1Depuis la fin du xixe siècle, et d’autant plus suite à la Première Guerre mondiale et les modifications dans le rapport aux morts que cette dernière implique pour les tués au combat (Laqueur, 2016 : 336), le développement des tombes de soldats inconnus, se répand à travers le monde, notamment au Proche-Orient (Inglis, 1993). En Égypte, en Irak, au Liban, et en Jordanie, des tombes dédiées sont ainsi érigées et investies d’un sens national. Si les politiques muséales de la région portent pendant longtemps l’empreinte des fondations coloniales et mandataires, le cas jordanien se signale par l’enjeu patrimonial de la Première Guerre mondiale (Neveu, 2014), le pays étant toujours dirigé par les Hachémites, descendants des chefs de la Révolte Arabe de 1916, et se considérant comme héritiers de ce mouvement. Parallèlement, la politique de construction nationale jordanienne prend appui sur les espaces muséographiques (Maffi, 2011) et leur inscription dans le paysage urbain (Daher et Ababsa, 2013 : 127, 143) pour créer des lieux d’identification nationale.
- 1 La transcription exacte est : ṣarḥ al-shahid (صرح الشهيد). Néanmoins les documents jordaniens utili (...)
2Situé sur une colline dominant le centre d’Amman, à proximité de la Cité Sportive, le Mémorial du martyr, Sahr al-Shahîd1, entend répondre à ces deux fonctions en les réinterprétant par rapport aux enjeux de la construction nationale en Jordanie pour les institutions, en particulier pour la monarchie et l’armée, deux piliers de l’État.
- 2 En 1916, Hussein, chérif de La Mecque, lance une révolte contre l’Empire ottoman avec le soutien de (...)
- 3 Le mémorial a connu depuis une rénovation et a réouvert en 2016, avec une exposition complétée des (...)
3Au cœur du bâtiment se trouve la tombe du soldat inconnu, le martyr autour duquel le complexe est bâti et où se déroulent les cérémonies officielles. Toutes liées au monde militaire, celles-ci peuvent être ponctuelles, dédiées par exemple à l’enterrement des restes d’un soldat disparu, ou plus régulières, et marquer l’anniversaire du couronnement du roi, le jour de l’armée ou l’anniversaire de la Révolte de 19162. Cette révolte, acte fondateur du nationalisme arabe au xxe siècle, aboutit à la prise de Damas. Si l'imposition des mandats et la fondation de l'Arabie Saoudite mettent un terme à l'espoir de fonder le royaume promis, les dynasties issues de Faysal en Irak jusqu'en 1958 et d'Abdallah en Jordanie jusqu'à nos jours conservent cet héritage et en font un enjeu national majeur (Karsh et Karsh ; 1997). Autour, sur plusieurs étages, est organisé un musée dédié aux forces armées, retraçant leur évolution depuis la Révolte Arabe de 1916, jusqu’aux dernières opérations menées contre l’État islamique, le mémorial évoluant au fur et à mesure des opérations de l’armée jordanienne (Chen, 2017). L’ensemble est abrité dans un grand bâtiment rectangulaire, orné de versets coraniques, dont la silhouette massive se détache au-dessus du quartier de Madinat al-Hussein, situé au sommet d’un escalier monumental, au milieu d’un parc. Le mémorial lui-même est inauguré le 25 juillet 19773, pour le vingt-cinquième anniversaire du couronnement du roi Hussein, et sa construction est menée par le corps du génie de l’armée jordanienne, liant les deux institutions que sont l’armée et la dynastie hachémite dans la mise en œuvre d’un projet de construction nationale. Cette fondation fait aussi suite aux violences du début des années 1970 opposant l’armée jordanienne aux groupes palestiniens, et cherche à articuler en conséquence l’État au projet national.
4Une telle institution peut apparaître comme un musée segmentaire (Richard, 2019), ne concernant prioritairement qu’un groupe (militaire ici), et visant à renforcer le lien entre la dynastie hachémite et l’identité tribale et élitiste de l’armée, considérée comme la colonne vertébrale de la nation. L’approche suivie dans cet article, issu d’une réflexion précédente, et rejoignant partiellement l’étude consacrée au mémorial par Ahmad el-Sharif (2023), qui y voit un haut lieu du militarisme jordanien, demande néanmoins à être interrogée et complétée. Ici, nous cherchons à questionner davantage les différentes facettes d’un espace qui se veut lieu de mémoire d’une institution structurante de l’État jordanien, et qui s’organise sous la forme d’un palimpseste mémoriel (Bendl, Blackwood et Macalister, 2020 : 263), visant à construire, au-dessus des différentes communautés qui la constituent, une nation pan-jordanienne (Abu-Odeh, 2000). En suivant la voie ouverte par Laura Yan (2014 : 57), ce palimpseste répond aux enjeux de la mémoire multidirectionnelle développés par Michael Rothberg (2011), soit, à partir d’un narratif originel, la possibilité d’intégrer d’autres groupes en articulant leur mémoire à ce récit de base. Par lieu de mémoire, nous entendons, à la suite de Pierre Nora (1984 : 15), un espace de conservation de récits et d’artefacts suscitant une identification et le souvenir de la communauté imaginée que le mémorial cherche à célébrer.
5L’exposition présente un récit, qui derrière sa linéarité et sa technicité militaire apparentes, tente d’articuler ces dimensions, en menant les visiteurs vers la partie mémorial, sacralisée, de la structure. S’opère au long de ce récit la mise en place d’une libération progressive de l’héritage colonial (Massad, 2001 : 100, 163) au travers de la minimisation du rôle des Britanniques. Parallèlement, la sacralité est soulignée par une architecture qui reprend des tonalités religieuses, au nom de la nation, et en articulant celle-ci à l’héritage de la dynastie, originaire de La Mecque. Cela permet d’introduire dans le narratif à l’œuvre une dimension fondamentale, celle de l’arabisme, au travers de la Révolte Arabe (Fischione, 2019), faisant de la Jordanie l’héritière de l’idée de nation dans la région se réclamant de l’héritage des intellectuels et des combattants du début du siècle, qui lui donnent forme. Par la suite, la Jordanie, prise entre ses différentes communautés, et les entreprises panarabes régionales, développe un récit plus local et patriotique spécifiquement jordanien (Shyrock, 1995). Enfin, la présentation cherche à développer un récit de la défense de la Palestine qui intègre les Jordaniens d’origine palestinienne au royaume, tout en proposant une alternative au nationalisme palestinien. À la croisée de ces différentes dimensions, le mémorial constitue un site où les différentes interprétations du fait national, entendu comme ce qui permet d’établir une identité nationale vécue ancrée dans l’espace et dans le temps, s’articulent sous l’égide d’une nation pan-jordanienne englobante.
6Cette recherche se base sur une étude doctorale menée en observation participante à Amman en 2013, alimentée sur place par des entretiens avec le personnel chargé d’accueillir et de guider les visiteurs, médiateurs du récit développé dans l’exposition, en contact direct avec le public. Ces employés du Mémorial veillent également à maintenir une atmosphère de solennité et de recueillement. Ces recherches sont complétées et mises à jour via l’étude des sites internet dédiés au mémorial4 et les comptes-rendus de visiteurs publiés sur les sites de tourisme5 permettant d’évaluer la réception de ce discours.
7Afin de voir comment ces différentes couches du palimpseste interagissent, nous procédons en deux temps, suivant la logique mise en œuvre lors de la visite. Nous étudions tout d’abord le musée dans sa dimension arabiste, celle de la nation arabe dans son ensemble (Dakhli, 2009) interprétée ici à travers l’héritage de la Révolte Arabe de 1916, et la façon dont celle-ci est articulée à l’aspect dynastique du musée. Nous nous penchons ensuite sur la part prise par la question nationale proprement jordanienne, dans la relation à la question palestinienne et dans la présentation des forces armées comme force professionnelle et indépendante, jusqu’au sacrifice ultime du martyr inconnu, dont la tombe est enserrée dans un sanctuaire, gardée par les forces armées. Du fait de processus de construction du pays, l’enjeu national en Jordanie a été souvent exploré à l’aune des rapports entre communautés (Brand, 1995) et du rapport aux identités tribales, liées à la monarchie (Layne, 1994 : 96, 128, 143). Si ces analyses restent valides, nous nous plaçons davantage dans la lignée des réflexions engagées par Hillel Frisch (2002) et Joseph Massad (2001 : 222) qualifiant le nationalisme jordanien d’« élastique » ou « flou, flottant » (“fuzzy”), la notion de palimpseste permettant de rendre compte de la cohérence interne de cet apparent « flou ».
8Un point de référence central dans la célébration et le processus de mémorialisation entrepris par le mémorial tient à la mise en valeur de la Révolte Arabe de 1916, fondement de la légitimité dynastique de la famille régnante. L’exposition vise ici à confirmer cette légitimité, tout en construisant un rapport de proximité avec les visiteurs.
- 6 Ce drapeau porte trois bandes noire, verte et blanche, et un triangle rouge. Les couleurs sont en g (...)
- 7 Le drapeau de la révolte est par ailleurs parfois utilisé en Jordanie à des fins symboliques, par e (...)
9La première grande section du mémorial qui accueille le visiteur est consacrée à la Révolte Arabe de 1916. Dans les vitrines, coupures de journaux, livres, photos et costumes se succèdent. Certains objets sont disposés de façon à composer une scène – par exemple autour d’une table à café, lieu de négociation entre les différentes figures de la révolte – tandis que des pièces d’équipement sont portées par des mannequins, permettant au visiteur de se faire une idée de l’allure générale de ces combattants. Une place de choix est réservée au drapeau de la révolte6 avec des objets d’époque soigneusement mis en valeur. La présence régulière des couleurs jordaniennes autour du mémorial permet de souligner la parenté entre les deux drapeaux, et la filiation directe qu’entretient le royaume, fondé par Abdallah comme partie de l’espace arabe libéré par la révolte, avec le mouvement lancé par Hussein en 19167. Cela étant, la révolte elle-même a profondément divisé les Arabes à l’époque, dont beaucoup combattent au sein des troupes ottomanes, y compris dans les territoires à majorité arabe de l’empire. Ce qui est mis en scène ici est donc avant tout un discours national, bien plus qu’une exploration mémorielle.
- 8 Chef des Howeitats, il joue un rôle essentiel lors des prises d’Akaba et de Damas, en 1917 et 1918, (...)
10Ce récit de la révolte obéit à une visée bien particulière. Tout d’abord, il est fondamentalement panarabe. Les protagonistes en sont avant tout les leaders : le chérif Hussein de La Mecque et ses fils, certains meneurs de troupes particulièrement remarquables comme Awda Abu Tayyeh8, et le peuple arabe, ce dernier considéré comme une unité par-delà les frontières actuelles, ce dont rendent compte les articles d’intellectuels de l’époque qui sont exposés. Comparativement, la place prise par les étrangers est particulièrement minime : Thomas Edward Lawrence, en dépit de son potentiel intérêt pour les visiteurs, n’est mentionné qu’en passant. Bien qu’il ait joué un rôle important en tant que conseiller de Hussein et de ses fils durant la guerre et lors de la conférence de la paix de 1919, la présentation de l’auteur des Sept piliers de la sagesse, autobiographie et témoignage le plus connu sur la révolte, est à peine plus détaillée que celles des autres missions alliées.
11De même, sans être ignoré, le contexte général de la Première Guerre mondiale est peu présent et l’exposition se concentre sur les batailles menées lors de la révolte elle-même, quand bien même celle-ci s’opère en coordination avec les troupes qui repoussent les Ottomans depuis l’Égypte jusqu’au Taurus. La grande discrétion sur les interventions étrangères tient à ce qui est un des fils rouges de l’exposition, celui de la thématique de la libération arabe, dont la révolte est présentée comme la pierre angulaire. Par conséquent, il y aurait peu de sens, alors qu’il s’agit de développer un discours de libération contre une assimilation forcée dans l’Empire ottoman (Kayali, 2023 : 82), de trop mentionner les puissances coloniales, sinon pour dénoncer leurs arrière-pensées. L’exposition le fait en mentionnant le non-respect de ses promesses par la Grande-Bretagne. Cette présence discrète permet aussi d’installer un autre fil rouge, à savoir la volonté – marquée par la question centrale de l’indépendance tout au long de l’exposition (indépendance politique, et indépendance militaire vis-à-vis des grandes puissances) – de s’écarter de l’héritage colonial du royaume, une thématique importante du refaçonnage national de la ville d’Amman, portée par les institutions artistiques et culturelles du pays, et qui trouve ici son répondant militaire (Al-Rabady et Abu-Khafajah, 2022).
- 9 Entretien avec le personnel d’accueil, juin 2013.
12Dans cette partie de l’exposition, les artefacts exposés sont, pour beaucoup, relativement banals : fusils Enfield, quelques épées, cartes, binoculaires, détonateurs, cartouchières et selles. A priori peu à même de susciter l’intérêt – d’autant que le mémorial n’adopte pas une muséographie immersive qui permettrait au visiteur de ressentir le quotidien des soldats – ici, les pièces visent à créer un rapport émotionnel différent, mêlant respect et proximité. Il faut d’autant plus faire attention à ce qui est exposé, qui ne concerne qu’une partie de la révolte, celle des troupes irrégulières, levées au sein des tribus bédouines, tandis que les soldats réguliers mobilisés dans les villes sont bien moins présents. Alors que la révolte est inscrite par l’exposition dans la logique d’un mythe fondateur national pour la Jordanie, le récit utilise les stéréotypes romantiques associés à la bédouinité (Bocco et Chatelard, 2001). Cela permet d’articuler le récit à la mise en valeur nationale des Bédouins dans le discours sur la révolte, dont à Ma’an, Awda Abu Tayyeh est l’exemple-type (Neveu, 2014), ce à quoi répond la mise en avant des arts populaires dans les musées jordaniens (Maffi, 2001). Compte tenu du rôle joué par la population d’origine bédouine dans l’armée jordanienne, dont les familles forment une bonne partie des visiteurs9, ce choix d’exposition crée un rapport d’intimité, les pièces correspondant à ce qu’ils peuvent posséder, hérité des générations précédentes. La révolte devient un évènement plus personnel, en même temps que grandiose, permettant de magnifier les acteurs qui ont été au cœur de cette épopée.
13Initiatrice et héritière des combats de 1916-1918, la famille hachémite est placée au cœur de la question nationale puisqu’animatrice du combat pour l’indépendance (Wilson, 1991). Celle-ci est entendue alors par Hussein comme un grand royaume arabe, dirigé depuis La Mecque sous son autorité, à la suite de sa correspondance avec Henry McMahon, haut-commissaire britannique en Égypte. Ce dernier agit alors dans le cadre de la politique des Alliés de division de l’Empire ottoman, en s’appuyant sur le nationalisme arabe. Cela fait de lui le père de la construction nationale et du panarabisme tels que revendiqués par la Jordanie.
14Ce discours, qui ignore largement l’action des sociétés nationales d’avant 1916, se traduit par la mise en lumière de la famille régnante dans le mémorial. Le visiteur est accueilli par les portraits des souverains depuis Hussein Ibn Ali, placés dans les mêmes salles que les objets évoquant la révolte, le chérif dominant l’ensemble. Les portraits présentent les rois soit en costume bédouin, soit en uniforme militaire, insistant sur le lien historique entre la monarchie et la révolte, entre les forces armées et la population bédouine du royaume, et renforçant la légitimité militaire de la monarchie actuelle. Des documents et photos illustrant la révolte, une bonne partie est directement liée à Hussein et à ses fils jouant sur un équilibre subtil : étant le dernier pays gouverné par la famille hachémite, la Jordanie, peut ainsi minorer et s’approprier la figure de Faysal, roi de Syrie (y compris la Jordanie à l’époque) puis d’Irak (mars à juillet 1920, puis 1921-1933). Faysal est le plus prestigieux des fils de Hussein, du fait de sa participation à la conférence de la paix, et de ses liens avec T.E. Lawrence. Cela permet de le faire apparaître sur un pied d’égalité avec son frère Abdallah, premier monarque jordanien, lui aussi profondément impliqué dans la révolte contre les Ottomans, mais moins connu. Les documents insistent donc sur leurs œuvres parallèles au service de la nation arabe, chacun menant une colonne de combattants et participant aux discussions politiques.
15En parallèle, des vêtements, objets, livres et armes, ayant appartenu aux souverains sont exposés. Autant les pièces communes visent à créer une proximité avec les visiteurs, autant ici les objets sont montrés comme exceptionnels, revêtant le caractère de reliques royales et nationales, qualités inhérentes à leurs anciens propriétaires, et qui ont été sanctifiés à leur contact. Cela est renforcé par la légitimité religieuse de la dynastie, descendante du Prophète Muhammad, participant de la nationalisation du sacré au Proche-Orient, comme dans le cas des pèlerinages nationalisés en Palestine (Aubin-Boltanski, 2007 : 40), et en Jordanie, de la patrimonialisation nationale des Lieux saints (Neveu, 2010). La présence de ces objets est comparable au culte civique qui entoure les possessions d’Atatürk (bureau, stylos, voiture, nécessaire de rasage et livres) au sein de l’Anitkabir (Caymaz, 2019), site de pèlerinage national de la République turque.
16Les éléments présentés sont choisis pour amplifier cet objectif. La canne de Hussein Ibn Ali, en plus de participer d’une image de dignité, renvoie directement à sa présence dans son portrait. Les tenues bédouines ornées rappellent à la fois les origines de la famille et le tissage de liens avec les tribus locales qui ont permis la formation d’un État s’inscrivant dans une identité plus large encore, arabiste (Alon, 2006). Un des ressorts de cet État jordanien tient en effet à l’alliance entre la monarchie et les tribus bédouines, à l’origine de la fondation de l’émirat, puis du royaume, à la suite de la révolte, et engageant par la suite la construction étatique (Bocco, 1996 : 45). Dans le même temps, la valeur religieuse des reliques est soulignée et modulée de façon à placer ce processus dans la stricte observance musulmane, aniconique, mais faisant d’un Coran orné appartenant à la famille une des pièces principales de cette partie de l’exposition. L’ensemble du monument est quant à lui agrémenté sur la tombe du martyr, et sur les murs de l’esplanade qui l’entourent, de citations coraniques en relief. Ce caractère religieux remplit un double rôle : très prégnant par rapport à des monuments comparables au Caire ou à Damas, où les panoramas de la guerre de 1973 ne laissent qu’une place relativement réduite à l’expression religieuse (Meital, 2014). À Amman, ces citations donnent une teinte religieuse au martyr, au-delà de la sacralité nationale, et elles se justifient par le lien de la famille royale avec La Mecque, et dans le rôle de gardienne des Lieux saints qui lui était dévolu. La référence royale apporte, dans les limites posées par l’Islam, une dimension sacrée supplémentaire au fait national, en ancrant celui-ci dans une perspective arabiste, à laquelle s’articule l’aspect de communauté des croyants, jouant sur la double définition de la oumma, arabe et musulmane.
- 10 Entretien avec le personnel d’accueil et les guides 2013 (cinq entretiens, lors d’une visite approf (...)
17Cette relation à la personne royale et à la dynastie hachémite est réitérée lors des cérémonies10 : le monument est une fondation royale, et il s’anime particulièrement lors des visites monarchiques. Auprès du tombeau se trouve un bureau pour le roi qui vient lui-même rendre hommage au martyr lors de ces cérémonies célébrant le jour de l’armée ou les anniversaires d’accession au trône. Le lien ainsi fait entre le souverain, sa famille, et les proches serviteurs de l’État et de la nation qu’il peut recevoir lors de ces évènements rend visibles les traits d’union entre les différentes dimensions de la nation à l’œuvre dans l’exposition, en particulier le nationalisme proprement jordanien.
18En relation avec le palimpseste national, et avec les compétitions de mémoire, en particulier avec la mémoire proprement palestinienne, le mémorial adopte un récit moins linéaire qu’il n’y paraît au premier abord, et que son architecture, tout en montée progressive ne le laisse supposer. Le fait national tel qu’il apparaît ici vise à proposer un discours sur l’armée qui négocie son rapport avec les Palestiniens du royaume, et qui cherche à articuler la nation à l’institution étatique.
19Le caractère panarabe développé par l’exposition sur la Révolte Arabe de 1916 et la légitimité dynastique n’est qu’une partie du discours sur la nation porté par le mémorial. Celui-ci se focalise largement sur l’articulation entre l’armée et la nation, à la fois dans le rapport à la Palestine et dans le développement d’une force d’élite au service d’une nation jordanienne unifiée.
20Une dimension cruciale de l’enjeu national tient à la façon d’aborder la Palestine compte tenu de la part importante de Palestiniens aussi bien dans la population que dans l’armée jordaniennes (Bligh, 2013) et de l’histoire complexe et douloureuse – marquée par l’annexion de la Cisjordanie de 1948 à 1967 et les affrontements de 1970 – qui lie l’État jordanien aux Palestiniens. Ceux qui se trouvent sur le territoire contrôlé par le royaume en 1948 bénéficient de la citoyenneté du pays. C’est aussi en Jordanie que se forge une partie cruciale du nationalisme palestinien, et précisément dans les camps de réfugiés qui servent de base arrière aux combattants palestiniens qui lancent des opérations contre Israël depuis le territoire jordanien durant les années 1960. Ces combattants s’opposent de plus en plus violemment aux autorités, notamment à l’armée, contestant l’autorité étatique (Bailey, 2019 : 25, 47) jusqu’à ce que la confrontation débouche sur les massacres de Septembre noir en 1970, et l’expulsion des organisations palestiniennes en 1971.
21Si la dimension d’étrangeté (au sens de rendre étranger) des Palestiniens en Jordanie est présente – comme l’ont montré les analyses de Joseph Massad (2008), qui identifie comment les Palestiniens sont construits comme un « autre » par les institutions jordaniennes et le discours local – le propos du mémorial est légèrement décalé à ce sujet. Il s’agit plus, en insistant sur des lectures orientées, de se livrer à un travail d’euphémisation de la différence entre faits nationaux jordanien et palestinien, afin de mettre en avant une lecture favorable à la construction nationale jordanienne, dont le discours national palestinien ne serait qu’une sous-dimension.
- 11 En 1948, l’armée jordanienne tient les quartiers est de Jérusalem, dont la vieille ville, et assièg (...)
22De fait, la Palestine est très présente dans l’exposition, et ce dès le hall d’entrée où le visiteur est accueilli par deux grandes toiles : l’une représente la bataille sur les murs de Jérusalem en 1948, et l’autre la bataille de Karameh en 196811. Au long des salles, apparaissent ainsi successivement la guerre de 1948, la bataille de Samu en 1966, celle donc de Karameh, et les diverses opérations dans lesquelles les forces armées jordaniennes ont pris part du côté des Palestiniens jusqu’à leur participation aux combats sur le Golan en 1973. Cette présence de la Jordanie en Palestine a joué un rôle central dans la légitimation de l’État jordanien, par le soin accordé à la restauration des lieux saints (Katz, 2018), nationalisant ces lieux au service de l’État jordanien. Les combats contre Israël occupent une très large partie de l’exposition, quand bien même la Jordanie a renoncé à ses prétentions sur la Cisjordanie et que les deux pays sont en paix depuis 1994. Aussi bien dans le mémorial qu’à l’extérieur, où sont exposés des véhicules témoins de ces batailles, l’ennemi principal, par rapport auquel se mesurent le nationalisme et les forces armées jordaniennes, c’est avant tout Israël, faisant de ces combats une part essentielle du récit national. À l’intérieur, ce sont des objets de plus petite dimension qui sont exposés, notamment ceux qui revêtent une portée intime (gourdes, bérets…), qui attestent de combats au corps à corps dans lesquels les soldats jordaniens ont prévalu sur leurs adversaires, et qui appartiennent au registre des trophées de guerre, exposés comme preuve de valeur combattante (Spiers, 2020) dans une dimension nationale.
23Au cours de l’exposition, cependant, certains évènements ne sont presque pas évoqués, comme la guerre de 1967, voire sont invisibilisés, notamment les affrontements de 1970. Le peu de mentions de la défaite humiliante de 1967 est relativement attendu. En revanche, si le mémorial se limitait à une dimension militariste transjordanienne (donc l’armée en tant qu’institution issue des populations sans lien avec la Palestine), l’absence des violences de 1970 surprendrait, puisque ces affrontements pourraient être vus comme ayant sauvé le royaume. Ce qui est à l’œuvre ressort plutôt de la politique des identités en Jordanie (Gandolfo, 2017), déjà en question en 1970, alors qu’une fraction importante des troupes jordaniennes sont d’origine palestinienne, et que leur fidélité a été cruciale dans l’affrontement avec les mouvements armés palestiniens.
24Par conséquent, le rapport aux Palestiniens est complexe : ceux-ci apparaissent certes comme des civils à protéger dans la toile sur la bataille de Jérusalem, dans un processus qui les rend étrangers, mais en regard Karameh est présenté comme une bataille jordanienne, la toile illustrant le bombardement des chars israéliens par l’artillerie et non les affrontements avec les combattants palestiniens. Le choix de cette bataille est particulièrement significatif, en ce qu’elle occupe une place centrale dans le récit national palestinien, remémorée comme la première victoire palestinienne indépendante (Terrill, 2001). Ce qui est palestinien n’est pas nié, mais réinterprété pour devenir jordano-palestinien, dans un discours où le fait national est jordanien, à l’écart du nationalisme palestinien indépendant. Cela est attesté par l’absence complète de mention des conflits ayant lieu dans les Territoires Palestiniens vis-à-vis desquels l’État, et dans ce discours, le fait national exposé ici, n’ont rien à voir, le ressenti envers ces affrontements étant du ressort privé ou des affaires étrangères.
- 12 Visites en observation participante des musées de la Citadelle du Caire et du Panorama du 6 octobre (...)
25À côté des toiles représentant les batailles de Jérusalem et de Karameh, l’exposition met en valeur les drapeaux des différentes unités de l’armée jordanienne, premiers éléments d’une série de présentations qui insistent sur l’aspect proprement militaire du mémorial. Dans la dernière partie du parcours, dédié à l’évolution de l’armée, sont présentés pièces d’uniforme, tableau des insignes de grades, emblèmes d’unités, etc. Soit des pièces, qui sont désormais moins mises en valeur dans bon nombre de musées militaires, car techniques et présentant peu d’intérêt pour les civils qui visitent les lieux. De tels objets sont absents des musées comparables en Égypte (Meital, 2005), où l’accent est mis sur la mobilisation des soldats dans une perspective plus proche de la nation en armes12.
26Lors de nos entretiens avec le personnel du mémorial, si ceux-ci nous assuraient (sans donner de chiffres) du nombre important de visiteurs13, y compris scolaires, il apparaît dans la suite de la discussion, que ces visites sont en bonne partie celles de familles ou d’élèves d’institutions liées à l’armée (écoles et académies militaires), et elles gardent souvent un caractère officiel. Le site n’est pas véritablement considéré comme un lieu de promenade. Ce sont des délégations ou des classes qui viennent. Pour ces visiteurs le rapport émotionnel avec les pièces exposées est présent. En dehors de ce public, la fréquentation apparaît plus limitée. À lire les commentaires sur le mémorial, hors de Jordanie, celui-ci n’attire comme touristes étrangers que les amateurs de militaria14. À titre indicatif, les recommandations sur Tripadvisor ne classent le mémorial qu’en 47e position parmi les sites à voir à Amman (sur 110), avec cinq commentaires. Les commentaires étrangers, là comme sur Google (390 avis)15, recommandent le mémorial pour les passionnés d’histoire militaire, et le qualifient d’agréable, sans plus. En revanche, les commentaires des visiteurs jordaniens mentionnent des souvenirs de visite durant l’enfance, et insistent sur le sacrifice des soldats, accompagné de formules religieuses.
27Face à ces visiteurs, l’exposition met en valeur l’histoire de l’armée jordanienne, et surtout son professionnalisme. Dans cette partie du complexe se succèdent photos, coupures de presse, pièces d’équipement, exemples d’uniformes impeccables, insistant sur la modernisation de l’armée, en particulier à l’époque du roi Hussein, fondateur du mémorial. De vitrine en vitrine, le visiteur est ainsi amené à observer les évolutions de l’équipement, avec des photos de véhicules, les armes employées accompagnées d’une présentation technique, et les tenues portées, elles aussi dans le cadre d’une modernisation progressive, depuis les uniformes de la Légion arabe jusqu’aux tenues de combat contemporaines. Ces uniformes sont présentés sur des mannequins, disposés en demi-cercle, rendant ainsi tous leurs détails visibles. L’exposition, parallèlement, présente des photos et des équipements liés aux diverses opérations auxquelles les forces armées ont participé, notamment en tant que casques bleus au service de l’ONU.
- 16 Créé en 1955, le pacte de Bagdad unit le Royaume-Uni, la Turquie, le Pakistan, l’Irak et l’Iran, da (...)
28Derrière ce côté technique se trouve l’enjeu de l’indépendance de l’armée. Si les forces armées jordaniennes sont les héritières des troupes de la révolte, elles sont aussi organisées, équipées, et commandées par les Britanniques, qui en font une pièce-maîtresse de leur présence au Proche-Orient sous la houlette de Glubb Pacha, commandant en chef de la Légion arabe (le nom officiel de l’armée jusqu’en 1956) de 1939 à 1956. Les troupes jordaniennes sont alors un corps intégré à la stratégie impériale britannique (Jevon, 2017 : 30) au service des intérêts de la Grande-Bretagne (Arbaretier, 2016). Sous la pression des manifestations contre le pacte de Bagdad16, Glubb Pacha est renvoyé par le roi Hussein (Jevon, 2017 : 30, 120, 276), dans une perspective d’arabisation de l’armée, ce qui permet au mémorial le développement d’un discours minorant cet héritage. Par conséquent, l’exposition met en valeur l’indépendance du pays après 1956, une indépendance sur laquelle insiste les cartels des vitrines et les panneaux explicatifs au mur. D’une force de supplétifs de l’Empire britannique, la Légion arabe devient l’armée de l’État jordanien, organisée autour de son roi (aspect souligné par des portraits royaux en uniforme).
29En creux, cette indépendance nouvelle apparaît dans l’absence de mention des opérations menées durant la Seconde Guerre mondiale. L’armée jordanienne participe aux campagnes d’Irak et de Syrie, mais ce qui aurait pu être présenté comme une contribution à la lutte des Alliés ne mérite pas mention du fait de cette situation de supplétifs. Par contraste, les opérations récentes menées au sein de la coalition internationale contre l’État Islamique en Syrie et en Irak bénéficient d’une large exposition à la fin de la visite, notamment le sort du pilote Moaz al-Kasasbeh, capturé puis exécuté dans des circonstances particulièrement atroces par les djihadistes (Chen, 2018). Par sa mort, Moaz al-Kasasbeh a été élevé au rang de héros national en Jordanie, avec une grande campagne intitulée « lève la tête, tu es jordanien » lancée par les autorités, lui-même devenant un symbole de la lutte contre le djihadisme. Par contraste avec 1941, est développé un discours sur la Jordanie indépendante qui participe alors à la coalition, lui faisant bénéficier du dévouement de ses soldats, en tant qu’État et en tant que nation affermie dans les valeurs que ses troupes se veulent porter. Les liens étroits, voire une forme de dépendance, entre l’armée jordanienne et ses alliés notamment occidentaux, sont par conséquent passés sous silence, sinon par la mention des alliances, plaçant la Jordanie sur un pied d’égalité avec ces puissances. Les liens avec Israël, eux, sont totalement passés sous silence. Après avoir parcouru les places de la Paix et de la Tolérance (les espaces ouverts qui entourent le bâtiment principal, et lieu des cérémonies en plein air), la fin de la visite amène ainsi par un mouvement ascendant (au sens propre, la visite se fait en montant) vers la tombe du martyr. Entourée de panneaux mentionnant les noms de ceux tués au combat, elle accueille les cendres des soldats de différentes batailles17. Le discours tenu sur les panneaux dans cette section insiste encore plus que précédemment sur le sacrifice et la sacralité qui entoure les martyrs nationaux, présentés comme les gardiens de tout ce que l’exposition a mis en avant jusque-là. L’arrêt devant la tombe doit être compris comme le pinacle de la visite, et l’inscription dans le sol d’un fait national complexe mais présenté comme affermi et incontestable. Le martyr, de ce fait, trouve en Jordanie sa dimension de corps mystique de la nation, que toute l’exposition cherche à ancrer (Wittman, 2011 : 95, 245).
30Certains visiteurs sont surpris, en arrivant au mémorial, de voir vérifier leurs papiers d’identité, alors même que l’accès aux lieux est libre et gratuit. Cela répond à des impératifs de sécurité, le musée étant géré par les forces armées et considéré comme sensible du fait de son caractère symbolique. Ce geste est aussi une affirmation de l’articulation entre autorité étatique et enjeu national, les passeports étant vérifiés au nom de l’État jordanien dans un lieu où une de ses institutions centrales met en scène ses rapports à la nation.
31De fait, le mémorial souligne la dimension complexe du fait national en Jordanie, et son caractère de palimpseste qu’il tente d’articuler autour d’un discours cohérent, certes marqué par des omissions, des euphémisations, mais qui ne saurait pour autant se réduire à une simple mise en scène militariste et dynastique. Prenant appui sur une mémoire puisant à différentes sources – panarabe, bédouine, palestinienne, religieuse et militaire – l’enjeu est de faire en sorte que ces différentes dimensions restent parlantes, ou du moins acceptables, en étant rassemblées dans un discours qui s’adresse aux composantes de la société jordanienne, mais demeure cohérent, en dépit des origines, des sensibilités politiques, et des mémoires familiales. Plutôt que de reprendre le modèle classique de la nation en armes et du creuset que constitueraient les forces armées, la Jordanie a fait le choix de l’exposition d’une armée-palimpseste, qui répond aux enjeux de son discours national flottant et multidimensionnel. Réduire cette exposition à une dimension segmentaire et imposée d’en haut de la nation serait aller trop vite et manquer les éléments du récit permettant des appropriations différenciées, partielles, braconnant dans ce récit (au sens de Michel de Certeau, 1994 : 90). La dimension du quotidien évoquée par de Certeau semble aller à l’encontre du caractère exceptionnel sur lequel insiste le mémorial. Pourtant, comme le montrent les pièces ouvertes à l’appropriation, à l’identification, et aux émotions des visiteurs, c’est aussi dans cette rencontre entre l’intime et le public, entre le quotidien et cet exceptionnel que se forge aussi la relation particulière qui peut ancrer le fait national, avec tous ses détours dans le cas jordanien.
32Musée et mémorial, espace qui se veut de l’État et de la nation, dynastique et collectif, lieu qui cherche à être d’histoire et de mémoire, du politique et du sacré, Sahr al-Shaheed est tout à la fois. En dépit de son caractère apparemment unidirectionnel, celui du sens de l’exposition, il s’agit d’un endroit polysémique. Pas encore lieu de mémoire au sens de Pierre Nora, mais ambitionnant de le devenir, le mémorial illustre les ambivalences d’un fait national en Jordanie qui n’apparaît pas comme une évidence, mais aussi le produit d’une négociation, de violences, de ruptures, et, dans un certain sens, d’un espoir.