Changement de paradigme : le théâtre polonais avant et après 1989
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The article relates the different steps of the development of the theatrical tradition in Poland, where, until 1989, the romantic repertoire as well as the aestheticism of the “monumental theatre” of Leon Schiller were predominant. The “great ancestors” of this theatre continue to serve as points of reference to the Brechtian Konrad Swinarski, to Jerzy Grotowski, who searched for an “organic line of theatre”, and to Tadeusz Kantor, the father of Plastic Theatre. The leader of the theatre in the nineties is, however, Krystian Lupa, who scrutinized the moral and spiritual crisis of western civilization. His former assistants Zbigniew Jarzyna and Krzysztof Warlikowski have in their turn become the leaders of “neo-brutalism”, followed by those of the next generation advocating the “new realism” linked to the social, economic and moral crisis of liberal capitalism. This movement has gained support from critics and specialists of theatre, and especially from young people eager to find at the theatre topics of contemporary debate in society.
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- 1 Jean Duvignaud, l’Acteur, Paris, l’Archipel, 1993 ; id., les Ombres collectives : sociologie du thé (...)
- 2 Hans-Thies Lehmann, le Théâtre postdramatique, Paris, l’Arche, 2002. La notion – et son évolution d (...)
1Parler du théâtre, dans le double sens des drames et des spectacles, tout comme de la littérature et des arts, implique des choix, des typologies et une hiérarchisation. Or, depuis une bonne trentaine d’années, les hiérarchies se sont effondrées et le mélange des genres semble être devenu la référence. Cela a été d’autant plus brutal dans des pays à tradition théâtrale puissante comme la Pologne où toutes les références idéologiques, esthétiques et sociologiques ont été brusquement renversées après la chute du communisme comme idéologie d’État, référence positive ou négative mais toujours omniprésente. Le fil d’Ariane auquel on pourrait s’accrocher pour observer cette évolution est le style de jeu, puisqu’au théâtre où l’on découvre le double d’être1, les comportements représentés semblent être un socle plus solide encore que la littérature, surtout à l’ère du théâtre postdramatique2. Après avoir rappelé les référents majeurs de la tradition, on tentera de saisir le renversement de tendance après 1989 qui d’ailleurs est en train de céder la place, vingt-cinq ans après, à un retour au théâtre de texte et à la quête de nouvelles clés pour le répertoire classique.
2Pour plus de clarté, référons-nous à une typologie de style de jeu théâtral, liée au type de répertoire, élaborée dans les années trente par l’acteur et metteur en scène Juliusz Osterwa, fondateur de Reduta, lieu important de la réforme de l’art de la scène. Bien que souvent critiquée, cette typologie permet de saisir un peu ce qui était spécifique et ce que visait le grand théâtre polonais. La voici :
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I. Type français (à la Molière, artificiel) : imitation des manifestations ex- térieures, des façons de parler, des comportements, des sentiments, etc.
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II. Type slave (le vécu et le réalisme à la Stanislavski) : les acteurs en scène ne font pas « semblant » d’être des personnages, mais les vivent en intériorisant et en personnalisant leurs expressions.
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III. Transe en scène propre aux poètes-prophètes polonais : métamorphose, transformation où l’âme du personnage anime le corps de l’acteur.
- 4 Adam Mickiewicz, les Slaves : cours professés au Collège de France (1842-1844), Paris, éd. musée Ad (...)
- 5 Jerzy Timoszewicz, “Dziady” w inscenizacji Leona Schillera (les Aïeux dans les mises en scène de Le (...)
3Ces deux dernières catégories se réfèrent, bien entendu, à la grande poésie romantique de Mickiewicz, de Słowacki et de Krasiński qui ont laissé une vision du théâtre que des générations successives tenteront de mettre en œuvre au xxe siècle. La Leçon XVI de Mickiewicz au Collège de France (1843) sera traitée comme son testament, repris ensuite par Wyspiański vers la fin du xixe siècle, et par Leon Schiller dans la période de l’entre-deux-guerres. Mickiewicz affirmait que « le drame […] est destiné à pousser […] à l’action les esprits retardataires ». Et puis : « Le drame […] doit réunir tous les éléments d’une poésie vraiment nationale, de même que l’institution politique d’une nation doit en exprimer toutes les tendances politiques » Ainsi, au théâtre on peut « introduire les masses qui comptent aujourd’hui beaucoup dans la vie sociale4 ». Wyspiański en tirera une vision du « théâtre immense », espace central de la société où se jouera son destin. Schiller forgera l’esthétique du « théâtre monumental », où la parole des poètes sera portée par une mise en scène que l’on pourrait qualifier de cosmique : grands espaces obscurs où les poursuites seulement révèlent les visages, les silhouettes et les gestes des personnages, éléments du décor symbolique, ou encore foules en mouvements rythmés participant aux rites religieux ou aux manifestations révolutionnaires entraînant le public5.
La tradition romantique au théâtre
4Les Aïeux de Mickiewicz, grand drame poétique construit sur la structure d’un rite funéraire populaire, révéleront une force d’engendrement sans précédent. Les mises en scène des Aïeux constituent des événements non seulement esthétiques, mais aussi, à plusieurs reprises, politiques. Ainsi, après la Seconde Guerre mondiale, la réalisation de A. Bardini en 1955 a marqué la fin de la période stalinienne. La mise en scène de K. Dejmek, interdite par le Parti, a provoqué en 1968 des manifestations d’étudiants et d’intellectuels dans tout le pays ; elle a contribué à la formation de l’opposition démocratique et, à terme, à la chute du communisme. Le spectacle de Swinarski en 1974 a attiré à Cracovie près d’un million de spectateurs. Cette manière spécifique de jouer ce répertoire, postulée par Osterwa, est peut-être le mieux attestée par Gustaw Holoubek qui en 1968 a incarné le personnage principal dans le spectacle de Dejmek :
- 6 Gustaw Holoubek, « Grając w Dziadach » (En jouant dans les Aïeux), Dialog, 1981, no 6, p. 118 ; Kaz (...)
[…] on entrait en scène ces jours-là dans un temps surnaturel et dans un espace qui n’avait rien à voir avec les dimensions du Théâtre National et de sa scène. On entrait dans une atmosphère particulière de réconciliation, de contact, d’inspiration venant de la salle. Non, l’inspiration en fait venait de toutes parts. […] Nous nous rendions compte de la participation à un événement historique6.
5Le troisième et le quatrième type dans la classification d’Osterwa – prophétie et mystère – constituait donc au théâtre en Pologne comme un horizon d’attente indépassable, même si la pratique quotidienne se concentrait plutôt autour du type de jeu « à la Molière » pour les comédies, où « à la Stanislavski » pour les drames.
- 7 « dialektyka ośmieszenia i apoteozy », T. Kudliński, « “Dziady” w 13 Rzędach », (1961, 1972) in Mis (...)
6Les transformations du paradigme de jeu arriveront dans les années soixante, d’abord dans des théâtres situés à la marge artistique tolérée par le pouvoir, celui de Grotowski et de Kantor. Méprisés par le régime, ils ont pu survivre grâce à une vague de reconnaissance mondiale aux festivals de Nancy, au Théâtre des Nations à Paris et plus tard à New York. C’est Grotowski qui a frayé le chemin. Il se disait disciple de Stanislavski dans sa concentration sur les méthodes de travail créatif du comédien puisant dans sa personnalité, mais il partait non des sentiments mais des pulsions corporelles. Et même si au départ, il s’appuyait sur des textes littéraires : les Aïeux d’après Mickiewicz, Kordian d’après Słowacki, Akropolis d’après Wyspiański, le Prince constant d’après Calderon-Słowacki…, ce n’était qu’un point de départ pour scruter l’inconscient collectif devenant partitions individuelles des pulsions archaïques. Volontairement, à partir des textes « classiques », Grotowski construisait des scénarios inédits « blasphématoires », des « mystères de l’horreur et de la fascination », où la dimension sacrale était révélée par son manque, par le vide dévoilant le désir ; c’était « la dialectique du ridicule et de l’apothéose7 ».
- 8 Michel Masłowski, « Du rite des morts à la messe laïque », in l’Anthropologie théâtrale…, op. cit., (...)
- 9 L’anthropologie théâtrale…, op. cit. Parmi les très nombreux livres consacrés à Kantor, citons Deni (...)
7Grotowski a donc déconstruit le modèle esthétique du réalisme socialiste ou du réalisme psychologique stanislavskien au théâtre, « par l’intérieur », par la quête d’une « autotranscendance » du comédien, rejoignant par la construction d’une partition intérieure le caractère du mystère de troisième et quatrième type de représentation selon Osterwa. Un des chefs-d’œuvre de Grotowski, le Prince constant (1965) avec Ryszard Cieślak, est devenu une sorte de « messe laïque8 » tout comme le spectacle suivant Apocalypsis cum figuris de 1968 (et ses versions suivantes), reconnu également comme un chef-d’œuvre ; cela a été la dernière production théâtrale de Grotowski qui s’est adonné ensuite à un para-théâtre9. C’est lui aussi toutefois qui trouvera lors des ateliers de création en Italie, le nom de performer, remplaçant celui de comédien-acteur, car agissant directement hors de toute fiction et scénario…
8Nous avons chez Grotowski les prémisses de ce qu’on appellera vingt ans plus tard le théâtre postdramatique : la confusion des rôles de l’auteur, de metteur en scène, de décorateur, la large place laissée à l’improvisation du comédien… Mais, d’un autre point de vue, Grotowski continuait aussi à sa manière à perpétrer le paradigme romantique de l’héroïsme et de la quête de la transcendance au théâtre, même si ses moyens étaient le blasphème, la provocation, le grotesque.
9Par une voie tout à fait différente esthétiquement, mais tout de même proche idéologiquement, une évolution analogue sera empruntée par Tadeusz Kantor. Peintre au départ, après avoir expérimenté toutes les avant-gardes européennes, il a trouvé dans les années soixante-dix la formule inédite du « théâtre de la mort », car – expliquait-il – il n’y a que par la mort que l’on peut montrer la vie. La suite de ses chefs-d’œuvre de l’époque : la Classe morte ; Wielopole, Wielopole ; Je ne reviendrai jamais… a constitué une nouvelle forme de théâtre plastique, où les rôles de l’auteur – metteur-en-scène – décorateur – acteur étaient confondus, tout comme le statut de personnages où les acteurs étaient entremêlés avec les mannequins au point qu’on ne pouvait pas toujours les distinguer. Kantor partait de la « réalité de rang inférieur » qui nivelait toutes les hiérarchies psychologiques, sociales et spirituelles, en leur redonnant l’existence dans la perspective de la mort. Et l’on peut retrouver chez Kantor également la fascination par le rite des Aïeux, ne serait-ce que dans la Classe morte et dans Je ne reviendrai jamais : toujours présent sur scène, il jouait le rôle du Mage faisant traverser aux fantômes de son passé personnel – et pourtant aussi collectif – le seuil du Sens.
- 10 Au théâtre de Lutèce en 1967.
10Grotowski et Kantor ont été marginaux durant toute la période de la Pologne socialiste, beaucoup plus connus à l’étranger qu’en Pologne. Nous avons commencé par leur présentation à cause du caractère à la fois novateur, annonçant le théâtre postdramatique, et du lien avec le paradigme romantique de la culture polonaise. Or, après 1956, après la fin de la période stalinienne, dans les théâtres dramatiques « normaux » où l’on jouait encore des pièces écrites, s’est installée en haut de la hiérarchie artistique l’écriture grotesque. Encouragés par le succès mondial du théâtre de l’absurde, les hommes de théâtre ont rappelé sur la scène les œuvres de Witkiewicz et de Gombrowicz, interdits jusque-là, et leurs formules originales du jeu des formes : le théâtre de la Forme Pure de Witkacy et le théâtre de la manipulation interactionnelle des formes – théâtre des « gueules » – chez Gombrowicz. Ces deux aînés ont vite été rejoints par un poète de première importance, Tadeusz Różewicz, dont le Fichier de 1960 a fait date. On y voit un Héros (romantique ? patriotique ? du travail socialiste ?) allongé dans son lit à la croisée des artères de la capitale. La passivité, l’aspect désabusé, l’absurde de la vie de toute une génération… les motifs philosophiques s’y croisent dans une esthétique grotesque. Un autre maître du grotesque, Sławomir Mrożek, après toute une série de pièces courtes à succès, a gagné une renommée mondiale avec son Tango monté en 1965 à Varsovie et presque parallèlement à Paris10. Sous une forme absurde, la pièce montrait les « révolutions culturelles » du xxe siècle des avant-gardes successives, qui ont vidé le monde de tout sens, et où la seule perspective d’un Ordre serait celle d’une dictature primitive. Le “tango” du titre illustre cette stupide culture de masse où le loubard de banlieue enlace le représentant de l’ancienne culture haute…
11Parmi les metteurs en scène de première importance reprenant la tradition romantique revisitée dans la perspective d’une philosophie du grotesque, il faut mentionner avant tout Konrad Swinarski, mort tragiquement en 1975, mais dont la mémoire et l’héritage sont toujours vivants. Ancien assistant de Bertolt Brecht, il a atteint les sommets en Pologne notamment par ses mises en scène du grand répertoire romantique. Ses méthodes de déconstruction des grands textes sans leur enlever leur grandeur (due aux thèmes métaphysiques et problèmes sociaux posés), sa manière de travailler les rôles utilisant les pulsions inconscientes des acteurs, son génie de la synthèse plastique par le décor de la problématique de l’œuvre, ont confirmé une fois de plus la grandeur du drame romantique. Ses méthodes de travail avec le texte et les comédiens seront utilisées plus tard dans les mises en scène postmodernes d’un Lupa ou d’un Warlikowski.
12Mais, revenons au style grotesque, et arrêtons-nous sur un metteur en scène des plus connus, spécialisé dans la réalisation de pièces explicitement grotesques. Jerzy Jarocki (mort en automne 2012) avait été formé, comme Swinarski et Wajda, dans la tradition du « théâtre monumental » de Leon Schiller. Bien que théâtralement issu de la tradition romantique, il n’a que très rarement mis en scène les pièces de ce répertoire, mais s’est spécialisé dans la dramaturgie polonaise de style grotesque. C’est lui, auteur de la première réalisation du Mariage de Gombrowicz en 1960, qui a mis en scène après 1989 de nombreux drames et adaptations de ses romans. Ces spectacles ont fait date, parfois c’étaient de vrais chefs-d’œuvre. Son Mariage au Teatr Stary de Cracovie de 1989, élu spectacle de l’année 1991 et enregistré pour la télévision, restera dans les annales. Il a annoncé une problématique nouvelle de la modernité qu’il explicite dans le programme, en citant d’ailleurs Józef Tischner :
L’adversaire a changé, la question persiste. Elle est toujours la même : à qui appartient l’homme ?
Et de poursuivre dans une interview :
- 11 Jerzy Jarocki, les Choix et les hasards, un entretien d’Andrzej Wanat avec Jerzy Jarocki, Teatr, 19 (...)
Il s’avère que là, il y a retour au romantisme, non directement, mais à travers une déformation. L’attitude de Henri, et par là de Gombrowicz, est prométhéenne, telle que Goethe et les romantiques la comprenaient. Henri – homme, est un rebelle contre Dieu, contre une sorte de thèse posée au nom de l’homme, […] il est prométhéen à sa façon, gombrowiczienne. Alors que l’idée du prométhéisme est compromise, Gombrowicz en propose une nouvelle interprétation contemporaine11.
13Dans la première décennie du xxie siècle, Jarocki montera des adaptations de l’œuvre de Gombrowicz au Théâtre national de Varsovie : Errements (Błądzenie) (2003) et Cosmos (2005). Le sérieux avec lequel il approche le style grotesque dans la littérature polonaise a contribué à faire de Gombrowicz un nouveau « prophète », prenant en quelque sorte la place laissée par Mickiewicz, désormais effacé. Philosophe de l’individu et de la forme sociale, il a anobli le grotesque comme une forme de conte philosophique. Jarocki est celui qui a mis le plus souvent ses œuvres en scène. Il est important de souligner que si la forme grotesque conduit la plupart du temps au style de jeu formel (Ier type), Jarocki faisait travailler les comédiens dans un style psychologique (IIe type), faisant ressortir l’épaisseur humaine des pulsions diaboliques de l’homme.
- 12 N’oublions pas que dans son célèbre essai De l’essence du rire (1855-1857), Baudelaire soulignait l (...)
- 13 Jerzy Jarzębski, Gra w Gombrowicza, Warszawa, PIW, 1982 ; Michał Paweł Markowski, Czarny nurt. Gomb (...)
14Nous nous sommes arrêtés sur cet auteur et ce metteur en scène, parce que, face au déclin de la tradition romantique après 1989, le style grotesque de l’écriture, de la mise en scène et du jeu des comédiens a littéralement envahi les scènes, l’écran de la télévision et le cinéma polonais. Jouer dans un style grotesque est devenu à la mode et l’on pouvait ainsi se prétendre intelligent, supérieur, car cela permettait de se moquer de la réalité. En fait, c’était des nouveaux stéréotypes. Heureusement que cette vague des années 1990 s’est terminée. Jarocki lui a donné ses lettres de noblesse en traitant cette écriture de manière à faire ressortir non plus le rire, mais une philosophie profonde12. Cet effort a été accompagné par la critique. Et si dans les années quatre-vingts, le livre majeur de Jerzy Jarzębski sur cet auteur portait le titre de Jouer à Gombrowicz, dans les années 2000 le livre le plus connu, celui de Michał Paweł Markowski, portait le titre de Courant noir13. Gombrowicz est devenu ainsi le philosophe non plus des interactions, mais aussi des pulsions morbides de l’individu. Cela est révélateur de l’intérêt qui va apparaître dans le public pour les « néobrutalistes ».
- 14 La traduction française de ses pièces par Jacques Donguy et Michel Masłowski est parue dans le Théâ (...)
- 15 Les traductions françaises du Théâtre 1 à 4 de Sławomir Mrożek sont parues aux éditions Noir sur Bl (...)
- 16 La traduction de son Antigone à New York par Olivier Cohet et Urszula Mikos est parue aux Éditions (...)
15Avant de l’aborder, il faut encore rappeler la renaissance de la dramaturgie de Tadeusz Różewicz14 qui photographiait dans ses pièces célèbres l’homme aux prises avec la civilisation des détritus et de la déconstruction de la personnalité ; il a choisi une forme « basse » et un style grotesque. De même, Sławomir Mrożek15 sarcastique, mathématique dans la construction de ses pièces absurdes, est un peu passé de mode, mais toujours présent. Il faut mentionner enfin le succès de Janusz Głowacki16 joué également à New York et à Paris, et constamment présent sur les scènes de Pologne.
16Cette vague du grotesque était toutefois un bon antidote contre le théâtre de divertissement, théâtre commercial, qui a commencé à s’imposer dans le pays qui découvrait alors les joies du capitalisme. Mais il sera vite dépassé par la nouvelle mode, dite « du nouveau réalisme », où seront montrées plutôt les misères du libéralisme.
17Le succès des pièces grotesques va se répandre comme une épidémie, donnant une suite d’œuvres de qualité et transformant le style de jeu de comédiens qui désormais délaisse volontiers les profondeurs stanislavskiennes (sauf dans les spectacles de Jarocki)… Paradoxalement, si l’on s’en tient toujours à la typologie d’Osterwa, dominent alors le style formel, l’imitation extérieure de comportements déformés à la manière grotesque. Après la chute du communisme en 1989, quand Gombrowicz prendra la place de Mickiewicz comme référence suprême, c’est alors que l’on parlera du changement de paradigme de la culture.
18La formule est de Maria Janion, intellectuelle de grand renom, spécialiste du romantisme, qui a annoncé la fin du paradigme romantique patriotico-symbolique de la culture polonaise. Son constat est devenu extrêmement populaire, d’autant plus que les mises en scène du grand répertoire traditionnel étaient pour la plupart des échecs. Toute une nouvelle génération de poètes, d’artistes de théâtre, s’est mise alors à rechercher de nouvelles voies pour la culture, à commencer par l’assimilation de la modernité et de la postmodernité, dominantes en Occident et à explorer les marges laissées jusqu’à présent de côté, depuis la problématique transsexuelle jusqu’à l’antisémitisme et au féminisme, sans parler de la marginalité sociale des nouveaux clochards.
Le renversement du paradigme esthétique
19Dans l’après 1989, a eu lieu une suite de bouleversements culturels : constat de l’inadéquation de la sensibilité romantique au nouveau public grandissant dans le capitalisme plus ou moins sauvage, dans un monde démocratique aux frontières ouvertes et face à la crise postmoderniste que traversait la culture occidentale. Peu à peu étaient représentés de nouveaux thèmes et s’imposaient de nouvelles méthodes dans le jeu des comédiens et dans le travail du metteur en scène cherchant à ancrer les sujets dramatiques dans l’expérience contemporaine. Parallèlement au courant britannique des « brutalistes » comme Sarah Kane ou Marc Ravenhill, est née en Pologne une génération de « nouveaux-brutalistes », des « parricides », ou encore la « génération porno », pour reprendre les termes de la critique qui avait lancé ce mouvement. Les thèmes de la violence, de la transgression et de la marginalité ont acquis le cœur d’une partie influente de la critique nouvelle et surtout du jeune public.
20Au théâtre, le père de ces transformations était Krystian Lupa, bien connu aussi du public français. Il s’occupe très rarement de pièces dramatiques, trop théâtrales d’après lui, préférant de loin les adaptations de romans témoignant de la crise de la civilisation européenne, en quelque sorte de l’histoire de l’esprit européen du dernier siècle. Il a monté ou adapté pour la scène des auteurs tels que Musil (Esquisses de l’homme sans qualités, 1990), Dostojevskij (les Frères Karamazov, 1990, repris à l’Odéon en janvier 2000), Rilke (Malte ou le triptyque de l’enfant prodigue, 1991), Thomas Bernhard (la Plâtrière, 1992, Extinction, repris à l’Odéon en 2002), Čexov (Platonov, 1996), Hermann Broch (les Somnambules, repris à l’Odéon en 1998), Werner Schwab (les Présidentes, au Teatr Polski à Wrocław en 1999), Bulgakov (le Maître et Marguerite, 2002 ; Odéon ateliers Berthier, 2003) ou Friedrich Nietzsche et Einar Schleef (Zarathoustra, 2006). Dernièrement, il a préparé avec sa troupe des scénarii-études de personnalités marquantes du xxe siècle : Factory 2 (sur Andy Warhol), Persona. Marilyn (sur Marylin Monroe), Persona. Le Corps de Simone (sur Simone Weil). Ses derniers spectacles ont été Salle d’attente au Teatr Polski de Wrocław, repris à Paris au Théâtre national de la Colline en 2012, et Déjeuner chez Wittgenstein d’après Thomas Bernhard au Teatr Stary de Cracovie.
- 17 Piotr Gruszczyński, Ojcobójcy : młodsi zdolniejsi w teatrze polskim (Parricides : les jeunes plus d (...)
21Il s’est formé sous l’influence à la fois de Kantor et de Konrad Swinarski, son mentor, surtout en ce qui concerne sa méthode de déconstruction du texte, des personnages et la façon de toucher à la grande crise de l’esprit européen. Il obtient de ses acteurs qu’ils vivent leurs personnages sur scène, la composition et le rythme disparaissent, le spectateur est comme happé par un monde étrange devenu familier et réel. Les personnages sont aux prises avec les problèmes de la dissolution de la personnalité, de l’absence de Dieu, de la responsabilité individuelle et historique impossible, ou encore, des mythes de la modernité. Le spectateur a l’impression d’une expérience mystique, d’une révélation, même si elle concerne la décadence, le vide, mais aussi la surhumanité postnietzschéenne. Le décor, construit la plupart du temps par Lupa lui-même, fait penser à un laboratoire de l’âme : une chambre transparente, souvent sombre, « une cage obscure pour les instincts » d’après un des critiques17.
22Lupa travaille avec les comédiens à partir d’improvisations, ce qui donne un résultat spécifique que l’on pourrait appeler « incarnation ». Il y a de l’identification stanislavskienne, il y a du dévoilement impudique des pulsions comme chez Grotowski, tout cela composé dans un cadre scénique comme dans un théâtre « plastique », bien que sans aucun esthétisme. Les comédiens deviennent leurs personnages ; ils le « sont », après les avoir construits de leur propre matériel psychique et spirituel en leur donnant leur propre âme. Finalement, cela donne un théâtre des âmes égarées, parfois surhumaines, affrontant la mort : leur propre mort, ou celle de leur père que l’on assassine (les Frères Karamazov).
23Voilà le grand tournant : dans un pays catholique, à tradition romantique dominante, pays où l’on s’identifie à des héros et à des victimes, peuple cultivant une image angélique de lui-même, dans les plus grands théâtres on ne joue plus les Aïeux prophétiques, mais on écrit sur scène des romans comme il n’y en a pas dans la littérature polonaise, sur la grande crise de l’âme européenne, de l’individu « sans qualités », du vide de l’existence, en amenant les comédiens à de vraies confessions à travers leur corps, leurs pulsions et leurs sentiments. Cela fera école.
24Les successeurs principaux de Lupa s’appellent Zbigniew Jarzyna et Krzysztof Warlikowski, ses anciens assistants, enfants du mouvement polonais de 1968. Le premier a notamment mis en scène en 1998 dans un grand théâtre de Varsovie un spectacle provocant pour la morale bourgeoise d’un pays catholique Restes humains non identifiés de Brad Fraser, où les comédiens reconstruisaient sur scène tous les détails de la vie quotidienne de personnages désabusés avec des détails hyperréalistes concernant ce qu’ils mangent, avec quoi ils se droguent, comment ils se masturbent, font l’amour hétéro- et homosexuel, etc. Le banal devient insupportable et puis redevient banal, comme l’image du monde où l’on vit. La désagrégation morale du monde fait désormais partie du paysage humain comme une évidence. Ce spectacle était comme le manifeste d’une nouvelle esthétique nommée par la suite néo-brutaliste, et dont le TR de Varsovie (ancien Teatr Rozmaitości – Théâtre des Variétés) dirigé par Jarzyna est devenu le bastion.
- 18 Piotr Gruszczyński, Ojcobójcy : młodsi zdolniejsi w teatrze polskim…, p. 311.
- 19 Ibidem.
25Dans Parricides, livre au titre caractéristique, Piotr Gruszczyński, un des critiques accompagnant ce mouvement qualifie cette esthétique de « réalisme brutal18 » où « les événements montrés, dépassant tous les sujets tabous (inceste, scatologie, homosexualité, cannibalisme) possèdent une force purifiante. Ils ne sont pas créés pour épater le public par l’amoncellement de déviations et d’abominations. Ils doivent, par une sorte d’osmose, amener à un choc et à une purification. Ils produisent une transe de frayeur et de répulsion, en introduisant à de nouvelles voies de compréhension et de perception du monde19 ». Il faudrait ajouter que pour une dizaine d’années les sujets concernant les thèmes marginaux de l’homosexualité, du sadisme, de la drogue, de la maladie, de la mort infâme, sans aucun sens en perspective, de même que de la marginalité sociale des clochards, des femmes, des homosexuels… sont devenus dominants dans ce théâtre du nouveau réalisme, à la fois repoussant et impressionnant par la qualité du travail théâtral.
- 20 Sur Krzysztof Warlikowski, outre l’Âge d’or cité, voir en français Théâtre écorché, trad. Marie-Thé (...)
26Le second metteur en scène le plus important de cette mouvance est Krzysztof Warlikowski, bien connu en France, ancien assistant de Peter Brook et de Krystian Lupa20. Il est devenu célèbre notamment grâce à la réalisation de la pièce culte du brutalisme, les Purifiés de Sarah Kane (2001). Se déroulant dans une sorte d’hôpital ou camp de concentration, le spectacle montre une suite archétypale d’atrocités allant de l’amour homosexuel pervers, à travers les tortures et le meurtre, jusqu’à la transformation du sexe de l’un des personnages… Warlikowski l’a mis en scène dans un décor vide, clinique, avec des miroirs sur les murs d’un côté et un couloir semi-transparent de l’autre ; cela deviendra le schéma du décor de ses autres spectacles également. Le jeu n’était pas du tout réaliste (à l’inverse de Jarzyna) : abstrait, poétique, mais d’autant plus poignant, puisque les acteurs habitaient les personnages. Il est clair que le type d’émotions que ce spectacle « purifiait » était sado-masochiste. La perfection esthétique et formelle lui a assuré un très grand succès, notamment en France.
27Un autre grand succès de Warlikowski a été le Dibbouk de An-ski (2003), pièce classique juive sur l’esprit d’un fiancé mort habitant une jeune fille. Le metteur en scène a complété ce drame avec une nouvelle de Hanna Krall, sur un dibbouk contemporain, porté par celui des deux frères qui avait survécu à l’Holocauste. Le réalisateur a effacé complètement tout folklore et même tout réalisme psychologique, en recherchant la vérité pulsionnelle et rituelle de l’action. Le décor ressemblait encore à une cage en verre, tel un laboratoire des contacts entre les vivants et les morts, de leurs liens indélébiles, de leur interdépendance. Qualifié par la critique d’« Aïeux juifs », ce spectacle a réussi à tisser des liens entre la tradition romantique, la mémoire juive et la mémoire polonaise.
28Puis est parue toute une suite de spectacles sur les thèmes de l’homosexualité, du vide de la vie mal vécue, de la mort terrible dans la souffrance, dont la mémoire de l’Holocauste, etc. : Kroum de Hanokh Levin (2005), Angels in America de Tony Kuschner (2007), (A)polonia (2010), et beaucoup d’autres, y compris des mises en scène d’opéras.
- 21 Op. cit, p. 208.
29« Warlikowski scrute le lieu du mal caché honteusement en général dans les coins sombres de l’existence, tandis que Jarzyna s’intéresse surtout aux relations entre les gens » constate Gruszczyński21.
- 22 Piotr Gruszczyński, op. cit., p. 268.
30Le trait commun de cette esthétique reprise par une bonne dizaine d’autres metteurs en scène plus jeunes est le procédé consistant à abandonner le texte de départ, à en rechercher la structure profonde en y prélevant à l’occasion quelques thèmes que l’on associe d’une part aux conditions de la vie moderne et aux problèmes de la société, et de l’autre, aux grands archétypes de la culture européenne, tels les mythes d’Œdipe, d’Antigone, de Prométhée, des Bacchantes où la mère tue son propre fils, et d’autres encore… En même temps, il n’y a pas d’autres voies vers l’âme des personnages que le corps mu par ses pulsions morbides, le corps torturé, avec en parallèle la souffrance physique et morale. C’est ce qu’un autre metteur en scène d’une génération plus jeune, Anna Augustynowicz, appellera « la spiritualité du corps22 ».
31Un cas à part est constitué par la création de Tadeusz Słobodzianek, dramaturge et directeur de théâtre Dramatyczny à Varsovie. Sa pièce Notre classe a reçu en 2010 le prix littéraire le plus prestigieux Nike, et sa réalisation la même année sur la scène Na Woli par un metteur en scène slovaque Ondrej Spišák, spécialiste du théâtre des marionnettes ( !) a produit un événement, témoignage d’un tournant politique au théâtre. Le sujet en est le meurtre, pendant la guerre, de Juifs par leurs voisins polonais, décrit dans le livre de Jan T. Gross en 2000. La polémique qui s’est alors déclenchée a déchiré le pays, le sortant de la vision angélique de lui-même. La pièce montre toutes les variantes des relations polono-juives : de bons camarades, des flirts de jeunesse qui conduisent au comportement meurtrier de Polonais, mais aussi de Juifs devenus pour certains des agents de sécurité dans la période stalinienne. La mise en scène, loin de tout naturalisme, traite les personnages comme une panoplie de stéréotypes, de comportements mus par « les déterminismes des intérêts, des pulsions, de la domination et de la peur… », selon la formule d’un critique. Esthétiquement plus proche de Brecht que de Kantor, (malgré le titre), cette pièce et ce spectacle ont joui d’une renommée internationale.
- 23 Agnieszka Szmidt, « Le théâtre du réel entre Pologne, France et Grande-Bretagne dans les années 195 (...)
32Par ailleurs, délaissant le répertoire classique qui ne connaissait guère de grands succès, s’est formée dans les traces de Jarzyna et Warlikowski toute une pléiade de metteurs en scène : Klata, Zadara, Borczuch, Polesch, Glińska, Olsten, Augustynowicz… sans que nous puissions nous arrêter sur chacun. Ils ont parfois repris des textes « classiques » du grand répertoire en les situant dans des décors contemporains, tels un cabaret gay, les toilettes de la gare, transformant parfois des personnages en quasi-marionnettes. De nouveaux dramaturges ont emprunté l’esthétique du « nouveau réalisme » que l’on pourrait appeler sociologique, puisque ce réalisme tentait de présenter des situations résultant de la crise sociale, économique et morale de la société et plus particulièrement la situation d’individus marginaux ou marginalisés du fait des contraintes de la vie sociale. L’émotion joue un rôle prépondérant, les réalisateurs du « théâtre du réel semblent inviter le spectateur à entrer dans le “vrai’’, à s’immerger dans la réalité […ils étalent] devant nos yeux, non pas un calque, mais une reproduction raisonnée de la vie réelle » et « ils sont conscients de confondre l’art et la mission journalistique23 ». Le style de jeu est souvent exagéré, frôlant de nouveau le grotesque par une stylisation excessive.
- 24 Roman Pawłowski réd., Pokolenie porno, i inne niesmaczne utwory teatralne : Antologia Najnowszego D (...)
33Une anthologie du drame nouveau est parue en 2003 sous le titre significatif de Génération porno, préparée par Roman Pawłowski24 un des critiques de Gazeta Wyborcza accompagnant le mouvement. Et les thèmes, le jeu parfois presque amateur, l’esthétique qui relevait auparavant d’un théâtre « alternatif » ou expérimental, se sont retrouvés au centre, grâce à l’appui d’un certain nombre de critiques et de l’Institut théâtral organisant tous les ans les Rencontres théâtrales de Varsovie. Maciej Nowak, le directeur de l’Institut à l’époque défendait la créativité, la rupture avec la routine et surtout la liberté des jeunes affrontant au théâtre les problèmes sociaux et psychologiques de la modernité au lieu des thèmes traditionnels.
34Il faut dire que cette esthétique a gagné tout un nouveau public, essentiellement des jeunes. Les spectateurs plus mûrs, s’ils vont au théâtre, préfèrent un théâtre où l’on entend un texte bien prononcé, où il y a autre chose que la provocation et la brutalité, sans parler de ceux qui cherchent un théâtre commercial. Il faut toutefois remarquer que malgré le prix de plus en plus élevé des places, il est quasiment impossible d’en avoir lors des festivals ou des Rencontres, sans parler des bons spectacles tout court.
35Finalement la grande gagnante de ce tournant du théâtre polonais est la critique et la théâtrologie, développée non seulement dans les universités mais aussi à l’Académie théâtrale. La théorie dominante est actuellement celle qui est influencée par les Performative arts de R. Schechner. Il faut rappeler que le premier à avoir nommé son acteur performer a été Grotowski : son acteur agissait en son nom propre et ne « jouait » pas un personnage. La « performatique » actuelle est très influencée aussi par les théories de Victor Turner qui voit dans les représentations théâtrales le reflet des conflits sociaux dissimulés, portant ainsi à la conscience de la société ce qui est la condition de leur résolution. Ainsi le théâtre serait la phase liminale du rite de passage qu’est la représentation. La théorie influe à son tour sur la pratique et incite des réalisateurs à chercher des moyens d’agir à travers l’art ou même à concevoir le théâtre comme une action et non comme un « art » – objet en soi avec ses propres règles et son esthétique. Et de toute manière, personne ne veut plus entendre parler d’un théâtre qui ne serait pas un lieu de débats, d’action sur la société, un creuset de nouvelles narrations individuelles et collectives.
Sans conclusion. Une ouverture ?
36La continuité de la tradition romantique, du style « prophétique » et du « mystère », placés par Osterwa en haut de sa typologie, semble rompue, malgré quelques exceptions. Les préférences de la critique et du jeune public pour le « nouveau réalisme » ou le « nouveau brutalisme » semblent aussi s’épuiser. Il en reste toutefois le style de travail des comédiens et des metteurs en scène, et la nouvelle fonction du « dramaturge » chargé d’élaborer avec le metteur en scène des adaptations des textes de départ. Peu à peu on reprend les grands textes classiques, comme la Comédie Non-Divine ou même les Aïeux, mais dans un style de représentation puisant dans l’esthétique des « brutalistes ». Domine la pluralisation d’approches, tandis que les partisans du théâtre traditionnel tentent de temps en temps d’organiser des protestations à scandale.
- 25 Przemysław Czapliński, Polska do wymiany. Późna nowoczesność i nasze wielkie narracje (La Pologne à (...)
37Le théâtre rejoint ainsi les autres arts et la littérature de l’après 1989 qu’un des critiques a intitulé la Pologne à échanger25. Le nouveau réalisme peut être provocant et irritant, mais produit de temps en temps des chefs-d’œuvre et installe un débat public extrêmement vif et créatif. Depuis ce grand tournant, on ne voit toutefois pas encore de ligne d’évolution très nette. Il y a eu un renouvellement des pratiques de la part des artistes du théâtre et des attentes du public.
38Le théâtre plus classique « du texte dramatique » semble toutefois ne pas avoir déposé les armes. Le bastion en est le Teatr Polski de Varsovie, dirigé par Andrzej Seweryn, sociétaire par ailleurs de la Comédie Française ; il tente de faire revivre sur scène les chefs-d’œuvre classiques, comme tout dernièrement, avec les meilleurs comédiens, la comédie de Fredro la Vengeance, qui a eu un certain succès. À suivre.
39En tout cas le théâtre ambitieux, même en abandonnant l’ambition prophétique du mystère, veut accompagner la vie de la société et ses transformations, en reprenant, involontairement peut-être, le postulat de Mickiewicz selon lequel « le drame […] est destiné à pousser […] à l’action les esprits retardataires ».
Notes
1 Jean Duvignaud, l’Acteur, Paris, l’Archipel, 1993 ; id., les Ombres collectives : sociologie du théâtre, Paris, PUF, 1973.
2 Hans-Thies Lehmann, le Théâtre postdramatique, Paris, l’Arche, 2002. La notion – et son évolution dans la pratique théâtrale – a suscité nombre de polémiques, mais reste une référence majeure.
3 Jan Osterwa, Przez teatr – poza teatr (Par le théâtre – au-delà du théâtre), Kraków, Towarzystwo Naukowe “Societas Vistulana”, 2004 ; D. Kosiński, Polski teatr przemiany (Le théâtre polonais de transformation), Wrocław, Instytut im. Jerzego Grotowskiego, 2007, p. 304-306.
4 Adam Mickiewicz, les Slaves : cours professés au Collège de France (1842-1844), Paris, éd. musée Adam Mickiewicz, 1914, p. 133, 136.
5 Jerzy Timoszewicz, “Dziady” w inscenizacji Leona Schillera (les Aïeux dans les mises en scène de Leona Schiller), Warszawa, PIW, 1970 ; M. Masłowski, Dzieje bohatera. Teatralne wizje “Dziadów”,”Kordiana” i “Nie-Boskiej Komedii” do II wojny światowej (le Parcours du héros. Les visions théâtrales des Aïeux, de Kordian et de la Comédie Non-Divine jusqu’à la Seconde Guerre mondiale), Wrocław, Ossolineum, 1978 ; id., « La structure rituelle des Aïeux et ses conséquences esthétiques », in : A. Grudzińska, M. Masłowski dir., l’Âge d’or du théâtre polonais de Mickiewicz à Wyspiański, Grotowski, Kantor, Lupa, Warlikowski…, Paris, l’Amandier, 2009, p. 43-64.
6 Gustaw Holoubek, « Grając w Dziadach » (En jouant dans les Aïeux), Dialog, 1981, no 6, p. 118 ; Kazimierz Dejmek ; « Casus Dziadów », ibid., p. 103-117 ; Edward Krasiński, « Dziady Kazimierza Dejmka “w chwili osobliwej” » (les Aïeux de Kazimierz Dejmek “en un moment particulier”), Pamiętnik tetralny, 2005, no 3-4.
7 « dialektyka ośmieszenia i apoteozy », T. Kudliński, « “Dziady” w 13 Rzędach », (1961, 1972) in Misterium zgrozy i urzeczenia (le Mystère de la crainte et de la fascination), Wrocław, Instytut im. Jerzego Grotowskiego, 2006, p. 140 ; J. Grotowski, Vers un théâtre pauvre, Lausanne, l’Âge d’homme, 1971, 2010. Outre les nombreux ouvrages sur Grotowski, voir aussi J. Fret, M. Masłowski éd., l’Anthropologie théâtrale selon J. Grotowski, Paris, l’Amandier, 2013.
8 Michel Masłowski, « Du rite des morts à la messe laïque », in l’Anthropologie théâtrale…, op. cit., p. 303‑330.
9 L’anthropologie théâtrale…, op. cit. Parmi les très nombreux livres consacrés à Kantor, citons Denis Babelet, Tadeusz Kantor : le théâtre de la mort, Lausanne, l’Âge d’homme, 1990, 2004 ; Voies de la création théâtrale, Paris, CNRS, t. 18, 1998.
10 Au théâtre de Lutèce en 1967.
11 Jerzy Jarocki, les Choix et les hasards, un entretien d’Andrzej Wanat avec Jerzy Jarocki, Teatr, 1992, 2.
12 N’oublions pas que dans son célèbre essai De l’essence du rire (1855-1857), Baudelaire soulignait le caractère diabolique du rire, mais aussi la qualité philosophique du rire de la dérision (grotesque, p. 696). Baudelaire, Œuvres complètes, Robert Laffont (Bouquins), 1980, p. 690-701.
13 Jerzy Jarzębski, Gra w Gombrowicza, Warszawa, PIW, 1982 ; Michał Paweł Markowski, Czarny nurt. Gombrowicz, świat, literatura, Kraków, Wydawnictwo literackie, 2004.
14 La traduction française de ses pièces par Jacques Donguy et Michel Masłowski est parue dans le Théâtre I et II à l’Âge d’homme en 2004 et en 2008.
15 Les traductions françaises du Théâtre 1 à 4 de Sławomir Mrożek sont parues aux éditions Noir sur Blanc de 1992 à 1999.
16 La traduction de son Antigone à New York par Olivier Cohet et Urszula Mikos est parue aux Éditions théâtrales en 2005 ; la Quatrième sœur dans la trad. de Kinga et Klara Wyrzykowskie a été publiée dans l’Avant-Scène Théâtre, no 1153 en 2004.
17 Piotr Gruszczyński, Ojcobójcy : młodsi zdolniejsi w teatrze polskim (Parricides : les jeunes plus doués dans le théâtre polonais), Warszawa, WAB, 2003, p. 54.
18 Piotr Gruszczyński, Ojcobójcy : młodsi zdolniejsi w teatrze polskim…, p. 311.
19 Ibidem.
20 Sur Krzysztof Warlikowski, outre l’Âge d’or cité, voir en français Théâtre écorché, trad. Marie-Thérèse Vido-Rzewuska, préface de Georges Banu, Arles, Actes Sud, 2007.
21 Op. cit, p. 208.
22 Piotr Gruszczyński, op. cit., p. 268.
23 Agnieszka Szmidt, « Le théâtre du réel entre Pologne, France et Grande-Bretagne dans les années 1956-2009 : frontières et ruptures politiques représentées sur scènes », in : Paul Gradvohl dir., l’Europe médiane au xxe siècle : fractures, décompositions, recompositions, surcompositions, Prague, CEFRES, 2010, p. 165.
24 Roman Pawłowski réd., Pokolenie porno, i inne niesmaczne utwory teatralne : Antologia Najnowszego Dramatu Polskiego (La génération porno, autres œuvres théâtrales peu ragoutantes : Anthologie du Théâtre Polonais le plus récent), Kraków, Zielona sowa, 2003.
25 Przemysław Czapliński, Polska do wymiany. Późna nowoczesność i nasze wielkie narracje (La Pologne à échanger. La modernité tardive et nos grandes narrations), Warszawa, WAB, 2009.
Top of pageReferences
Bibliographical reference
Michel Masłowski, “Changement de paradigme : le théâtre polonais avant et après 1989”, Revue des études slaves, LXXXV-4 | 2014, 709-722.
Electronic reference
Michel Masłowski, “Changement de paradigme : le théâtre polonais avant et après 1989”, Revue des études slaves [Online], LXXXV-4 | 2014, Online since 26 March 2018, connection on 11 October 2026. URL: http://journals.openedition.org/res/289; DOI: https://doi.org/10.4000/res.289
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