IRAQUI SINACEUR Zakia, Berceuses, comptines et devinettes du Maroc
IRAQUI SINACEUR Zakia, Berceuses, comptines et devinettes du Maroc, Paris, Classiques Africains, 2025, 152 p.
Texte intégral
1Il y a quelques mois paraissait, dans la célèbre collection de l’Association des Classiques africains, un ouvrage particulièrement original : Berceuses, comptines et devinettes du Maroc. Son autrice, Zakia Iraqui Sinaceur, n’est plus à présenter. En dehors de ses centres d’intérêt dans le champ de la sociolinguistique et ses applications pédagogiques, cette universitaire et chercheuse marocaine a toujours manifesté une attention particulière pour la tradition orale comme en témoigne la publication des Contes marocains du Fonds Colin (en collaboration avec Micheline Galley, Classiques Africains, 1985) ou encore, plus récemment, du Florilège de littérature orale marocaine (en collaboration avec Micheline Galley, Geuthner, 2016). Avec ce nouvel opus, elle poursuit deux objectifs : « Contribuer, comme je l’ai fait tout au long de ma vie, à la sauvegarde d’un patrimoine oral menacé de disparition ; et souligner l’intérêt culturel et pédagogique des éléments de la littérature orale » (p. 15).
- 1 On pense ici aux travaux de Jeanne Jouin ou de Mohammed El-Fasi sur les ‘arûbiyât de Fès et Rabat-S (...)
2Pendant longtemps, au Maroc comme dans les autres pays maghrébins, l’attention des chercheurs (généralement européens jusqu’aux indépendances) s’est essentiellement portée sur les répertoires masculins de la culture traditionnelle, et en particulier, sur l’immense production poétique relevant de l’art du melḥûn. Pendant ce temps, les autres formes d’expression populaire – à commencer par les répertoires féminins – n’apparaissaient qu’occasionnellement, et en général à titre d’échantillons ethnographiques, dans des manuels d’« arabe dialectal ». Ou, encore plus rarement, dans quelques publications éparses1. Les raisons de ce désintérêt manifeste de la part des spécialistes sont certainement complexes mais c’est sans doute le statut socio-culturel des productrices et des transmettrices qui est ici en cause. Ceci étant, on peut tout de même constater un net regain d’intérêt pour la production littéraire féminine depuis quelques années, principalement compte tenu de sa forte valeur patrimoniale.
3L’ouvrage de Zakia Iraqui Sinaceur nous propose une véritable plongée au cœur d’un patrimoine populaire où les voix féminines et enfantines se mêlent avec bonheur à travers différents répertoires. Car comme l’explique l’autrice, dans le milieu traditionnel qu’elle a connu, « berceuses, contes, comptines, énigmes, proverbes s’imbriquaient et se chevauchaient, se mêlant et fusionnant avec les principes éducatifs qui m’étaient inculqués. » (p. 14). Mettant à profit les ressources de sa mémoire familiale et de son enfance à Fès, mais également de ses collectes personnelles ainsi que de sa longue expertise en tant que pédagogue, l’autrice nous propose un corpus composé de 23 berceuses, 80 comptines et 16 devinettes (en comptant les nombreuses variantes) qu’elle présente en graphie arabe, en transcription phonétique et en traduction française. Sur ce point, l’autrice a dû affronter la redoutable problématique de la traduction des « ethnotextes » dont elle mentionne certains aspects dans son introduction et dans la conclusion de l’ouvrage : le rendu des rimes, des onomatopées et, bien évidemment, des realia propres à la culture marocaine. En règle générale, le résultat est plus que probant – même s’il arrive que le français désamorce un peu la belle vigueur du marocain. D’un point de vue méthodologique, l’approche combine la dialectologie, la sociolinguistique (en particulier pour ce qui relève du statut de la darija dans ses rapports avec la fusḥa), l’histoire culturelle ainsi que l’étude thématique et formelle des textes – tout en n’hésitant pas à mobiliser une perspective clairement comparatiste (avec Malte, la Corse ou l’Italie).
4Zakia Iraqui Sinaceur consacre des pages très éclairantes aux enjeux éthico-normatifs et pédagogiques de ce type de productions en contexte marocain. A l’évidence, ces enjeux renvoient à un imaginaire collectif complexe, combinant le social et l’intime et impliquant une interaction entre deux composantes essentielles de la communauté : l’adulte (surtout la femme) et l’enfant. Ainsi, « les comptines peuvent […] être des poèmes ludiques très simples, parfois sans contenu logique, récités ou chantés avec ou sans rimes, avec ou sans refrain. Leur but vise à éduquer les jeunes enfants tout en les amusant et en les sensibilisant aux compositions musicales, aux mélodies. » (p. 54). Mais, pour l’autrice, ces textes semblent présenter une certaine spécificité. Il s’agit de cette « note assez spéciale, relative à la dérision » (p. 61). De fait, s’il n’est pas certain que cette « note » puisse être reconnue comme typiquement marocaine, elle peut par contre, dans certains cas, résonner de manière problématique à des oreilles désormais sensibles à des stéréotypes discriminants difficilement compatibles avec les normes éthiques et idéologiques de nos sociétés modernes, et donc avec les aspirations de fractions grandissantes des sociétés maghrébines. C’est le cas par exemple avec la représentation des « personnes de couleur », pour reprendre l’expression de l’autrice :
Hé ! Homme Bambara
Qui a vendu sa mère pour acheter une ânesse
(C.28 Homme Bambara)
5On voit par là comment l’usage et la transmission de certains répertoires pose la question centrale des « liens intergénérationnels » (p. 58) qu’évoque l’autrice à propos du « processus de socialisation » (et donc d’incorporation des normes éthico-normatives du groupe) auquel est soumis le jeune enfant. De manière générale, on peut s’interroger sur le statut sans doute plus complexe de certains textes. Ce constat vaut en particulier pour les comptines dont on sait aujourd’hui que c’est bien dans l’interaction entre le monde de l’adulte et celui de l’enfant que se développe ce qu’il est convenu d’appeler le « folklore enfantin » et non dans une relation à sens unique (adulte/enfant) comme on a souvent tendance à le penser.
6Pour ce qui est des devinettes, elles font partie des rares répertoires qui, avec celui des proverbes, ont historiquement bénéficié d’un intérêt relativement précoce et important de la part des chercheurs et spécialistes de la tradition orale maghrébine. Comme nous l’explique Zakia Iraqui Sinaceur, « le cérémonial lié à leur émission fait ressurgir des sensations spécifiques à ce genre littéraire. […] La personne qui pose la devinette et en connaît la solution apparaît comme détentrice d’un savoir énigmatique que les enfants sont curieux et impatients de découvrir » (p. 119). Exemple avec cette belle devinette (qui n’est pas sans rappeler l’énigme du Sphinx) :
Ce qui est proche est devenu lointain
L’assemblée s’est dispersée
Deux sont devenus trois.
(D.7. La vieillesse)
7Inscrite au plus profond de la relation mère-enfant, dans l’une des circonstances les plus particulières de la vie quotidienne (l’endormissement), la berceuse est généralement considérée comme l’expression d’une sorte de divagation amusante et légère dont le caractère éminemment poétique (y compris pour ce qui relève de ses codes de création) et la visée souvent contestatrice sont tout simplement ignorés. Avec pour conséquence, la délégitimation de cette forme de création et le refus d’y voir l’une des plus belles et des plus intéressantes manifestations de l’imaginaire poétique féminin maghrébin. Sur le plan formel, on ne peut qu’être admiratif face à la variété des expressions métaphoriques sur lesquelles repose, en général, la composition d’une berceuse et dont une bonne partie témoigne des interactions littéraires entre le Maghreb et Al-Andalus. Zakia Iraqui Sinaceur propose un classement typologique en fonction des thèmes centraux : le sommeil, l’éloge de l’enfant et ce que l’on pourrait appeler « l’auto-narration ». De ces trois types, c’est certainement le dernier qui offre la meilleure opportunité pour appréhender la dimension proprement poétique des textes, dans la mesure où elle « […] libère la parole » (p. 27) en mettant en scène les désirs, les espoirs mais aussi les craintes – voire les frustrations – de la femme, en tant que mère, épouse et membre de la collectivité. Exemple :
Lalla, Lalla, à l’abri du mal d’autrui, où te cacher ?
Comment, sur toi, veiller ?
Puisse Dieu te venir en aide
Et les anges te préserver !
Que le Prophète te protège !
Que la bénédiction parentale t’assiste et te sauve !
(B.9, Ridat el waldin)
8En conclusion, même si c’est sur un constat relativement pessimiste que s’achève son ouvrage, l’autrice ne manque pas de mentionner des exemples significatifs témoignant de la vitalité de certains répertoires. C’est cette symbiose entre tradition et innovation qui fait de ces berceuses, comptines et autres devinettes une réalité socio-culturelle encore vivante, en osmose avec une société par ailleurs elle-même en pleine évolution. Nul doute en tout cas que l’ouvrage de Zakia Iraqui Sinaceur ne puisse grandement contribuer à conserver la mémoire de ces répertoires du patrimoine marocain pour les jeunes générations de chercheurs (et chercheuses !) et à en assurer la diffusion auprès d’un plus large public.
Notes
1 On pense ici aux travaux de Jeanne Jouin ou de Mohammed El-Fasi sur les ‘arûbiyât de Fès et Rabat-Salé.
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Référence électronique
Mourad Yelles, « IRAQUI SINACEUR Zakia, Berceuses, comptines et devinettes du Maroc », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 158 (2/2025) | 2025, mis en ligne le 25 septembre 2025, consulté le 05 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/remmm/23553 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14r96
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