BERRIAH Mehdi, L’art de la guerre chez les Mamelouks (1250-1375) : stratégies et tactiques
BERRIAH Mehdi, L’art de la guerre chez les Mamelouks (1250-1375) : stratégies et tactiques, Leiden, Brill, “Islamic History and Civilization”, vol. 214, 2025, 744 p.
Texte intégral
- 1 Sur l’œuvre de David Ayalon : EYCHENNE Mathieu, « David Ayalon et l’historiographie de l’armée mame (...)
- 2 Dernières publications : Mémorer la croisade. Édition et traduction annotée d’al-Ḥarīrī, Kitāb al-I (...)
- 3 Plusieurs publications à son actif, parmi lesquelles : « The Disagreement Between ʿUlamāʾ and Mamlu (...)
1Depuis le début des années 2000, l’histoire militaire mamelouke, que l’on considérait comme balisée depuis les travaux pionniers de David Ayalon1, connaît un renouveau indéniable. Ce regain d’intérêt doit beaucoup aux recherches d’Abbès Zouache2, dont les travaux, tant par leur caractère novateur que par la redécouverte de sources inédites, ont contribué à redynamiser le champ. C’est dans ce sillage que s’inscrit pleinement Mehdi Berriah, désormais reconnu comme l’une des figures de proue de cette historiographie en plein essor3.
- 4 BERRIAH Mehdi, Les Mamelouks et la guerre : stratégie, tactique et idéologie (1250-1375), thèse, Pa (...)
2L’ouvrage recensé ici correspond à la publication, sous une forme remaniée, d’une partie de la thèse de doctorat que l’auteur a soutenue fin 2019 à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sous la codirection de Sylvie Denoix et Hugh Kennedy4. Par son ampleur et la rigueur de ses analyses, ce travail s’est imposé comme une contribution décisive au renouveau de l’histoire militaire mamelouke, comme l’a par ailleurs souligné Abbès Zouache dans la préface (p. XI–XIV). L’auteur a choisi de publier sa thèse en deux volets distincts : le premier, à visée théorique, explore les fondements doctrinaux et idéologiques de la guerre chez les Mamelouks – il est en cours de publication ; le second, plus empirique, s’attache à en examiner les modalités pratiques. C’est cette dernière approche qui fait l’objet de cette présente publication.
3Paru en octobre 2024 chez Brill, l’ouvrage, L’art de la guerre chez les Mamelouks (1250–1375). Stratégies et tactiques, propose ainsi une synthèse ambitieuse et rigoureuse sur les pratiques et les stratégies de la guerre au sein de l’un des régimes militaires les plus originaux du monde islamique médiéval : le dawlat al-Atrāk.
4L’ensemble – riche de 772 pages – s’articule en quatre grandes parties (Partie I : Prémisses, Partie II : La situation géopolitique et les forces en présence au Proche-Orient entre 648 et 658/1250-1260, Partie III : Des stratégies pensées en fonction de l’ennemi, Partie IV : La pratique de la guerre chez les Mamelouks) chacune comprenant trois à quatre chapitres.
- 5 Qu’il fait débuter avec le départ en croisade de Louis IX le 25 aout 1248, et terminer avec la disp (...)
5Les annexes, soigneusement élaborées, complètent l’ouvrage en apportant des outils indispensables : une chronologie synthétique (p. 645–6495), plusieurs cartes en couleurs (p. 650–654), une bibliographie substantielle, classée et actualisée (p. 655–724), ainsi qu’un index général (p. 725–744).
6Concernant le développement à proprement parler, la première partie de l’ouvrage, intitulée Prémisses (p. 7–133), constitue une sorte d’introduction élargie qui pose les fondements méthodologiques et historiographiques de l’étude. Elle s’articule en trois chapitres. Le premier chapitre, Cadre de l’étude (p. 7–34), permet à l’auteur de circonscrire son objet tant sur le plan chronologique (647–648/1249–1250 à 776/1375) que géographique, précisant par ailleurs que son enquête porte essentiellement sur la Syrie (p. 7). Il y définit les notions centrales (ḥarb, qitāl, jihād, etc.) en précisant les usages dans le contexte islamique, avant d’aborder les dimensions théoriques et pratiques de l’« art de la guerre ». Le deuxième chapitre, Les questions militaires mameloukes : bilan et état de l’art (pp. 35–94), est consacré à l’historiographie relative aux questions militaires, domaine que l’auteur estime encore marginalisé (p. 37). Il en retrace l’évolution, des travaux de William Muir (m. 1905) jusqu’aux recherches les plus récentes. Enfin, le troisième chapitre, Les sources, (p. 95–133), propose un panorama détaillé des sources mobilisées. Celles-ci, à la fois nombreuses et hétérogènes, sont présentées selon leur typologie (sources narratives, didactiques, manuels de guerre, traités de furūsiyya) et classées par auteur ou par œuvre, ce qui confère à cette section l’allure d’un catalogue structuré, à la fois fonctionnel et instructif.
7La deuxième partie, La situation géopolitique et les forces en présence au Proche-Orient entre 648 et 658/1250-1260 (p. 135-245), s’organise autour de quatre chapitres. Le chapitre 4, intitulé Une prise du pouvoir par et pour la guerre (p. 137-158), explore les origines guerrières de la dynastie mamelouke, en replaçant leur avènement dans le contexte des bouleversements politiques de l’époque, et ce notamment en lien avec leurs anciens maîtres ayyoubides. Les trois chapitres suivants – le chapitre 5 (Les Mongols - p. 159-208), le chapitre 6 (Les Francs - p. 209-234) et le chapitre 7 (Les Arméniens - p. 235-245) – sont quant à eux consacrés aux principaux adversaires historiques, auxquels les Mamelouks ont été confronté durant cette période d’établissement. L’auteur a néanmoins choisi de ne pas traiter « l’ennemi » Nubien, et renvoie pour cela aux travaux de Robin Seignobos (p. 9 ; 249).
8La troisième partie, Des stratégies pensées en fonction de l’ennemi (p. 247-499), est structurée en trois chapitres, chacun analysant de manière distincte l’adaptabilité stratégique des forces mameloukes face à leurs adversaires. Le chapitre 8, La défense et la dissuasion : bases de la stratégie du sultanat mamelouk face aux Mongols (p. 250-365), analyse la manière dont le sultanat mamelouk a élaboré une stratégie principalement défensive face à la menace mongole, combinant des dispositifs de protection du territoire – par la construction de forteresses – et des moyens de dissuasion destinés à décourager toute attaque. Le chapitre 9, Attaquer, user et expulser : caractéristiques et finalités de la stratégie mamelouke anti-franque (p. 366-431) s’intéresse à la stratégie adoptée contre les Francs, davantage tournée vers l’offensive. Elle repose sur des actions prolongées visant à affaiblir l’adversaire, dans le but de provoquer son repli définitif. Enfin, le chapitre 10, Affaiblir, exploité puis conquérir : le cas de la stratégie évolutive des Mamelouks contre le royaume d’Arménie (p. 432-499) explore l’évolution progressive de la politique mamelouke à l’égard du royaume d’Arménie, passant d’une logique de déstabilisation et d’exploitation des faiblesses adverses, à une entreprise de conquête, semble-t-il, assumée.
9La quatrième et dernière partie, La pratique de la guerre chez les Mamelouks (p. 501-635), explore les principes chevaleresques propres à ce groupe d’élite, en mettant en lumière leur organisation sociale et militaire. Dans le chapitre 11, Fondements et caractéristiques (p. 504-545), Mehdi Berriah examine la manière dont les Mamelouks se sont réapproprié les valeurs de la furūsiyya, érigée dans leur société en véritable institution. L’auteur souligne les exigences auxquelles devait répondre le « combattant mamelouk » : rigueur, discipline, mais aussi l’excellence de leur formation. Le chapitre 12, Les tactiques de combat (p. 546-567), s’attache à présenter les stratégies qui ont fait la réputation de ces redoutables soldats, comme la fuite simulée, l’embuscade, la fausse ouverture, l’encerclement et la charge. Enfin, dans le chapitre 13, La poliorcétique, (p. 568-635), l’auteur décrit avec précision les techniques de siège mises en œuvre par les Mamelouks, notamment contre les Francs, et qui constituent un pan essentiel de leur savoir-faire militaire.
10Outre les nombreux mérites déjà soulignés, il convient d’insister également sur la grande qualité des traductions proposées dans l’ouvrage. Celles-ci sont systématiquement accompagnées du texte arabe original – parfois même en note de bas de page –, une pratique devenue trop rare dans ce type de travaux, mais dont il faut saluer la rigueur. Cette présentation parallèle permet au lecteur arabisant de confronter la traduction à la source, d’en évaluer les choix lexicaux et interprétatifs, et d’en apprécier toute la finesse. Pour les lecteurs non spécialistes ou n’ayant pas accès aux éditions originales, elle constitue également une porte d’entrée précieuse vers un corpus souvent difficile d’accès. Ce parti pris éditorial représente un gain de temps appréciable pour le chercheur tout en renforçant la transparence et la solidité scientifique de l’ouvrage. Il suppose néanmoins une certaine familiarité avec la langue arabe, ce qui en restreint partiellement l’accessibilité et oriente, sur ce point, le propos vers un lectorat spécialisé. L’ouvrage se distingue également par une iconographie abondante. Quelques 155 illustrations en couleur (voir la table des illustrations, p. XVII–XIV) – principalement des photographies, des plans et des enluminures – facilitant la compréhension des contenus abordés.
11Quelques remarques méritent néanmoins d’être formulées. L’index, bien que fort utile, aurait gagné à être structuré de manière plus fonctionnelle. Plutôt que de proposer un index unique, l’auteur aurait pu envisager une organisation thématique – par noms de lieux, de personnalités, de batailles, ou encore de concepts – ce qui aurait grandement facilité la consultation et renforcé l’accessibilité de l’ouvrage. S’agissant de la périodisation retenue (1250-1375), l’auteur concentre son étude sur la première dynastie mamelouke, dite « bahrite », désignée dans les sources arabes comme le dawlat al-Atrāk/al-Turk. Le choix de 1250 comme point de départ s’impose aisément, puisqu’il correspond à l’accession au pouvoir d’al-Muʿizz Aybak et à l’établissement du sultanat mamelouk. En revanche, la date de clôture, 776/1375, peut susciter des interrogations : la chute du royaume arménien de Cilicie constitue-t-elle, à elle seule, un critère suffisamment pertinent pour justifier une telle borne chronologique ? D’un point de vue strictement militaire, sans doute. Il n’en reste pas moins que cette date précède de peu une autre transformation politique majeure, celle de l’avènement de Barqūq en 1382, qui inaugure la dynastie circassienne (dawlat al-Jarākisa). Dès lors, on peut s’interroger sur ce choix : s’agit-il pour Mehdi Berriah de souligner une forme de stabilité des structures militaires au-delà des recompositions dynastiques ? Ou bien de privilégier une logique d’histoire militaire autonome, relativement indépendante des césures politiques traditionnelles ? Quoi qu’il en soit, ce choix invite à réfléchir sur les continuités et les ruptures qui jalonnent la fin du XIVème siècle.
- 6 L’ouvrage a par ailleurs reçu le prix international Verbruggen 2024.
12En dépit de ces quelques réserves, l’ouvrage de Mehdi Berriah se distingue par la solidité de son appareil critique, la cohérence de sa démarche méthodologique et l’originalité des problématiques qu’il explore. L’auteur propose une lecture renouvelée de l’art de la guerre mamelouk. Ce travail s’impose d’ores et déjà comme une référence incontournable pour quiconque s’intéresse à l’histoire militaire de l’Islam médiéval, et plus largement à la culture des sociétés guerrières6.
Notes
1 Sur l’œuvre de David Ayalon : EYCHENNE Mathieu, « David Ayalon et l’historiographie de l’armée mamelouke », dans EYCHENNE, Mathieu et ZOUACHE, Abbès (dir.), La guerre dans le Proche-Orient médiéval (Xe-XVe s.). État de la question, lieux communs et nouvelles approches, Le Caire, Ifao/Ifpo, 2015, p. 143-177.
2 Dernières publications : Mémorer la croisade. Édition et traduction annotée d’al-Ḥarīrī, Kitāb al-Iʿlām wa-l-tabyīn fī ḫurūǧ al-Faranǧ al-malāʿīn ʿalā bilād al-muslimīn, Le Caire, Ifao/Cefrepa, 2025 ; La croisade. Une histoire partagée, Le Caire, Ifao, 2025.
3 Plusieurs publications à son actif, parmi lesquelles : « The Disagreement Between ʿUlamāʾ and Mamluk Sultans About the Thorny Issue of Jihad Financing: A Case Study of Islamic Law », dans BEHRRIAH, Mehdi et ZOUACHE, Abbès (éd.), The Medieval Jihad : Texts, Theories and Practices, Le Caire, Ifao, 2025, p. 189-220 ; « Combattre par la plume, le prêche et l’épée : les représentations du rôle des ulémas dans l’effort du jihad mamelouk (moitié viie/xiiie — début ixe/xive siècles) », dans DENOIX, Sylvie et DIAB-DURANTON, Salam, Représentations et symbolique de la guerre et de la paix dans le monde arabe, Le Caire, Ifao, 2024, p. 251-276 ; « Some New Insights regarding Mamluk Siege Artillery », Annales islamologiques, 56, 2023, p. 139-159 ; « ʿAyn Ǧālūt (658/1260): Re-evaluating of a So-Called Decisive Battle », Annales islamologiques 55, Ifao, 2022, p. 63-88 ; “Ibn Taymiyya’s Conception of Jihad: Corpus, General Aspects, and Research Perspectives”, Teosofi 12/1, 2022, p. 43-70 ; « Représentations, sunnanisation et sacralisation de la furūsiyya à l’époque mamelouke (XIIIe-XVIe siècle) », Bulletin d’études orientales, 67, 2020, p. 229-246 ; « Un aspect de l’art de la guerre de l’armée mamelouke : la pratique de la "fausse ouverture" à la bataille de Šaqḥab (702/1303) », Arabica, 65/4, 2018, p. 431-469.
4 BERRIAH Mehdi, Les Mamelouks et la guerre : stratégie, tactique et idéologie (1250-1375), thèse, Paris, Paris 1, 2019, 984 p.
5 Qu’il fait débuter avec le départ en croisade de Louis IX le 25 aout 1248, et terminer avec la disparition du royaume d’Arménie en avril 1375.
6 L’ouvrage a par ailleurs reçu le prix international Verbruggen 2024.
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Référence électronique
Sami Benkherfallah, « BERRIAH Mehdi, L’art de la guerre chez les Mamelouks (1250-1375) : stratégies et tactiques », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 158 (2/2025) | 2025, mis en ligne le 23 juillet 2025, consulté le 16 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/remmm/23041 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14fni
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