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SECONDE PARTIE
Lectures et discussions critiques

Anne Troadec et Elise Voguet, Les pèlerinages en islam

Paris, Diacritiques Éditions/Institut d’études de l’Islam et des sociétés du monde musulman, 2023
Elsa Grugeon
Référence(s) :

Anne Troadec et Elise Voguet, Les pèlerinages en islam, Paris, Diacritiques Éditions/Institut d’études de l’Islam et des sociétés du monde musulman, 2023, 234 p.

Texte intégral

1L’ouvrage Les pèlerinages en islam rassemble les conférences données à l’IISMM en 2018-2019 sur cette thématique. Son objectif est de rendre compte, auprès du grand public, de la diversité du pèlerinage musulman à travers le temps et l’espace. L’ouvrage restitue la complexité d’un phénomène trop souvent réduit au seul pèlerinage à La Mecque, et en interroge les contours définitionnels. La gageure consiste à traiter des pèlerinages dans un espace-temps aussi vaste, en peu de pages. L’importance accordée au hajj, et la centralité du monde arabe est manifeste. D’autres espaces sont également abordés, que ce soit à travers des articles consacrés à l’Iran, à l’Albanie ou à l’Afrique de l’Ouest, ou par touches plus diffuses, comme pour la région sud-asiatique.

2L’ouvrage réunit huit articles, organisés en quatre volets suivant un ordre chronologique, des pèlerinages tribaux des débuts de l’islam à l’organisation actuelle du hajj ou de pèlerinages plus secondaires, en passant par les caravanes des époques médiévales. Les contributions croisent volontairement plusieurs approches disciplinaires – l’histoire, l’anthropologie, la sociologie – et participent ainsi à une approche plus globale de ce phénomène complexe au croisement du religieux, du politique, du social, de l’économique. Ainsi, le hajj y est étudié sous l’angle des politiques coloniales, notamment françaises (xixe-xxe siècle), qui l’ont encadré pour prévenir l’imprégnation politique des pèlerins algériens mais aussi pour les enjeux de diplomatie qui l’entourent. Les échanges sociaux auxquels il donne lieu peuvent faire l’objet de recherches, tout comme ses récupérations touristiques et consuméristes. S. Chiffoleau insiste également sur les aménagements urbains, suivant une « architecture démesurée et clinquante » (p. 120) qui accompagnent les transformations du hajj.

3Dans sa conférence inaugurale, l’historienne C. Mayeur-Jaouen souligne la richesse du champ d’étude des pèlerinages musulmans et son importance pour la compréhension de l’islam. Elle rappelle que la notion de « pèlerinage » en français, « élaborée à partir du christianisme » est « peu adaptée aux réalités des déplacements dévots du monde musulman, à leur variété historique, géographique et anthropologique » (p.8). Hajj, umra, ziyāra, mawsim, mawlid ou ‘urs : les différents termes des langues de l’islam témoignent de la réalité kaléidoscopique de ce phénomène, dont les dimensions constitutives sont le lieu, le temps, et la rencontre. La chercheuse met l’accent sur la pluralité pèlerine : d’un côté le hajj, qui concerne l’ensemble de la communauté des croyants (Umma) et de l’autre des pèlerinages locaux, d’un côté « une Kaaba vide » – qui représente la transcendance divine – et de l’autre un « mausolée habité que l’on vient implorer » (p. 17). Elle retrace brièvement les grandes transformations intervenues entre le xvie et le xxie siècle, témoignant de la dimension mouvante de ces pratiques : certaines déclinent, d’autres naissent ou connaissent un nouveau dynamisme sous d’autres formes. Elle appelle à les envisager comme un « fait social total », sensible aux grands mouvements de l’histoire, tels que la montée des nationalismes, l’urbanisation, la mondialisation et à les comprendre dans un mouvement constant entre dimension locale et globale. Elle insiste sur leur rôle dans les dynamiques d’acculturation de l’islam. Abordant brièvement la question des sources, elle plaide pour une anthropologie historique des pèlerinages et encourage les études sur les pèlerinages locaux, encore selon elle sous-étudiés.

4Dans le premier volet, J. Chaabi montre combien l’étude historique du pèlerinage éclaire les conduites et des modes de croyances d’une société. « La pratique du pèlerinage a en fait été extrêmement évolutive à travers le temps » (p. 65). Le pèlerinage musulman à La Mecque, aujourd’hui interprété comme la commémoration du sacrifice d’Abraham (p. 60), s’est formalisée au cours de l’histoire empruntant d’abord aux pèlerinages tribaux.

5Un deuxième volet aborde le pèlerinage comme voyage. L’historien H. Collet s’intéresse au pèlerinage vers La Mecque depuis l’Empire du Mali en 1324 du souverain Mansa Moussa (1312-1337). Cet événement est le mieux renseigné de l’histoire de l’Afrique de l’ouest subsaharienne au Moyen-Âge. « En Afrique de l’Ouest également », son souvenir « s’inscrivit dans la mémoire historique collective durablement » (p. 98). L’auteur analyse comment le pèlerinage de ce « roi de l’or » est indissociable d’objectifs diplomatiques et commerciaux. Il s’arrête sur les enjeux qui entourent la rencontre au Caire du Mansa, roi sacré, « chef d’État en visite » (p. 90) avec le sultan mamelouk et la supposée rencontre avec le calife abbaside. S. Chiffoleau, quant à elle, embrasse une période beaucoup plus longue puisqu’elle décrit les transformations des modes de transport sur le chemin du pèlerinage à La Mecque, de la caravane à l’avion, du viie au xxie siècle. Elle montre les conséquences sur les pratiques religieuses et leurs représentations des transformations de l’organisation du pèlerinage. Elle retrace comment la commodification du pèlerinage modifie « en profondeur l’expérience du monde que font les pèlerins durant ces voyages, ce qu’ils découvrent en chemin ou ce qu’ils viennent chercher » (p. 102).

6Le troisième volet illustre la diversité des lieux et des pratiques pèlerines, à travers des descriptions ethnographiques, accompagnées de photographies. Il s’ouvre sur une présentation générale de la visite pieuse dans le chiisme duodécimain par l’anthropologue S. Parsapajouh. Le pèlerin se rend au mausolée d’un des nombreux saints du chiisme pour rencontrer et communier avec l’homme divin. Les lieux les plus importants sont les mausolées des imams, comme ceux en Irak de l’imam Hussayn (Kerbalah) et de l’imam ‘Ali (Najaf). À Téhéran, trente-sept mausolées font l’objet de visites pieuses. Manoël Pénicaud s’intéresse à plusieurs lieux saints fréquentés par des fidèles des trois religions du livre en Méditerranée : le caveau des Patriarches à Hébron, la grotte d’Elie à Haïfa, ou encore la synagogue de la Ghriba à Djerba. N. Clayer présente un pèlerinage local au mont Tomorr dans l’Albanie postcommuniste et le culte rendu à Abaz Ali, demi-frère de Hasan et Husayn. Elle en retrace brièvement l’histoire pour s’intéresser aux nouvelles mobilités, qui ont des conséquences sur l’évolution du pèlerinage, à travers le profil des participants, leurs pratiques et croyances. Elle témoigne de la formalisation de ce pèlerinage en analysant l’organisation de cérémonies officielles auxquelles se joignent des figures politiques, comme le président Bujar Nishini en 2018. Enfin, le dernier volet déplace la focale vers l’Europe et la gestion du hajj , notamment par les autorités coloniales. Luc Chantre s’intéresse à la politique musulmane des empires coloniaux européens, en particulier celle de la France, et ses modalités d’intervention dans l’organisation du hajj. Il rappelle la dimension géopolitique du pèlerinage, et les logiques de propagande qui président à sa gestion, par la protection diplomatique et sanitaire des pèlerins. L. Seurat et J. Sfeir examinent quant à elles les modalités contemporaines de la gouvernance de l’islam en se concentrant sur le marché du hajj en France régi à la fois par les autorités saoudiennes et la loi française du libre marché.

7L’ouvrage offre une première approche du phénomène pèlerin en islam et des notions d’islamologie qui lui sont liées, telles que « ziyāra » (visite), « baraka » (bénédiction), ou « haram » (illicéité). Cinq contributions sur huit portent sur le hajj, et peu sur des pèlerinages ruraux ou villageois et/ou dans des zones non arabes (kurdes, chinoises…). Ceci témoigne de la place majeure accordée à ce pèlerinage dans le dogme et l’imaginaire musulmans et son rôle modèle lors de pèlerinages locaux, comme le rappelle N. Clayer pour l’Albanie. C. Mayeur Jaouen insiste également sur cette « mise en avant exorbitante du hajj » (p. 17) et son imagerie toute puissante surtout à partir du xixe siècle.

8Malgré le format très court et accessible des contributions, l’ouvrage soulève plusieurs grandes questions qui structurent le champ d’étude du phénomène pèlerin en islam : recompositions et innovations rituelles (pèlerinages à distances, usage de la photographie ou des réseaux sociaux), émergence de formes de religiosités entrepreneuriales, matérialités qui accompagnent les pratiques pèlerines. La dimension politique du pèlerinage traverse également l’ensemble de l’ouvrage plaçant parfois ces rituels au cœur de l’actualité. Les autorités françaises intensifient l’encadrement du hajj vu comme un foyer de radicalisation. Les autorités coloniales se représentaient déjà cet événement comme un moment possible d’imprégnation politique et panislamiste pour les pèlerins algériens. Les agrandissements colossaux que connaissent certains lieux permettent de réflechir aux réalités économique et touristique des pèlerinages. Si la question de l’altérité et de la communauté pèlerine n’est abordée qu’en filigrane, elle demeure centrale pour comprendre l’expérience du pèlerinage. Pour finir, on regrette l’absence d’une bibliographie qui aurait permis à ceux et celles désireuses d’aller plus loin d’approfondir ces pistes, notamment à travers les travaux mêmes des auteurs et autrices réunis dans ce volume

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Pour citer cet article

Référence électronique

Elsa Grugeon, « Anne Troadec et Elise Voguet, Les pèlerinages en islam »Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 158 (2/2025) | 2025, mis en ligne le 10 octobre 2025, consulté le 06 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/remmm/23610 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14w5o

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Auteur

Elsa Grugeon

CéSor, Aubervilliers, France et Institut Français d’Islamologie, Paris, France

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Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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