Roberte Tomassone nous a quittés cette année. Linguiste, enseignante, grammairienne, didacticienne, elle est l’autrice de nombreux articles scientifiques mais aussi d’ouvrages destinés aux enseignants et aux élèves. Une des spécificités de son travail fut de mettre en relation les chercheurs les plus pointus et un public large, notamment dans l’ouvrage de référence Une langue : le français (Hachette, 2001) où elle est allée chercher les meilleurs spécialistes pour évoquer les diverses facettes de la langue française. Nous lui devons aussi, entre autres, la fameuse série Grammaire pour parler, lire et écrire, accompagnée du manuel de l’enseignant Pour enseigner la grammaire (Delagrave, 1996).
Mais pour la revue Repères, Roberte Tomassone était plus que cela. Elle a joué un rôle très important à l’INRP, collaborant aux premiers travaux de l’équipe Français sur les « textes d’enfants » et réalisant alors ce qui est sans doute la première analyse statistique de données textuelles sur des écrits scolaires. Pour lui rendre hommage, nous publions ici deux témoignages dont les auteurs ont, à deux moments différents de sa vie, travaillé de près avec elle : Bernard Combettes, compagnon de ses premières années à la faculté de lettres de Nancy, avec lequel elle publia notamment les manuels de la série Bâtir une grammaire (1977) destinés aux collégiens ; Marie-Laure Elalouf, sa collègue à l’IUFM de Versailles, où elle a terminé sa carrière. La chaleur avec laquelle tous les deux parlent de Roberte Tomassone dit assez la place qu’elle tient dans leur estime et dans celle de ceux qui ont eu la chance de la côtoyer.
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Roberte Tomassone nous a quittés le 24 février 2023. Nous sommes nombreux à lui devoir une part de notre formation intellectuelle. Elle était montée de Marseille pour entrer à l’École normale supérieure de jeunes filles où elle a préparé l’agrégation de grammaire, avant de soutenir une thèse d’histoire (Tomassone, 1960). Elle a rejoint ensuite l’université de Nancy, période marquée par une longue collaboration avec Bernard Combettes. C’est à l’IUFM de l’académie de Versailles et à l’Université Paris Nanterre qu’elle a terminé sa carrière.
Lorsqu’elle a pris sa retraite en 1997, l’obsession bibliométrique n’était pas si prégnante, si bien qu’il est difficile aujourd’hui d’avoir une vue complète de son œuvre. Aussi m’a-t-il semblé qu’une façon de lui rendre hommage serait de réunir ses travaux référencés dans différents sites et présents dans de nombreuses bibliothèques en France et à l’étranger, du Japon à la bibliothèque du Congrès des États-Unis en passant par la Tunisie, le Sénégal ou la République tchèque… La liste encore incomplète témoigne de la richesse de sa production intellectuelle. Le fil conducteur en est la langue appréhendée dans ses régularités et ses variations à travers les productions culturelles d’époques différentes.
Ses travaux scientifiques privilégient l’entrée textuelle et la progression thématique comme point d’articulation des choix discursifs et des formes syntaxiques (Combettes et Tomassone, 1978, 1985 ; Combettes, 1987 ; Dzokanga et Tomassone, 1983 ; Tomassone, 1995, 2002b). Dès 1969, Roberte Tomassone s’intéresse aux applications des méthodes d’analyse informatique à des données linguistiques non normées avec une attention portée aux variations, qu’il s’agisse de textes d’élèves ou de corpus d’ancien français (Tomassone et Tomassone, 1969, 1971 ; Combettes et al., 1976 ; Monsonégo et Tomassone, 1978, 1979, Tomassone et Combettes, 1970).
Parallèlement, la rédaction de manuels en collaboration, à des moments clés de l’histoire éducative, peut être considérée comme la contribution d’une linguiste à la naissance de la didactique de la langue comme domaine de recherche. Au moment où l’avènement du collège unique questionne les pratiques, Roberte participe avec Bernard Combettes et Jacques Fresson au renouvèlement de l’enseignement grammatical en proposant aux élèves de bâtir avec leurs enseignants non pas la mais une grammaire, celle qu’ils mettent en œuvre à l’oral et qu’ils complexifient à l’écrit. Les livres du maitre qui accompagnent la série des manuels Bâtir une grammaire et De la phrase au texte de la 6e à la 3e sont de véritables outils de formation accessibles et rigoureux, à une époque où les missions académiques à la formation des enseignants n’existaient pas encore (Combettes et al., 1977, 1978, 1979a, 1979b, 1980, 1999).
Les corpus d’observation proposés tranchent avec les autres manuels de grammaire : sans renoncer aux extraits de textes littéraires, les auteurs proposent des textes documentaires, un constat d’accident, des comptes rendus d’élèves, etc., avec un souci de mettre en relation la discipline « français » avec les autres disciplines enseignées dans les démarches (observer, classer, trouver des régularités) comme dans les tâches (tableaux à double entrée, diagrammes, arbres de décision). L’ouvrage Le texte informatif, aspects linguistiques (Combettes et Tomassone, 1988), co-écrit avec Bernard Combettes attire l’attention sur un genre de texte peu étudié et pourtant constamment utilisé en situation scolaire et sur les problèmes de compréhension qu’il soulève. Cette recherche a été prolongée par une collaboration avec les enseignants de mathématiques au sein de l’ouvrage Les maths en collège et en lycée (Le Gall et Tomassone, 1987).
Lors de la décennie suivante, Roberte devient membre du premier Conseil national des programmes (CNP) institué par la Loi d’orientation de 1989. Elle prend la mesure des obstacles qui entravent un traitement global reposant sur des principes explicites :
Dans les premières années de son fonctionnement, au moment où la question de la révision des programmes disciplinaires se posait de façon urgente, le CNP n’a proposé aucune orientation disciplinaire et ne s’est que très peu prononcé sur les contenus. Il n’y a eu, dans cette instance, aucune réflexion globale sur l’enseignement du français et sur les programmes de français. Bien plus, alors que la majorité de ses membres étaient convaincus de l’importance et de l’urgence d’une telle réflexion, le CNP dans son ensemble a déclaré forfait, le sujet paraissant évidemment trop difficile, voire dangereux. (Tomassone, 1998, § 5 et 6)
En réponse à une commande du CEDISCOR (Université Sorbonne nouvelle), elle analyse dans ce texte tous les filtres qui s’interposent entre l’élaboration des programmes, qu’un ministre peut toujours modifier in fine et leur mise en œuvre dans les classes. Article majeur qui montre, exemples à l’appui, quelle lecture critique exige l’élaboration d’un manuel et devant quels choix se trouvent placés les auteurs.
- 1 Le site LISÉO qui informe sur les politiques éducatives et l’enseignement du français dans le mond (...)
En collaboration avec Claudine Leu-Simon, professeure des écoles avec laquelle elle a partagé l’aventure du CNP, elle a tenu le cap de la rédaction de manuels pour le cycle 3, constants dans leur progression du langage à la langue, alors même que l’emballement programmatique désorientait le monde enseignant (programmes de 1995, 2002 et 2008) (Tomassone et al., 1998 ; Tomassone et Leu-Simon, 1999 ; Tomassone, 2003 ; Tomassone et Leu-Simon, 2004, 2008, 2009a, 2009b). Sollicitée dans de nombreuses missions à l’international, elle a contribué au renouvèlement des programmes de français ou de la langue première du pays et produit des ressources (Tomassone, 2001b, 2002a)1. Hiérarchisation des contenus et progression sont les maitres mots des situations d’apprentissage et des pratiques d’évaluation dont elle montre la nécessaire cohérence, avec de nouveaux exemples à l’appui dans l’article « Évaluer les compétences en langue » publié dans le no 140 du Français aujourd’hui (Tomassone, 2003).
Impliquée dans la préprofessionnalisation des enseignants du premier degré et la préparation des concours du second degré, Roberte Tomassone a contribué à la recherche sur la formation : enquête sur la formation linguistique des enseignants de français au niveau national, études sur le rapport à la langue des étudiants préparant le concours et ses effets sur l’appréhension des textes et la pratique de classe (Elalouf et al., 1996, 1998 ; Elalouf, 1998 ; Elalouf et Tomassone, 2001). Elle a transposé ses conclusions dans la rédaction d’ouvrages de référence qui portent la marque de ses choix théoriques (Elalouf et al., 1996 ; Elalouf et Tomassone, 1998).
- 2 Chevalier, J.-C. (1988). Réflexions sur l’enseignement du français. Textes produits par la commiss (...)
Certains lecteurs ont découvert ses travaux par le compte rendu qu’a fait Jean-Claude Chevalier de son ouvrage le plus cité, Pour enseigner la grammaire, dans le no 20 de La Lettre de l’AIRDF en 1997. Il saluait l’audace d’un plan commençant par l’énonciation pour aller vers le texte, la phrase, les groupes dans la phrase et enfin seulement les classes de mots. Ce choix peut s’interpréter comme une façon de répondre à l’attente formulée par la commission de réflexion sur l’enseignement du français commandée par Alain Savary, que Jean-Claude Chevalier a lui-même présidée entre 1983 et 1985 et dont les travaux ont été enterrés au premier changement ministériel2. Dénonçant les polémiques « plus nourries de fantasmes que de connaissances de terrain », suscitées par toute réforme si minime soit-elle, la commission constatait un « état de fait désastreux dans un monde contemporain qui multiplie et transforme incessamment tous les schémas de communication en sorte que l’étude de la langue et des systèmes de signes devraient être l’objet des soins les plus attentifs » (n. p.).
Roberte Tomassone relève ce défi en offrant les moyens d’appréhender les mutations du discours, non seulement par la démarche globale de l’ouvrage, mais par ses entrées qui mettent en relation ce que les grammaires traditionnelles disjoignent ou ignorent : « Aucune table des matières ne propose un chapitre sur “la détermination”, aucune étude d’ensemble sur “les expressions génériques”, approches globales pourtant indispensables à la compréhension des textes tout autant qu’à la maitrise de l’écriture » (Tomassone et Leu-Simon, 1996, préface). Et Jean-Claude Chevalier de conclure : « On ne peut que se réjouir de voir réconciliés cinquante ans d’ambitions linguistiques et le gout déterminé de notre pays pour les créations de la langue. Et de posséder un ouvrage qui atteste par l’exemple que la linguistique est fortement utile à un enseignant » (1997, p. 24).
Comme une note de lecture se doit d’être équilibrée, il formulait cependant deux regrets auxquels le tome II (Tomassone et Petiot, 2002) ôte leur pertinence. Le premier concerne l’absence de référence explicite aux travaux linguistiques qui fondent la démarche et le second considère le passage des formes et fonctions grammaticales au discours, difficulté qui semble minorée. Le tome II répond à ces deux objections. Dans cet ouvrage qui n’est pas un ouvrage d’initiation comme le tome I mais « de pratique et de consolidation », chaque chapitre commence par un renvoi à une ou plusieurs sections de Pour enseigner la grammaire, suivi d’une introduction qui pose les repères bibliographiques et les définitions. Chaque fait de langue est traité à travers l’analyse de plusieurs textes de genres différents, contextualisés, de sorte que l’entrée linguistique sert la construction du sens sans jamais instrumentaliser la lecture. Les pages sur la délinéarisation du texte, la mise en page et la relation texte-image apportent une profondeur historique à des questions contemporaines. La démonstration est d’autant plus convaincante sur une œuvre complète, La vie de Saint Louis de Joinville (Tomassone, 2002b). Une étude serrée de la thématisation permet de montrer la modernité de l’écriture de Joinville, où les circonstants temporels délimitent des scènes à l’intérieur desquelles se dessinent des épisodes centrés successivement sur différents personnages, comme le ferait un mouvement de caméra. Quant au genre textuel – biographie de Saint Louis ou autobiographie de Joinville, narrateur impliqué dans la croisade d’Égypte –, c’est l’étude de l’énonciation qui permet de le caractériser : « Le personnage central de la Vie de Saint Louis est bien Saint Louis, le roi. Mais le roi n’est pas “celui dont on parle”, il est “celui dont parle Joinville”. Au Je / nous omniprésent s’ajoutent d’autres marques énonciatives, d’autres expressions de la subjectivité qui font de la Vie de Saint Louis un récit dans lequel les faits ne semblent pas se dire d’eux-mêmes, un récit entièrement assumé par l’énonciation discursive, et fortement modalisé » (§ 24). En croisant l’étude de la thématisation et de l’énonciation émerge la place faite aux personnages, à leurs actes, paroles et jugements, ce qui permet de recatégoriser l’œuvre qui tient à la fois de la chronique et de l’épopée et de cerner sa valeur littéraire.
Si Roberte Tomassone a offert aux (futurs) enseignantes et enseignants des démarches intellectuelles, elle a aussi veillé à ce que ces dernières soient comprises au-delà de leur milieu professionnel. En observatrice avisée des crispations qui entravent l’évolution de l’enseignement du français, elle a su aussi s’adresser à un public large pour proposer une représentation de la langue nourrie d’un siècle de linguistique avec Grands repères pour une langue : le français et illustrée d’exemples analysés pas à pas (Tomassone, 2001a, p. 8) :
L’ouvrage propose donc une approche globale de la langue, d’une langue qui s’élabore au fil des parties, des chapitres et des thèmes. […] Les auteurs ont voulu dégager les concepts fondateurs de la linguistique, en exposer les démarches, faire le point des méthodes, des connaissances et des théories qui nourrissent les problématiques contemporaines et montrer, ce faisant, que la linguistique – étude de la langue – n’est pas qu’une discipline universitaire : chacun doit avoir les moyens d’accéder à la langue qu’il utilise.
Cette conviction traverse l’œuvre et les prises de position de Roberte Tomassone qui a su s’adresser au monde académique, à la sphère éducative et au politique avec la même constance.
[Marie-Laure Elalouf]
CY Cergy Paris Université,
laboratoire ÉMA (EA 4507)
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C’est en évoquant les nombreux travaux de Roberte Tomassone que Marie-Laure Elalouf a choisi de rendre hommage dans ce numéro de Repères à notre collègue qui nous a quittés en février 2023. Pour notre part, nous nous attacherons ici aux débuts de la carrière professionnelle de Roberte, à ces années, particulièrement riches en ce qui concerne la recherche et l’enseignement, qu’elle a passées à Nancy avant d’aller enseigner à l’IUFM de Versailles.
Ce sont les hasards des nominations qui ont conduit Roberte en Lorraine comme professeur au lycée Chopin de Nancy, puis, très rapidement, en 1964, comme assistante de grammaire et philologie françaises à la faculté des lettres. Un sujet de thèse sur l’humaniste italien Laurent Valla, sous la direction d’Hélène Naïs, est resté à l’état de projet, Roberte se tournant, dès ses débuts à l’Université, vers le domaine de la linguistique française.
Pour bien comprendre cette orientation, que pouvait laisser prévoir l’agrégation de grammaire, il faut essayer d’imaginer le bouillonnement intellectuel, en particulier dans le domaine des sciences du langage, qui caractérise les années 60 : le structuralisme en plein essor, les débuts du générativisme, le développement de l’École française de l’analyse du discours, mais également les premiers essais de traitement automatique des langues, tout cela constitue une toile de fond qui explique que l’intérêt de bon nombre de collègues, déçus par les approches traditionnelles, se soit porté sur les sciences du langage. C’est dans cette ambiance de foisonnement, de renouveau d’une discipline, que Roberte trouve à Nancy un milieu tout à fait en phase avec ce qui constitue un changement évident de paradigme scientifique. C’est ainsi par exemple qu’elle peut assister en 1964 au premier congrès de l’Association française de linguistique appliquée (AFLA), organisé à Nancy, où le CNRS a installé dès 1960 l’InaLF (Institut national de la langue française), avec la mission d’élaborer le Trésor de la langue française. Du côté de l’Université, se mettent très rapidement en place, à cette époque, deux centres de recherche : le CRAL, qui se consacre au traitement automatique et le CRAPEL, qui a pour vocation la didactique des langues.
Dès la fondation du CRAL, Roberte participe activement aux travaux de l’équipe de médiévistes dont l’objectif est de réaliser l’analyse automatique de textes en ancien français. Sous la direction d’Hélène Naïs, ces premiers essais prennent comme objet d’étude un texte historique du 13e siècle : La Conquête de Constantinople de Villehardouin, puis un roman en prose, également du 13e, Les Sept Sages de Rome. Un des objectifs de la recherche étant d’établir la parenté entre les différentes versions d’un même texte à travers plusieurs manuscrits, ce travail a tout naturellement débouché sur l’édition de ces textes et de leurs index lemmatisés, en 1978 et en 1981, dans la collection des Travaux du CRAL. Roberte avait déjà quitté la Lorraine lorsque se sont créées et développées les bases textuelles informatisées, dont l’une des premières portant sur le français, Frantext, était en quelque sorte une émanation du Trésor de la langue française. Nul doute que, présente à Nancy, elle se serait alors passionnée pour cette entreprise et que l’association de ses compétences en linguistique et de ses connaissances dans le domaine de l’informatique aurait été d’une grande utilité et aurait peut-être permis d’éviter certains défauts dont Frantext souffre encore aujourd’hui.
C’est également dans le cadre du CRAL que Roberte peut développer des recherches en statistique linguistique, plus précisément des recherches exploitant l’analyse factorielle des correspondances. Cet intérêt pour la linguistique quantitative s’explique sans doute en grande partie par l’influence de Richard Tomassone, spécialiste des statistiques dans le domaine de la recherche agronomique et par les rencontres et les discussions que Roberte a pu avoir, à Nancy, avec Jean-Paul Benzécri, qu’on peut considérer comme le fondateur de l’École française de l’analyse des données. Ces méthodes d’analyse, novatrices dans le domaine des sciences du langage, sont appliquées par Roberte à la morphologie, avec un travail sur la suffixation des collectifs de noms de plantes et d’arbres, mais également à l’analyse des productions d’élèves, recherche que l’on évoquera plus loin.
Ces travaux qui illustrent en quelque sorte les débuts de l’utilisation des outils informatiques dans le domaine linguistique n’ont pas totalement éloigné Roberte des approches philologiques avec, plus particulièrement, des recherches en lexicologie et en lexicographie. C’est ainsi qu’elle s’intéresse à la formation du vocabulaire concernant le vers à soie, vocabulaire dont bon nombre de termes empruntés à l’occitan sont ignorés des dictionnaires ; accédant à des sources peu exploitées, elle a pu fournir des documents utiles pour l’étude du lexique technique du 16e siècle, qu’il s’agisse de mots qui n’étaient pas encore répertoriés ou de nouvelles datations. Ces notices ont été publiées dans la série Contribution aux Matériaux pour l’histoire du vocabulaire français chez Didier. Roberte ne négligeait pas pour autant le domaine de la syntaxe historique en s’intéressant, toujours sur les conseils d’Hélène Naïs, aux textes de moyen français, période peu étudiée à l’époque, qui constituait un terrain d’observation privilégié pour les diachroniciens désireux d’innover et d’échapper en quelque sorte aux aspects plus traditionnels qui semblaient caractéristiques de l’étude de l’ancien français.
En ce qui concerne l’enseignement à l’université, l’intérêt qu’elle a toujours montré pour la diachronie laisse penser que Roberte aurait sans aucun doute aimé donner des cours d’histoire de la langue et qu’elle aurait apporté alors une orientation nouvelle à une discipline qui était – et reste encore – fortement articulée sur la préparation aux concours. Les nécessités du service ont fait qu’elle a toujours enseigné la linguistique du français moderne. C’est le grand mérite d’Hélène Naïs, qui dirigeait le département de grammaire et philologie françaises (expression alors consacrée), d’avoir fait entière confiance aux enseignants débutants que nous étions et de nous laisser organiser très librement le contenu de nos cours. Il faut rappeler que les collègues de la génération de Roberte n’avaient reçu, sauf exception, aucune formation à la linguistique moderne, la Grammaire de Wagner et Pinchon (1962) étant, dans le meilleur des cas, l’ouvrage de référence. Dans le cursus de lettres, alors que l’accent était surtout mis sur l’étude de l’ancien français, dans une optique très philologique, avec une grande part accordée à la phonétique, l’enseignement de la grammaire du français moderne ne s’appuyait pas sur une telle tradition et tout, contenus et méthodologie, restait à mettre en place. Les événements de mai 68 vont accélérer cette rénovation, les changements organisationnels ayant pour conséquence qu’une plus grande importance est accordée à la linguistique dans le cursus de lettres modernes. Plus que par un travail de recherche, en vue de la thèse, par exemple, c’est en fait par la réflexion sur l’enseignement, par la préparation des cours que s’est opéré, pour les enseignants du supérieur, ce qu’on peut considérer comme une véritable initiation à la linguistique moderne. On peut regretter que n’aient pas été publiés les nombreux polycopiés, cours, exercices, à la rédaction desquels Roberte a alors contribué. Les idées qui sous-tendaient ces productions se retrouveront certes plus tard dans les ouvrages qu’elle destinera à la formation des maîtres, mais ces documents, qui prenaient en compte la spécificité des étudiants de la filière lettres modernes, garderaient encore aujourd’hui une utilité incontestable.
C’est aussi dans le cadre de cet enseignement que Roberte a eu l’idée d’élaborer un test pour évaluer le niveau des étudiants qui entraient à l’université, étudiants du cursus de lettres, mais aussi étudiants de langues étrangères. Les questions ne portaient pas seulement sur les connaissances grammaticales, mais essayaient également de tester la compréhension. Le bilan de ce sondage a fait l’objet d’une publication dans Le français aujourd’hui et on ajoutera que le même questionnaire a été soumis, vingt ans plus tard, en 1988, aux étudiants alors en première année. Les résultats de ce deuxième test n’ont malheureusement pas été publiés, mais on ne trouvera pas surprenant qu’ils aient été nettement moins bons que ceux de la génération précédente et il serait d’ailleurs intéressant de voir quelles réponses on obtiendrait aujourd’hui à la même série de questions.
Les activités de Roberte ne se limitaient cependant pas à la faculté des lettres de Nancy. Dans le cadre des activités organisées à La Havane par l’Association France Cuba, elle anime, pendant plusieurs années, une formation en linguistique destinée aux enseignants cubains, en vue d’une rénovation de l’enseignement de la langue au niveau de l’école élémentaire et du collège. On peut dire que c’est grâce à elle que les nouveautés théoriques et méthodologiques ont pu être exploitées par des collègues à qui la situation de blocus empêchait tout accès à une documentation extérieure. Cette activité de recyclage ne pouvait se concevoir sans un travail d’adaptation pour appliquer à l’espagnol des contenus élaborés pour le français. Comme elle en avait l’habitude, Roberte associait étroitement information théorique et réflexion didactique, cette réflexion s’inspirant d’ailleurs des idées du Plan de rénovation, dont il va être question plus loin et les expérimentations qu’elle a menées dans des écoles de La Havane rappelaient par bien des points ce qui était mis en place à l’époque en France par les équipes de l’Institut national de la recherche pédagogique.
Au milieu des années 70, le hasard des rencontres entraîne Roberte sur un tout autre terrain, celui de l’Afrique et des langues africaines. C’est ainsi qu’elle participe à une équipe pluridisciplinaire qui mène des recherches sur les pygmées Aka, qui vivent dispersés à la frontière de la République centrafricaine et de la République démocratique du Congo. Chargée de la partie linguistique, Roberte s’initie aux méthodes d’enquête sur le terrain et reçoit les conseils d’africanistes comme Jacqueline Thomas, directrice de l’équipe du CNRS Langues et civilisations à traditions orales (LACITO), qui avait déjà travaillé sur ces parlers. La langue étudiée appartenant à la grande famille des langues bantu, Roberte a tenu à suivre les cours de swahili et de lingala à l’École des langues orientales, installée à l’époque rue de Lille. Passionnée par ces systèmes linguistiques qui étaient pour elle une découverte, elle poursuit le cursus jusqu’à l’obtention du diplôme équivalent de la licence. Plusieurs publications, dont des articles sur la morphologie de la langue aka, permettront de mieux faire connaître une langue qui – étant donné les contacts de plus en plus fréquents entre les pygmées et les populations locales – apparaissait déjà comme fortement menacée. La fréquentation des Langues O’ conduit par ailleurs Roberte à apporter une aide non négligeable à la rédaction du dictionnaire lingala/français élaboré par Adolphe Dzokanga et dans diverses éditions de textes et ouvrages pédagogiques en lingala qu’a réalisées ce collègue, enseignant à l’École.
La variété de ces centres d’intérêt laisse penser que Roberte aurait pu se diriger, pour la suite de sa carrière, aussi bien vers la recherche en linguistique africaine que vers le traitement automatique de l’ancien français, ou encore vers les études de linguistique quantitative. Avec un tel parcours, on peut se demander comment elle se consacre finalement à la recherche en didactique du français langue maternelle. Indépendamment du fait qu’elle obtient sa mutation pour l’IUFM de Versailles, plusieurs raisons semblent expliquer ce changement. Il faut tout simplement évoquer d’abord les liens personnels qu’elle avait noués à Nancy avec des collègues comme Jacques Fresson ou moi-même, qui ne cessions de lui montrer l’exemple et de l’encourager à se diriger dans cette direction.
Un élément déterminant, cependant, dans cette orientation vers la didactique a été la collaboration aux travaux de l’INRP (Institut national de la recherche pédagogique). Il faut rappeler le cadre de cette recherche : de 1963 à 1967, une commission ministérielle élabore un projet de nouvelles Instructions officielles, projet qui, après ces trois années, devient le Plan de rénovation, plus connu sous le nom de Projet Rouchette, qui redéfinissait l’enseignement du français à l’école primaire, avec, en particulier, la prise en compte de certains des aspects de la linguistique alors en plein essor, avec la méthodologie inspirée du distributionalisme, l’importance accordée à la place de l’oral, etc. Se mettent alors en place, dans le réseau des Écoles normales, sous l’impulsion de l’INRP, des équipes d’enseignants chargés d’expérimenter tel ou tel aspect de cette réforme de fond. Les responsables de ce projet, Louis Legrand et Hélène Romian, voient assez rapidement la nécessité d’évaluer les résultats d’une manière qui serait scientifiquement pertinente. L’expression écrite des élèves faisant évidemment partie des principaux points à tester, Roberte propose que le CRAL prenne en charge cette recherche et fasse profiter de l’expérience acquise dans le domaine du traitement automatique de grands corpus. Le projet ayant été accepté, après avoir mis en place avec des étudiants vacataires le travail de codage des textes, elle peut procéder à l’exploitation statistique des données, le but étant de comparer, à travers les productions des élèves, les effets d’approches didactiques différentes. S’engage alors une étroite collaboration avec le terrain, avec les équipes chargées de l’expérimentation, Roberte ayant toujours eu le souci de demeurer fidèle à l’esprit « recherche/action » qui était pour l’INRP une caractéristique incontournable de la recherche en didactique. Même si des raisons d’ordre divers ont conduit à la cessation progressive de l’expérimentation, l’esprit de la « rénovation » est resté bien ancré dans les pratiques de bon nombre d’équipes enseignantes et on peut penser que les recherches menées par Roberte ont participé dans une certaine mesure à ce qui restera comme un moment privilégié dans l’évolution de la didactique du français.
Toujours dans le domaine de l’enseignement de la langue, il convient également de rappeler que, pour une part non négligeable, Roberte a apporté son aide à la rédaction de la nomenclature grammaticale de 1997 et un œil attentif reconnaîtra sa plume au détour de telle ou telle définition, de tel ou tel exemple.
Tout cela débouche sur la rédaction, en collaboration avec Jacques Fresson et moi-même, d’une collection de manuels pour le collège, qui, sous le titre Bâtir une grammaire, essayait d’insuffler un esprit novateur dans le domaine de l’enseignement de la langue. Émile Genouvrier avait déjà montré l’exemple et ouvert la voie, quelques années auparavant, pour l’enseignement primaire. Notre travail s’est voulu novateur non seulement pour les contenus, avec les apports du structuralisme, la prise en compte de la dimension textuelle et discursive, mais également en ce qui concernait la méthodologie, les activités d’observation de la langue et de construction des savoirs. Tout en essayant de respecter au mieux ce qui était alors le mot d’ordre de l’enseignement rénové : « la grammaire pour l’expression », ces manuels essayaient de réunir les apports de la linguistique et ceux d’une pédagogie de la découverte qui se fonde sur le sentiment linguistique des élèves. Le soin particulier apporté aux « livres du maître » montre par ailleurs que ces ouvrages étaient conçus autant comme des manuels pour les élèves que comme des instruments destinés à la formation continue des collègues. Roberte n’a jamais abandonné cet esprit dans les nombreux ouvrages qu’elle a élaborés par la suite, qu’il s’agisse de manuels pour l’école élémentaire ou de documents pour les enseignants.
Ce qu’il faudrait sans nul doute retenir de ces années que Roberte Tomassone a passées à Nancy, c’est l’image d’une collègue à l’enthousiasme communicatif, toujours prête à explorer de nouvelles pistes, toujours disposée à faire partager ses expériences et, surtout, remarquablement apte au travail en commun et aux entreprises collectives.
[Bernard Combettes]
Université de Lorraine