Il avait beaucoup de considération pour la société des nawar. Il considérait les nawar comme une société idéale, louait ses qualités au point où un jour, un des sheikhs des nawar, qu’on appelait al-Habr, alla rendre visite au gouverneur régional. Celui-ci refusa de le recevoir. Al-ʿArār écrit un poème célèbre23 qui vilipende le gouverneur et dans lequel il l’interpelle : « Qui es-tu pour ne pas recevoir le cheikh des nawar ? ». Al-ʿArār me rappelle Walt Whitman, un écrivain américain. C’était un opposant politique. Il est mort en 1949, il avait 50 ans. L’association des écrivains accorde une grande importance à al-ʿArār, l’élève à un statut de poète important et a mis en exergue cette figure. Plusieurs articles, recherches ont été écrits sur ses livres, ses poèmes par des membres de l’association. (Entretien avec Qubaylāt, 2022).
- 24 Je remercie Kahina Guillard pour ses éclairages sur les dénominations linguistiques en arabe de pop (...)
12Selon Qubaylāt, consommation d’alcool et proximité étroite avec une population stigmatisée par l’État, désignée comme nawar, sont autant de motifs qui feraient d’al-ʿArār une figure indigne d’un symbole national. Il s’agit là d’un exonyme stigmatisant dont se servent les non-tsiganes en référence à des populations considérées comme telles, également appelées ghajar par Qubaylāt, comme nom générique pour désigner toute population d’une origine prétendument tsigane en arabe24 (Herin, 2016) ʿArār est, en fait, un fervent opposant de la présence coloniale britannique coopérant avec la tribu hachémite. Son journal al- Ānbāʾ (Les Nouvelles) se voit interdit de publication par les autorités en question (Massad, 2001 : 31). Connu pour son anticolonialisme, il est l’auteur du slogan « la Jordanie aux Jordaniens » (al-urdun lil-urduniyyīn), repris par les partisans du nationalisme jordanien prohachémite dans les années 1950 (Massad, 2001 : 272). Poète déjà célèbre avant la création de la rābiṭa, il fait l’objet de plusieurs récits. L’histoire de sa mise en symbole est donc peut-être moins importante que l’usage qu’en fait Qubaylāt : si la figure de ʿArār sert à glorifier un passé militant des écrivains de l’association, elle sert aussi à alimenter un discours de soi. ʿArār « rebellé » l’amène à s’introduire lui-même comme étudiant rebelle, se remémorant une révolte à laquelle il avait participé à l’université d’Amman contre les accords de camp David signés en 1979 : « Ma sentence par la cour militaire a été fixée à cinq ans de prison. J’ai passé cinq ans dans la prison de Maḥaṭa ». Cette prison, située à Amman, est un haut-lieu d’incarcération d’écrivains des années 1950 aux années 1970. À travers al-ʿArār s’opère la double-remémoration d’une expérience collective (la rābiṭa) et individuelle (de Saʿūd Qubaylāt), d’étudiant militant pronationaliste palestinien. Figure jadis désavouée et aujourd’hui symbole approuvé, le poète semble être bien plus qu’une icône nationale ; il fait aussi le récit parallèle de l’histoire de l’association, auparavant réprouvée et graduellement acceptée par le régime.
13Le travail mené sur ʿArār par la rābiṭa est représentatif du rôle qu’elle se donne. N’étant ni école, ni université, ni centre de recherche, elle propose une éducation hors des institutions liées à l’État comme « intellectuel collectif » (Bourdieu, 1992), le cadre collectif conférant aux écrivains, par mutualisation de leurs connaissances, un pouvoir social particulier au sein du champ littéraire jordanien. « Des étudiants de Master, même des professeurs, ont commencé à travailler sur ʿArār et rendaient visite à l’association », raconte Qubaylāt. Des recherches ont été faites après avoir accompli ce premier travail. Ce travail littéraire s’incarne également à travers des événements culturels, dont le plus important est le festival annuel de Jerash, créé en 1981 et dont les membres du bureau directeur de la rābiṭa définissent le programme :
C’est un festival annuel pour les arts et la culture […] connu dans le monde arabe où se produisent des artistes de toute la région. C’est un grand rendez-vous annuel […] il s’agit de la meilleure occasion pour les écrivains jordaniens de rencontrer des poètes arabes. (Entretien avec Qubaylāt, 2022).
14Festival à vocation régionale, il sert de levier d’insertion de la littérature jordanienne dans le champ littéraire arabophone. La rābiṭa organise ses propres événements pour consolider ses relations transnationales, dont le festival de poésie de ʿArār en 1985. Les invités viennent de plusieurs pays du monde arabe ; on y compte, par exemple, le poète syrien Mamdūḥ ‘Adwān et l’historien tunisien ʿAbd al-Ḥamīd al-Hilālī.
Fig. 2. Couverture du compte-rendu interne du festival de poésie al-‘Arār, évocatrice de la nahḍa et des intellectuels arabes du XIXe siècle.
© Archives de la Rābiṭa al-kuttāb al-ʾurdunniyyīn
- 25 Sur la biographie et l’analyse littéraire des écrits de Ghālib Halasā, voir les travaux de Fernanda (...)
- 26 Entretien avec Hudā al-Fakhūrī, février 2022, Amman.
- 27 Cette contribution s’élève, à minima, à 5 000 dinars jordaniens [en ligne], Zād al-Urdun [consulté (...)
15La rābiṭa joue ainsi un rôle singulier en ce qu’elle ne promeut pas uniquement des écrits mais aussi des lieux. Lors de notre rencontre, Huda al-Fakhūrī (1945-2022), une des premières femmes membres de l’association, me fait part d’un projet de réhabilitation de la maison de l’écrivain Ghālib Halasā25, située à Māʿīn dans le sud jordanien. Menée sous l’égide de la rābiṭa en collaboration avec certains proches du défunt26, cette rénovation apparaît paradoxale alors que l’écrivain en question n’a, de son exil politique en 1951 jusqu’à sa mort en 1989, quasiment jamais vécu en Jordanie. Pour al-Fakhūrī, il s’agit avant tout de reconnaître la notoriété de l’écrivain par l’État qui finance, à travers son ministère de la Culture, une partie du projet27 qui fait table rase de l’exil politique de Halasā par son ancrage symbolique sur le sol jordanien. À rebours des politiques patrimoniales nationales, relatives notamment aux lieux saints (Neveu, 2010), cette micro-patrimonialisation contribue à légitimer une figure tutélaire de la littérature jordanienne auprès de l’État tant par ses œuvres que par son appartenance localisée. Les contributions de la rābiṭa participent, à travers des « micro-processus », à légitimer des figures, appropriées par un récit nationaliste « macro » (Fox et Miller, 2008 : 538), transformant progressivement l’association en porte-parole du discours culturel officiel.
- 28 Entretien avec Saʿūd Qubaylāt, janvier 2022, Amman.
- 29 Muḥammad al-Mashāyikh, Kashf al-ḥijāb, 2006 (archives privées).
16L’hétéronomie, définie par Bourdieu comme « le cheval de Troie à travers lequel toutes les formes d’emprise sociale, celle du marché, celle de la mode, celle de l’État, celle de la politique, celle du journalisme, parviennent à s’exercer dans le champ culturel » (Bourdieu, 1992 : 557), nous sert ici à nuancer le clivage qui aurait prévalu dans la relation entretenue par l’association avec le régime dans la période pré-1989. Certaines photographies consultées en ligne de la Jordan News Agency (une agence gouvernementale, fondée en 1969, gérée par le ministère de l’Information), permettent d’apporter cette nuance. Une partie porte sur les congrès, conférences, festivals, rencontres littéraires organisés par la rābiṭa. Sur l’une d’entre-elles, datant de 1981, on y voit le ministre de la Culture en poste, Maʿan Abū Nuwār (1928-2016), s’adressant à une foule assise au siège de la rābiṭa. Si elle ne peut assurer d’une entente cordiale entre la rābiṭa et le régime, cette photographie témoigne toutefois d’une participation du ministère de la Culture aux activités de l’association, deux acteurs que les témoignages ont souvent tendance à opposer avant 1989. Après cette date, la rābiṭa est officiellement mise sous tutelle du ministère : elle obtient des financements à valeur de 20 000 à 40 000 dinars jordaniens par an28 et se construit selon les lignes de partage autorisées par le régime. L’association démultiplie, grâce à ces nouveaux fonds, des prix de valeur « matérielle et morale29 », mettant en marche un système de reconnaissance des écrivains adhérents, selon une double logique hétéronome (de valeur marchande des œuvres produites) et autonome (relative à la qualité des productions littéraires). Sur les vingt-trois prix créés, seuls quatre ont été conçus avant 1989 (Muḥammad al-Mashāyikh, Jawāʾiz al-rābiṭa, 2021). Les prix portent les noms d’écrivains jordaniens : le prix littéraire al-ʿArār, le prix de la pensée Munīf al-Razzāz, le prix de la créativité Ġālib Halasā, le prix de la liberté démocratique Mīshīl al-Nimrī…
- 30 Ibid.
- 31 Entretien avec Saʿūd Qubaylāt, janvier 2022, Amman.
17La nomination d’un nouveau ministre de la Culture en 1989, Khālid al-Karākī, président de l’association lors de sa fermeture, semble concrétiser pour certains témoins l’intégration de la rābiṭa dans l’appareil étatique : « Dès que la nouvelle de la réouverture a été diffusée, le ministre de la Culture a délégué Khālid al-Karākī (1946-), président de l’association, pour exercer les fonctions de ministre » témoigne Muḥammad al-Mashāyikh30. Cette nomination, venue directement du roi Hussein (1935-1999), est vue comme un « rachat31 ».
- 32 Entretien avec Hudā al-Fakhūrī, février 2022, Amman.
- 33 Entretien avec Saʿūd Qubaylāt, janvier 2022, Amman.
18La diversification des profils des membres de la rābiṭa, survenue après l’infirāj, période de « détente » politique et de réintroduction sur la scène politique jordanienne d’un multipartisme à la suite de l’abrogation de la loi martiale, contribue à faire de l’association un groupe davantage perméable et repérable dans le champ littéraire jordanien et arabophone. Les femmes, quasiment absentes avant 1989, contribuent à cette renommée. Al-Fakhūrī, autrice de contes pour enfants, raconte avoir été acceptée comme membre le 22 septembre 1992, à la suite d’une décision du bureau directeur, car elle avait publié un certain nombre d’ouvrages de littérature pour enfants32 ». Deux poétesses jordaniennes, Mahā al-ʿAtūm et Maryam Sharīf, auraient, du fait de leur reconnaissance régionale, contribué en retour à la reconnaissance symbolique de la rābiṭa33. L’intrication de l’association au sein du marché de l’édition géré par le ministère de la Culture se scelle au moyen de genres littéraires particulièrement diffusés, tels que la littérature pour jeunesse et la poésie. Le marché du livre pour la famille, créé dans le cadre d’un partenariat entre la rābiṭa et le ministère de la Culture, est l’une des principales missions déléguées à l’association, en plus du festival de poésie de Jerash. Le ministère, et par extension, le Gouvernement, pilotent désormais les principales activités associatives.
19La rābiṭa menace une nouvelle fois de fermer ses portes pendant la guerre syrienne alors que Jordanie est l’un des principaux pays d’accueil des réfugiés syriens ayant fui à la suite du déclenchement de la guerre en Syrie (Roussel, 2015 ; Al Husseini et Napolitano, 2019). La géopolitique régionale s’immisce dans les discussions entre écrivains. Oppositions et soutiens au régime Assad se confrontent au sein d’un groupe d’écrivains morcelé, comme s’en rappelle Qubaylāt :
En 2011, un des membres a voulu publier une déclaration contre le régime de Bachar al-Assad. J’ai refusé. Il y avait une pression de la part des pays du Golfe, et il y avait beaucoup d’intellectuels embrigadés dans les intérêts de ces pays. Je ne suis pas baathiste, je ne suis ni pro-Assad mais j’ai vu les dangers que pouvait entraîner la situation en Syrie34. (Entretien avec Qubaylāt, 2022).
- 35 « Risāla maftūḥa ilā Saʿūd Qubaylāt wa rābitat al-kuttāb al-urdunniyyīn », Ṣubḥī Ḥadīdī, Souria Hou (...)
- 36 Les médias Al-Quds et Al-Jazeera ont couvert ces polémiques : « al-Intifāḍa al-sūriyya tahizzu rābi (...)
- 37 Journaliste chez 7iber (média jordanien indépendant), nom anonymisé, janvier 2022.
- 38 Hishām Bustānī est l’auteur de cinq romans réalistes/pessimistes qu’il caractérise de « dystopiques (...)
- 39 Entretien avec Hishām Bustānī, février 2022, Amman.
- 40 Hishām Bustānī, février 2022, Amman.
- 41 En témoigne Muḥammad al-Mashāyikh. Site de la rābiṭa [en ligne], section « Muḥammad al-Mashāyikh » (...)
20L’emploi du terme de muṯaqqaf (intellectuel) et non de kātib (écrivain) dans le témoignage en arabe met en lumière le rôle politique que souhaite adosser Qubaylāt, à qui on reproche de ne pas avoir pris position en faveur des soulèvements35. Largement médiatisé36, cet évènement ne semblerait pourtant pas être la seule raison des oppositions qui se creusent au sein du champ littéraire. Ces dernières années, certains écrivains, membres ou non-membres, se seraient distancés du groupe37. C’est, en confrontant des témoignages qu’apparaissent les nouveaux sens donnés par des intellectuels à la rābiṭa, souvent discordants. À ceux qui prétendent qu’« on ne peut pas être écrivain en Jordanie sans appartenir à l’association » tel que Qubaylāt, d’autres, comme Hishām Bustānī38, seraient plutôt de l’avis que « ce serait une insulte de rejoindre ce groupe d’écrivains médiocres39 », mettant au jour une adversité à l’encontre de l'association. Bustānī explique donner à « ses écrits une importance à l’expérience du politique et à une réalité subversive », communiquant en anglais, bien qu’écrivant en arabe littéraire. La langue revêt ici une marque de « distinction » (Bourdieu, 1979) de son activité littéraire. À l’inverse des membres que j’ai pu rencontrer, il est le seul à faire le choix de l’anglais, langue qui joue « un rôle central de “marqueur” de différence » (Casanova, 1999 : 57). En refusant d’adhérer à l’association, il accepte sa mise à l’écart des événements culturels nationaux : « Je n’ai jamais été invité à une seule conférence dans des universités jordaniennes40 ». Il intervient cependant de façon régulière dans des centres de recherche étrangers à Amman ou dans d’autres associations littéraires, notamment celle du Cercle des amis de la plume (Nādī Usrat al-Qalam), situé à Zarqa (au nord-est d’Amman), institution qui collabore pourtant avec la rābiṭa41. À la recherche d’alternatives, Bustānī montre la difficulté à se frayer une voie au sein des institutions visant à cristalliser un « ethos » hachémite :
- 42 Nom d’un courant politique nationaliste jordanien.
- 43 L’initiative nationale jordanienne partage les principes du mouvement jordanien socialiste de gauch (...)
On peut de manière certaine, affirmer que l’Initiative nationale jordanienne42, l’Association des écrivains jordaniens, le Forum de pensée socialiste, la Société de philosophie et l’Assemblée de la jeunesse circassienne sont toutes des facettes recouvrant les mêmes individus organisés au sein de l’Initiative nationale jordanienne43 (Bustānī, 2012).
21L’intrication de l'association aux activités du ministère de la Culture lui aurait fait perdre sa particularité d’un rare lieu d’expression de critique politique. Un journaliste du média indépendant 7iber, auteur de plusieurs articles dans le secteur culturel, explique avoir adhéré à l’association afin de consolider son carnet d’adresses :
Les activités littéraires, autour de la poésie et de la nouvelle par exemple, qui sont organisées par la rābiṭa n’ont pas de grande influence. J’ai intégré la rābiṭa pour connaître des gens de l’ancienne génération, même si je connaissais déjà personnellement des écrivains. (Entretien avec ‘Umār al-Shuqayrī, fév. 2022).
- 44 Entretien avec Hishām Bustānī, février 2022, Amman.
- 45 Ibid.
22S’il montre que la rābiṭa est un réseau incontournable pour tout écrivain cherchant des contacts dans le milieu littéraire en Jordanie, il révèle également qu’elle n’a plus rien d’un lieu physique de rencontre. Pourtant, elle possède toujours un local associatif où sont mis à l’honneur plusieurs portraits d’écrivains jordaniens, dont Ghālib Halasā, Musṭafa Wahbī al-Ṭall, Taysīr al-Subūl, des figures littéraires, érigées par l'association et désormais entrées dans le panthéon littéraire national. La canonisation cérémonieuse de ces figures tranche avec la dimension matérielle des locaux, utilisés comme entrepôt ou lieu de rendez-vous pour le président qui y possède son bureau. Les événements et assemblées se tiennent généralement dans d’autres espaces, dont principalement, la Maison des arts (bayt al-funūn), un local associatif géré par le ministère de la Culture. La bibliothèque de l’association s’apparente à un empilement de livres : l’intendant des lieux, un Égyptien copte, m’en donne plusieurs exemplaires, par hospitalité mais, d’une certaine façon aussi, pour s’en débarrasser. Le livre, comme « bien matériel » (Chartier, 2009) apparaît accessoire, insignifiant voire, décoratif. La décrépitude du lieu est-elle à l’image de son déclin ? C’est l’argument avancé par Bustānī qui fait part d’une « association dépassée, restée aux heures de la nahḍa44 ». Si ses critiques apparaissent virulentes, il ne défait pas le travail accompli par la rābiṭa : les poèmes de ʿArār et de Taysīr al-Subūl sont au centre de ses inspirations45. En cherchant à instiller une autre vision de la nation jordanienne, il travaille à d’autres interprétations de ces figures et de leur inscription temporelle : « Je ne crois pas à l’idée d’une histoire plurimillénaire de la Jordanie, liée aux Nabatéens, en prônant cette identité nationale qui aurait toujours existé, on nie l’histoire coloniale qui continue à régir cet espace ». Les figures sont éclairées par d’autres histoires :
- 46 Muḥammad Ḥamid al-Ḥunayṭī a combattu durant la première guerre israélo-arabe de 1948. Chef de guerr (...)
On parle peu de Muḥammad Ḥamid al-Ḥunayṭī46, un Jordanien qui a vécu en Palestine. J’ai fait la rencontre de ce militaire dans une nouvelle pour enfants sur les martyrs. Ce que j’en retiens c’est qu’il n’y a pas seulement des Palestiniens en Jordanie mais aussi, des Jordaniens en Palestine. (Entretien avec Hishām Bustānī, fév. 2022).
- 47 Entretien avec Hishām Bustānī, février 2022, Amman.
- 48 Il mentionne notamment avoir obtenu un prix de la Rockefeller Foundation, une fondation philanthrop (...)
23En redéfinissant les contours identitaires de l’« être » jordanien, Bustānī donnerait aussi à voir d’autres possibles configurations des frontières de l’État-nation, plus poreuses et complexes que ne le laisse apparaître le lien unilatéral de la figure du Palestinien réfugié en Jordanie à contre-courant des clivages souvent adoptés, une multiplicité des identités partagée également par les populations chrétiennes jordaniennes (Chatelard, 2004). C’est dans cet esprit de fluidité identitaire qu’il se dit être « de cet univers vaste et tentaculaire47 », davantage que Jordanien. Né à Oman, de parents palestiniens, il fonde son identité sur la langue : l’arabe, langue régionale et l’anglais, qui lui sert à conquérir un autre public. À la recherche d’une expression littéraire autonome, s’écartant des canons défendus par la rābiṭa, Hishām Bustānī se rabat ainsi, par contrainte et par ambition, sur des mediums étrangers48, contribuant ainsi à mondialiser une culture jordanienne, tout en se nourrissant d’une culture littéraire mondialisée (Dakhli, 2009).
24Inféodée au régime, la rābiṭa, aurait perdu de son aura militante : à l’image d’autres écrivains du monde arabe (Leperlier, 2018), une nouvelle génération d’écrivains jordaniens en quête d’indépendance cherche à établir une activité littéraire dans d’autres lieux, soit hors de la capitale, soit à travers des organismes étrangers. En s’investissant doublement dans une recherche littéraire et dans une mémoire des lieux, certains membres de la rābiṭa estiment le travail mené comme pionnier. Tout en ne donnant qu’un aperçu restreint d’une association constitutive du champ littéraire jordanien, cet article a cherché à montrer que, en plus d’œuvrer à la construction d’une littérature nationale, l’association a connu plusieurs histoires, dont celle d’un lieu de solidarité entre écrivains à Amman dans les années 1970 et 1980. Loin d’une expression froide et impersonnelle d’une nation conçue par le régime hachémite comme bipartite (Transjordaniens versus Palestiniens), les figures littéraires exaltées par les écrivains font rejaillir des expériences individuelles d’une mise en symbole subjective, « la fiction nationale reposant sur l’expression de la subjectivité des individus qui sont sujets de leur histoire » (Direnberger, 2018 : 124). Autant la figure de ʿArār que celle d’al-Ḥunayṭī catalysent des « émotions et comportements » (Pitkin, 1972 : 97) qui en font certainement plus que des « substituts de leurs objets » (ibid). C’est ainsi que Saʿūd Qubaylāt et Hishām Bustānī évoquent non seulement des écrivains désormais associés au récit officiel de la culture littéraire jordanienne mais aussi leurs histoires propres d’écrivains jordaniens.