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SECONDE PARTIE
Lectures et discussions critiques

ROULAND Betty, MAFFI Irène (dir.), Voyager pour procréer au Maghreb. Expériences au sein d’une nouvelle industrie médicale

Paris, Karthala, 2024
Emmanuelle Simon
Référence(s) :

ROULAND Betty, MAFFI Irène (dir.), Voyager pour procréer au Maghreb. Expériences au sein d’une nouvelle industrie médicale, Paris, Karthala, 2024, 276 p.

Texte intégral

1Cet ouvrage collectif rend compte de travaux menés dans le cadre du programme de recherche « Soins transfrontaliers en santé reproductive au Maghreb : un paysage reproductif en devenir ? » financé par la Haute école spécialisée de Suisse. Il documente les espaces reproductifs dans les pays du Maghreb au travers de contributions d’anthropologues et de géographes dudit programme et au-delà. Il s’inscrit dans une approche sensible aux espaces et reprend les notions de « scapes » : ethnoscapes (circulation des personnes), technoscapes (des technologies), finanscapes (des capitaux), médiascapes (des images), idéoscapes (des idées) développés par Arjun Appadurai pour penser la mondialisation. Les auteurs marchent dans les pas de Marcia Inhorn qui déploie ces notions sous le vocable de « reproscape » (paysage reproductif) pour documenter l’impact social de l’infertilité et des technologies de procréation assistée dans un contexte de mondialisation en Égypte, au Liban et aux Émirats arabes unis. L’ouvrage vient néanmoins combler une lacune de la littérature scientifique puisque des travaux sur la vie sociale des techniques de procréation médicalement assistée (AMP) ont été menés en Afrique sub-saharienne ou encore dans le Proche-Orient et les pays du Golfe, mais pas ou peu au Maghreb. Or cette absence de littérature tranche avec le développement de l’AMP au Maghreb et en particulier depuis et vers la Tunisie.

2Cet ouvrage pionnier ouvre ainsi des pistes de recherche sur les mobilités engagées, leurs contextes et contraintes propres, la diversité de leurs acteurs et les facteurs qui les motivent. Si la question des réseaux socionumériques au cœur des « médiascapes » contemporains est évoquée au travers de la quête informationnelle (recherche de clinique et prise de rendez-vous), on peut regretter que cette dimension ne soit pas explorée aux autres moments du parcours reproductif. On aurait aimé en savoir plus quant aux usages numériques locaux des groupes Facebook évoqués par Mohamed-Lamine Benayache dans son chapitre éclairant sur les stratégies communicationnelles déployées par les industriels du médicament à l’intention des prescripteurs d’AMP en Algérie. Si on déplace la focale du côté des usagers de l’AMP, les groupes d’auto-support en ligne sont-ils susceptibles de prendre le relai de solidarités sociales plus classiques dans un contexte où l’infertilité reste taboue ? Ces espaces favorisent-ils l’émergence de nouvelles formes de biosocialité ? Relèvent-ils de l’entre-soi des couples confrontés à l’infertilité ou sont-ils perméables aux stratégies entrepreneuriales des cliniques et de l’industrie du médicament ? Il s’agit ici moins d’une réserve qu’une piste supplémentaire de questionnements livrée par une lectrice de l’ouvrage au prisme des sciences de l’information et de la communication. Ceci mis à part, l’ouvrage décrit en neuf chapitres bien des dimensions du « reproscape » maghrébin : normes morales et religieuses, circulation des savoirs et des acteurs (patients comme professionnels de santé et industriels du médicament), place singulière du secteur privé et logiques économiques et entrepreneuriales associées, formes de régulation et politiques nationales.

3Dans leur introduction, Betty Rouland et Irène Maffi décrivent combien la Tunisie apparait dans cette région comme un « hub reproductif » dont les services sont attractifs vis-à-vis d’une patientèle étrangère caractérisée par des circulations Sud-Sud : depuis les pays francophones africains, à l’intérieur de la région du Maghreb et de la Libye, ou encore au sein des diasporas maghrébines installées en Europe ou dans les pays du Golfe. Le contexte géopolitique régional (guerre civile en Algérie, instabilité en Libye) a permis à la Tunisie de s’imposer dans le secteur de l’AMP. Quand bien même la Tunisie est le premier pays arabe à réglementer la pratique (2001), l’AMP s’y est développée dans le secteur privé. L’impensé néocolonial de l’infertilité sur le continent (cf. plus bas) a contribué au retard de développement du secteur public dans le domaine. Un contexte national a également creusé l’écart puisque les acteurs du public ont massivement rejoint le secteur privé au regard des nouvelles conditions d’exercice imposées au public en Tunisie.

4L’ouvrage décrit également combien la prise en compte des normes morales, en particulier celles issues de la religion musulmane, vient façonner le « reproscape » maghrébin. Aicha Benabed, dans son chapitre sur le parcours des couples algériens en quête d’AMP, rappelle que la pratique répond aux normes de genre et aux injonctions sociales procréatives. Aussi les techniques d’AMP y ont été rapidement adoptées comme dans de nombreux autres pays musulmans. Les normes morales religieuses sunnites viennent toutefois contraindre l’éventail de l’offre. Afin d’éviter toute réticence religieuse, l’accès à l’AMP est réservé aux couples hétérosexuels monogames et mariés. Le don de gamète qui rompt avec les règles de lignages sunnites n’est pas proposé tout comme la gestation pour autrui (GPA). Néanmoins, Irène Maffi décrit la plasticité des usages du secteur privé vis-à-vis de la loi tunisienne, notamment lorsqu’il s’agit de public issu d’Afrique subsaharienne. Les couples sans mariage officiel peuvent fournir une attestation écrite de leur propre main. Certains couples polygames dont le traitement de plusieurs épouses est demandé sont traités par cycles successifs déclenchés à des moments différents selon les épouses. Concernant le don de gamètes, des professionnels proposent une poursuite du parcours en Espagne pour une patientèle ouverte au don – notamment d’ovocyte – mieux accepté que le don de sperme, qui lui, rompt avec une logique patrilinéaire.

5Inversement, c’est une absence de plasticité culturelle de l’offre publique d’AMP dans les pays d’accueil qui peut motiver un retour au pays de la patientèle diasporique tunisienne. Carole Wenger décrit dans son chapitre l’agentivité des patientes qui négocient entre les diverses opportunités thérapeutiques des pays de résidence et d’origine. Les questions du retour « chez soi » familier, du coût compétitif du secteur privé, de l’adaptabilité de ses protocoles sont décrites comme différents motifs de retour au pays. À cela s’ajoute l’accès à des soins culturellement acceptables. La patientèle migrante peut exprimer ses choix religieux en Tunisie sans crainte de stigmatisation à la différence des pays d’accueil qui ne s’adaptent pas à ces besoins. L’autrice observe que les couples, à travers l’accès aux soins dans le pays d’accueil, vivent un « sentiment de déclassement » alors qu’à l’inverse, leur retour en Tunisie est marqué par un sentiment de « sur-classement ». On retrouve cette idée dans le chapitre de Betty Rouland qui inscrit les mobilités procréatives dans une logique de développement du pouvoir d’agir des femmes. Observant les mobilités entre la rive sud du Sahara et la Tunisie, elle décrit combien les femmes à travers leur inscription dans des réseaux transnationaux complexes œuvrent au maintien de leur « respectabilité ».

6Pour conclure, cet ouvrage ne revendique pas une posture engagée mais elle transparait à travers sa construction qui répond au double caractère discret de l’AMP au Maghreb. Comme l’écrit Betty Rouland, la question des espaces reproductifs transnationaux reste discrète du fait du motif (caractère intime et sensible du sujet) mais aussi discrète au sens de peu visible et peu documentée (absence d’objectivation et d’outils fiables de mesure). Sur le premier volet, les auteurs rendent compte de leur démarche d’enquête ajustée dans un chapitre dédié. La clôture de l’ouvrage sur l’entretien avec Kais Zhioua, directeur d’un centre de fertilité à Tunis, rend également justice aux professionnels de santé ayant permis l’accès aux terrains d’enquête. Le second volet renvoie au paradoxe de l’infertilité dans les pays des Suds. Le continent africain, contrairement aux idées reçues et aux approches néo-malthusianistes postcoloniales est marqué par des taux d’infertilité – notamment secondaire – parmi les plus hauts à l’échelle mondiale. Le chapitre de Marc-Eric Gruénais sur la constitution de ce problème en question nationale au Maroc évoque à juste titre la difficulté à caractériser le niveau de gravité du fait de l’absence de veilles épidémiologiques. Toutefois, il montre comment cette question se constitue en problème public à la faveur de discours identitaires nationaux. La mise à l’agenda national de l’AMP s’appuie sur le renforcement moral de la société marocaine (l’infertilité étant entendue comme un risque accru de divorce, de polygamie, etc.), la chute nationale du niveau de fécondité après un tournant démographique réussi et enfin sur une stratégie concurrentielle à l’échelle régionale vis-à-vis du « hub reproductif » tunisien. Or, tous les couples infertiles ne disposent pas de ressources suffisantes pour profiter de la mondialisation reproductive structurée par des inégalités socio-économiques. Ce chapitre qui documente la construction de l’AMP en problème de santé publique au Maroc rappelle que la centralité du secteur privé dans la construction du paysage reproductif laisse de côté toute une frange de la population qui continue de souffrir du triple fardeau de l’infertilité : prévalence élevée, conséquences socioculturelles lourdes versus accès réduits aux traitements. Et il fait ainsi écho aux dernières lignes de l’ouvrage qu’on espère prédictives : « L’Afrique d’aujourd’hui n’est plus l’Afrique des années 1990 et des années 2000 ; la prochaine décennie semble annoncer la démocratisation de l’accès aux soins en AMP en Afrique ».

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Pour citer cet article

Référence électronique

Emmanuelle Simon, « ROULAND Betty, MAFFI Irène (dir.), Voyager pour procréer au Maghreb. Expériences au sein d’une nouvelle industrie médicale », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 158 | 2025, mis en ligne le 23 août 2025, consulté le 13 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/remmm/23065 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14juf

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Auteur

Emmanuelle Simon

Centre de recherche sur les Médiations (CREM), Université de Lorraine ; Emmanuelle.simon[at]univ-lorraine.fr

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Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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