Introduction
Texte intégral
- 1 La Zadruga sud-slave dans l’évolution du groupe domestique. Thèse en vue du doctorat ès lettres, pr (...)
- 2 Karl Kaser, « The Balkan Joint Family. Redefining a Problem », Social Science History 18/2, 1994, p (...)
- 3 Joel M. Halpern, David Anderson, « The Zadruga. A Century of Change », Anthropologica N. S. 12, 197 (...)
- 4 Dragutin Pavličević, Hrvatske kućne zadruge, Zagreb, Golden Marketing – Tehnička knjiga, 2010, 2 vo (...)
1Comme le montre la bibliographie de travail, le phénomène de la zadruga – unité domestique fondée sur la parenté, la propriété collective des champs et bêtes, et la division du travail chez les Slaves du Sud – est bien connu et étudié dans la littérature sociologique et ethnologique en provenance non seulement de l’Europe du Sud-Est mais de l’Europe dans son ensemble et de l’Amérique du Nord. Chez les auteurs français, on relèvera les travaux ethnographiques d’Émile Sicard (1909-1978)1 ; dans la production germanophone, ceux de Karl Kaser (1954-) sont bien documentés et solides dans leurs fondements théoriques2. À ces enquêtes de terrain s’ajoutent les efforts des Anglais et Américains pour conceptualiser le modèle de la zadruga, avant tout Eugene A. Hammel (1930-)3. Néanmoins, dans toute cette production intellectuelle, la dimension strictement politique est pour ainsi dire absente. Parmi les historiens stricto sensu, le Croate Dragutin Pavlićević (1932-) a été le premier à donner un panorama historique sur la découverte de la zadruga par l’administration en Croatie au cours du xixe siècle ; il se penche sur son utilisation politique dans quelques paragraphes seulement. Publié en 1989, le premier volume de son ouvrage va jusqu’en 1881 ; le second, publié en 2010, couvre les décennies suivantes4. Il n’a pas d’équivalent dans les autres pays du Sud-Est européen.
2La lecture des culturologistes montre que la zadruga est une terra cognita ; dans la littérature, l’historiographie, les écrits politiques et les journaux, elle a été exploitée par diverses idéologies, et elle l’est encore à l’heure actuelle. Pour autant, cette approche critique a atteint son plafond de verre en contextualisant le concept de zadruga ; en décrivant sa politisation, notre volume tente d’ouvrir une deuxième phase d’analyse.
3La première phase pourrait être décrite de la manière suivante. Dès les années 1870, le concept de zadruga a été l’objet de réflexions abondantes, d’abord surtout en Croatie, puis en Yougoslavie par la suite. Rapidement, on a considéré que c’était là le pays où cette organisation domestique était la plus répandue. En simplifiant, la discussion a suivi ces étapes : 1/ élaboration et délimitation du concept ; 2/ opposition dialectique à la définition proposée ; 3/ solution déconstructiviste (à partir des faits).
41/ En tant que forme domestique spontanée, la zadruga est déterminée de trois manières : la parenté des couples pouvant entrer en association, l’organisation hiérarchique de leur vie commune et du travail quotidien (sous la houlette du chef de maisonnée), enfin l’organisation de la propriété collective (avec le statut délicat de la dot des épouses entrant dans la zadruga). Chacun de ces trois points soulève des problèmes : l’association des couples exclut-elle ceux qui n’ont pas de liens familiaux entre eux ? Quel est le pouvoir réel du chef de maisonnée ? Et finalement, la propriété collective exclut-elle la propriété individuelle (en particulier celle de la dot des épouses) ?
- 5 Nada Novaković, « Teorije o nastanku i strukturi porodičnih zadruga », Stanovništvo, 43, 2005, p. 1 (...)
- 6 Fédor Demelić, « Le droit coutumier des Slaves méridionaux d’après les travaux de M. V. Bogišić », (...)
52/ Ces trois points ont été soumis à critique par Milenko S. Filipović (1902-1969), le principal ethnographe de la zadruga slave du Sud, qui arpenta de long en large la Bosnie-Herzégovine5. Selon lui, la zadruga revient à une simple association à but économique. Cette modélisation contractualiste reprend en fait, pour les reformuler, les vues de l’ethnologue et juriste Baltazar Bogišić (1834-1908), pour qui la zadruga – concept dont il a été d’ailleurs l’un des principaux artisans – relevait de la libre association6.
63/ Le contenu notionnel de la zadruga comprend aussi bien une institution essentialisée, appartenant à un ordre naturel (sensément spontané), qu’une réalité contractuelle, ad hoc, produit de la volonté et de la culture. La fiction déconstructiviste et scientifique, se présentant elle-même comme une transgression, toujours arquée contre la doxa, a poussé la logique jusqu’au bout. Filipović, lui-même profondément influencé par la pensée évolutionniste, a fait ainsi école. Dès les années 1980, l’ethnologue croate Dunja Rihtman Auguštin (1926-2002) a repris et systématisé sa pensée. Cette spécialiste de la zadruga a d’abord établi que son hypothèse de travail était imposée par son objet d’étude lui-même – en d’autres termes, que le mot zadruga avait l’épaisseur notionnelle que les familles rurales lui conféraient. À partir de cette position nominaliste, elle a formulé l’intention de déconstruire le modèle idéal promulgué par l’ethnographie croate,
- 7 Dunja Rihtman-Auguštin, « O onim drugim knjigama o narodnom životu », Etnološka tribina 6-7 , 1984, (...)
- 8 Dunja Rihtman-Auguštin, « The Communal Family Between Real and Imagined Order », Narodna umjetnost, (...)
7modèle qu’avait formalisé Baltazar Bogišić à partir des auto-représentations des zadruga7. Cette déconstruction impliquait une recontextualisation radicale du concept : à ses yeux, la zadruga représentait seulement une réponse à des contraintes économiques et sociales externes8. En particulier, elle est sensible au fait que le mot zadruga lui-même n’était pas commun au xixe siècle et n’a été employé de façon systématique que dans les années 1860 en Croatie. Le concept aurait donc été créé de toutes pièces par des intellectuels et scientifiques.
- 9 Jasna Čapo-Žmegač, « Konstrukcija modela obitelji u Europi i povijest obitelji u Hrvatskoj », Narod (...)
- 10 Maria Todorova, « Myth-Making in European Family History. The zadruga revisited », East European Po (...)
- 11 Karl Kaser, op. cit.
8Maintenir le mot peut donc sembler problématique aux ethnologues. Afin de prévenir toute controverse, certains ont essayé de lancer d’autres termes. Dunja Rihtman Auguštin et Jasna Čapo Žmegač (1961-) y ont largement contribué dans les années 19909 ainsi que, de façon plus ou moins parallèle Maria Todorova (1949-)10. L’un des essais les plus remarqués a été celui de Karl Kaser, qui a proposé de renommer la zadruga en Balkan family household / joint family, ce qui répondait également à certaines théories de la démographie historique sur l’évolution différenciée des formes familiales en Europe11.
- 12 J. Q. C Mackrell, The Attack on Feudalism in Eighteenth-Century France, London, Routeledge – Paul, (...)
9La seconde phase de ces débats ouvre sur des considérations non plus théoriques mais politiques et discursives. Qu’ont dit de la zadruga les théoriciens et acteurs politiques ? En ont-ils fait quelque chose ? Cette dimension, quoique évidente et latente dans toutes les déconstructions, n’a pas encore fait l’objet d’une analyse affinée et systématique. Pourtant, la réflexion sur la place de l’individu dans la famille complexe et son affranchissement de cette communauté imposée prend racine aux débuts de l’époque contemporaine. On en trouve des traces éparses un peu partout dans la littérature, et même fort loin de l’aire slave et du xixe siècle : qui se souvient que les philosophes des Lumières françaises développèrent un discours larmoyant sur le sort des paysans français vivant en communion, assimilant leur condition à un servage abominable12 ?
10Plus largement, la zadruga a pu constituer un modèle utopique de société, qui plonge ses racines dans la doctrine chrétienne de la communion originelle des biens, fixée à partir du xiie siècle et reçue dans l’École du droit naturel. Nous devons sa plus célèbre mise en forme politique à Thomas More (1478-1535), qui décrivit dans Utopia (1516) un monde libre de la propriété privée, et par conséquent affranchi de la pauvreté et du péché. Bientôt, on débattit de la plausibilité historique de cette fiction ; Baudin et le courant libéral à sa suite la réfuta en la moquant. Néanmoins, l’idée gagna en popularité aux siècles suivants, inspirant un Rousseau lorsqu’il affirma qu’il n’y avait pas de propriété privée dans l’ordre naturel, que le collectivisme était primordial. Il revint aux révolutionnaires de 1789, et parmi eux à Babeuf, de faire de ce programme philosophique un but politique.
- 13 Ironiquement, les penseurs russes doivent en grande partie la découverte du mir à un Allemand, aut (...)
11Les théoriciens des décennies suivantes s’engouffrèrent dans les traces de Babeuf. Le saint-simonisme et le fouriérisme honnirent la propriété privée. L’évolutionnisme postula qu’à l’origine les sociétés ne connaissaient ni la famille nucléaire ni la conscience subjective. La théorie de Bachofen, selon laquelle les sociétés originelles étaient matriarcales, rejoint la question du collectivisme : la soumission de la femme par l’homme est l’acte fondateur de l’appropriation qu’est la propriété privée. Le panslavisme, l’aryanisme et le communisme se sont abreuvés à cette source commune : le panslavisme en magnifiant la zadruga comme une institution intemporelle typique des Slaves ; l’aryanisme en s’appuyant sur la théorie indo-européenne pour faire de la zadruga un vestige de l’organisation familiale des anciens Indo-européens ; le communisme enfin, en s’appuyant sur la théorie matriarcale pour faire des anciennes communautés naturelles avec propriété collective du sol, le signe d’un futur possible. Herzen ou Černyševskij ont déduit du mir et de l’artel russes, ainsi que de la zadruga, que l’âme slave était collectiviste – se faisant ainsi l’écho d’une certaine rhétorique anti-germaniste selon laquelle les Allemands étaient foncièrement individualistes13. On ne se souvient plus de la forme la plus élaborée de cette théorie panslave, car elle fut rapidement battue en brèche : on la doit à l’historien tchèque Karel Kadlec (1865-1928), et fut réfutée lors d’une controverse retentissante en Bohême en 1899-1901 par son compatriote Josef Pekař (1870-1937), un historien encore jeune à l’époque mais promis à une brillante carrière.
12Notre volume se focalise sur les régions où la zadruga a été le mieux étudiée : chez les Slaves du Sud. Les pouvoirs politiques y ont-ils utilisé ce motif ? En ont-ils fait un mythe, une utopie ? Dans l’affirmative, quels en sont les contours ? Dans la négative, y a-t-il une raison particulière à ce silence ? Nous espérons que les textes qui suivent apportent des réponses satisfaisantes et nuancées à ces interrogations.
- 14 Ce fascicule a bénéficié d’une subvention du FIR de la Faculté des Lettres – Sorbonne Université.
13Le dossier de ce numéro de la Revue des études slaves est le résultat final d’un programme collectif initié en 2015 par Dubravka Stojanović, Marko Božić et Philippe Gelez, qui s’est prolongé sur deux ans entre Paris et Belgrade. Dans le cadre de deux rencontres intitulées The Political Legacy of Zadruga in the South Slavic Area and the Balkans, des chercheurs venus de tous les pays des Balkans ont présenté les différentes formes qu’a empruntées la zadruga dans le discours des politiques et des idéologues. Des ethnologues et des historiens ont soumis à analyse la Serbie et le Kosovo, la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro, la Macédoine et la Bulgarie ; il est à regretter que dans ce numéro de conclusion, tous ces pays ne soient finalement pas représentés, pour des raisons indépendantes de notre volonté14.
14Sorbonne Université
Notes
1 La Zadruga sud-slave dans l’évolution du groupe domestique. Thèse en vue du doctorat ès lettres, présentée à l’Université de Clermont-Ferrand, Paris, Éditions Ophrys, 1943 ; la Zadruga dans la littérature serbe (1850-1912), thèse complémentaire en vue du doctorat ès lettres présentée à l’Université de Clermont- Ferrand, Paris, Éditions Ophrys, 1943. Voir aussi ses Problèmes familiaux chez les Slaves du sud, Paris, Éditions familiales de France, 1947. D’autres auteurs français ont travaillé sur la question : Paul-Henri Stahl (1925-2008), Jean-François Gossiaux (1945-) ou encore Catherine Lutard (1960-).
2 Karl Kaser, « The Balkan Joint Family. Redefining a Problem », Social Science History 18/2, 1994, p. 243-269 ; Familie und Verwandtschaft auf dem Balkan. Analyse einer untergehenden Kultur, Wien, Böhlau, 1995.
3 Joel M. Halpern, David Anderson, « The Zadruga. A Century of Change », Anthropologica N. S. 12, 1970, p. 83-97 ; Eugene A. Hammel, « The zadruga as process », in Peter Laslett, Richard Wall (dir.), Household and Family in Past Time. Comparative studies in size and structure of the domestic group over the last three centuries in England, France, Serbia, Japan, and North America, with further materials from Western Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 1972, p. 335-373 ; Robert F. Byrnes, (dir.), Communal Families in the Balkans. The Zadruga, Notre-Dame (Ind.), University of Indiana Press, 1976.
4 Dragutin Pavličević, Hrvatske kućne zadruge, Zagreb, Golden Marketing – Tehnička knjiga, 2010, 2 vol.
5 Nada Novaković, « Teorije o nastanku i strukturi porodičnih zadruga », Stanovništvo, 43, 2005, p. 124.
6 Fédor Demelić, « Le droit coutumier des Slaves méridionaux d’après les travaux de M. V. Bogišić », Revue de législation ancienne et moderne, française et étrangère 6, 1876, p. 272.
7 Dunja Rihtman-Auguštin, « O onim drugim knjigama o narodnom životu », Etnološka tribina 6-7 , 1984, p. 43-50.
8 Dunja Rihtman-Auguštin, « The Communal Family Between Real and Imagined Order », Narodna umjetnost, 25/2, 1988, p. 213.
9 Jasna Čapo-Žmegač, « Konstrukcija modela obitelji u Europi i povijest obitelji u Hrvatskoj », Narodna umjetnost, 33/2, 1996, p. 179-196.
10 Maria Todorova, « Myth-Making in European Family History. The zadruga revisited », East European Politics and and Societies 4, 1990, p. 30-76.
11 Karl Kaser, op. cit.
12 J. Q. C Mackrell, The Attack on Feudalism in Eighteenth-Century France, London, Routeledge – Paul, 1973, p. 112-115.
13 Ironiquement, les penseurs russes doivent en grande partie la découverte du mir à un Allemand, auteur de l’étude fondatrice sur ce phénomène, le baron August von Haxthausen, Études sur la situation intérieure, la vie nationale et les institutions rurales de la Russie, Hanovre – Paris, Hahn – Amyot, 1847-1853, 3 vol.
14 Ce fascicule a bénéficié d’une subvention du FIR de la Faculté des Lettres – Sorbonne Université.
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Référence papier
Marko Božić et Philippe Gelez, « Introduction », Revue des études slaves, XCI-3 | 2020, 255-259.
Référence électronique
Marko Božić et Philippe Gelez, « Introduction », Revue des études slaves [En ligne], XCI-3 | 2020, mis en ligne le 15 novembre 2021, consulté le 09 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/res/3611 ; DOI : https://doi.org/10.4000/res.3611
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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
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