Entre esthétique et politique : un aspect de la réception de la littérature serbe en france à la fin du xxe siècle
Résumés
L’événement majeur de la fin du xxe siècle dans les Balkans, la guerre civile en ex-Yougoslavie (1991-1995), marque un changement sans précédent dans la réception de la littérature serbe en France. Contrainte d’agir dans l’urgence et sous la pression médiatique, la critique française sera vite confrontée à cette question : peut-on parler de la littérature en temps de guerre sans franchir la ligne rouge qui sépare l’esthétique de la politique ? Les exemples analysés dans cette étude qui se rapporte à l’accueil des livres de Milorad Pavić, Dobrica Ćosić, Vidosav Stevanović et Ivo Andrić, démontrent clairement que la réponse ne pouvait pas être affirmative car le prisme à travers lequel furent lus les auteurs serbes, prisme déformé par « l’explosion » médiatique du conflit yougoslave, comportait en soi le risque de piéger la critique, de la conduire à la dérive. Ils montrent aussi que certains critiques ont largement franchi la ligne fatidique qui sépare fiction et réalité : au nom d’une « juste cause », vraie ou fausse peu importe, ceux-ci sont allés chercher, dans des œuvres littéraires, des arguments pour étayer leurs idées politiques.
Texte intégral
1L’événement majeur de la dernière décennie du xxe siècle dans les Balkans, la guerre civile yougoslave (1991-1995) marque un changement sans précédent dans la réception de la littérature serbe en France, provoquant dans le même temps un regain d’intérêt pour les écrivains de l’ex-Yougoslavie et imposant un nouveau prisme de lecture. En fait, la tragédie des peuples yougoslaves a créé assez rapidement un nouvel « horizon d’attente » chez les lecteurs français dont l’intérêt a été davantage éveillé par l’écho médiatique de la guerre. Les premiers à réagir furent les éditeurs et les traducteurs qui redoublèrent alors d’activité. La critique a réagi, elle aussi, immédiatement en montrant une attirance soudaine pour des auteurs jusqu’alors laissés aux seuls spécialistes. Mais, obligée d’agir dans l’urgence et sous une pression médiatique grandissante, elle fut vite confrontée au défi que doit relever toute critique qui se veut crédible et impartiale : ne pas franchir la ligne rouge qui sépare l’esthétique de la politique.
- 1 « Du fantastique à la réalité », la Quinzaine littéraire, 1er juin 1995.
- 2 « Tous contre tous / Dans les griffes de l’histoire », le Monde diplomatique, janvier 1992.
- 3 In : « Où sont les chiens », le Monde, 23 avril 1993.
2La guerre dans les Balkans et l’ambiance qui régnait en France autour de ce conflit mirent les critiques dans une situation extrêmement délicate dont eux-mêmes avaient conscience. Ainsi, après la lecture d’un livre « traduit du serbo-croate », Norbert Czarny pointe l’une des difficultés majeures lorsqu’il constate que « le filtre de la guerre trouble fortement la perception » qu’on peut avoir de la littérature et de la vie littéraire en ex-Yougoslavie1. Tout aussi explicite est Jacques Decornoy : faisant allusion à la tragédie yougoslave et à son écho médiatique, il conclut : « L’actualité, une fois encore assassine, pousse à privilégier une autre lecture2 ». Même si certains critiques ont réussi à éviter les pièges semés par le brouhaha médiatique, la majorité d’entre eux – moins résistants à « notre mauvaise conscience à tous d’être impuissants devant l’apocalypse », pour reprendre l’expression de Nicole Zand, chroniqueuse du Monde3 – tentèrent de trouver un compromis en conciliant deux sensibilités et deux vocations pas toujours compatibles : celle du journaliste porté par l’actualité et ses aléas, et celle du critique littéraire dont le champ de manœuvre est défini et conditionné par des critères esthétiques. En revanche, un certain nombre d’intervenants – en particulier les intellectuels engagés dans les débats sur la « crise yougoslave » et les journalistes politiques devenus pour l’occasion critiques littéraires – choisirent une autre voie : attirés surtout par l’actualité, ils trouvèrent là un moyen, indirect, d’exprimer leur propre engagement politique. Les objectifs visés, dans la plupart des cas, ne relevaient donc pas de l’esthétique : les critiques ainsi que tous ceux qui occasionnellement assumèrent ce rôle, privilégièrent en effet, pour reprendre les expressions de Decornoy et Czarny, une « autre lecture » de la littérature serbe vue à travers le « filtre de la guerre » et reposant sur des critères qui n’étaient pas le plus souvent d’ordre esthétique et littéraire.
3Pour éclairer les ambigüités de la critique, nous nous proposons dans cette étude d’analyser l’accueil qui fut réservé aux livres de quatre écrivains serbes – Milorad Pavić, Dobrica Ćosić, Vidosav Stevanović et Ivo Andrić – qui ont suscité en France, durant les années quatre-vingt-dix, un vif intérêt médiatique.
- 4 Traduit par Maria Bezanovska, Belfond, 1988.
- 5 Notons brièvement quelques réactions typiques : c’est « le livre le plus étrange du monde », annonc (...)
- 6 À côté de ceux déjà cités, notons les suivants : Nicole Zand, « Pastiches de Khazarie et d’ailleurs (...)
4En 1988, quand fut publiée la traduction française du Dictionnaire khazar de Milorad Pavić4 qui provoqua l’explosion d’un enthousiasme exprimé souvent sur un ton exalté frisant la fascination5, personne n’aurait pu imaginer que ce chef-d’œuvre de la littérature serbe contemporaine allait devenir, quelques années plus tard à peine, la cible d’attaques sournoises. En effet, vu l’avalanche d’articles flatteurs qui accompagnèrent sa parution6 – articles basés, certes,
- 7 Sur la réception de ce livre en France, voir : Milivoj Srebro, « Coup médiatique de Milorad Pavić (...)
- 8 Ce changement sera confirmé ultérieurement par un accueil plus que modeste réservé au Chapeau en pe (...)
5plus sur une lecture spontanée que sur une analyse approfondie – une telle évolution de la réception de ce fameux roman-dictionnaire était inimaginable7. Mais il s’imposait à l’évidence qu’un avenir prometteur devait être réservé en France au « maître de la voltige » byzantin. C’était la conviction de Belfond, son éditeur français, qui, enhardi par l’immense succès de l’intriguant « roman-lexique », publia cinq autres livres de Pavić au cours des quelques années suivantes. Toujours sous le coup de la forte impression que lui avait faite le « dictionnaire diabolique », la critique reçut avec sympathie et curiosité également Paysage peint avec du thé (1990), le Lévrier russe (1991) et l’Envers du vent (1992). Les deux livres suivants, le Rideau de fer (1994) et les Chevaux de Saint-Marc (1995) eurent, en revanche, un très faible écho, attestant clairement un changement d’attitude de la critique française à l’égard de l’écrivain8.
- 9 Citons à titre d’exemples deux articles seulement : celui de Jean-Baptiste Harang qui affirme avoir (...)
- 10 « Milorad Pavic, de Serbie et de partout », le Quotidien de Paris, 16 juin 1994.
6L’une des raisons de cette volte-face réside évidemment dans le changement radical du « prisme de lecture » de la littérature serbe qui s’opéra alors. Dès 1992, certains critiques prirent ouvertement leurs distances avec l’auteur du Dictionnaire khazar tout en le qualifiant de « nationaliste serbe »9. Cette étiquette devait être accolée à Pavić des années durant, suscitant la réaction virulente de l’un de ses lecteurs les plus lucides, Alain Bosquet, qui se vit obligé de prendre sa défense. Tout en fustigeant l’hypocrisie des ceux qui tenaient pour suspect « tout ce qui [venait] de Serbie », il exigea que soit mis fin au traitement réservé à Milorad Pavić, selon lui, « l’un des quatre ou cinq écrivains d’Europe les plus marquants et les plus originaux », un auteur qui avait « choisi la littérature de l’imaginaire » plutôt que « l’engagement immédiat et à court terme », raison pour laquelle, conclut-il, il devait être respecté et même célébré10.
- 11 Jacob Rogozinski, « La fin de l’unité yougoslave et la littérature : à propos du Dictionnaire Khaza (...)
7Quoique argumentée, la prise de position d’Alain Bosquet ne produisit toutefois pas les résultats escomptés. Preuve en est, parmi d’autres, un pamphlet rédigé quelques années plus tard, lors d’une nouvelle campagne médiatique déclenchée contre le « nationalisme grand serbe » qui accompagna une nouvelle guerre dans les Balkans, celle de 1999. Il s’agit d’un article de Jacob Rogozinski, philosophe et universitaire, à l’époque maître de conférences à l’Université Paris VIII11. Ce lecteur érudit de Pavić s’était fixé comme objectif – à travers une analyse à première vue étayée, sophistiquée de la dimension allégorique et métaphysique du Dictionnaire – d’apporter la preuve que l’auteur avait, ni plus ni moins, « trahi » sa propre œuvre. Selon Rogozinki, le Dictionnaire khazar, « un livre admirable », peut s’interpréter comme symbolisant le « dernier roman yougoslave, la geste nostalgique d’un pays aujourd’hui anéanti ». Rogozinski renforce cette affirmation en alléguant que « le légendaire royaume khazar » est à vrai dire « une métaphore de cette Yougoslavie plurielle d’avant la partition et la guerre ». La forme dispersive, mosaïque, du livre – la forme « d’une Encyclopédie fictive » qui mélange « les époques, les genres et les styles » – évoque, elle aussi, le souvenir de l’« utopie yougoslave ». Par ailleurs, poursuit-il, une telle interprétation est consolidée par l’idée centrale du livre que l’on soupçonne sous-jacente à sa structure complexe : l’idée – ou, peut-être, le « fantasme » de l’écrivain – sur l’unicité d’un monde qui gomme toutes les divisions et différences. Cette idée, précise encore Rogozinski, Pavić l’a développée dans l’enseignement ésotérique d’Adam Ruhani et, notamment, dans la tentative symbolique qui vise à reconstruire son corps en une unité unique. Dans cette tentative, « il était possible [de] voir une allégorie nostalgique du rêve yougoslave », du projet utopique de constitution « d’une Fédération transnationale », le corps d’Adam reconstruit dans son intégralité exprimant de manière symbolique « l’humanité entière au-delà de toute différence de nation, de religion ou de langue ».
8Au dire de Rogozinski, Pavić s’est montré infidèle à ce puissant message éthique, humaniste, il l’a « trahi ». De quelle manière ? Par son engagement politique aux côtés des « apôtres de la “purification ethnique” », par son « soutien » aux « “purificateurs” de Prijedor ou de Srebrenica » (!). Cet engagement indigne rappelle la trahison d’un Céline ou d’un Heidegger, poursuit-il, et permet une réinterprétation a posteriori de ce livre et l’identification « après coup » du « Royaume Khazar à la grande Serbie » ! Dans cette réinterprétation « après coup », le corps d’Adam ne symbolise plus ce qu’il laissait entendre auparavant mais devient l’allégorie d’un peuple unique – serbe, il va de soi – qui, au nom de « l’unité absolue du Grand Corps », s’échine à « purifier », à « exclure » tout ce qui lui est différent.
9Cette interprétation audacieuse, en tout point « originale », en dit bien plus long en réalité sur celui qui la livre que sur le Dictionnaire khazar et son auteur. Surtout si on ne perd pas de vue les affirmations, « originales » elles aussi, exprimées sous forme de conclusion définitive : « ce reniement, cette trahison de son œuvre » dont l’auteur se rend coupable « étaient déjà inscrits en elle, appelés en un sens par l’œuvre elle-même ». À la lumière de ce dernier jugement catégorique se distinguent plus clairement les intentions véritables de Jacob Rogozinski : jeter le discrédit non seulement sur l’écrivain, mais aussi son œuvre. Cette œuvre, justement, qu’il disait... « admirable ». En outre, n’est pas non plus dépourvu d’intérêt le fait que cet humaniste, ce philosophe, ait fait paraître son article en mai 1999, au moment même où l’OTAN intervenait militairement contre la Serbie dans le cadre de l’opération Noble anvil (24 mars-10 juin 1999).
- 12 Depuis sa première publication en 1988, ce roman a fait l’objet de deux rééditions – en 2002, chez (...)
10Le changement de prisme à travers lequel furent lus les livres de Milorad Pavić offre un contraste saisissant avec les manifestations d’enthousiasme qui accompagnèrent la première publication en France du Dictionnaire khazar12. La spontanéité avec laquelle la critique, alors encore exempte de préjugés idéologiques et politiques, s’était mise à la lecture de ce roman – spontanéité débouchant parfois sur une fascination prompte à transformer l’interprétation critique en mystification – n’a pas toujours été le meilleur allié dans la lecture de cet ouvrage insolite. Mais la lecture spontanée qui caractérisa la première phase de sa réception, est sûrement plus proche de la vérité de l’œuvre que la lecture orientée que nous venons d’analyser.
11Le cas de Dobrica Ćosić ressemble en partie à celui de l’auteur du Dictionnaire khazar : tous deux furent accueillis en France d’abord avec enthousiasme puis tombèrent en disgrâce auprès de la critique ; tous deux subirent un changement radical de prisme de lecture qui se doubla de tentatives visant à les discréditer sur le plan moral. Cela dit, il est toutefois plus facile de comprendre pourquoi Dobrica Ćosić s’est trouvé, avec le déclenchement des hostilités en ex-Yougoslavie, exposé aux tirs croisés de la presse française. Écrivain, intellectuel, homme politique, ces trois facettes de Ćosić montrent bien qu’il s’agissait d’une personnalité complexe qui n’a certes pas reculé devant les défis de son époque, mais qui n’a pas toujours pu concilier ses trois activités publiques. Avec son élection au poste du président de la République Fédérale de Yougoslavie au début de la guerre civile dans les Balkans, l’écrivain avait fait un choix politique qui lui coûta cher : d’abord dans son pays, mais aussi à l’étranger, et plus particulièrement en France où il aura été, depuis 1992, la cible de nombreuses attaques, parfois très virulentes.
- 13 Vol I : le Pécheur, l’Hérétique ; vol. II : le Croyant, trad. par Slobodan Despot, Lausanne, L’Âge (...)
- 14 Vol. I-II, traduit par Dejan M. Babitch, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1991.
- 15 Voir en particulier : Véronique Soulé, « Cosic, prophète en Serbie », Libération, 8 novembre 1990 ; (...)
- 16 Certaines de ces réflexions sont faites sous forme d’interrogations comme, par exemple, celles de J (...)
12Pourtant, dans un premier temps l’image que la critique française donna de lui fut tout à fait positive : aussitôt après la publication de ses grands romans – le Temps du mal (1990)13 et le Temps de la mort (1991)14 – Ćosić fut accueilli avec l’intérêt et le respect réservés habituellement aux grandes figures des littératures étrangères15. Ainsi, la plupart des journaux et revues qui rendirent compte de ses livres s’accordèrent à dire qu’il s’agit d’un écrivain de premier plan qui fait penser aux grands maîtres russes – Tolstoj, Dostoevskij, Grossman, Solženicyn. On trouve certes, ici et là, quelques réflexions discordantes qui, sans préfigurer à proprement parler les attaques violentes qui seront portées quelques mois plus tard, manifestèrent du moins un certain doute sur les idées ou les intentions de l’écrivain16. Ces remarques critiques divergent néanmoins ostensiblement des attaques ouvertes, brutales, exprimées sur le ton du réquisitoire, qui deviendront presque systématiques après l’élection de l’écrivain au poste du président de la RFY, au moment même où la guerre civile battait son plein.
- 17 Le Monde, 20 janvier 1993. Le même texte est repris dans le livre : E. Morin, les Fratricides, Youg (...)
13Devenu « la bête noire » des journalistes, Dobrica Ćosić ne tarda pas à s’attirer également les foudres des intellectuels et des critiques déjà engagés dans les débats publics sur la tragédie yougoslave. Dans son article « Le temps de la mort et du mal »17, une sorte de lettre ouverte à Ćosić, Edgar Morin essaye, quant à lui, d’éviter un discours manichéen. Afin de lever toute ambiguïté, il met d’emblée l’accent sur la différence entre l’écrivain et l’homme politique. Au sujet du premier, il fait un constat élogieux : il le qualifie d’« extraordinaire écrivain », d’« auteur de deux chefs-d’œuvre de la littérature européenne qui sont, en même temps, deux Guerre et paix du peuple serbe ». Pour ce qui est du second, Edgar Morin change de ton : sans vouloir porter un jugement explicitement négatif mais sans cacher non plus ses réserves quant à la responsabilité de Ćosić, il tente d’inciter l’écrivain à s’expliquer sur sa position.
- 18 Dobrica Cosic, « Le temps du mal et du pire », le Monde, 17 février 1993.
14Pour Ćosić, soumis aux pressions médiatiques et contesté de toutes parts, c’était, effectivement, une bonne occasion de s’expliquer directement et de préciser quelques-unes de ses idées 18. A-t-il réussi à convaincre Edgar Morin ? La question est restée en suspens. En revanche, il est évident que ni cette réplique, ni les œuvres de l’écrivain ne « rassurèrent » le philosophe André Glucksmann et la chroniqueuse de la Croix, Louise Lambert, qui vont se manifester peu de temps après. Contrairement à Edgar Morin qui n’avait pas caché son engouement pour les grands romans de Ćosić, ces deux intervenants tentèrent de montrer que l’écrivain s’était justement servi de son œuvre pour élaborer, développer et répandre des idées nationalistes « grand-serbes ».
- 19 « La guerre des intellectuels », le Figaro, 3 juin 1993.
15Dans son article au titre symbolique – « La guerre des intellectuels » – André Glucksmann adopte dès le début un ton polémique. « Parmi tant de diplomates chevronnés et commentateurs autorisés, voire d’intellectuels engagés, lequel se donna la peine de plonger dans les quatre mille pages de Ćosić, traduites en bon français ? », s’interroge-t-il avant de mettre implicitement en cause toutes les interprétations antérieures : « Aucun expert ne semble avoir profité de l’aubaine, occasion unique de saisir à l’œuvre l’immense falsification de la mémoire qui précède et dont procèdent les massacres actuels19 ». Pour cette raison, il se voit donc contraint d’intervenir en personne pour que cette « falsification » soit finalement mise à nu. Et pour étayer ses hypothèses, il se lance dans une « analyse éclair » de deux romans de Ćosić, qui mérite d’être ici citée dans son ensemble :
- 20 Ibid.
Premier roman fleuve : Le Temps de la mort : en 14-18, le peuple serbe est dupé par les puissances occidentales qui l’abandonnent à la barbarie austrohongroise puis, la paix revenue, le trompe et le paralyse dans une fédération avec les Croates et les “Musulmans”. Deuxième livraison aussi volumineuse : Le Temps du mal, ou comment Moscou la Rouge accapare, détourne et corrompt la flamme révolutionnaire serbe. Un coup contre l’Ouest. Un coup contre l’Est. Conclusion obligée : desserrer l’étau. Les Serbes surent se sacrifier pour la victoire des autres, de quoi ne seraient-ils capables s’ils se mettaient à leur compte et travaillaient pour leur cause ? Sitôt dit (en vingt-cinq ans), sitôt fait (en trois ans)20.
16Cette « analyse éclair » qui réduit « quatre mille pages » en un syllogisme – « Un coup contre l’Ouest. Un coup contre l’Est. Conclusion obligée : desserrer l’étau. » – risque cependant de laisser incrédule le lecteur qui s’est réellement donné « la peine de plonger dans les quatre mille pages de Ćosić ». Car les accusations aussi graves qui clouent au pilori l’écrivain et son œuvre ne peuvent être justifiées par une simple formule, surtout venant d’un philosophe.
- 21 « Quand la littérature veut faire l’histoire », la Croix, 22 mars 1993.
- 22 Le Nettoyage ethnique. Documents historiques sur une idéologie serbe, rassemblés, traduits et comme (...)
17Louise Lambert, quant à elle, définit d’emblée, dans le sous-titre, le sujet de son pamphlet 21. Elle se propose de faire le « portrait d’un écrivain idéologue au moment où est publiée une anthologie de textes sur le ‘nettoyage ethnique’ », en réalité un pamphlet antiserbe dans lequel Ćosić est présenté tel un « gourou du nationalisme serbe moderne 22 ». Fortement inspirée par ce pamphlet, Louise Lambert s’attaque d’abord aux critiques français qui ont présenté Ćosić comme « un écrivain visionnaire », « le Tolstoï des temps modernes ». Or, à ses yeux, celui qui a adopté « un double langage », celui qui a fait « du mensonge son arme politique », celui qui a « exploité et nourri la maladie de son peuple » [les italiques sont de M. S.], ce « nihiliste cynique » ne peut en aucun cas être considéré comme un visionnaire ou un Tolstoj moderne mais plutôt « comme le Richelieu d’un régime “national-communiste” qui a su fanatiser un peuple fragilisé par la “solution yougoslave” ».
18Pour illustrer ses jugements, Louise Lambert se réfère aux romans de Ćosić. Mais au lieu de montrer, dans une analyse critique, en quoi et comment ces romans ont avivé « les passions nationalistes », elle cite les idées et les paroles des héros et les fait passer soit pour les opinions de l’écrivain, soit pour des arguments soutenant ses propres idées, lesquelles n’ont rien à voir avec le champ sémantique des œuvres de Ćosić. Prenons un exemple. Sans expliquer qu’il s’agit de la réflexion faite par un malade anonyme au sujet de l’épidémie du typhus qui ravage la Serbie pendant la Grande Guerre, le critique de la Croix cite cet extrait du Temps de la mort :
- 23 Le Temps de la mort, vol. II, p. 68.
La maladie est un facteur créateur de l’histoire... Les malades sont les créateurs de presque tous les grands miracles... La peur et les manies des malades ont construit et détruit les villes, des temples majestueux...23
19Selon Louise Lambert, cette réflexion est la preuve évidente que le peuple serbe en général est malade, que Ćosić « n’a peut-être exploité et nourri la maladie de son peuple que pour mieux exorciser celle qui, depuis son échec politique face à Tito, le minait lui-même. »
20Cette démarche nous paraît peu crédible : plutôt que de s’appuyer sur un examen argumenté du texte, elle repose sur un montage de citations orienté.
- 24 Voir : Le Temps du réveil, livre d’entretiens avec Daniel S. Schiffer, Lausanne, L’Âge d’Homme, 199 (...)
21Confronté à une avalanche d’attaques, Ćosić essaiera de faire face à « la terreur du mensonge », selon son expression, et de rétablir la vérité – sa vérité – sur son rôle d’écrivain, d’intellectuel et d’homme politique24. On peut évidemment discuter le bien-fondé de ses arguments. On peut également leur opposer cette évidence : à savoir qu’avec sa nomination au poste de président de la RFY, il a cautionné, de son gré ou non, le régime de Milošević. Cela dit, certaines de ses réflexions méritent plus d’attention. En réponse aux accusations selon lesquelles il aurait propagé, en tant qu’écrivain, les idées nationalistes, Ćosić a ainsi demandé à ses critiques de respecter au moins la condition sine qua non de toute réflexion :
- 25 L’Effondrement de la Yougoslavie, p. 103.
Lorsqu’on profère des jugements aussi graves, il serait bon [...] qu’on lise mes livres et qu’à partir de là seulement on tire ses conclusions25.
22C’est là l’exigence légitime d’un auteur qui se dira prêt « à affronter une véritable commission d’enquête ou l’analyse sémantique la plus serrée » de ses livres.
- 26 Ce constat pourrait d’ailleurs être élargi à l’ensemble de la critique française et même occidental (...)
- 27 « Les livres, chair et sang de l’Histoire », Sud-Ouest, 10 mai 1992. Sur la réception des œuvres de (...)
23Les détracteurs de Ćosić n’ont toutefois jamais entrepris d’analyse approfondie et « serrée » de ses livres, ni des ouvrages précédemment évoqués ni des romans traduits ultérieurement – Racines (1992), le Temps du pouvoir (1996), Apocalypse (1999), Une fable (2001), le Temps de l’imposture ou Le roman de Tito (2008)26. Sans tenir compte de la vision de l’ensemble de l’œuvre romanesque de Ćosić, ils se contentèrent de survoler le Temps du mal et le Temps de la mort, d’en faire une lecture superficielle et effectuée sous la pression d’une actualité dramatique. Comme si, dans le climat tendu qui poussa les médias à chercher en urgence des schémas destinés à faire comprendre l’incompréhensible à l’opinion publique, ils n’avaient eu ni le temps ni la volonté « de plonger dans les quatre mille pages » qui, d’ailleurs, parlent d’un autre temps, d’une autre guerre, et d’une autre Serbie comme l’a fort bien dit Yves Harté, pas « exactement celle que la télévision nous présentait à 20 heures tous les soirs27 ».
- 28 C’est en 1981 que l’Âge d’homme, publia, en traduction de H. et F. Wybrands, son recueil de nouvell (...)
- 29 Les deux premiers volets, traduits par Mauricette Begić et Christine Chaton furent publiés dans un (...)
- 30 Cette remarque figure sur la quatrième de couverture.
- 31 Voir en particulier : J.-B. H(arang), « Stevanovic et les chiens », Libération, 23 avril 1993 ; « U (...)
- 32 À ce propos il est indispensable d’apporter ici une précision : Stevanović a expliqué dans une int (...)
- 33 « La puanteur de la haine », Dernières Nouvelles d’Alsace, 25 avril 1993.
- 34 « Vidosav Stevanovic : La neige et les chiens », Esprit, juillet 1993, p. 191-192.
24Contrairement à l’accueil réservé à Ćosić et à Pavić, le changement du prisme de lecture conditionné par la guerre civile yougoslave eut un impact à première vue bénéfique sur la réception des œuvres de Vidosav Stevanović. Passé inaperçu lors de sa première publication en français au début des années quatre-vingt28, ce nouvelliste et romancier, que les événements dramatiques survenant dans les Balkans poussèrent à s’installer à Paris en 1992, fut en revanche unanimement salué par la critique française à l’occasion de la sortie de sa trilogie romanesque inspirée par la guerre civile en Bosnie. Cette fois-ci, toutes les conditions, hélas peu liées aux raisons esthétiques, furent réunies pour que ce triptyque romanesque – Neige à Athènes, l’Île des Balkans et Christos et les chiens29 – concentrât une attention toute particulière. Publiée au moment où la guerre civile battait son plein, annoncée par l’éditeur comme « la première œuvre littéraire suscitée par l’actuel conflit yougoslave » et qui avait pour auteur « un adversaire déclaré » du « régime serbe actuel30 », cette trilogie se trouva d’emblée placée dans un contexte très politisé. « Le mérite » en revint en partie également à l’écrivain lui-même qui, dès son arrivée en France, n’hésita à focaliser l’intérêt des journalistes sur son cas personnel. Dans plusieurs interviews accordées à la presse, Stevanović laissa ainsi entendre que ses idées pacifistes étaient très mal vues en Serbie, et que c’était la raison pour laquelle ses livres et lui-même étaient fréquemment l’objet d’attaques infondées31. Très sensibles à la parole d’un écrivain contraint à « l’exil »32, indignés devant les horreurs de la guerre et saisis par les images fortes d’une œuvre écrite dans l’urgence, les critiques réagirent avec de vives émotions. Voici quelques-unes de leurs réflexions qui illustrent bien dans quel état d’esprit ils lurent et accueillirent le roman de Stevanović. « Enfin le livre que nous attendions ! » ; le livre « écrit sous le coup de la colère » et qui représente « un cri de rage impuissante contre la “puanteur de la haine” », s’exclame Daniel Walther33. La même l’indignation devant la cruauté insensée des hommes que la guerre a rendus fous, est partagée par Marie-Françoise Allain, la chroniqueuse de l’Esprit : bouleversée par la lecture de « ce chef-d’œuvre insupportable », elle prévient le lecteur et précise qu’il sera « rattrapé et fauché par l’enfer, dès le premier chapitre34 ». Quant à Nicole Zand, elle reconnaît volontiers que la structure complexe du roman lui échappe parfois mais elle ajoute aussitôt, sans dissimuler son émotion :
- 35 « Traduit du serbo-croate », le Monde, 29 octobre 1993.
On ne peut rester insensible à cette éructation délirante qui, si elle est loin d’être limpide, traduit, par l’humour noir et la force poétique du mot, avec des éclats d’une grande beauté, le fond du désespoir35.
- 36 La même approche caractérise également les articles suivants : J. B. M., « Vidosav Stevanovic : La (...)
- 37 Un bon exemple de ce type de lecture est l’article de J.-L. K(uffer) qui n’a pas hésité à recourir (...)
- 38 L’expression est de M. Wagner, op. cit.
25Ce qui rapproche, dès le premier regard, tous les critiques cités, c’est le ton particulier de leurs réactions, ému et parfois pathétique, qui traduit leur désarroi devant une guerre sordide et insensée ainsi que leur approche ambigüe d’une œuvre qui met sur le même plan éléments autobiographiques de l’auteur, aspects esthétiques et contexte politique de sa trilogie36. Mais, si on peut reprocher à ce groupe de critiques de confondre esthétique et politique 37, si on peut constater que leur discours subjectif passe souvent à côté des valeurs littéraires du roman, si on peut, enfin, leur faire grief d’avoir exploité quelques stéréotypes sur le conflit yougoslave et la « dissidence » de l’écrivain, en revanche on ne peut pas discuter leur bonne foi, ni leur volonté d’attirer l’attention du public sur un « beau livre » qu’il faut lire « pour comprendre l’inexplicable »38.
- 39 « La honte et la pitié », l’Express, 15 avril 1993.
26Cette bonne foi est plus suspecte chez certains de leurs confrères qui utilisèrent le livre de Stevanović pour « argumenter » des théories fort douteuses. Nous pensons en particulier à Paul-Jean Franceschini, à l’époque responsable de la rubrique littérature de l’Express, et de Joseph Limagne, éditorialiste à OuestFrance, dont les articles illustrent bien toute l’ambiguïté de l’influence que le contexte politique aura exercée sur la réception de la littérature serbe. Pour étayer ses idées et, surtout, la stratégie criminelle de « purification ethnique » mise en place en Bosnie, Franceschini39 s’appuie sur plusieurs livres, démarche qui aurait dû, à première vue, assurer la crédibilité de son analyse. Une démarche trompeuse en vérité car les trois livres qu’il choisit de traiter en parallèle avec la Neige et les chiens sont des pamphlets politiques, très partiaux, dont le point commun est un très fort sentiment antiserbe : Nettoyage ethnique conçu, on l’a vu, par un groupe d’auteurs qui se sont donné pour but de dénoncer « une idéologie serbe » fondée, comme le souligne l’éditeur du livre, sur « un impérialisme teinté de racisme » ; Journal de guerre de Zlatko Dizdarević pour qui les Serbes sont des « barbares fous de leurs gènes, de leurs mythes, de leur histoire » ; et Putain de guerre qui est la confession d’un mercenaire, un « volontaire français contre les Serbes », comme l’indique la jaquette du livre.
27Ces ouvrages, et en particulier le Nettoyage ethnique, « ce Mein Kampf multiséculaire », pour reprendre l’expression insolite de Franceschini, lui ont donc fait découvrir « la vraie identité » de ce peuple étrange. D’ailleurs, voilà le commentaire dans lequel il expose les idées propagées par des auteurs du Nettoyage ethnique :
- 40 Ibid.
On y voit [dans le Nettoyage ethnique – M. S.] un peuple frustré de son espoir de relever l’héritage de Byzance, forger le rêve de la Grande Serbie. Pour lui, la violence devient valeur suprême. Dans une région trop compliquée pour son simplisme, il acquiert la certitude d’être persécuté, ignoré, méprisé, infiltré de traîtres et d’ennemis, cerné par un monde hostile. Cette paranoïa, servie par la passion du terrorisme et de l’action clandestine, est théorisée au fil des siècles, au point de devenir à la fois une doctrine et un mythe sorélien, « nœud d’affectivité et d’action ». La lecture de ce « Mein Kampf » multiséculaire est indispensable à qui veut comprendre l’attitude et les motivations des Serbes [les italiques sont de M. S]40.
28À la lumière de ces « révélations » qui, pour lui, démasquent la nature obscure d’un peuple, Franceschini croit voir, dans la Neige et les chiens, l’illustration du « fonctionnement » de la « purification ethnique », le but de « l’agression serbe contre la Bosnie », même s’il reconnaît que ce « beau texte éclaté et déroutant » relève du « réalisme fantastique ».
- 41 « Les Serbes : une âme d’assiégés », Ouest-France, 15 avril 1993.
29Joseph Limagne 41 se propose rien de moins que de démasquer « l’idée nationale » des Serbes à travers « leur mentalité, leur histoire et leurs fantasmes ». Et tout cela dans un court article de presse. Pour donner de la crédibilité à ses idées, il se réfère, entre autres, à la Neige et les chiens, à seule fin d’étayer sa thèse principale affichée déjà dans le titre : « Les Serbes : une âme d’assiégés ». Pour ce faire, il extrait des citations du roman et, hors contexte, les fait passer pour des arguments historiques, bien qu’elles ne reflètent que l’opinion de personnages fictifs exprimée dans le cadre de la fiction littéraire. Pour lui, par exemple, le discours enflammé tenu par un nationaliste dans la Neige et les chiens exprime bel et bien la vox populi serbe, quoique cela ne soit indiqué nulle part.
Notre peuple a tout ce que les autres n’ont pas. C’est pour ça qu’ils nous haïssent. Tout autour de nous, il y a des traîtres.
- 42 Ibid.
30Cette citation et quelques autres du même acabit sont donc pour Joseph Limagne des arguments suffisamment explicites pour justifier sa conclusion, en fait un réquisitoire contre tout un peuple : à savoir que les Serbes, « peuple malade de son passé », cultivent « depuis des siècles » une « mentalité d’assiégés » et une « paranoïa collective » qu’un Slobodan Milošević « a su porter à son paroxysme »42.
- 43 « Je crois que la culpabilité ne peut pas être collective », déclare-t-il avant de préciser : « Ce (...)
31Ces interprétations simplistes, qui risquaient de faire plus de mal que de bien à la compréhension de son livre, ne pouvaient naturellement que déplaire à Stevanović. En prévoyant sans doute que le climat politique en France pourrait favoriser une approche critique erronée – climat dont il a pu se rendre compte lui-même – le romancier tenta à plusieurs reprises de la contrecarrer dans ses interviews. Et s’il est vrai qu’il entretint soigneusement une image qui ne correspondait pas tout à fait à la réalité – celle de « dissident », voire de victime du régime serbe – on ne saurait, en revanche, lui reprocher de n’avoir rien fait pour prévenir les erreurs d’interprétation critique de sa trilogie. Il affirma ainsi explicitement que sa trilogie ne pouvait, en aucun cas, être considérée comme une preuve quelconque d’une culpabilité collective de Serbes43, et souligna que, dans la tragédie yougoslave, « toutes les parties [étaient] coupables » ; d’où son refus de nommer dans le roman les camps ou les lieux de l’action. Les explications de Stevanović ne furent malheureusement pas toujours été prises en compte, ce qui lui inspira ce constat amer et résigné :
- 44 In : J.-L. Kuffer, « L’Évangile de la haine », interview, 24 heures, 17 février 1994.
Les médias occidentaux ne sont pas plus brillants que ceux de mon pays. Là-bas, on falsifie les faits. Ici, les choses sont tantôt grossies à l’extrême et tantôt réduites à rien, ce qui aboutit au même résultat44.
32Cette attitude des médias dénoncée par Stevanović, ainsi que le climat particulier régnant dans les milieux intellectuels français et suscité par le drame yougoslave, marquèrent également l’accueil réservé aux œuvres d’Ivo Andrić, rendu très actuel par la nécessité de comprendre les racines historiques et le côté obscur, insaisissable de la tragédie bosniaque. Disparu en 1975, l’unique prix Nobel de littérature de l’ex-Yougoslavie ne pouvait évidemment pas être traité de la même manière que Pavić, Ćosić et Stevanović. Mais il n’aura pas pour autant totalement échappé à une lecture influencée par « les temps qui saignent ». D’ailleurs, reconnaissons-le, il aurait été impossible de lire Ivo Andrić sans tenir compte de l’actualité, d’autant plus que les lieux où se déroulent ses histoires furent présents, durant les années de conflit, à la une des journaux.
33Ce sont les éditeurs qui, les premiers, tentèrent d’introduire un nouveau prisme de lecture en adaptant leur présentation d’Andrić à ce nouveau contexte : afin de « réactualiser » ce grand écrivain quelque peu marginalisé en France, ils accompagnèrent les nouvelles éditions de ses livres par des péritextes, pour reprendre la notion de Gérard Genette, spécialement rédigés pour répondre aux exigences du moment. À ce propos évoquons en particulier les textes qui accompagnèrent les nouvelles traductions, faites par Pascale Delpech, de deux livres majeurs d’Ivo Andrić publiés par Belfond : le Pont sur la Drina (1994) et la Chronique de Travnik (1997). Pour la postface du Pont sur la Drina, rédigée par essayiste et universitaire Predrag Matvejevitch, il suffit de citer François Maspero qui met en relief plusieurs détails apparemment anodins mais qui, en réalité, faussent et la biographie de l’écrivain et son orientation littéraire et politique :
- 45 « Ah, Dieu ! Que la Bosnie est jolie... », la Quinzaine littéraire, 16 avril 1994.
L’édition de 1956 indiquait qu’Andrić était député au Parlement fédéral de Belgrade ; l’éditeur de 1994, lui, s’en tient au seul titre de député à l’Assemblée nationale de la République populaire de Bosnie-Herzégovine. Quant au postfacier, il tait pudiquement qu’Andrić fut président de l’Association des écrivains yougoslaves dans les premières années du régime communiste... puis de l’Union des écrivains serbes ! Comme quoi les « pages blanches » de l’histoire ne font souvent, hélas, que se déplacer45.
- 46 Nous avons déjà attiré l’attention sur cette préface dans un article consacré à la réception de l’a (...)
34Quant à la préface à la Chronique de Travnik écrite par Paul Garde, professeur de langue et de grammaire russes, elle mérite un peu plus d’attention : vu certaines idées d’ordre extra-littéraire de son auteur, elle aurait pu entraîner la critique sur une fausse piste 46. Sans ignorer qu’Ivo Andrić, malgré ses origines croates, avait clairement fait siennes la langue et la littérature serbes, le préfacier sème la confusion sur ce choix du romancier et sur son identité d’homme et d’écrivain tout en défendant la thèse selon laquelle il aurait porté la déchirure de l’ordre identitaire. À la lecture de la préface – où on trouve par ailleurs une analyse pertinente de certains aspects littéraires de la Chronique –, on a la nette impression que Garde s’efforce, « en ombres chinoises » pour reprendre son expression, de faire passer Andrić pour un renégat qui perpétue « la négation du nom de son propre peuple », c’est-à-dire du peuple croate. La preuve ? Le préfacier la trouve dans le roman lui-même, dans le fait que l’écrivain « emploie avec parcimonie le mot Serbe, mais passe un tabou absolu sur celui de Croate, qui ne figure pas une fois dans le livre ». C’est une remarque d’autant plus étonnante que celui qui passe aujourd’hui en France pour un spécialiste des Balkans semble ignorer que la population catholique de la Bosnie n’avait pas encore développé, à l’époque décrite par le roman, la conscience d’appartenance à une nation particulière et, par conséquent, s’identifiait, comme le démontre bien Andrić, par rapport à son appartenance confessionnelle.
- 47 Voir à ce sujet les actes d’un colloque publiés sous le titre : Andrić i Bošnjaci [Andrić et les (...)
35Des autres points discutables de cette préface, évoquons encore celui qui illustre bien l’approche de Paul Garde. Tout en adoptant le point de vue d’une partie des intellectuels bosniaques – plus exactement de ceux qui se livrent à une critique sans merci du prix Nobel en arguant qu’il a donné une image fausse de la Bosnie sous le joug ottoman47 – le préfacier s’efforce également, sinon de justifier au moins de rendre compréhensible l’hostilité que « certains Musulmans bosniaques » nourrissent à l’encontre de l’écrivain. S’ils lui « reprochent d’avoir médit de leurs ancêtres et de l’empire ottoman », il devrait y avoir, selon lui, une raison : « Il est bien vrai », stipule-t-il, « que l’historiographie actuelle a tendance à nuancer le jugement très sombre qui a longtemps été porté sur ce régime, et qui se trouve chez Andrić ». C’est une tentative de révision, de remise en cause de la vision qu’avait Ivo Andrić de l’histoire de la Bosnie et dont la justesse et l’impartialité ont été louées par les critiques du monde entier.
- 48 C’est le cas, par exemple, de Louise L. Lambrichs, chroniqueuse de la Croix, qui a surtout insisté, (...)
- 49 « L’Europe s’arrête à Travnik », le Monde, 3 janvier 1997.
- 50 « Bosnie 1789 », le Nouvel observateur, 6 février 1997.
- 51 « Vivre écartelé », les Inrockuptibles, 19 février 1997.
36Hormis quelques chroniqueurs qui se laissèrent influencer par les péritextes cités48, la critique en général ne tint pas compte des idées « engagées », extra-littéraires de leurs auteurs. Elle s’attacha plutôt à mettre en valeur celles développées dans des romans d’Ivo Andrić, qui confirment l’universalité de sa vision de la Bosnie et de sa troublante histoire. Pour illustrer ce constat, évoquons brièvement l’accueil fait à la Chronique de Travnik. Restée dans l’ombre du Pont sur la Drina lors de sa première édition en 1956, ce roman fut reçu cette fois-ci en France à la mesure de ses grandes qualités esthétiques : avec un intérêt particulier souvent accompagné de louanges et même d’expressions fortes dissimulant à peine de vives émotions. Voici, pour preuve, quelques citations. C’est « un roman éblouissant, incroyablement captivant sous ses faux airs de récit ethnographique », note Marion Van Renterghem, chroniqueuse au Monde49. Oui, ce livre « à l’ambition tolstoïenne » est sans aucun doute – ajoute de son côté Daniel Rondeau, écrivain et journaliste – « l’un des grands romans européens du xxe siècle »50. Un jugement élogieux est de même porté par Jacques Vallet, chroniqueur aux Inrockuptibles, qui souligne que ce livre « superbe et tragique » est « l’un des plus grands romans des littératures slaves »51.
- 52 « Un tableau somptueux, au carrefour des Europes », la Libre culture, no 90, 13 janvier 1997.
- 53 Vallet, op. cit.
- 54 Van Renterghem, op. cit.
- 55 Marc Semo, « Les consuls de Travnik », Libération, 9 janvier 1997.
- 56 « Le Prophète des Balkans », Journal de Genève, 1-2 mars 1997.
37Bien sûr, c’est la guerre civile bosniaque qui a rendu la Chronique non seulement attrayante mais aussi, comme le souligne le journaliste Olivier Mouton, « indispensable dans la compréhension d’une tumultueuse fracture au cœur de l’Europe »52. Mais, dans le même temps, cette guerre aura créé, nous l’avons vu, les conditions d’une lecture réactualisée qui – comme dans le cas des trois écrivains traités précédemment – risquait de donner lieu à une interprétation « engagée », politisée. Ce, d’autant plus qu’il était possible de voir des similitudes frappantes entre la Bosnie évoquée dans la Chronique de Travnik et celle des dramatiques années quatre-vingt-dix, des similitudes que les critiques repérèrent parfois sans cacher leur stupéfaction. Ce sont d’ailleurs ces analogies étonnantes, qui les ont amenés à déceler chez l’écrivain une troublante intuition. En décrivant la Bosnie de l’époque napoléonienne, « ce carrefour des catastrophes au cœur de l’Europe »53, Andrić a démontré – constate-on de façon quasi unanime – à la fois « un pessimisme tragiquement prophétique »54 et « une prémonitoire et dérangeante lucidité » 55. C’est André Clavel qui ira le plus loin dans cette direction, voyant en l’auteur de la Chronique ni plus ni moins que « le Prophète des Balkans »56 ! Dans ce roman « trouble et troublant », dans ce « requiem tragiquement prémonitoire », explique-t-il lui-même troublé, « Andrić semble prophétiser l’explosion qui ravagera les Balkans un demi-siècle plus tard ».
- 57 « Quand la guerre au quotidien s’écrit entre les lignes », InfoMatin, 11 avril 1994.
38En lisant la Chronique sous un nouvel éclairage, celui de l’actualité, les critiques durent sans cesse suivre la ligne glissante, périlleuse, qui sépare esthétique et politique. Quoique certains aient tenté de chercher, à tout prix, l’écho de « la guerre au quotidien... entre les lignes » des livres d’Andrić57, comme le remarque Renaud Ego, force est de constater que leurs allusions à l’actualité furent guidées pour la plupart d’entre eux par le bon sens et le besoin de répondre à l’attente des lecteurs. Cette attitude fut davantage conditionnée par les œuvres andrićiennes elles-mêmes qui ne laissent place à aucune réflexion manichéenne, à aucun jugement partisan. Il nous semble en vérité qu’en lisant Ivo Andrić, et même s’ils n’ont pas réussi à saisir toutes les significations, les critiques prirent au moins conscience que l’image complexe de la Bosnie qui se reflète dans ses livres ne correspond pas tout à fait à celle qui fut montrée, durant des années, aux téléspectateurs français. Comme le dit à juste titre le critique de l’Express :
- 58 J. Bo, « Le Pont sur la Drina », l’Express, 21 avril 1994.
La vraie littérature, avec son souci des destinées individuelles, sa sensibilité et son arrière-plan métaphysique, permet ici de comprendre un peu mieux le drame bosniaque... et l’âme humaine58.
- 59 Cela transparait nettement, par exemple, dans ce constat établi par Philippe Petit, journaliste et (...)
39Il serait possible, bien entendu, de poursuivre notre analyse et d’évoquer d’autres exemples, tout aussi flagrants, d’une lecture effectuée sous la loupe de la guerre. Mais ceux que nous avons choisi de soumettre à un examen critique dans cet article suffisent, nous semble-t-il, pour tirer quelques enseignements susceptibles d’éclairer au moins le côté sombre de la réception en France d’une littérature nationale pendant une période trouble et troublante. Ces exemples nous font voir clairement que la surmédiatisation de la tragédie yougoslave – qui poussait inexorablement à une lecture à travers le « filtre de la guerre » et à un jugement critique fondé sur des critères extra-littéraires – n’a pas seulement « [troublé] fortement la perception » de la littérature serbe, pour paraphraser Norbert Czarny, mais aussi la perception du rôle du critique littéraire. Guidés par « notre mauvaise conscience à tous », les chroniqueurs ont vu dans ce rôle un moyen subtil dont le but n’était pas uniquement de faire découvrir au public un livre ou un écrivain, mais aussi, et peut-être davantage, de sensibiliser les lecteurs au drame yougoslave, et même de les faire réagir59. Une telle critique engagée qui privilégie la sensibilisation politique des lecteurs, qui appelle à la solidarité avec une juste cause, n’est-elle pas en réalité une incitation à sortir du cadre de la littérature, à franchir la ligne rouge qui sépare esthétique et politique ? Quoi qu’il en soit, comme le démontrent les exemples étudiés, certains critiques de métier ou d’occasion – journalistes, philosophes et universitaires – auront largement franchi cette ligne fatidique au-delà de laquelle toutes les dérives sont possibles.
40Qu’il nous soit permis une dernière remarque afin de ne laisser planer aucune ambiguïté : ces exemples qui donnent une image faussée des écrivains traités mais aussi, à travers eux et plus généralement, de leur littérature nationale, ne reflètent en réalité qu’un aspect de la réception de la littérature serbe en France durant une période bien précise. Et même s’ils sautent aux yeux, ils ne devraient pas faire oublier les efforts de tous ceux, critiques et traducteurs – d’ailleurs cités dans cet article pour certains d’entre eux – qui tentèrent, tant bien que mal, de résister à la pression médiatique dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne fut pas très favorable aux Serbes et à la Serbie. Enfin, ces exemples ne devraient pas non plus – ou plutôt ne pourront pas – jeter une ombre sur l’accueil souvent enthousiaste que la critique française a réservé à la littérature serbe, ou du moins à ses meilleurs écrivains, tant avant qu’après les tragiques années quatre-vingt-dix.
Notes
1 « Du fantastique à la réalité », la Quinzaine littéraire, 1er juin 1995.
2 « Tous contre tous / Dans les griffes de l’histoire », le Monde diplomatique, janvier 1992.
3 In : « Où sont les chiens », le Monde, 23 avril 1993.
4 Traduit par Maria Bezanovska, Belfond, 1988.
5 Notons brièvement quelques réactions typiques : c’est « le livre le plus étrange du monde », annonce l’Événement du jeudi (A[ndré] C[lavel], « Pavic l’illusionniste », 5 mars 1992) ; « le premier livre du XXIe siècle » et « le premier grand trou noir de la littérature à venir », écrit Paris Match (Philippe Tretiack, « Enfin un roman qu’on peut lire dans tous les sens ! », 17 mars 1988) ; « un monstre magnifique », « un fabuleux recueil de contes et de rêves » qui, souligne de son côté le Magazine littéraire, « ne se propose rien de moins que de recréer le monde » ! (Évelyne Pieiller, « Bizarres Khazars », avril 1988.)
6 À côté de ceux déjà cités, notons les suivants : Nicole Zand, « Pastiches de Khazarie et d’ailleurs », le Monde, 25 mars 1988 ; Alain Bosquet, « Milorad Pavic : l’Empire évanoui », le Figaro, 5 avril 1988 ; Patrick Thevenon, « La dispute de Dieu », le Nouvel Observateur, 22 avril 1988 ; Laurand Kovacs, « Milorad Pavic : Le Dictionnaire Khazar », la Nouvelle Revue française, no 426/427, 1988, p. 226-227.
7 Sur la réception de ce livre en France, voir : Milivoj Srebro, « Coup médiatique de Milorad Pavić », la Revue de littérature comparée, no 3, 1995, p. 273-285 ; et « L’esprit cartésien face à un “maître de la voltige” byzantin », Dossier spécial : Milorad Pavić, Serbica, mars 2011.
8 Ce changement sera confirmé ultérieurement par un accueil plus que modeste réservé au Chapeau en peau de poisson (1997) et au Dernier amour à Constantinople (2000) dont Belfond céda la publication à d’autres éditeurs.
9 Citons à titre d’exemples deux articles seulement : celui de Jean-Baptiste Harang qui affirme avoir été « surpris » lors de sa première rencontre avec l’écrivain, « par son nationalisme serbe exacerbé » (« L’envers vaut l’endroit », Libération, 8 octobre 1992) ; et celui de Daniel Martin qui informe ses lecteurs, sans donner d’explication supplémentaire, qu’« aujourd’hui » Pavić « est en plein conflit » et qu’il « milite auprès des nationalistes » (« À la force des contes », la Montagne, 12 juin 1994).
10 « Milorad Pavic, de Serbie et de partout », le Quotidien de Paris, 16 juin 1994.
11 Jacob Rogozinski, « La fin de l’unité yougoslave et la littérature : à propos du Dictionnaire Khazar de Milorad Pavic », Esprit, mai 1999, p. 53-60. Cet article a fait l’objet de notre analyse dans l’étude citée précédemment : « L’esprit cartésien... », op. cit.
12 Depuis sa première publication en 1988, ce roman a fait l’objet de deux rééditions – en 2002, chez Mémoire du livre, et en 2015, chez Le Nouvel Attila – ainsi que d’une édition en poche : Pocket, 1993.
13 Vol I : le Pécheur, l’Hérétique ; vol. II : le Croyant, trad. par Slobodan Despot, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1990.
14 Vol. I-II, traduit par Dejan M. Babitch, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1991.
15 Voir en particulier : Véronique Soulé, « Cosic, prophète en Serbie », Libération, 8 novembre 1990 ; Georges Nivat, « Une grande confession communiste », le Monde, 1er février 1991 ; Michel Heller, « Les aventures de l’âme », la Croix, 2 mars 1991 ; Raphaël Sorin, « Les Balkans à la question », l’Express, 21 mars 1991, p. 133-134 ; Eugen Bavcar, « Le temps du mal est aussi le temps de l’écriture », la Quinzaine littéraire, no 582, 16 juillet 1991 ; Hugues Rondeau, « Un Tolstoï serbe », la France catholique, 13 décembre 1991, p. 32 ; Valérie Marchand, « L’envers de la foi », les Lettres françaises, janvier 1992.
16 Certaines de ces réflexions sont faites sous forme d’interrogations comme, par exemple, celles de Jacques Decornoy et Yves Harté. Le premier s’interroge sans apporter de réponse à la question posée : n’est-il pas possible aussi d’interpréter les romans de Ćosić comme « une apologie sans nuances de la “serbitude” » ? (Decornoy, op. cit.) Le second reconnaît, pour sa part, qu’une question sous-jacente l’a obsédé tout le temps de la lecture du Temps du mal ; d’autant plus, précise-t-il, que l’on avait soupçonné les dirigeants serbes « de s’en être inspirés ». En d’autres termes : Ćosić n’a-t-il pas écrit ce roman comme « un manifeste politique » pour répandre l’idée que la Yougoslavie a été édifiée « au détriment de la Serbie » ? (Y. Harté, « Les livres, chair et sang de l’Histoire », Sud-Ouest, 10 mai 1992.) Mais la question reste là encore sans réponse.
17 Le Monde, 20 janvier 1993. Le même texte est repris dans le livre : E. Morin, les Fratricides, Yougoslavie-Bosnie 1991-1995, Paris, Arléa, 1996, p. 59-63.
18 Dobrica Cosic, « Le temps du mal et du pire », le Monde, 17 février 1993.
19 « La guerre des intellectuels », le Figaro, 3 juin 1993.
20 Ibid.
21 « Quand la littérature veut faire l’histoire », la Croix, 22 mars 1993.
22 Le Nettoyage ethnique. Documents historiques sur une idéologie serbe, rassemblés, traduits et commentés par Mirko Grmek, Marc Gjidara et Neven Simac, Paris, Fayard, 1993, p. 291-295. Il est, par ailleurs, intéressant de noter que les trois auteurs de ce livre sont, comme le précise la quatrième de couverture, des « intellectuels français d’origine croate ».
23 Le Temps de la mort, vol. II, p. 68.
24 Voir : Le Temps du réveil, livre d’entretiens avec Daniel S. Schiffer, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1992 ; « Plaidoyer du plus grand écrivain serbe », l’interview accordée à Paris Match, 4 mars 1993, propos recueillis par Emmanuel di Rossetti ; l’Effondrement de la Yougoslavie : positions d’un résistant, traduit du serbe par Slobodan Despot, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1994.
25 L’Effondrement de la Yougoslavie, p. 103.
26 Ce constat pourrait d’ailleurs être élargi à l’ensemble de la critique française et même occidentale si l’on prend en considération l’avis de Gorges Nivat, l’un des rares slavistes français qui continuent à écrire sur Dobrica Ćosić. « Il existe en Europe un immense romancier que l’Europe ne veut pas reconnaître, c’està-dire ne veut même pas lire », constate-t-il avant d’expliquer : « Il est un immense écrivain parce qu’il est le dernier des créateurs de grands romans épiques. L’épique meurt avec lui, l’épique est mort. ». (« L’âme des bœufs serbes », In : Vivre en russe, Lausanne, l’Âge d’homme, 2007, p. 446.)
27 « Les livres, chair et sang de l’Histoire », Sud-Ouest, 10 mai 1992. Sur la réception des œuvres de Ćosić en France, voir aussi : Milivoj Srebro, « Temps et tempêtes de Dobrica Ćosić », Serbian Studies Research, Association for the Development of Serbian Studies, vol. 5, no 1, 2014, Novi Sad, p. 225-251.
28 C’est en 1981 que l’Âge d’homme, publia, en traduction de H. et F. Wybrands, son recueil de nouvelles intitulé les Loulous de banlieue.
29 Les deux premiers volets, traduits par Mauricette Begić et Christine Chaton furent publiés dans un seul volume, la Neige et les chiens, par Belfond en mars 1993, tandis que le troisième, Christos et les chiens, traduit par Mauricette Begić, sortit chez le même éditeur quelques mois plus tard, en octobre 1993.
30 Cette remarque figure sur la quatrième de couverture.
31 Voir en particulier : J.-B. H(arang), « Stevanovic et les chiens », Libération, 23 avril 1993 ; « Une guerre incroyable, sauf pour ses instigateurs », propos recueillis par Michel Guilloux, l’Humanité, 28 avril 1993 ; Jean-Baptiste Michel, « Deux grands figures de l’opposition serbe : Requiem pour les Balkans », le Nouvel observateur, 13 mai 1993.
32 À ce propos il est indispensable d’apporter ici une précision : Stevanović a expliqué dans une interview qu’il avait quitté la Serbie « pour affirmer [son] refus personnel de cautionner la politique du pouvoir serbe actuel ainsi que celle d’autres régimes des Balkans », tout en soulignant : « Je voulais que ce refus apparaisse publiquement », in « Une guerre incroyable... », op. cit.
33 « La puanteur de la haine », Dernières Nouvelles d’Alsace, 25 avril 1993.
34 « Vidosav Stevanovic : La neige et les chiens », Esprit, juillet 1993, p. 191-192.
35 « Traduit du serbo-croate », le Monde, 29 octobre 1993.
36 La même approche caractérise également les articles suivants : J. B. M., « Vidosav Stevanovic : La neige et les chiens », la Liberté, 24-25 avril 1993 ; Michel Wagner, « Ces chiens noirs qui rôdent dans l’exYougoslavie », Est Républicain, 13 avril 1993 ; J.-L. K(uffer), « Au cœur du mal », 24 heures, 17 février.
37 Un bon exemple de ce type de lecture est l’article de J.-L. K(uffer) qui n’a pas hésité à recourir à une sorte de jeu avec les personnages de Stevanović, convaincu que l’écrivain a caché des personnes réelles derrière les noms littéraires, en réalité souvent symboliques (J.-L. K(uffer), op. cit.).
38 L’expression est de M. Wagner, op. cit.
39 « La honte et la pitié », l’Express, 15 avril 1993.
40 Ibid.
41 « Les Serbes : une âme d’assiégés », Ouest-France, 15 avril 1993.
42 Ibid.
43 « Je crois que la culpabilité ne peut pas être collective », déclare-t-il avant de préciser : « Ce ne sont pas les peuples qui sont coupables, mais les individus. », in « Un débat entre deux écrivains de l’ex-Yougoslavie : Comment résister », Lire, juin 1993. Propos recueillis par Catherine Argand.
44 In : J.-L. Kuffer, « L’Évangile de la haine », interview, 24 heures, 17 février 1994.
45 « Ah, Dieu ! Que la Bosnie est jolie... », la Quinzaine littéraire, 16 avril 1994.
46 Nous avons déjà attiré l’attention sur cette préface dans un article consacré à la réception de l’auteur de la Chronique de Travnik en France : « Entre l’Orient et l’Occident : problèmes de la réception d’Ivo Andrić en France », in : Srebro M. (ed.), la Littérature serbe dans le contexte européen : texte, contexte et intertextualité, Pessac, MSHA, 2013, p. 215-235.
47 Voir à ce sujet les actes d’un colloque publiés sous le titre : Andrić i Bošnjaci [Andrić et les Bochnïaks], Tuzla, “Preporod”, Bošnjačka zajednica kulture, Općinsko društvo Tuzla, 2000.
48 C’est le cas, par exemple, de Louise L. Lambrichs, chroniqueuse de la Croix, qui a surtout insisté, sous l’influence évidente de la « préface très éclairante » de Paul Garde, sur le fait que l’écrivain aurai fait « l’impasse sur son origine ». Par ailleurs, sans montrer une sympathie particulière pour la Chronique, elle a également reproché à l’écrivain d’avoir été opportuniste (il « s’engagea résolument aux côtés des communistes » – remarque-t-elle ) tout en essayant de le faire passer pour un complice non déclaré du réalisme socialiste ! « Ce choix littéraire, aux antipodes de notre tradition romanesque », souligne-t-elle, « ne pouvait bien sûr que plaire aux tenants du réalisme socialiste ». (« Le regard sans passion d’un consul français sur la Bosnie du XIXe siècle », la Croix, 24 février 1997.)
49 « L’Europe s’arrête à Travnik », le Monde, 3 janvier 1997.
50 « Bosnie 1789 », le Nouvel observateur, 6 février 1997.
51 « Vivre écartelé », les Inrockuptibles, 19 février 1997.
52 « Un tableau somptueux, au carrefour des Europes », la Libre culture, no 90, 13 janvier 1997.
53 Vallet, op. cit.
54 Van Renterghem, op. cit.
55 Marc Semo, « Les consuls de Travnik », Libération, 9 janvier 1997.
56 « Le Prophète des Balkans », Journal de Genève, 1-2 mars 1997.
57 « Quand la guerre au quotidien s’écrit entre les lignes », InfoMatin, 11 avril 1994.
58 J. Bo, « Le Pont sur la Drina », l’Express, 21 avril 1994.
59 Cela transparait nettement, par exemple, dans ce constat établi par Philippe Petit, journaliste et essayiste : « L’opinion française n’a plus le droit de se désinformer », écrit-il en présentant quelques auteurs de l’ex-Yougoslavie, « elle a le devoir de se solidariser avec tous ceux qui luttent contre la barbarie et attendent encore un miracle : qu’on les soutienne. » Voir : « Yougoslavie : des intellectuels contre la barbarie », l’Événement du jeudi, 2 juillet 1992, p. 25.
Haut de pagePour citer cet article
Référence papier
Milivoj Srebro, « Entre esthétique et politique : un aspect de la réception de la littérature serbe en france à la fin du xxe siècle », Revue des études slaves, LXXXIX 1-2 | 2018, 199-215.
Référence électronique
Milivoj Srebro, « Entre esthétique et politique : un aspect de la réception de la littérature serbe en france à la fin du xxe siècle », Revue des études slaves [En ligne], LXXXIX 1-2 | 2018, mis en ligne le 09 juillet 2019, consulté le 13 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/res/1533 ; DOI : https://doi.org/10.4000/res.1533
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