Navigation – Plan du site

AccueilNumérosLXXXVIII-4Chronique bibliographiqueGuennady Aksenov et Maryse Dennes...

Chronique bibliographique

Guennady Aksenov et Maryse Dennes (eds.), Vernadsky, la France et l’Europe

Pessac, MSHA, 2016, 348 pages
Ioulia Podoroga
p. 850-852
Référence(s) :

Vernadsky, la France et l’Europe, Guennady Aksenov et Maryse Dennes (eds.), avec la collaboration de Jacques Grinevald, Pessac, MSHA, 2016, 348 p. ISBN 978-2-85892-464-6

Texte intégral

1L’œuvre de Vladimir Vernadsky (1863-1945), savant et naturaliste russe de renom, est très peu connue en France. Il fait partie de ces figures oubliées du xxe siècle, qui, après avoir marqué leur époque, ont perdu la plus grande part de leur influence intellectuelle pour des raisons idéologiques et par manque de rééditions et de traductions de leurs livres à l’étranger. Biologiste, chimiste, géologue, minéralogiste, pédologue, expérimentateur, mais aussi théoricien de la science, voire philosophe – cette panoplie rend aussi son œuvre difficile à cerner et empêche d’en fournir une présentation à la fois nuancée et cohérente. C’est cette difficulté qu’affronte cet ouvrage réunissant les contributions d’un colloque organisé par la MSH d’Aquitaine et l’Université de Bordeaux en 2013. Des chercheurs issus d’horizons divers (historiens, géographes, écologues, environnementalistes, philosophes, littéraires, et juristes) proposent des approches multiples mais qui convergent pour insister sur la grande actualité des idées vernadskiennes.

2La première partie de l’ouvrage regroupe les articles questionnant les rapports d’influence mutuelle entre Vernadsky et des scientifiques et philosophes français, comme Edouard Le Roy, Teilhard de Chardin et Bergson. L’article liminaire de Guennady Aksenov (géographe, chercheur l’Institut Vavilov pour l’Histoire des Sciences et des Techniques à Moscou) met en lumière les premiers contacts de Vernadsky avec des confrères français lors de ses longs séjours à Paris. Sa deuxième contribution pour l’ouvrage porte plus précisément sur le rôle qu’a joué l’Évolution créatrice de Bergson, relu par Vernadsky dans les années 1920, dans l’élaboration des concepts de vie et de temps biologique de ce dernier, en lui fournissant, en particulier, un argument fort contre la théorie de l’abiogenèse (la naissance de la vie à partir de la matière inerte). L’historienne Marina Sorokina (Centre Alexandre Soljenitsyne pour l’étude de la diaspora russe), aborde la question du point de vue de l’histoire de l’émigration russe. Elle retrace les origines du concept vernadskien de noosphère, emprunté à Le Roy puis développé de façon indépendante. Le texte de Svetlana Semenova (Institut de Littérature mondiale de l’Académie des Sciences de Russie, Moscou), permet d’avancer dans la problématique de la noosphère, par le biais d’une analyse comparative de Teilhard et Vernadsky. En confrontant le Phénomène humain (Teilhard de Chardin, 1938-1940) et la Pensée scientifique comme phénomène planétaire (Vernadsky, 1938), elle souligne la communauté de certaines idées, par exemple l’immortalité et l’hominisation progressive du monde, tout en inscrivant Vernadsky dans le sillon du cosmisme russe et de son fondateur N. Fedorov. Dans sa contribution Jacques Grinevald (Institut de hautes études internationales et du développement/Université de Genève) pointe l’importance des conceptions de Vernadsky et de Teilhard pour la fondation d’» une approche globale du vivant » (p. 90). Il retrace ensuite la naissance de la « science de l’évolution » qu’il fait remonter à la découverte par le géologue Eduard Suess – lu et admiré aussi bien par Vernadsky que par Teilhard et Le Roy – de la structure de la Terre comme « série d’enveloppes concentriques », solidaires entre elles, et couronnée par la biosphère.

3La deuxième partie se focalise sur la place qu’occupe Vernadsky au sein de la science russe. Celle-ci est d’abord présentée à travers l’étude des manuels contemporains d’histoire russe (1990-2012) dans l’article d’Olga Konka, docteure en études slaves de l’Université Bordeaux-Montaigne. Svetlana Neretina (Institut de philosophie de l’Académie des sciences de Russie) met l’accent sur la valeur culturelle (et pas seulement scientifique) du concept de noosphère, qui d’après elle est avant tout une « sphère de l’esprit » (p. 123). Elle montre comment la « Fraternité Vernadsky » fondée par les étudiants de l’Université de Saint-Pétersbourg ne se donne pas seulement une tâche scientifique mais aspire à réaliser « une utopie de l’épanouissement personnel » (p. 116), avec comme but une « création continue », dans l’esprit de Bergson, articulée à l’engagement social et politique. Inar Mochalov (Institut Vavilov pour l’Histoire des sciences et des techniques à Moscou) souligne la sensibilité de Vernadsky à des questions métaphysiques et expose notamment sa réflexion sur le concept de conscience. Anastasia Gatcheva (Institut de littérature mondiale de l’Académie des sciences de Russie, Moscou) revient sur la place importante de Vernadsky au sein du cosmisme russe des années 1920-1930 et montre comment ses idées ont été mobilisées dans l’élaboration du plan soviétique pour « L’Organisation Scientifique du Travail » (NOT). L’historien de l’environnement Marc Elie (CNRS) explore comment les concepts de Vernadsky (biosphère, matière vivante) ont été exploités au moment du « tournant écologique » en URSS, dans les années 1970, et en particulier chez le pédologue Victor Kovda, promoteur des idées de Vernadsky et inventeur du concept de pédosphère. Anna Bystrova (Institut de l’économie mondiale et des relations internationales de l’Académie des sciences de Russie) rappelle le rôle majeur de la théorie de la biosphère dans la problématique actuelle du développement durable et retrace l’histoire de la coopération écologique mondiale, ses problèmes et ses objectifs au xxe et xxie ss.

4La troisième partie, dédiée à divers enjeux scientifiques, philosophiques et politiques de l’œuvre vernadskienne, s’ouvre avec un deuxième article de Jacques Grinevald reconstruisant le renouveau de l’intérêt pour la pensée vernadskienne aux États-Unis à la fin des années 1980, dont il fut lui-même un des principaux initiateurs. En dénonçant un « grave déficit épistémologique et ontologique » (p. 202) dans les conceptions scientifiques de la Terre, il l’explique par l’ignorance du concept de biosphère, notamment lors de la formulation l’hypothèse Gaïa en 1970. Alexandre Ogurtsov (Institut de philosophie de l’Académie des sciences de Russie) s’intéresse au parcours universaliste de Vernadsky, en insistant sur sa vision novatrice de l’histoire des sciences, suivant laquelle la connaissance scientifique, loin d’être une accumulation de savoirs, doit être envisagée « comme un processus de transformation de la biosphère en noosphère et comme la croissance de la noosphère, anthropogène par nature » (p. 213-214). L’A. reconstruit ensuite l’origine et la portée conceptuelle de la noosphère, conçue non pas comme une idée utopique, mais comme une vision constructive, transformative de la vie, et une complexification croissante, rationalisation progressive. Bertrand Guillaume (IUT de Troyes, Centre de recherches et d’études interdisciplinaires sur le développement durable), se penche sur les « trois implications philosophiques de l’héritage de Vernadsky » qui restent encore à développer. En épistémologie, envisager la Terre sur le plan macroscopique comme « planète vivant dans le système solaire » et en proposer une « analyse transdisciplinaire ». Sur le plan éthique, travailler sur la notion de responsabilité, qui prend chez Vernadsky la tournure optimiste d’une reconstruction, dans l’avenir, de la Biosphère par l’homme et sa pensée (noosphère). Et enfin, sur le plan métaphysique, s’interroger sur la nature de la vie comme « multiplication infinie d’organismes » et sur sa finalité qui, pour Vernadsky, consiste à se prêter à la transformation, réorganisation et maîtrise par la technique. En guise de conclusion, Alexey Kozhemyakov, ex-chef de Service au Secrétariat général du Conseil de l’Europe à Strasbourg, part de l’œuvre de Vernadsky pour dresser un large tableau des « problèmes globaux d’hier, d’aujourd’hui et de demain », comme ceux de « crise anthropologique », « transhumanisme », « absence de paradigme du développement futur », entre autres.

5En plus de ces 15 contributions, l’ouvrage est assorti d’annexes bibliographiques utiles pour le chercheur : une liste d’éditions russes et étrangères de la Biosphère, une bibliographie des œuvres de Vernadsky avec des ouvrages de littérature secondaire, et un aperçu biographique détaillé. À noter également un manuscrit conservé aux Archives de l’Académie des sciences à l’Institut de France intitulé « Sur la nécessité d’organiser un laboratoire biogéochimique » (1923). Ce court texte est précieux, car, malgré un cadre purement administratif – une demande de financement institutionnel – Vernadsky y explique très clairement la spécificité de cette nouvelle discipline qu’il s’agit de fonder et dont il a été de fait un des fondateurs : la géochimie.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Ioulia Podoroga, « Guennady Aksenov et Maryse Dennes (eds.), Vernadsky, la France et l’Europe », Revue des études slaves, LXXXVIII-4 | 2017, 850-852.

Référence électronique

Ioulia Podoroga, « Guennady Aksenov et Maryse Dennes (eds.), Vernadsky, la France et l’Europe », Revue des études slaves [En ligne], LXXXVIII-4 | 2017, mis en ligne le 25 avril 2018, consulté le 09 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/res/1357 ; DOI : https://doi.org/10.4000/res.1357

Haut de page

Auteur

Ioulia Podoroga

Eur’Orbem – Sorbonne Université

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search