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AccueilNumérosLXXXVII-3-4Chronique bibliographiqueIvan Mažuranić, la Mort d’Ismaïl aga

Chronique bibliographique

Ivan Mažuranić, la Mort d’Ismaïl aga

Ottawa, Dominis Publishing, 2015, 86 pages
Paul‑Louis Thomas
p. 532-535
Référence(s) :

Ivan Mažuranić, la Mort d’Ismaïl aga, traduction par Jugoslav Gospodnetić, préface par Mirko Tomasović, Ottawa, Dominis Publishing, 2015, 86 p. ISBN 978-0-9680-6123-7

Texte intégral

1L’intérêt, voire l’engouement pour les grands poèmes épiques des littératures BCMS chez les francophones se poursuit : après la publication de nouvelles traductions de La Couronne de la Montagne et de la première traduction française du Faux tsar Šćepan le petit de Petar Petrović Njegoš, les éditions Dominis Publishing nous livrent du Canada une nouvelle traduction du chef-d’œuvre de Mažuranić la Mort d’Ismaïl aga.

  • 1 Représentant de l’Empereur d’Autriche-roi de Hongrie à la tête de la Croatie.

2Ivan Mažuranić (1814‑1890) fut un homme politique de premier plan dans la Croatie de la seconde moitié du xixe siècle : juriste de formation, il devint grâce à ses compétences le premier ban de Croatie1 d’origine non noble et réalisa des réformes importantes dans la justice, l’administration et l’enseignement. Signataire avec Vuk Karadžić, le grand réformateur de la langue serbe, et quelques autres hommes de lettres et intellectuels serbes et croates, de l’Accord de Vienne (1850) qui déterminait les fondements d’une langue littéraire commune aux Croates et aux Serbes, il fut encore un écrivain majeur, voire le plus important de sa génération en Croatie, celle des écrivains du mouvement “illyrien”, qui avaient choisi ce nom en référence aux habitants autochtones de la région (avant l’arrivée des Romains), mais aussi aux provinces éponymes de l’empire romain et de l’empire napoléonien ; reprendre, pour ce qui sera le “serbo‑croate”, l’appellation de langue “illyrienne”, employée dès le xvie siècle dans les pays croates, était pour eux un moyen de dépasser les termes ethniques régionaux.

  • 2 À titre de comparaison, la Couronne de la montagne de Njegoš en compte 2819.
  • 3 Les chants populaires épiques et les poèmes épiques de Njegoš sont en décasyllabes, tandis que la l (...)

3L’œuvre d’Ivan Mažuranić est marquée par trois grandes influences : celles de la littérature classique de l’antiquité gréco-latine, de la prestigieuse littérature baroque de Dubrovnik du xviie siècle et de la poésie populaire. On les retrouve dans son œuvre majeure Smrt Smail-age Čengića “La mort de l’aga Smail Čengić” (1846) – la nouvelle traduction ayant judicieusement rapproché du lecteur français le prénom du personnage, en le traduisant par “Ismaïl”. Il s’agit d’un poème épique qui s’inscrit dans une grande tradition de la littérature croate, dont le “père”, Marko Marulić, composa en 1501 une épopée consacrée au personnage biblique de Judith, et dont l’écrivain majeur du xviie siècle, le Ragusain Ivan Gundulić, s’illustra par une autre épopée, Osman, inspirée par la bataille de Hoćin entre Polonais et Ottomans, qui annonçait selon l’auteur la victoire imminente de la chrétienté sur l’islam. Grand admirateur de Gundulić, Ivan Mažuranić reprend cette thématique dans son œuvre, en partant de combats qui venaient d’opposer en 1840 Monténégrins orthodoxes et Slaves islamisés aux confins de la Herzégovine et du Monténégro. D’une bataille où ne s’étaient affrontées que quelques dizaines de combattants et qui avait vu la victoire des Monténégrins sur l’aga de Herzégovine Smail Čengić, Mažuranić fait le symbole de la chute de toute tyrannie, annonciatrice de la victoire prochaine des peuples chrétiens opprimés des Balkans. Son dessein n’est pas de retracer la réalité historique, avec laquelle il prend des libertés, notamment en faisant du personnage central – dont il a été prouvé que c’était un administrateur et un homme de guerre plutôt mesuré et équitable – un tyran sanguinaire, incarnation du despotisme, du fanatisme et des forces du mal. Il introduit des personnages fictifs, tel un jeune combattant musulman qui veut venger son père exécuté par l’aga et finit par se convertir à l’orthodoxie de ses ancêtres, ou encore un vieux prêtre dont le discours, au centre du poème, constitue une adresse de Mažuranić à l’Europe occidentale “civilisée” qui ignore et méprise les petits peuples des Balkans, alors même que ceux-ci représentent l’antemurale christianitatis qui protège cette même Europe face aux Turcs. Mažuranić a conçu un poème assez court, de 1134 vers2, où quelques grands monologues, déclamés ou intériorisés, ne viennent pas ralentir l’action, qui se déroule à un rythme soutenu au cours de cinq parties (ayant chacune leur titre) représentant les cinq actes du drame. Œuvre dont le caractère romantique est limité par les influences que l’on a évoquées, cette épopée concise n’en cherche pas moins à agir sur les sentiments et les émotions du lecteur : La Mort d’Ismaïl aga se présente donc comme un poème épique à construction dramatique et aux intonations lyriques. À la dualité épique / lyrique de l’œuvre répond une versification recherchée où alternent décasyllabes et octosyllabes – Mažuranić a lui-même modestement déclaré qu’il y avait recouru pour éviter la monotonie3.

  • 4 Des romans, pièces de théâtre et poèmes croates avaient paru en français au xixe siècle, mais seule (...)
  • 5 Ivan Mazuranic, la Mort de Smaïl Aga, poème traduit du croate par Petar Pekitch, introduction d’Émi (...)
  • 6 Jean Majouranicz [sic], « La mort de l’aga Smail Czengicz [sic] », trad. Céleste Courrière, in Revu (...)
  • 7 « La mort de Smaïl-aga Čengić » [fragments du chant III, vers 288-325, 331-345 et 363-418], trad. M (...)
  • 8 Ivan Mažuranić, la Mort de Smaïl-aga Tchenguitch [sic], traduction, introduction et notes d’Antoine (...)

4La Mort de Smaïl Aga fut le premier texte d’auteur croate traduit en français sous forme de livre, en 19274, par un Croate, Petar Pekitch, avec une brève introduction du célèbre historien Émile Haumant5 ; cette traduction en vers libres essayait, sans y réussir toujours, de garder le nombre de syllabes (8 ou 10) du texte original. Ce n’était pas la première traduction française de l’œuvre, qui avait déjà fait l’objet de deux traductions en prose publiées dans des revues, en 1878 et en 19066. Deux traducteurs de talent, Miodrag Ibrovac et Janine Matillon, en donneront des extraits pour des anthologies, vers par vers, mais sans suivre le rythme de l’original7. Au xxie siècle, Antoine Sidoti, qui avait auparavant co‑traduit la Couronne de la montagne, propose en 2011 une nouvelle traduction, à nouveau en vers libres ne reprenant pas la longueur des vers d’origine, avec une introduction étoffée sur le contexte historique et le texte original en annexe8. Contrairement à toutes celles publiées auparavant, la traduction de Jugoslav Gospodnetić apparaît dans une édition bilingue, avec le texte original croate sur la page de gauche et la traduction française en regard, sur la page de droite. Elle bénéficie d’une excellente préface due à l’académicien Mirko Tomasović, grand spécialiste de la littérature croate ancienne et classique, sur la vie et l’œuvre de Mažuranić, l’épopée la Mort d’Ismaïl aga et sa réception, parfois difficile, dans la Croatie d’aujourd’hui.

5On remarquera que c’est la première traduction intégrale où l’orthographe des noms propres, anthroponymes et toponymes, est enfin préservée en français, avec les éventuels signes diacritiques, au lieu d’être déformée par une transcription empirique supposée rendre approximativement la prononciation croate. C’est surtout la première traduction qui respecte scrupuleusement la versification de l’original et garde en français l’alternance de décasyllabes et d’octosyllabes ; il s’agit là d’un véritable tour de force, car le français, langue analytique avec articles définis et indéfinis, donne presque toujours un texte plus long en traduction que le croate, langue synthétique à déclinaisons et sans articles. Jugoslav Gospodnetić s’est de plus efforcé de rendre les allitérations, les assonances, voire les rimes lorsqu’elles sont présentes (la poésie épique des littératures BCMS n’est généralement pas rimée), y compris les rimes léonines internes.

6Les realia sont un casse-tête récurrent des traducteurs, souvent partagés entre la tentation des notes de bas de page – distillant aux lecteurs qui n’en peuvent mais des cours pontifiants d’histoire, de géographie, etc. – et celle de garder en français le terme d’origine, quitte à donner au texte une couleur locale de pacotille et un exotisme de bazar. Jugoslav Gospodnetić évite ces écueils avec maestria, grâce à la grande attention qu’il porte à la tradition culturelle française. Ainsi opanci, souvent francisé en un obscur “opanques”, est bien traduit par “sandales” ; Vlah, qui ne désigne pas seulement un Valaque au sens ethnique, mais s’est appliqué (entre autres) en valeur dépréciative aux Chrétiens des Balkans ottomans, est rendu par “chrétien” ou encore, en reprenant le terme utilisé par l’abbé Fortis dans son célèbre Voyage en Dalmatie, par “Morlaque” ; l’instrument de musique monocorde gusle, qui a morphologiquement une forme de féminin pluriel en BCMS et est de ce fait rendu par d’autres traducteurs par “les guslé” ou “le guslé”, est ici correctement traduit par “la guzla”, tel qu’il est attesté en français grâce à Prosper Mérimée ; le nom désignant la demeure de l’aga kula, dont la traduction la plus courante est “tour” et que d’autres traducteurs avaient rendu par “château”, faisant fi de la représentation erronée que ce terme devait induire chez le lecteur francophone, est ici traduit par “bastide”, qui s’appliquait autrefois à des ouvrages de fortification (Jugoslav Gospodnetić recourt ici à une transposition procédant d’une “déterritorialisation” et d’une “reterritorialisation”). Les nombreux turcismes (emprunts au turc ottoman, et pouvant être d’origine non seulement turque au sens strict, mais encore arabe et persane) ne sont maintenus en français que lorsqu’ils sont attestés dans les grands dictionnaires, et sous la forme qu’a retenue le français : aga, haïdouk, yatagan… Lorsque le croate a intégré le turcisme au moyen par exemple d’un suffixe, comme pour le titre de la première partie du poème agovanje “le fait d’agir, de se comporter en aga, d’exercer les fonctions d’un aga”, Jugoslav Gospodnetić opte pour une solution à la fois simple et élégante : “être aga”. Raya (terme de mépris dont les Turcs se servaient pour désigner les non-musulmans), aman (en pays musulman, interjection par laquelle on demande grâce) sont sans doute moins ou pas connus des lecteurs francophones, mais figurent bel et bien dans le Grand Robert, et il était donc pleinement justifié de les maintenir dans la traduction. Par contre, medet “grâce, pitié”, kavaz “serviteur”, harač “tribut”, haračlija “percepteur”, toke “plaques d’argent servant d’ornement, breloque”… souvent maladroitement gardés tels quels en français par les prédécesseurs de Jugoslav Gospodnetić, sont traduits par les termes adéquats.

7On pourrait bien sûr ergoter sur tel ou tel choix de traduction, ainsi à la fin de la première partie huknuti “pousser un gémissement” rendu par “faire ‘huh’”, ce qui préserve les sonorités, mais au prix d’une onomatopée peu convaincante en français. Il n’en demeure pas moins que cette nouvelle traduction, avec ses nombreuses qualités que nous nous sommes plu à souligner, rapproche de façon convaincante le lecteur français non seulement du sens, mais encore de la grandeur et de la beauté du texte d’Ivan Mažuranić.

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Notes

1 Représentant de l’Empereur d’Autriche-roi de Hongrie à la tête de la Croatie.

2 À titre de comparaison, la Couronne de la montagne de Njegoš en compte 2819.

3 Les chants populaires épiques et les poèmes épiques de Njegoš sont en décasyllabes, tandis que la littérature baroque de Dubrovnik (dont Osman de Gundulić) recourt généralement aux octosyllabes.

4 Des romans, pièces de théâtre et poèmes croates avaient paru en français au xixe siècle, mais seule- ment dans des revues.

5 Ivan Mazuranic, la Mort de Smaïl Aga, poème traduit du croate par Petar Pekitch, introduction d’Émile Haumant, Paris, Librairie Picart, 1927.

6 Jean Majouranicz [sic], « La mort de l’aga Smail Czengicz [sic] », trad. Céleste Courrière, in Revue britannique, avril 1878, p. 405-428 ; Ivan Majouranitch, « Une épopée chrétienne des Slaves du Sud – La Mort de Smail-aga Tchenguitch », trad. Ivan Koriak, in Revue slave, t. I, no 3, juin 1906, p. 310-331.

7 « La mort de Smaïl-aga Čengić » [fragments du chant III, vers 288-325, 331-345 et 363-418], trad. Miodrag Ibrovac, in Anthologie de la poésie yougoslave des xixeet xxe siècles, Librairie Delagrave, Paris, 1935, p. 23-27 ; « La mort de l’aga Smail Čengić » [extrait du chant IV, vers 478-667], trad. Janine Matillon, in : Slavko Mihalić et Ivan Kušan, la Poésie croate des origines à nos jours, Seghers, Paris, 1972, p. 96-102.

8 Ivan Mažuranić, la Mort de Smaïl-aga Tchenguitch [sic], traduction, introduction et notes d’Antoine Sidoti, Non Lieu, Paris, 2011.

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Pour citer cet article

Référence papier

Paul‑Louis Thomas, « Ivan Mažuranić, la Mort d’Ismaïl aga »Revue des études slaves, LXXXVII-3-4 | 2016, 532-535.

Référence électronique

Paul‑Louis Thomas, « Ivan Mažuranić, la Mort d’Ismaïl aga »Revue des études slaves [En ligne], LXXXVII-3-4 | 2016, mis en ligne le 26 mars 2018, consulté le 22 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/res/1048 ; DOI : https://doi.org/10.4000/res.1048

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Auteur

Paul‑Louis Thomas

Université Paris-Sorbonne

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