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AccueilNumérosLXXXIX 1-2In MemoriamAndrej Anatol′evič Zaliznjak

Texte intégral

1Avec la disparition d’Andrej Anatol′evič Zaliznjak, décédé le 24 décembre 2017 à Moscou, la slavistique perd une personnalité de tout premier plan, un grand spécialiste de linguistique comparative, des langues anciennes, mais aussi et surtout de l’étude de la langue russe, prise en synchronie et en diachronie, et qui bénéficiait pour l’ensemble de son œuvre d’une immense reconnaissance, tant en Russie que dans le monde.

2Né à Moscou le 29 avril 1933, Andrej Zaliznjak avait fait ses études à Moscou, au département d’études romanes et germaniques de la faculté de philologie du MGU, dont il sortit diplômé en 1958. Il reconnaissait volontiers l’importance qu’avaient eu pour lui les enseignements de Mixail Peterson, Aleksandr Smirnickij, Petr Kuznecov et Vjačeslav Ivanov. En 1956-1957, envoyé comme étudiant boursier étranger à l’École normale supérieure de Paris, il suivit les cours à l’ENS et en Sorbonne, entre autres ceux d’André Martinet pour la linguistique structurale, d’Émile Benveniste pour les études indo-iraniennes, de Louis Renou pour les études sanscrites et védiques, ou encore de Michel Lejeune, spécialiste des documents mycéniens. Durant ce séjour, il donna lui-même des cours de langue russe, notamment en Sorbonne, s’ingéniant à élaborer une méthode d’apprentissage claire de la flexion nominale et verbale. Il fut élu alors membre de la Société de linguistique de Paris (1957).

3À partir de 1960, il devient chercheur à l’institut de slavistique de l’Académie des sciences de Moscou. Membre correspondant de l’Académie en 1987, membre permanent en 1997, il en reçoit la médaille d’or en 2008. Il restera attaché jusqu’à sa mort à cette institution ; c’est d’ailleurs dans le grand bâtiment de l’Académie des sciences situé sur la perspective Lénine que s’est tenue, le 28 décembre, la cérémonie d’adieux. Conjointement, il assurera durant toute sa carrière ses enseignements à la faculté de philologie de l’Université de Moscou (MGU). Docteur ès sciences philologiques en 1965 – après une thèse rédigée sous la direction de Vjačeslav Ivanov –, nommé en 1973 professeur de cette université, il fut aussi souvent invité dans des universités étrangères, Genève, Nanterre ou Aix-en-Provence, où il prit en charge des enseignements dans la durée. Il donna des conférences dans de nombreux pays d’Europe et fut élu membre correspondant de l’Académie des sciences de Göttingen en 2001. On trouve intactes les traces de cette passion de l’enseignement qui l’a toujours animé dans ses conférences enregistrées, facilement accessibles sur internet. Une foule se pressait à ses cours, le grand amphithéâtre contenant difficilement un auditoire bigarré, toujours passionné et respectueux. L’attention de ses auditeurs était captée sans relâche par la force et l’évidence de son érudition, par sa volonté de transmettre, de partager, de convaincre. Tous ceux qui ont été ses élèves s’accordent à reconnaître en lui un immense pédagogue.

4Son apport à la linguistique aura été à la fois vaste et pluriel. Il a commencé par ses articles pédagogiques, dont ses « Lingvističeskie zadači » [Exercices linguistiques] publiés en 1963 dans un recueil intitulé Recherches en typologie structurale, et réédités en 2013 sous forme de brochure. La convergence des méthodes de la linguistique structurale et de la modélisation mathématique y est alliée à une créativité et un goût pour le jeu remarquables. Le premier exercice s’adresse « à ceux qui ne connaissent pas le basque ». C’est le fameux Gizona (l’homme en basque), qui consiste en une série de 12 phrases, dont l’une contient une erreur grammaticale. À charge pour le lecteur de la détecter, puis de la corriger. Sans y croire vraiment au départ, on s’aperçoit que l’on parvient à résoudre l’énigme. Car intuitivement, on cherche à reconstruire des régularités, à associer des marques, organiser mentalement des paradigmes. Les exercices suivants étendent la réflexion à la mise en comparaison de plusieurs langues, à des opérations de reconstruction interne, etc. Ils ont servi de base de travail dans l’organisation de ce qui deviendra les Olympiades de linguistique et mathématique à destination des élèves des écoles. Cet exercice avait été proposé aux étudiants du séminaire de linguistique mathématique de la faculté de mathématique et mécanique de l’Université de Moscou. L’association des modélisations et de l’analyse scrupuleuse des faits linguistiques s’inscrivait parfaitement dans la grande opération de refondation et revitalisation de la linguistique des années 1960, qui tournait définitivement et avec fertilité la page des errements du marrisme et de la prégnance de l’idéologie marxiste en linguistique.

5C’est dans les années 1960 également qu’il entama un important travail dédié à la flexion nominale, entendue au sens large, incluant le substantif, l’adjectif, le pronom et le numéral (Russkoe imennoe slovoizmenenie, Moskva, 1967, 2002).

6Parallèlement, il travaillait à l’élaboration de son Dictionnaire grammatical de la langue russe (Grammatičeskij slovar′ russkogo jazyka, Moskva, 1977). Les dictionnaires ménagent en général à la grammaire une place congrue. Ici, c’est l’inverse, ce dictionnaire lui laisse toute sa place. Pour chaque mot donné (le dictionnaire en contient 100000), il déploie l’intégralité du paradigme flexionnel, mais aussi accentuel. Ce travail de bénédictin, réalisé entièrement manuellement, a abouti au bout de plus de dix ans à la constitution d’un viatique utile à toute personne qui apprend le russe et, au premier chef, à tout apprenant étranger. Il a connu 6 éditions entre 1977 et 2015. Les travaux sur l’accent, en russe contemporain mais surtout, pris en diachronie, ont donné lieu à plusieurs publications marquantes (Ot proslavjanskoj akcentuacii k russkoj, Moskva, 1985 ; « Merilo Pravednoe » XIV veka kak akcentualogičeskij istočnik, Munich, 1990), qui ont été rééditées en version complétée en 2010 et 2011 sous forme de deux gros volumes (Trudy po akcentologii, t. I-II).

7L’appendice grammatical au petit dictionnaire pratique français-russe procède du même intérêt pour la paradigmatique. La représentation par tableaux, dont la puissance mnémotechnique et pédagogique est ici poussée le plus loin possible, vise à optimiser l’apprentissage. Ainsi les types de déclinaison sont-ils, en fonction de la base, associés à des numéros (base dure, molle, chuintante, vélaire...) et à des astérisques, pour marquer les alternances, et enfin à des lettres pour rendre compte du schéma accentuel (6 schémas de a à f, selon que l’accent est fixe ou mobile). Tous les mots du dictionnaire apparaissent ainsi pourvus de leurs marques, ce qui fait qu’avec l’habitude, on peut savoir d’emblée à quel type de déclinaison le mot est rattaché et quel est son schéma accentuel. Notons que ce dictionnaire comprend aussi un article de Vladimir Gak présentant « Quelques particularités du russe par rapport au français », s’attachant à mettre en valeur des différences dans la structure lexicale, les expressions, la phraséologie. C’est la grande époque de la linguistique contrastive mise au service de l’enseignement du russe aux étrangers, qui a connu de beaux succès, et à laquelle Zaliznjak est pleinement associé.

8Une version allégée de ses tables grammaticales est d’ailleurs incluse dans les dictionnaires bilingues espagnol, italien, roumain, portugais, vietnamien, suédois et norvégien, chacun d’entre eux ayant connu plusieurs rééditions. Il est aussi l’auteur d’un essai grammatical du sanscrit, annexé au Dictionnaire sanskrit / russe de V. A. Kočergina (Moskva, 1978, puis 1987 et 2005).

  • 1 Les trois premiers tomes en collaboration avec V. L. Janin, les deux derniers avec V. L. Janin et A (...)

9Au début des années 50, des recherches archéologiques d’ampleur sont menées à Novgorod qui mettent au jour des écrits gravés sur écorces de bouleau, appelées berestà. Entre 1951 et 1954, ce sont plus de trois cents structures de maisons de bois qui sont ainsi découvertes. Les écrits sur écorce exhumés sont dans une grande proportion, bien conservés. Ils fournissent un matériau de choix pour les archéologues, les épigraphistes, mais aussi bien sûr, pour les linguistes. À partir de 1982, Andrej Zaliznjak se joint aux archéologues qui travaillent aux fouilles de terrain et les accompagne l’été, rendant compte ensuite dans ses conférences et ses articles pour la revue Voprosy jazykoznanija des avancées de la recherche. Celles-ci sont également regroupées dans plusieurs tomes des Documents de Novgorod sur écorce de bouleau [Novgorodskie gramoty na bereste, t. VIII (1986), t. IX (1993), t. X (2000), t. XI (2004), t. XII (2015)1]. Il se passionne pour la description du vieux dialecte novgorodien dans lequel sont rédigés ces écrits, témoins de la vie quotidienne à Novgorod, avec ses activités, son commerce, ses relations sociales... Ces découvertes amènent Zaliznjak à revisiter en profondeur l’histoire de la langue russe et à remettre en cause les

  • 2 Pour une présentation au public français de ces documents, voir V. Vodoff, « Les documents sur é (...)

10représentations couramment admises des caractéristiques du vieux russe, qui n’étaient établies jusqu’alors que sur la base des textes religieux ou littéraires, des chroniques et des documents diplomatiques, tous rédigés sur parchemin par des scribes pratiquant une langue beaucoup plus normée, qu’il s’agisse du slavon ou du vieux russe. Il a accordé une attention toute particulière à l’évolution des enclitiques du vieux russe (Drevnerusskie ènklitiki, Moskva, 2008). En suivant pas à pas l’évolution du fonctionnement de ces unités inaccentuées, liées par la prosodie au mot précédent – particules, pronoms, copules –, il met au jour des régularités qui donnent à lire autrement les textes et renouvelle ainsi en profondeur les études en syntaxe historique du russe2.

11Ce sont justement ces recherches qui l’amènent à prendre position dans le débat sur le Slovo o polku Igoreve, le Dit de la campagne d’Igor, texte emblématique de la culture de la vieille Russie du xiie siècle, manuscrit perdu puis retrouvé, brûlé dans l’incendie de Moscou en 1812 et dont l’authenticité a donné lieu à l’âpre controverse que l’on sait entre André Mazon et Roman Jakobson. On se souvient que Mazon renversait l’hypothèse admise qui faisait de la Zadonščina un texte secondaire, qui avait pris pour modèle le Slovo pour avancer maints arguments en faveur d’une fausse antiquité du Slovo, que Mazon pensait avoir été écrit par un érudit du xviiie siècle, comme il en avait été du poème d’Ossian.

  • 3 Zaliznjak comptait également répondre au linguiste américain Edward L. Keenan, professeur à Har (...)

12Même s’il est toujours resté prudent quant à des conclusions définitives sur la question de l’authenticité du Slovo, Andrej Zaliznjak jugeait avoir recueilli des preuves convaincantes en faveur de celle-ci. Dans son ouvrage intitulé « Slovo o polku Igoreve : vzgljad lingvista » [Le dit de la campagne d’Igor : le regard du linguiste] publié en 2004 à Moscou et réédité en 2007 et 2008, il revient sur les différents états de la controverse. Tout en ayant pour Mazon des mots très durs (« L’hypothèse de Mazon est critiquée dans de nombreux travaux ; le plus important étant celui de Jakobson 1948, où les positions de Mazon sont passées au crible méticuleusement et entièrement et, selon l’appréciation de dizaines de philologues de différents pays, réduites à néant pour leur valeur scientifique » (Zaliznjak 2004, 15)), il estime « difficile de considérer la totalité des travaux de la période soviétique sur la question du Slovo autrement que comme des compositions de propagande, suggérant une idée préconçue (ibid., 27) »3.

13Zaliznjak mène sa propre démonstration de façon dépassionnée. Le vieux dialecte novgorodien consigné sur les écorces de bouleau présentait des traits

14tout à fait convergents avec la langue du Slovo. L’adjectif sizyj par exemple, dont Mazon considérait qu’il n’existait pas en vieux russe (Mazon 1940, 50) se retrouve dans les écrits sur écorce, sous cette forme, mais aussi sous une forme phonétiquement différente, šizyi, qui est précisément celle que l’on trouve dans le Slovo. Ainsi en est-il également de l’autonomie de la particule réflexive -sja, attestant un positionnement à gauche de la phrase dans la langue parlée, avec déplacement vers la droite dans la langue écrite tout d’abord, puis de façon généralisée dans son évolution, pour se fixer en fin des formes verbales. À l’encontre de Mazon considérant qu’» il n’est rien dont un lettré du xviiie siècle n’ait pu avoir connaissance », Zaliznjak jugeait que le texte du Slovo reflétait véritablement la langue d’un auteur du xiie siècle et que, a contrario, les faits de langue présents dans le texte auraient nécessité de la part d’un faussaire du xviiie siècle une connaissance des faits de langue vivante, accessibles aux spécialistes depuis peu seulement. Cela étant, il s’est toujours gardé des tentatives de récupération nationaliste de sa position et, tenant à rester sur le terrain de l’étude linguistique, a insisté sur le fait qu’il était impossible d’apporter une preuve irréfutable à la lancinante question de l’authenticité.

15Cette position nuancée est exprimée clairement dans son discours de récipiendiaire du Prix Alexandre Soljénitsyne « Istina suščestvuet » [La vérité existe], prononcé le 16 mai 2007, – prix remis pour « ses apports fondamentaux à l’étude de la langue russe, au déchiffrement des textes anciens, pour son étude linguistique en filigrane du Dit de la campagne d’Igor, texte fondateur de la poésie russe » –, ainsi que dans différents événements publics ou émissions de télévision. Dans ses Remarques sur la linguistique amateur (Iz zapisok o ljubitel′skoj lingvistike, Moskva, 2010), il a rejeté avec beaucoup de conviction les hypothèses d’Anatolij Fomenko, lui déniant le droit d’utiliser des rapprochements hâtifs de signifiants dans ses démonstrations en faveur de la « nouvelle chronologie ».

16On reviendra pour conclure à l’important engagement qui fut le sien en faveur de la vulgarisation scientifique. Outre son rôle pionnier dans la création des Olympiades de linguistique, il a constamment cherché à mettre à la portée d’un large public, des jeunes notamment, son savoir et sa passion des langues et de la linguistique, contribuant aux écoles d’été de linguistique, à des émissions de radio et de télévision, à des débats, à des revues et journaux pour le grand public. Il a poursuivi jusqu’à la fin de sa vie ses conférences à la faculté de philologie de l’université de Moscou. Ces dernières années, celles-ci étaient, pour une part, enregistrées et sont disponibles sur internet. La dernière en date, celle du 16 décembre 2017 – soit une semaine avant sa mort, consacrée à l’histoire de l’accentuation, est particulièrement émouvante.

17Andrej Zaliznjak était titulaire de nombreux prix : le prix Demidov en 1997, le Prix Alexandre Soljénitsyne en 2007, le Prix national en 2008, plus haute distinction en Russie, le prix Šaxmatov de l’Académie des sciences en 2015 et a reçu la médaille d’or de l’Académie des sciences en 2008.

18Il était l’époux de Elena Padučeva, linguiste à la réputation internationale elle aussi, spécialiste de syntaxe et sémantique et le père de Anna Zaliznjak, chercheure à l’Académie des sciences, sémanticienne et aspectologue, qui a dédié en outre plusieurs travaux à la description de l’image du monde telle que construite par la langue.

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Notes

1 Les trois premiers tomes en collaboration avec V. L. Janin, les deux derniers avec V. L. Janin et A. A. Gippius.

2 Pour une présentation au public français de ces documents, voir V. Vodoff, « Les documents sur écorce de bouleau de Novgorod », Journal des savants, 1966, p. 193-233 et 1981, p. 229-281.

3 Zaliznjak comptait également répondre au linguiste américain Edward L. Keenan, professeur à Harvard, qui avait relancé la polémique dans son ouvrage paru en 2003, Josef Dobrovský and the Origins of the Igor’ Tale, attribuant la rédaction – au moins partielle – du Slovo à Dobrovský. Viktor Živov et Olga Strakhov, bibliothécaire de l’Université d’Harvard ont regretté cette nouvelle offensive des « sceptiques » (cf. Straxova O. B. « Новая книга о происхождении “Слова о полку Игореве” : шаг назад », Славяноведение, no 2, 2006, p. 37-65.

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Pour citer cet article

Référence papier

Sylvie Archaimbault, « Andrej Anatol′evič Zaliznjak », Revue des études slaves, LXXXIX 1-2 | 2018, 247-252.

Référence électronique

Sylvie Archaimbault, « Andrej Anatol′evič Zaliznjak », Revue des études slaves [En ligne], LXXXIX 1-2 | 2018, mis en ligne le 09 juillet 2018, consulté le 14 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/res/1598 ; DOI : https://doi.org/10.4000/res.1598

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Auteur

Sylvie Archaimbault

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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