1Les moyens de marquer l’itérativité et la fréquence sont nombreux : il peut s’agir de lexèmes distincts, comme byvalo, slučalos′ ou de lexèmes adverbiaux redko, často, vremja ot vremeni, izredka et autres, de verbes fréquentatifs de type xaživat′ avec un suffixe itératif (groupe non productif en russe contemporain) ou encore d’unités phraséologiques complexes, que l’on appellera marqueurs, comme net-net (da) i (plus loin : net-net) et to i delo. Les marqueurs que nous allons étudier sont complexes de deux points de vue : ils sont, d’une part, composés de plusieurs lexèmes, et, d’autre part, ils sont porteurs d’une sémantique plus riche et plus difficile à analyser que les marqueurs les plus habituels tels que inogda ou často.
- 1 A. Fedorov, Фразеологический словарь русского литературного языка, Moskva, Astrel′ AST, 2008, p. 40 (...)
- 2 Ibidem, p. 684 : « то и дело: беспрерывно, повторяясь ». Revue des études slaves, Paris, LXXXIX/1-2 (...)
2Le premier de ces marqueurs, net-net, est donné comme synonyme de izredka, inogda1 et autres qui marquent l’événement comme irrégulier ; le second a aussi de nombreux synonymes, parmi lesquels často et ses dérivés (začastuju, časten′ko...) et autres adverbes marquant l’événement comme fréquent2. Si l’on compare les séries synonymiques de ces deux marqueurs, on devrait alors s’attendre à ce qu’ils ne puissent pas se substituer l’un à l’autre : net-net signale que l’événement V est plutôt rare, alors que to i delo marque sa haute fréquence ; or, on constate que parfois net-net est un quasi synonyme de to i delo :
- 3 Tous nos exemples, à l’exception des exemples construits, sont tirés de Национальный корпус русског (...)
1. [...] о чем бы ни говорили, она нет-нет и возвращалась мыслью к своему кудрявому Сереже. Ей захотелось посмотреть на его карточку и поговорить о нем. (L. Tolstoj, Анна Каренинa)3
?? изредка, ?? иногда
1a. [...] о чем бы ни говорили, она то и дело (постоянно) возвращалась мыслью к [...]
[...] elle avait beau parler d’autre chose, sa pensée revenait toujours à son petit Serge aux cheveux frisés [...] (le nom du traducteur n’est pas spécifié, édition Hachette et Cie, 1896)
3En effet, net-net ne marque pas ici l’événement comme rare, mais, au contraire, comme très fréquent ; la substitution par un des lexèmes présentés par les dictionnaires comme synonymes serait maladroite ; la traduction en français par « toujours » serait adéquate aussi bien pour (1) que pour (1a).
4Tout comme net-net, to i delo ne peut pas être toujours remplacé par často ou un autre synonyme :
2. Или кружатся в бурном любовном танце, при этом самцы то и дело раздувают живот. Становится видна складка на животе, напомиющая сумку.
?? зачастую
2a. Или кружатся в бурном любовном танце, при этом самцы нет-нет и раздувают живот.
5En effet, même si začastuju, tout comme to i delo, signifie la haute fréquence, cet adverbe a une valeur quantitative « dans plusieurs cas », ce qui implique qu’il y a plusieurs intervalles temporels considérés et qu’il existe des intervalles où l’événement V (plus loin : V) ne se réalise pas, ce qui n’est pas compatible avec le contexte. Pour ce qui est de často, cet adverbe est possible dans ce contexte mais il modifie le sens : on comprendrait que l’action razduvat′ život arrive fréquemment mais pas toujours. En ce qui concerne le marqueur net-net (da) i, il est possible ici, mais il ajouterait une nette nuance concessive absente dans le contexte initial.
6Nous voyons d’ores et déjà que, dans certains cas, to i delo et net-net sont très proches, alors que dans d’autres, ils s’opposent ; il convient donc de décrire les particularités de chacun des deux marqueurs et de mettre en évidence les critères qui rendent possibles ou impossibles la substitution entre eux. Afin de comprendre dans quelle mesure celle-ci est possible, il est nécessaire d’analyser la structure sémantique de ces deux marqueurs atypiques et de rendre compte de leurs particularités syntaxiques. Pour ce faire, nous procéderons en plusieurs étapes. D’abord, nous étudierons les particularités de net-net et sa combinabilité avec les différents adverbes de fréquence ; ensuite nous analyserons les particularités sémantiques et syntaxiques du marqueur to i delo et, dans la dernière partie nous allons nous intéresser à la question du temps et de l’aspect des formes verbales marquées, ce qui nous amènera à certaines conclusions sur les différences de fonctionnement de net-net et de to i delo.
7Cette construction, ou marqueur atypique de la fréquence, est attestée dans plusieurs langues slaves. Nous avons déjà eu l’occasion de parler en détail des particularités de net-net (Artyushkina, à paraître) et ne citerons ici que ses caractéristiques essentielles, le but principal étant de le comparer avec ses synonymes (ou présentés comme tels) et son antonyme occasionnel to i delo. Voici ses traits principaux :
- 4 Pour une démonstration de cette hypothèse, voir Artyushkina, (à paraître). Nous signalons au passag (...)
(i) net-net signale l’événement V comme répété : la répétition du lexème net crée une certaine attente de non V, or V a lieu contrairement à cette attente ou à l’effort du sujet (d’où la nuance concessive) ;
(ii) les connecteurs da, i ou da i ajoutent une emphase portant sur V et sont chargés de transmettre que V est un événement soudain et surprenant ; l’absence de ces deux connecteurs (connecteur ∅) fait percevoir V comme un événement assez rare4 ;
(iii) la réduplication se présente comme un seul mot phonétique avec l’accent sur la première composante ; l’événement V que net-net introduit représente l’élément rhématique (il sera noté par ↓ dans certains exemples) de l’énoncé.
8La particularité principale de cette construction consiste en sa capacité de dénoter à la fois l’itérativité de V et son caractère soudain, si net-net est suivi des connecteurs da ou (et) i. Nous avons démontré (Artyushkina, à paraître) que dans le cas où net-net n’est suivi d’aucun de ces connecteurs, V ne peut être que rare. Ces caractéristiques concernent également les constructions équivalentes en biélorusse (nèma nèma dy) et en ukrainien (nema-nema ta j).
9Le caractère soudain et surprenant de V peut être exprimé par d’autres moyens lexicaux que l’on peut occasionnellement substituer à net-net, mais uniquement à condition que V soit au présent perfectif :
3. мы пешком бегаем, нам жарко, глядишь – и зипун рассупонишь, упаришься. Хотя другой раз и засвербят пустолетные мысли: [...]
(T. Tolstaja, Кысь)
4. Личико-то его время от времени возьмет да и промелькнет на страничке нужной персоны – вдруг и запомнится.
(Evgenija Piščikova, Пятиэтажная Россия)
- 5 Kor Chahine (2007 : 232) signale que vzjat′ entre dans des constructions diverses qui transmettent (...)
10Dans (3) et (4), il s’agit de l’itérativité, on peut substituer net-net à gljadiš i et voz′met da i5 : l’événement V survient de manière inattendue, sans que le locuteur puisse intervenir, ce que signale précisément net-net. La construction voz′mët (da) i se rencontre plusieurs fois dans le corpus parallèle de NKRJa dans la traduction de net-net en ukrainien et en biélorusse également :
5. К утру в фургоне стало тихо: Лохматка не выла, Бим тоже притих, разве что изредка нет-нет да и скребнет лапой по железу.
(G. Troepol′skij, Белый Бим Черное ухо)
Ukr. На ранок у фургоні стало тихо: Кудлатка не вила, Бім також притих, хіба що зрідка візьме та й шкребне лапою по залізу.
(trad. В. Bidova)
11Notons qu’ici, l’adverbe de fréquence (izredka) est obligatoire aussi bien avec net-net qu’avec viz′me ta j dans la traduction en ukrainien : en effet, la conjonction razve čto (xiba ščo en ukrainien) signale que l’élément qui est ajouté est peu significatif, or, net-net da i signale, au contraire, que V a son importance et son occurrence peut réduire à néant la situation précédente :
5a. Бим тоже (+ вроде бы) притих, но нет-нет да и скребнет↓ лапой по железу.
12Ici, on pourrait, en effet, ajouter vrode by « apparemment » pour la situation décrite dans le contexte (Bim pritix). Il existe de nombreuses contraintes sémantiques pour la substitution de net-net à cette construction, notamment parce que les constructions avec vzjat′ impliquent que le sujet contrôle le prédicat6, ce qui est incompatible avec net-net.
13Les deux constructions sont fréquentes dans le contexte itératif, mais elles peuvent introduire une occurrence unique, le présent perfectif se réfère alors à la réalisation unique de V, ce qui, a priori, devrait exclure net-net. Cependant, nous avons relevé quelques exemples avec gljadiš i avec V unique où l’emploi de net-net est envisageable :
6. Может, к весне кому эти коромысла в Складе и выдадут. Спервоначалу санитарам, не к ночи будь помянуты, после – мурзам, а там, глядишь, и (нет-нет (да) и) нам перепадет. (Т. Тоlstaja, Кысь)
7. Эдак, глядишь, и (нет-нет и) человеком станет! (F. Begbeder, 99 франков (I. Volevič))
- 7 Le premier cas concerne le passé perfectif de stat′ (cf. l’emploi du passé perfectif dans la partie (...)
14Ceci est surprenant, car le sens de net-net est essentiellement itératif et notre corpus de plus de 150 exemples ne comporte que deux exemples avec V unique7, mais cette possibilité mérite d’être signalée, à notre avis.
15Il est important de signaler que net-net se combine aisément avec les marqueurs de fréquence comme inogda, izredka et vremja ot vremeni, et cela n’est pas perçu comme une redondance. Nos deux premiers exemples montrent que, dans certains cas, la fréquence marquée par net-net est perçue comme forte (exemple 1), alors que dans d’autres, net-net signale que V n’arrive qu’épisodiquement. La présence d’un adverbe de fréquence peut modifier le sens de l’énoncé avec net-net :
1b. [...] о чем бы ни говорили, она нет-нет и возвращалась↓ + изредка мыслью к своему кудрявому Сереже. Ей захотелось посмотреть на его карточку и поговорить о нем.
16Ainsi, dans (1b), la perception de V comme événement épisodique est due à izredka. Il est intéressant que net-net se combine avec izredka, mais pas avec redko. Pour comprendre quelles en sont les raisons, il convient d’examiner les différences de ces deux lexèmes qui sont régulièrement signalés par les dictionnaires comme synonymes.
17Boguslavskij (1998 : 10) note que les adverbes redko et izredka ont chacun des particularités prosodiques. Ainsi, redko ne peut être thématique, contrairement à izredka :
6a. Изредка↑ начинал накрапывать дождь. vs.
6b. *Редко↑ начинал накрапывать дождь.
18Ainsi, avec redko, on met en avant la fréquence très rare de l’événement, alors qu’avec izredka, c’est son occurrence qui est soulignée ; comparons nos adverbes dans un dialogue :
7. – Ты читал, что пресса пишет о Макроне?
– Я редко↓ читаю газеты. / Je lis rarement les journaux.
*Я изредка читаю↓ газеты. / Il m’arrive de lire les journaux.
19Nous voyons que l’emploi de izredka nous fait aboutir à un non-sens : si le locuteur cherche à nier le présupposé « lire la presse » contenu dans la question, il ne peut rhématiser l’élément qui fait partie de ce présupposé. Encore quelques exemples :
8a. Город наш далеко от всего. К нам редко↓ приезжают друзья.
8b. Город наш далеко от всего. ? К нам изредка приезжают↓ друзья.
8c. Город наш далеко от всего. Но к нам изредка приезжают↓ друзья.
20Nous voyons que dans (8a) l’énoncé avec redko crée un lien cohérent avec l’énoncé à gauche sans aucun connecteur, alors que izredka nécessite l’explicitation du lien entre les deux énoncés par un connecteur d’opposition no qui garantit la cohérence de l’ensemble : on s’attend à ce que personne ne vienne nous voir dans une petite ville perdue, or les amis passent nous voir de temps en temps.
21Les adverbes redko et izredka fonctionnent différemment chacun dans leur contexte. Considérons l’exemple suivant :
9a. Я беседую с Таней. Во время разговора Таня редко↓ меня перебивает.
22Le marqueur redko signifie qu’il existe plusieurs intervalles temporels considérés où il arrive à Tanja de m’interrompre pendant la conversation, mais ils sont assez espacés entre eux. Il est important de noter que, dans le cas de redko, il ne s’agit pas de marquer la répétition de V dans une situation en particulier, mais d’un constat de la rareté de V d’après plusieurs situations répétées. Redko ne peut pas se référer à un prédicat qui se réalise dans un cadre temporel étroit, comme le remarque Fortuin, d’où l’agrammaticalité de l’énoncé suivant :
10a. Во время разговора он *редко вставал и ходил по комнате.
Cité d’après Fortuin (2008 : 204-205)
23Il convient de donner des explications supplémentaires sur ce dernier exemple, car l’espace temporel « razgovor » (conversation), que l’on pourrait qualifier d’étroit, n’est pas toujours incompatible avec redko (cf. exemple 9a), mais dans (9a), nous avions un seul prédicat qui laissait envisager la référence à plusieurs réalisations de V, à plusieurs conversations donc ; or, ici, nous avons deux prédicats qui présentent une vision détaillée du comportement du sujet et, si la même situation venait à se répéter à l’identique à des moments différents, il aurait été cohérent de souligner ce fait, de le mettre en relief, c’est pour cette raison que net-net et izredka seraient tout à fait à leur place dans ce contexte :
10b. Во время разговора он изредка вставал ↓и ходил↓по комнате.
10c. Во время разговора он нет-нет да вставал ↓и ходил↓ по комнате.
24En effet, la rhématisation des prédicats avec net-net et izredka rend l’énoncé tout à fait cohérent, car la visée communicative est alors d’informer sur l’importance de l’occurrence verbale. Notons que la fréquence de V (10b et10c) peut s’interpréter dans le cadre d’une seule situation (une seule conversation) ou dans plusieurs situations. De manière générale, izredka peut se référer à V qui se répète plusieurs fois dans le même intervalle temporel ou se reporter à des intervalles temporels différents si nous avons un seul prédicat. Ainsi, l’énoncé suivant a deux lectures possibles :
9b. Я беседую с Таней. Во время разговора Таня изредка меня перебивает↓.
9b-1. Я беседую с Таней. Вообще во время разговора Таня изредка меня
перебивает↓. Но сегодня она внимательно меня слушает.
9b-2. Я беседую с Таней. Во время разговора Таня изредка меня перебивает↓. Вот и сегодня она задает мне разные вопросы.
25Premièrement, on peut comprendre qu’il s’agit d’une fâcheuse habitude de Tanja (on pourrait ajouter « voobšče » au début de l’énoncé), mais ce comportement ne se réalise pas forcément dans chaque situation, d’où la suite possible introduite par no; deuxièmement, il peut s’agir d’un seul intervalle temporel considéré où Tanja a la désobligeance de m’interrompre plusieurs fois dans la même conversation, ce qui signifie que nous avons une description d’une situation particulière et la phrase avec no qui désactualise V n’est pas possible dans ce cas. Avec net-net, c’est seulement la seconde lecture qui est possible ; ainsi, l’énoncé (с) avec net-net n’est pas compatible avec le contexte qui désactualiserait V :
9c. Я беседую с Таней. Во время разговора Таня нет-нет и перебивает ↓ меня. ?? Но сегодня она внимательно меня слушает.
26On peut donc constater une forte dépendance de l’énoncé avec net-net du contexte à gauche. En revanche, si izredka accompagne net-net, le prédicat peut être désactualisé, car net-net serait porteur de l’élément concessif « malgré les efforts de ne pas faire V » uniquement et non de sa fréquence.
27Nous voyons que les caractéristiques prosodiques, sémantiques et syntaxiques de net-net et de redko les rendent incompatibles et que ce marqueur atypique de fréquence est plus proche de izredka avec lequel il se combine aisément, car ce dernier peut marquer la répétition de V dans le même intervalle temporel.
28En ukrainien et biélorusse, les équivalents de net-net se combinent avec les équivalents de izredka (zridka – ukrainien, zrèdku – biélorusse) et autres adverbes de fréquence. Parallèlement, l’ukrainien et le biélorusse possèdent des lexèmes adverbiaux en réduplication tels que koly-ne-koly, de-ne-de (ukrainien), kali-nikali (biélorusse) et autres adverbes avec la même morphologie : le pronom interrogatif est rédupliqué dans la deuxième partie avec la particule de négation ne en ukrainien et ni en biélorusse. La langue russe connaît également ces lexèmes adverbiaux, mais ils sont nettement plus rares. Ces lexèmes sont employés en biélorusse et ukrainien pour signaler la rareté de l’événement et expriment souvent en même temps dans le contexte contrastif implicite ou explicite une nuance de surprise, autrement dit, ils réunissent les caractéristiques de net-net, ce qui explique que net-net peut servir d’équivalent fonctionnel à un de ces lexèmes :
10. Коли-не-коли до нас чи до наших північних країв завітають українські трупи драматичні, як мусить бути відомо читачам часописів українських. (Pavlo Grabovs′kij, З далекої півночi)
Ru. Нет-нет, да и наши северные края навещают украинские драматические труппы, как об этом, должно быть, известно читателям периодической украинской литературы. (trad. L. Nesterenko)
29Cependant, net-net comporte des contraintes que les adverbes en réduplication ne connaissent pas :
11. Бувало, звісно, що коли-не-коли і вкрадуть [...], та й то бувало на степу. (Boris Gričenko, Серед темної ночі)
Ru. Бывали, конечно, редкие случаи воровства, да и то в степи.
(trad. K. Trofimov)
30En effet, la minimisation de l’impact de V signalé dans le texte par ta j to (da i to en russe) est difficilement compatible avec net-net ; encore un exemple qui confirme cette impossibilité de net-net d’introduire un événement dont l’impact est remis en cause :
12. Сергій он: коли-не-коли ти в церкві побачиш його, а побачиш, то як пень він стоїть.
Ru. [...] в кои веки в церкви его увидишь, а увидишь, так стоит как пень.
31En revanche, koly-ne-koly et autres lexèmes adverbiaux de ce type morphologique n’ont pas de contrainte sémantique concernant la hiérarchie de V et sont compatibles aussi bien avec V significatif qui peut renverser le cours des événements (contexte contrastif) qu’avec V que l’on cherche à rendre insignifiant :
- 8 Le corpus parallèle de NKRJa comporte une traduction qui ne rend pas le sens de koly-ne-koly qui es (...)
13. [...] коли-не-коли кашель обзивався, але так, нічого особливого.
(Lesja Ukraїnka, Лист до О. П. Косач)
[...] изредка (ou иногда) кашель нападал, но так, ничего особенного.
(notre traduction8)
32Les caractéristiques de ces lexèmes en biélorusse et ukrainien se recoupent donc partiellement avec net-net (da) i, il est donc normal qu’ils servent d’équivalents fonctionnels de net-net, mis à part les cas où celui-ci note la constance de V (exemple 1). Notons aussi que les adverbes avec la réduplication en biélorusse et ukrainien ne se combinent pas avec nèma-nèma ta j (nèma dy j en biélorusse).
33La série synonymique donnée par les dictionnaires met en évidence le caractère très fréquent de l’occurrence marquée par to i delo :
« то и дело»: часто, зачастую, почасту; многократно, неоднократно, не раз, нередко, сплошь и рядом.
(Словарь русских синонимов и сходных по смыслу выражений, sous la dir. de N. Abramov, Moskva, Russkie slovari, 1999)
34Contrairement à net-net, nous n’avons pas d’emploi qui modifierait le caractère de cette fréquence (nous l’avons constaté pour net-net qui peut signifier aussi bien « de temps en temps » que « toujours », « continuellement ») et dans ce sens, to i delo est certainement plus transparent.
35Il convient de noter que to i delo et plusieurs de ses synonymes caractérisent le discours oral et sont stylistiquement marqués et motivés par le contexte et, d’après nos observations, ce marqueur introduit souvent une action perçue comme contraignante et (ou) contrainte par un facteur extérieur :
Он то и дело встревает в мои дела. vs. ?? Он то и дело помогает мне.
Я то и дело бегаю проверять почту. vs. ?? Я то и дело хожу в театр.
36Nous voyons que les actions qui sont « bénéfiques », contrairement aux actions perçues comme contraignantes pour le locuteur, ne se combinent pas aisément avec to i delo. Cette caractéristique de to i delo est confirmée par le fait qu’il se combine facilement avec l’impératif de l’action pénible :
Он ничего целыми днями не делает, а ты то и дело бегай по секретарям, узнавай что да как !
37Toutefois, la nuance « V n’est pas souhaitable » n’est pas obligatoire :
14. Разнообразнейшие чувства, легкие, быстрые, как тени облаков в солнечный ветреный день, перебегали то и дело по ее глазам и губам.
(I. Turgenev, Первая любовь)
38Les éléments que nous avons soulignés mettent surtout en évidence la rapidité de l’action qui se réalise de manière répétitive et rythmée, chaque fois avec un sujet différent (raznoobraznejšie čuvstva). Il est important que V marqué par to i delo alterne obligatoirement avec une autre action, présente explicitement ou implicitement.
39Nous avons pu dégager un autre critère pertinent lié au fonctionnement de ce marqueur complexe dans un texte to i delo actualise obligatoirement l’événement dans une situation concrète :
15a. Петя делал домашнее задание. Мать часто давала ему советы. Но сегодня она была занята своими делами.
b. Петя делал домашнее задание. Мать то и дело давала ему советы. ?? Но сегодня она была занята своими делами.
40Nous voyons que l’énoncé avec často peut être désactualisé : il ne se réalise pas dans le cadre temporel dénoté par le premier énoncé Petja faisait ses devoirs à la maison, mais aujourd’hui sans l’aide habituelle de sa mère qui était occupée. Au contraire, to i delo ne peut se concevoir indépendamment de son contexte qui est ici présenté par le premier énoncé ; le troisième énoncé « désactualisateur » n’est pas possible dans (b). Il est intéressant de noter que d’autres unités phraséologiques comportant le mot delo, comme meždu delom, po delu soulignent le lien de l’action avec son contexte ou, dans le cas de bez dela, l’absence de ce lien, connoté négativement. Ajoutons aussi que dans notre dernier exemple, l’action davat′ sovety (donner des conseils) marquée par to i delo présente cette aide comme plutôt ennuyeuse, contraignante : le mot sovety pourrait être facilement déterminé par l’adjectif nazojlivyj, alors que poleznyj serait étrange. L’analyse des exemples du corpus des médias (souscorpus de NKRJa) montre que to i delo note V le plus souvent négativement : ainsi, dans dix-huit cas sur vingt, il s’agit d’actions connotées négativement et, dans les deux cas restants, V échappe au contrôle du sujet, comme dans l’exemple suivant :
16. Не случайно, на спектакле то и дело вспоминаются знаменитые « Братья и сестры » Льва Додина. (М. Šimadina, « Тихий Дон » потек вспять)
- 9 Le lexème raz marque le lien coercitif, cf. Bracquenier 2016.
41Ces deux langues slaves ne possèdent pas d’équivalent exact de to i delo, il se pose donc le problème de la traduction de ce marqueur. La confrontation avec la traduction se révèle souvent éclairante, car elle oblige à expliciter les différentes composantes sémantiques des marqueurs complexes. L’analyse des différentes traductions présentes dans le corpus parallèle de NKRJa permet de constater que V marqué par to i delo est individualisé par le lexème raz « fois » (raz za razom (raz za razam en biélorusse), raz u raz, štoraz (biél.), ščoraz (ukr.) et autres), ce qui permet de l’inscrire dans un contexte avec un autre événement qui fait partie de la même séquence et de rendre le sens « V est contraignant »9 ou « V échappe au contrôle » :
17. Ukr. Як виходила покурити, раз у раз зринав виразний сірчаний запах. (О. Zabužko, Польові дослідження з українського сексу)
Ru. [...] то и дело ощущался запах серы. (trad. Е. Mariničeva)
Biél. Штораз азіраючыся, хлопец шпарка ішоў краем бору. (V. Bykav, Ваўчыная яма)
Ru. То и дело оглядываясь, солдат быстро шагал лесной опушкой. (trad. V. Bykov)
42Les adverbes avec la réduplication mettent en évidence une certaine régularité, un rythme :
18. Ukr. Колеса ляпали по грязюці раз у раз, наче коні відбивали лік. (О. Ivanenko, Марія)
Колеса размеренно хлюпали по весенней грязи, лошади словно отбивали счет. (trad. А. Ostrovskij)
43Lorsque to i delo marque une succession d’actions, il peut être rendu en ukrainien par odna po odnij (ou odna za odnoju) « l’une après l’autre » et son équivalent en biélorusse :
19. В небе то и дело вспыхивали нити, небо лопалось [...] (М. Bulgakov, Мастер и Маргарита)
Ukr. У небі одна по одній спалахували вогнені шнури, небо розчахувалося [...] (trad. М. Bilorus)
Biél. У небе адзін за адным успыхвалі пісягі, неба трэскалася [...] (trad. А. Žuk)
44Une alternance entre V et un autre événement (non V éventuellement) peut être exprimée par la répétition de la conjonction to..., to... avec laquelle to i delo est compatible :
20. Biél. На душы ў лейтэнанта было пагана, то яго ўзвінчвала злосць, то апаноўвала роспач. (V. Bykau, Дажыць да світання)
На душе у лейтенанта было муторно, то и дело подступала злость и донимало отчаяние. (trad. V. Bykov)
45D’autres traductions attestées contiennent le mot čas « temps » : čas vid času (ukr), čas ad času (biél.) où l’on signale que V arrive régulièrement, ce qui le rapproche du net-net qui signale lui aussi qu’une certaine situation répétée aboutit à V.
46Il s’avère que to i delo et net-net possèdent de nombreux autres points communs. Si l’un est apte à exprimer « V est très fréquent » et l’autre « V n’est pas très fréquent », ce n’est pas pour autant qu’ils peuvent opposer dans le même énoncé deux événements selon le type de fréquence ; ainsi, dans l’exemple suivant, to i delo s’oppose à izredka et ne peut pas s’opposer à net-net :
21. Каблук лишь изредка стучал по полу, а задние ножки кресла то и дело отбивали: тра-ра-ра-ра! (L. Martovič, Суеверие)
21a. ?? Каблук нет-нет и стучал по полу, а задние ножки кресла то и дело отбивали: тра-ра-ра-ра!
47La plupart des contraintes de substitution d’un marqueur par l’autre sont dues aux spécificités aspecto-temporelles des formes verbales accompagnées par nos marqueurs.
48Le tableau synthétique présenté ci-dessous permet de constater que la forme aspecto-temporelle la plus fréquente pour net-net, le présent perfectif, est incompatible avec to i delo, ce qui explique que, dans un bon nombre de cas, la substitution est bloquée.
49Ainsi, seul l’aspect imperfectif rend possible la substitution. Nous proposons d’examiner de plus près le lien de l’aspect verbal avec nos marqueurs.
|
net-net (da) i
|
Nombre d’occurrences
|
to i delo
|
Nombre d’occurrences
|
|
Imperfectif présent
|
20.3 %
|
31
|
15.6 %
|
24
|
|
Imperfectif passé
|
27.5 %
|
42
|
68.6 %
|
105
|
|
Perfectif présent
|
45.7 %
|
70
|
0%
|
0
|
|
Perfectif passé
|
0.6 %
|
1
|
0%
|
0
|
|
Futur analytique
|
0%
|
0
|
2%
|
3
|
|
Gérondif imperfectif
|
5.9 %
|
9
|
14.2 %
|
21
|
|
Total
|
100 %
|
153
|
100 %
|
153
|
50L’aspect imperfectif est compatible avec les deux marqueurs et, en général, avec la répétition de type « ouvert », c’est-à-dire avec les adverbes qui ne précisent pas le nombre de fois où l’événement a eu lieu (Fortuin 2008 : 2013) ; l’imperfectif prend alors le sens de ce qu’on appelle « neograničenno-kratnoe značenie » et, de ce fait, il est logique qu’il se rencontre fréquemment avec nos marqueurs. Nous aimerions nous attarder ici sur certains cas d’emploi du passé de cet aspect qui mérite quelques commentaires de notre part.
51Le passé imperfectif est le temps typique pour le marqueur to i delo, car le caractère contraignant de l’événement qu’il dénote souvent provient du fait que celui-ci est répété continuellement dans un certain contexte.
52Le passé imperfectif se rencontre moins souvent avec net-net (la forme la plus fréquente est le présent perfectif), mais il existe des cas où il est difficile ou impossible d’employer une autre forme aspecto-temporelle. Par exemple, Lev Tolstoj emploie net-net i exclusivement avec le passé imperfectif et il s’agit des cas où la fréquence de V est perçue comme forte et net-net peut être remplacé par to i delo ; dans ce cas, le passé imperfectif ne peut être supplanté par le présent perfectif :
22. И всю дорогу от старика до Свияжского нет-нет и (ou то и дело) опять вспоминал (?? вспомнит) об этом хозяйстве, как будто что-то в этом впечатлении требовало его особенного внимания. (L. Тоlstoj, Анна Каренина).
53Notons que le présent perfectif aurait été à sa place s’il avait pu s’agir d’un récit filtré à travers la conscience du personnage et on s’attendrait alors à une suite, or c’est la fin du chapitre. En effet, le présent perfectif crée une rupture dans la narration par l’introduction de l’événement perçu comme soudain et, nous semble-t-il, le passé imperfectif aurait tendance à gommer ce trait « V est un événement soudain » que l’on observe généralement pour cette construction. Ici, nous percevons davantage le caractère de séquence en boucle avec, pour étape finale, toujours le même événement V : c’est toujours la même scène qui se répète, le temps qui sépare les occurrences de V se trouve comme écrasé, faisant ressortir une certaine homogénéité dans la fréquence de V qui est perçue alors comme forte, ce qui rend possible la substitution de net-net par to i delo ici.
54On peut dire que de manière générale l’aspect imperfectif contribue à une présentation homogène de la fréquence de V ; lorsque l’emploi de l’aspect imperfectif est conjugué au sens concessif ou au sens « V échappe au contrôle du sujet » souvent communiqué par nos deux marqueurs, ils sont substituables l’un à l’autre :
23. Все стараются держаться ровно, выпрямить спину, но азарт и желание быть первым не дают усидеть на месте, поэтому детишки то и дело подпрыгивают со своих мест.
(Anna Gorbel′, « Поставить на ноги », Известия)
55En revanche, si la sémantique de « V échappe à la volonté du sujet » est absente du contexte, alors l’information communiquée par net-net porte sur la fréquence faible de V et la substitution de net-net par to i delo change sensiblement le sens :
24. Нет-нет да и долетала до наших весей посылочка с гуманитарной помощью : голландской тушенкой и французскими галетами.
(А. Zjablikov, Провинциальная столица)
56Ici, le contexte ne contient pas de sens concessif et V est souhaitable ; to i delo marquerait ici V comme événement très fréquent.
57Il a été démontré que l’aspect perfectif se rencontre plus souvent que l’on ne le croit avec la répétition de type ouvert (Bottineau, Roudet 2013), mais il comporte de nombreuses restrictions au passé qui se révèlent incompatibles avec net-net ou (et) to i delo.
- 10 Cité d’après Bottineau, Roudet 2013.
58Le présent perfectif est la forme la plus fréquente du verbe marqué par netnet ; cela peut s’expliquer par le fait que cette forme aspecto-temporelle est favorable à l’individualisation de l’action, comme le note Šatunovskij (2009 : 298) : «цепочка глаголов СВ конкретизирует, детализирует отдельный квант повторяющегося события, описывая составляющие его более конкретные и ‘мелкие’ события»10. Cette propriété du perfectif est tout à fait en accord avec la sémantique de net-net qui introduit un événement significatif et souvent inattendu. Nous avons remarqué également que, dans le cas où net-net est accompagné du lexème vdrug, on n’a guère de possibilité d’emploi d’une forme aspecto-temporelle autre que le présent perfectif :
25. Улыбалась, ласкалась она и к отцу и к названной тете, но нет-нет, да вдруг и задумается, и не то тоской, не то заботой подернется миловидное ее личико. (P. Mel′nikov-Pečerskij, На горах)
25a.Улыбалась, ласкалась она и к отцу и к названной тете, но нет-нет, да вдруг и ?? задумывалась / *задумывается [...]
59L’événement perçu comme surprenant introduit une rupture dans le récit et le présent perfectif est souvent maintenu jusqu’à la fin de l’énoncé ; il serait donc incohérent de priver cette construction de la forme aspecto-temporelle qui individualise un tel événement, ce qui rend le passé imperfectif peu souhaitable ici et le présent impossible. Par ailleurs, la recherche dans les données de NKRJa montre que da vdrug est très rarement suivi d’un présent imperfectif (une dizaine de cas en tout).
60En revanche, to i delo n’individualise pas l’événement et la nuance « V est contraignant » souvent présente vient du fait de la répétition de V ; il n’y a donc rien de surprenant à ce qu’il soit difficilement compatible avec le présent perfectif. Nous avons relevé un seul cas de figure où l’emploi de cette forme aspecto-temporelle est possible : il s’agit de l’expression de l’alternance des événements, ce qui est en accord avec la sémantique de ce marqueur :
26. [...] но во сне мне и до сих пор, нет-нет, да вдруг и приснится то « черная смерть », то « волк-оборотень », то 12-головый змей, и сон этот всегда вызовет во мне такой же безотчетный [...].
(S. V. Kovalevskaja, Воспоминания детства)
61Dans cet exemple, to i delo serait possible à condition de faire quelques modifications dans l’ordre des constituants de la phrase :
26a.[...] но во сне мне и до сих пор то и дело то «черная смерть» вдруг приснится, то «волк-оборотень», то 12-головый змей [...].
62D’autres cas possibles d’emploi de l’aspect perfectif avec to i delo concernent la forme du passé que nous allons examiner maintenant.
63La propriété d’individualisation de l’événement par l’aspect perfectif au présent dont nous avons parlé plus haut peut se manifester aussi au passé avec les adverbes quantitatifs (kvantornye narečija) de type často, redko et N raz, comme l’ont démontré Bottineau, Roudet (2013), mais il y a une forte restriction de l’emploi du passé perfectif avec nos marqueurs atypiques. Comme nous l’avons déjà fait remarquer plus haut, cela n’est guère surprenant pour to i delo qui ne marque pas un événement dans son occurrence particulière, mais, au contraire, connote V qui se répète. Observons d’abord de plus près ces emplois restrictifs.
64Les études de Fortuin (2008), de Bottineau et Roudet (2013) démontrent que la compatibilité des adverbes de fréquence avec le prétérit perfectif ne concerne que des cas bien particuliers en russe (ceci peut s’appliquer à l’ukrainien et au biélorusse): 1) la répétition de l’action dans une session rapide (Она часто заморгалаpf) ; 2) l’emploi avec le prédicat analytique où často concerne l’infinitif (В трудные минуты жизни он часто привыкpf повторятьipf слова свт. Иоанна Златоуста [...] (Bottineau, Roudet 2013 : 39). La première possibilité est entièrement exclue pour les deux marqueurs, car il s’agit d’un emploi qui concerne une variante lexico-sémantique de často :
27. Богодарилегоисключительнымтрудолюбиемисмирением.Втрудные минуты жизни он часто (*то и дело) привык повторять слова свт. Иоанна Златоуста (Bottineau, Roudet 2010 : 39)
65Ici, často se réfère à trudnye minuty, ce qui signifie « často v trudnye minuty », ce qui est impossible avec to i delo. Par contre, si l’on change la place de to i delo en le préposant à l’infinitif (« on privyk to i delo povtorjat′ »), la phrase devient tout à fait correcte, mais le sens est modifié et connoté : « il a l’habitude de répéter à tout bout de champ ». En revanche, l’énoncé avec le verbe modal prijtis′ (être contraint, obligé), en adéquation avec la sémantique de to i delo, est acceptable :
28. Нам слишком часто пришлось играть в меньшинстве.
(Bottineau, Roudet 2010 : 38)
28a. Нам то и дело пришлось играть в меньшинстве.
66Même si cet emploi semble possible, il doit être très rare : comme le montre notre tableau de combinabilité des connecteurs avec les formes aspecto-temporelles, nous n’avons pas rencontré to i delo avec le passé perfectif dans notre corpus.
- 11 Nous n’avons relevé qu’une seule occurrence de net-net postposé au verbe ; cf. Artyushkina, à paraî (...)
67En ce qui concerne l’emploi éventuel du passé perfectif avec net-net, il faudrait donc que l’on puisse envisager son emploi avec le prédicat analytique (second cas mentionné plus haut), or net-net se réfère à la situation dans sa globalité et jamais à une partie du prédicat ou encore à un autre constituant de la phrase (sujet, circonstant) et aucun déplacement de net-net n’est possible11. L’exception qui semble confirmer la règle d’incompatibilité de net-net avec le passé perfectif est présentée par l’exemple avec le verbe phasique stat′ :
29. [...] и озадаченный безответным вопросом общажный человек Гурьев нет-нет и стал поднимать глаза к небу.
(V. Makanin, Андеграунд, или герой нашего времени)
68Il est intéressant de signaler que, dans ce cas, il s’agit d’une situation unique, mais cet exemple est bien marginal et n’est pas perçu comme la norme par les locuteurs interrogés. Nous avons déjà eu l’occasion de noter (§2.1.) que net-net est possible avec le présent du verbe perfectif stat′ qui signale alors que l’occurrence est unique, il s’agit d’un changement éventuel et surprenant à venir.
69Nous sommes partie du constat que les séries synonymiques de net-net et to i delo indiquent que ces deux marqueurs devraient s’opposer d’après le type de fréquence, or ils comportent de nombreux points communs : ils inscrivent tous les deux l’événement dans un contexte, une situation donnée et une nuance concessive est présente dans un bon nombre d’exemples. Nous avons montré que le fonctionnement de ces marqueurs est fortement lié à la question de l’aspect. Plus précisément, lorsque la forme verbale marquée est à l’imperfectif, grammaticalement, on peut substituer un connecteur à l’autre, mais pour qu’il y ait une quasi-équivalence entre les deux, il faut que la composante concessive soit active dans le contexte et que V échappe au contrôle du sujet malgré ses efforts ou son désir ; net-net (da) i transmet alors l’information sur l’importance de V qui arrive indépendamment de la volonté du sujet. Dans ce cas nos deux marqueurs transmettent sensiblement la même information et donnent une représentation rétrospective homogène de la fréquence forte, plus forte que le sujet ne le souhaite, de l’événement.