FRÉGOSI, Franck, Gouverner l’islam en France, Paris, Seuil, 2025, 374 p.
FRÉGOSI, Franck, Gouverner l’islam en France, Paris, Seuil, 2025, 374 p.
Texte intégral
1Il est tentant de rapprocher le nouveau livre de Franck Frégosi sur la gestion française de l’islam avec son livre précédent, Penser l’islam dans la laïcité (Fayard 2008). Dans celui-ci, l’auteur parlait d’un entre-deux de la politique musulmane française entre « audace » et « réalisme », mais la voie semblait ouverte vers la normalisation laïque du traitement politique de l’islam : chacun chez soi, l’État respectueux de la religion, la religion autonome et respectueuse de l’État. Rien n’était encore stabilisé mais le Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) était en place depuis 2003 et l’on pouvait espérer que son fonctionnement se rapprocherait progressivement de celui, autonome, des instances centrales des autres cultes français sans Église, comme le protestantisme ou le judaïsme. Le nouveau livre est celui d’un expert désappointé et inquiet. Le cours des choses n’a pas suivi la voie vertueuse. On est plus loin que jamais d’une normalisation laïque de la politique à l’égard de l’islam et des musulmans. « À l’évidence, l’autonomie de l’islam par rapport à l’État en régime de laïcité reste un chantier inachevé », telle est la dernière phrase de l’ouvrage.
2Le livre construit ce constat au cours de cinq chapitres, documentés pour beaucoup par l’expérience directe de l’auteur, lequel a conduit lui-même ou dirigé depuis une trentaine d’années un grand nombre d’enquêtes sur le terrain. Le chapitre 1 est consacré aux opérateurs publics de la gouvernance de l’islam, au premier chef le ministère de l’Intérieur « chargé des cultes » et acteur majeur de la « fabrique du ‘bon islam’ » aujourd’hui (p. 28). En son sein, le Bureau central des cultes joue un rôle clé, complexe mais non décisionnel, qui a évolué au fil des remaniements de la politique de l’islam. Il cadre ou soutient entre autres aujourd’hui les deux piliers récents de cette politique que sont le FORIF (Forum de l’islam de France), dont les membres musulmans sont nommés de façon discrétionnaire et non publique par l’État, et l’IFI (Institut français d’islamologie), dont les membres (des composantes d’institutions universitaires) sont également désignés de façon limitative par l’État.
3Le chapitre 2 trace en vis-à-vis le portrait des « acteurs musulmans de la gouvernance de l’islam » : la Grande mosquée de Paris d’abord, financée par l’Algérie, dont l’actif recteur cherche à assurer la prépondérance dans la mouvance associative islamique ; Musulmans de France ensuite, ex-UOIF qualifié de « partenaire mal aimé » et soumis à un « régime de surveillance sans précédent » (p. 98) quoique sa conduite soit pragmatique et qu’il se soit allié en diverses occasions avec la Grande mosquée ; enfin les deux réseaux marocains, RMF et UMF, dont les dirigeants expriment un « islam loyaliste », mais bilatéral – en relation avec la Couronne marocaine – et non exempt de revendication puisque le président de l’UMF, qui se trouve aussi présider le CFCM, entretient l’existence légale de cette instance malgré la volonté du président de la République d’y mettre fin (p. 114).
4Le chapitre 3 se focalise sur le registre le plus constant de la gouvernance de l’islam en France, la logique de « gouvernement » direct. L’auteur ménage ici un jeu conceptuel entre « gouvernement » et « gouvernance » mais sans y insister, au risque que ce jeu passe inaperçu alors qu’il est un nœud de sa démonstration. Ce jeu est d’ailleurs caché dans le titre de l’ouvrage, puisque l’infinitif « gouverner » peut renvoyer aux deux. Or, alors qu’un État laïque n’a pas le droit en principe de gouverner directement une religion – il ne peut qu’impulser des compromis en nouant des partenariats avec les dirigeants des religions, ce que la science politique désigne par « gouvernance » –, l’État français a l’habitude du « gouvernement » de l’islam. C’est sa logique « classique » d’intervention, écrit Frégosi, il l’a mise en œuvre en Algérie durant la période coloniale, que l’auteur connait bien puisqu’il y a consacré sa thèse. Pour le catholicisme, cette logique remonte plus loin encore, c’est l’ancienne tradition du gallicanisme. L’auteur parle ainsi des « habits neufs du gallicanisme » (p. 188), du « tournant gallican » dans la gouvernance de l’islam (p. 198), qui entend doter la France d’un « islam officiel vassalisé » (p. 189). La critique est forte. Elle court à travers les chapitres du livre et s’énonce finalement dans le chapitre 4, bien que celui-ci soit consacré par son titre aux « nouvelles logiques à l’œuvre » en commençant par la logique partenariale, aujourd’hui mise à mal.
5Un souci de l’auteur est manifestement de rester au plus près des données et de fuir la polémique, sans lui prêter le flanc ni construire de thèse à proprement parler. Si ses mots sont forts à la fin du chapitre 4, il n’en fait pas une thèse. Celle-ci aurait demandé notamment qu’il détaille davantage le changement radical de la politique française à l’égard de l’islam. La question se pose, par exemple, de saisir comment la logique de « gouvernance partenariale » amorcée par les socialistes en 1999 avec la « consultation » des principaux acteurs musulmans, et poursuivie vaille que vaille dans les années 2000 par la droite et par la gauche, a été remplacée sous la présidence Macron par une logique de « gouvernement » tendant à la « domestication » de l’islam (p. 181), alors que le discours antérieur du futur président était plutôt libéral. Le « virage » aurait eu lieu, lit-on p. 280, entre février 2018 (le discours du président aux Bernardins) et 2020 (les discours de Mulhouse et des Mureaux), l’assassinat de Samuel Paty venant peu après renforcer sa légitimité publique. Notons cependant que le discours aux Bernardins, déjà, ne contient aucune considération sur le respect dû par l’État à « toutes les croyances », pour citer la Constitution. C’est d’abord un éloge des catholiques et de l’Église en tant qu’institution, or une des carences attribuées à l’islam est justement son manque d’Église… Si le « virage » apparait en 2020, il a sans doute été préparé auparavant.
6À défaut d’une plongée dans les archives gouvernementales, impossible pour l’instant, le dernier chapitre du livre apporte à ce propos des éclairages tirés de l’observation des réseaux d’influence. Titré « Les nouveaux venus dans la gouvernance de l’islam », il traite des porteurs de cause qui ont influencé plus ou moins fortement la politique de l’islam. L’ouvrage les classe en trois catégories : les universitaires qui se sont vu confier la rédaction de rapports (notamment sur la formation des cadres musulmans), ou encore (et ce ne sont pas les mêmes) qui se mobilisent pour une « islamologie politique officielle » (p. 217) ; les « intellectuels musulmans » qui cherchent, en ordre dispersé, à rapprocher l’islam des normes républicaines, tout en étant le plus souvent hostiles au jacobinisme (p. 260) ; et enfin les réseaux laïques qui militent pour une « laïcité autoritaire », comme le Printemps républicain et plusieurs autres, et qui nouent des relations avec les universitaires ou les politiques tenants de l’interventionnisme.
7Sur la question de la mutation illibérale de la politique de l’islam, le livre dégage la figure de Gilles Kepel, efficacement relayé parmi les « laïques » par Dominique Schnapper. Il revient en effet à Gilles Kepel, « l’islamologue le plus médiatisé de France » (p. 236), d’avoir désigné les « Frères musulmans » comme une entreprise factieuse omniprésente dans les banlieues, et qui auraient « capté le quasi-monopole de l’expression musulmane » en réalisant « une OPA sur la représentation du culte musulman […] avec la complicité indirecte des pouvoirs publics » (p. 234). En fait, c’est l’association française « Musulmans de France », principale organisation autonome (non liée à un pays étranger) de l’islam en France, qui est représentée au CFCM. Kepel et ses amis l’assimilent aux Frères musulmans égyptiens et lui attribuent l’islamisation des banlieues ainsi que la propagation du halal », ce que la plupart des chercheurs universitaires récusent. Franck Frégosi suggère qu’il n’y croit pas non plus. Il parle de « liens supposés (ou réels) avec ce courant politico-religieux » (p. 90). L’ordre ordinaire des mots dans le syntagme est interverti, et cela inverse la force sémantique qui leur est respectivement conférée : c’est « supposés » qui a la primauté. Cependant, comme l’ostracisme qui pèse sur « Musulmans de France » et la destruction par l’État de ses institutions (au premier rang desquelles ses écoles et centres de formation) reposent sur la dénonciation de « l’entrisme » des « Frères musulmans », il est dommage que le livre n’aille pas plus au fond de ce dossier.
8Saluons néanmoins le courage de l’auteur qui glisse de ci de là, sur ce sujet inflammable, des formules on ne peut plus claires. Ainsi, à propos des accusations de « frérisme » portées contre le footballeur Karim Benzema par le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin : « On a là une autre manifestation de l’absence totale de nuance de la nouvelle politique de contrôle de l’islam et de ses simplifications infondées », écrit Frégosi (p. 197). Il fait un peu plus loin un rapprochement entre la diabolisation du « frérisme » aujourd’hui et les attaques contre les francs-maçons à partir du xviiie siècle en Europe (p. 230). Ajoutons que le livre foisonne d’informations dont cette note n’a pu rendre compte. Il s’enrichit de 50 pages de notes, regroupées à la fin. Il se termine par une adresse au gouvernement, l’engageant à « considérer la créativité » de « l’islam des territoires », « plutôt que de valoriser les analyses complotistes » (p. 306). Puisse-t-il être lu et entendu.
Pour citer cet article
Référence électronique
Françoise Lorcerie, « FRÉGOSI, Franck, Gouverner l’islam en France, Paris, Seuil, 2025, 374 p. », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 158 (2/2025) | 2025, mis en ligne le 19 septembre 2025, consulté le 06 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/remmm/23491 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14puf
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