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Chronique bibliographique

Edi Miloš, Antun Radić (1868-1919). Homme de lettres engagé et théoricien du mouvement paysan croate

Paris, PUPS, 2018, 586 pages.
Philippe Gelez
p. 662-664
Référence(s) :

Miloš Edi, Antun Radić (1868-1919). Homme de lettres engagé et théoricien du mouvement paysan croate, Paris, PUPS, 2018, 586 pages. ISBN 979-10231-0594-0

Texte intégral

  • 1 Daniel Baric, Langue allemande, identité croate. Au fondement d’un particularisme culturel, Paris, (...)

1Voici un ouvrage sur la Croatie tel qu’on en lit peu en français. Après celui de Daniel Barić sur la présence de la culture germanique dans l’espace croate durant la première moitié du xixe siècle1, mais dans un tout autre genre, Edi Miloš prend rang parmi les historiens minutieux de la réalité croate en se faisant le biographe d’Antun Radić (1868-1919), un intellectuel dont le nom est pour ainsi dire inconnu des historiens français, et malheureusement aussi des sociologues, anthropologues et ethnographes. C’est pourtant un personnage d’envergure par la profonde influence qu’il eut sur la vie politique croate et, indirectement, yougoslave, mais aussi par son œuvre ethnologique et ethnographique.

2Toute la vie et l’œuvre de Radić peuvent se comprendre comme une méditation sur la nécessité (ou non) de la modernisation de la société croate, tant dans son ensemble que, plus particulièrement, dans le monde paysan. Évolution sociale et acculturation des idées sur la nation (en particulier venues de France et de Russie) alimentent ses principes d’action en vue d’une maturation définitive de la Croatie politique. Cette biographie est d’ailleurs avant tout intellectuelle ; l’action politique n’en est pas le fil directeur puisqu’elle s’arrête pour ainsi dire en 1905, lorsque Radić entre véritablement dans l’arène politique après la création du Parti populaire paysan. De même, la psychologie n’y est envisagée qu’au fil des pages, au détour d’un commentaire sur tel événement : et pourtant, le caractère de la mère de Radić, évoqué çà et là, aurait justifié à lui seul un développement autonome sur l’esprit rétif devant l’autorité et l’absence de tout compromis qui distinguaient les frères Radić, intransigeance qui a débouché trop vite sur un amalgame rétrospectif du Parti populaire paysan avec le Parti du Droit croate – sur lequel Edi Miloš revient avec une heureuse précision et la grande indépendance d’esprit qui le caractérise.

3Dans un premier temps, Miloš retrace les années de formation de Radić. D’extraction paysanne, celui-ci se distingue encore enfant par ses talents intellectuels et est envoyé par son curé poursuivre sa formation à Zagreb, à 50 km de son Trebarjevo Desno natal. Il y vit en écolier puis en étudiant modeste, parfois pauvre, vivotant de subsides, de bourses et de leçons particulières. Il enseignera brièvement. Sa sensibilité et son immense curiosité littéraires ne le conduisent pas vers les mots et la création mais vers les idées et la critique : par exemple, la littérature russe nourrit sa réflexion sur le sort de la paysannerie croate. Par son attachement aux racines familiales et son solide bon sens, il prendra son envol comme un intellectuel réaliste, un peu à la manière de Masaryk – dont il s’inspira à de nombreuses reprises et – formulera les grands principes de l’ethnologie croate. De nombreux articles de presse et lettres émaillent le récit de ces débuts, en restituant une parole vive et vivante mais en nous offrant une immersion exceptionnelle dans la vie croate de la Belle-Époque.

4Le cœur du volume présente une analyse recontextualisée des vues radićiennes sur la société croate telles qu’exposées dans le périodique Dom [maison, patrie, nation] de 1899 à 1904, fondé par lui et dont il était le principal contributeur. Anti-germaniste virulent, à peine plus mesuré face aux Magyars, austroslaviste – c’est-à-dire attaché à une reconfiguration de la Monarchie habsbourgeoise en faveur d’une entité regroupant les slavophones (mais sans entrer dans les vues d’un Strossmayer), Radić ne nourrit aucune illusion sur la réalité du sentiment national chez les Croates ; il préfère en dessiner le projet. La richesse conceptuelle de Dom semble, en fin de compte, inversement proportionnelle à sa diversité thématique : tout y tourne autour de l’unification sociale et, partant, nationale. Radić ne s’intéresse pas à la réalité concrète de la modernisation technique. Il n’a pas conscience non plus que ses activités d’« éveilleur » des masses, avec toute la publicité que cela implique, font de lui le rouage central de la modernisation, et que c’est une délicatesse paradoxale de sa part d’inviter à accepter les temps nouveaux avec circonspection.

5Une dernière partie se penche sur le destin politique de ces idées à travers la fondation du Parti populaire paysan croate, en collaboration avec son frère, Stjepan Radić (1871-1928), bien mieux connu des historiens en dehors de la Croatie pour s’être fait assassiner en plein parlement en 1928. D’assez longs développements en première partie avaient déjà montré les liens qui unissaient les deux frères ; ce troisième moment leur accorde à nouveau une grande place. Catholique sans vie spirituelle apparente, Radić entretient des relations houleuses avec l’Église et le clergé tout aussi bien qu’avec les libéraux anticléricaux voire athées. Un peu plus d’un an après les événements de 1903, il cristallise ses intuitions et fonde un parti populaire dont le programme s’oppose par principe à celui des « messieurs ».

  • 2 Roman Krakovsky, le Populisme en Europe centrale et orientale. Un avertissement pour le monde ?, Pa (...)

6La démarche biographique d’Edi Miloš contraste avec l’histoire plus réflexive et généralisante où s’est dernièrement démarqué, sur une thématique assez voisine, Roman Krakovsky2 ; par son approche unitaire, Miloš a le grand mérite de ne rien oublier, de ne rien éviter du réel, même si, lui aussi, il en passe forcément par des interprétations. À côté d’une remarquable aisance dans l’analyse politique, outre les traductions la plupart excellentes, il faut souligner sa maîtrise de la narration historique : plan équilibré et clair, exhaustivité des sources et des lectures critiques, art de la contextualisation, style varié, vivant et imagé, maturité empathique avec son personnage — adoptant un style vigoureux à l’instar du vigoureux Radić, sans pour autant manquer de recul critique à chaque fois qu’il est nécessaire (sauf, peut-être, sur le baron Khuen-Héderváry, malgré la rectification p. 341-2). On notera quelques difficultés de positionnement lorsqu’il donne la parole à Radić : l’utilisation du discours indirect libre prête parfois à confusion, surtout quand des termes entre guillemets égarent le lecteur sur l’identité de celui qui s’exprime. On regrettera peut-être aussi que les dernières années de Radić (1905-1919) aient été traitées en épilogue seulement.

7S’il fallait pointer des manques chez Edi Miloš, on pourrait en trouver deux. D’abord, le repoussoir de la théorie post-colonialiste aurait permis de mieux situer le discours parfois binaire de Radić : exaltant et victimisant tour à tour la Croatie, celui-ci appartient bien à la génération des intellectuels qui ont pavé la route des critiques du colonialisme et de l’idée d’empire. Ensuite, on aurait aimé avoir un éclairage comparatif de son Parti populaire paysan avec les mouvements et partis agraires qui fleurirent jusque dans les années 1930 un peu partout. Mais que le futur lecteur ne s’en soucie pas : l’ouvrage reste une mine exceptionnelle pour l’historien de l’Europe du Sud-Est.

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Notes

1 Daniel Baric, Langue allemande, identité croate. Au fondement d’un particularisme culturel, Paris, Armand Colin, 2013, 404 p.

2 Roman Krakovsky, le Populisme en Europe centrale et orientale. Un avertissement pour le monde ?, Paris, Fayard, 2019, 350 p.

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Pour citer cet article

Référence papier

Philippe Gelez, « Edi Miloš, Antun Radić (1868-1919). Homme de lettres engagé et théoricien du mouvement paysan croate », Revue des études slaves, XC-4 | 2019, 662-664.

Référence électronique

Philippe Gelez, « Edi Miloš, Antun Radić (1868-1919). Homme de lettres engagé et théoricien du mouvement paysan croate », Revue des études slaves [En ligne], XC-4 | 2019, mis en ligne le 15 décembre 2019, consulté le 07 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/res/3212 ; DOI : https://doi.org/10.4000/res.3212

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Auteur

Philippe Gelez

Sorbonne Université

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