Une nuit d’ivresse de novembre 1918 de Miroslav Krleža
Résumés
La césure que représentent la fin du régime austro-hongrois et l’avènement immédiat d’une nouvelle dynastie est reflétée dans le texte intitulé Une nuit d’ivresse de novembre 1918, qui s’insère dans le journal de Krleža. Entre œuvre littéraire et réflexion profondément politique, le journal se présente comme un genre hybride, comportant des textes qui font écho au déroulement de la chronologie, mais qui furent rédigés à des dates ultérieures. Une chronologie non linéaire lie ces différents moments, entre l’événement fondateur de novembre 1918 (en tant que jeune auteur cherchant une reconnaissance publique), la phase de mise au point définitive du texte en 1952 (comme de l’un des auteurs majeurs de la Yougoslavie socialiste) et l’élaboration véritable du texte en 1942 (alors qu’il est reclus chez lui et redoute une arrestation). Ces trois moments permettent de saisir l’interprétation que donne Krleža d’une fin d’une guerre qui n’en est pas vraiment une et le rôle que lui-même souhaite s’assigner dans ces événements.
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- 1 « Entre les deux guerres, je n’ai pas tenu de journal, mais durant la Seconde Guerre, du printemps (...)
- 2 Pour la situation littéraire croate dans le contexte de la Première Guerre mondiale, voir l’ample (...)
1L’écriture d’un journal intime s’apparentait pour Miroslav Krleža (1893-1981), souvent considéré comme le plus grand écrivain croate du XXe siècle, à une sorte de drogue, à laquelle il ne s’adonnait que dans les moments les plus dramatiques de son existence1. Il s’agissait donc d’une activité essentiellement discontinue et particulièrement intense, précisément pour cette raison. Ce type d’écriture, reposant sur un entrelacs d’images, de souvenirs, de cauchemars, accompagné de fulgurances politiques et poétiques, exigeait un travail éditorial particulier, fait d’ajustements successifs et de mises en perspective. L’un de ces moments charnières propices à l’écriture et la réécriture autobiographique fut la Première Guerre mondiale, ce en quoi Krleža ne déroge pas au contexte littéraire2, mais avec la particularité d’un temps long entre la trame des événements qui forment l’arrière-plan historique du journal, son écriture et sa publication. Entre ces différentes temporalités se développe une réflexion sur la signification de certains moments clés, à l’instar de la fin de la Première Guerre mondiale. Cet événement revêt une importance d’autant plus importante qu’il scelle la fin d’une ère multiséculaire d’appartenance à l’espace habsbourgeois et inaugure l’entrée dans une communauté politique sud-slave.
- 3 Zoran Kravar, s. v. « Pijana novembarska noć 1918 », dans Velimir Visković (dir.), Krležijana, L (...)
- 4 Sur la césure que représente la fin de l’année 1918 dans le contexte croate, voir Daniel Baric, (...)
2Ces deux éléments sont au cœur du texte intitulé Une nuit d’ivresse de novembre 1918, qui s’insère dans le journal de Krleža et lui confère des traits distinctifs, complétant les classiques entrées par dates. Le journal se présente chez Krleža comme un genre hybride, comportant des textes qui font écho au déroulement de la chronologie, mais qui furent rédigés à des dates ultérieures. Une chronologie non linéaire lie ces différents moments, entre l’événement fondateur de novembre 1918, la phase de mise au point définitive du texte en 1952 et l’élaboration véritable du texte en 19423. La prégnance des questions posées par cette fin de règne austro-hongrois et l’avènement immédiat d’un nouveau régime font naître un texte qui oscille entre littérature et réflexion profondément politique. Entre les événements et leur publication, d’octobre 1918 à octobre 1950, Krleža est devenu un écrivain de profession, avant de prendre la direction de l’Institut lexicographique yougoslave (Jugoslavenski leksikografski zavod) dont il fut l’un des fondateurs, et d’entamer une période de retrait relatif de la vie littéraire, tout en assumant des charges organisationnelles de fait très idéologiques, au début de laquelle il revient précisément sur ce qu’il décrit comme une première fin de guerre qui ne réussit pas à clore les hostilités, mais en prépara au contraire de nouvelles4. Partant de la reconstruction d’un événement fondateur advenu en novembre 1918, il s’agira ici de retracer le processus d’écriture et l’édition de son reflet dans son journal, avant de s’interroger sur la stratégie de cette publication tardive, en explorant tout particulièrement le moment de son élaboration durant la Seconde Guerre mondiale.
Zagreb, novembre 1918 : une entrée fracassante sur la scène littéraire
- 5 Krleža avait publié trois recueils de poésie, un volume de nouvelles et des articles en tant que (...)
3Le 14 novembre 1918, un événement en apparence anodin qui se déroula lors d’une réception organisée par l’Association démocratique des femmes yougoslaves (Demokratsko udruženje jugoslavenskih žena) à Zagreb allait avoir d’incommensurables conséquences pour la carrière d’un jeune écrivain en révolte, par lequel le scandale arriva. Krleža, qui à 25 ans n’était pas un auteur complètement inconnu5, fit une entrée fracassante dans le monde des lettres croates et yougoslaves et s’assura dès lors une place, assurément centrale, qu’il ne cessa d’occuper depuis lors. La rencontre prévue ce jour-là autour d’un « thé littéraire » (čajanka) dans les locaux des associations « Kolo » et « Sokol » avait pour but de célébrer le passage par Zagreb de plusieurs centaines d’officiers serbes s’apprêtant à rejoindre le port adriatique de Rijeka sur l’invitation du gouvernement provisoire des Slaves du Sud de la Monarchie austro-hongroise installé après la rupture des liens politiques avec les autorités à Vienne et Budapest. Le processus d’unification était en marche, qui allait aboutir à la proclamation du royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes au premier décembre 1918.
- 6 Krleža, « Pijana novembarska noć 1918 » [Nuit d’ivresse] dans id., Djetinstvo u Agramu, Davni dan (...)
- 7 Id., Mars, Dieu croate [1922], trad. Janine Matillon et Antun Polanšćak, Paris, Calmann-Lévy, 19 (...)
- 8 Id., Galicija (un camp croate en Galicie) [1922], trad. Nicolas Raljevic, préface Daniel Baric, [R (...)
- 9 « Quelle veule beuverie à coup de bouteilles de rosé, de dingač et de muscat, quel joyeux banque (...)
4Comme il en rendra compte dans Une nuit d’ivresse de novembre 1918, Krleža était « entré dans ce bal politique dans un accès de solitude mélancolique. Depuis quelques jours déjà, écrit-il, j’étais envahi par le sentiment diffus d’être entouré par nombre de choses mortes »6. Marqué par l’expérience du front en Galicie en 1916, qui forme l’arrière-plan de son premier recueil de nouvelles Mars, Dieu croate7 et de sa pièce Galicie8 alors en cours d’écriture, il découvre une ambiance de fête qui lui semble indécente. La soirée, sous le patronage des femmes de la bonne bourgeoisie zagréboise, dégénère progressivement, sous l’effet de l’alcool, en règlement de comptes. Lorsqu’il arrive vers minuit, la soirée est déjà devenue un banquet funèbre en l’honneur des Habsbourg dans les hurlements et une ambiance balkanique, ponctuée par des chants et des danses serbes9.
- 10 Ibid., p. 132.
5Krleža décrit l’adieu collectif à une dynastie chassée de la scène de l’histoire à travers une perception sensorielle baignant encore dans une odeur de brûlé et de cadavres des années de guerre10 :
- 11 Ibid., p. 137-138.
Les citoyens ont rapporté chez eux dans du papier journal humide (éditions spéciales) la défunte Autriche, comme du poisson pourri […] Notre Théâtre national n’interrompit pas ses représentations de la Veuve joyeuse, ma foi, c’est dans l’ordre des choses, le rideau est juste tombé et tout change, comme un rapide mouvement de plateau entre le premier et le deuxième acte11.
6C’est principalement autour d’images, mais aussi d’expressions remémorées que se construit l’ambiance d’une métaphorique veillée funèbre :
- 12 Ibid., p. 132.
Ce cher disparu Habsbourg n’avait été incinéré que quelques jours à peine auparavant, que déjà l’on se met à parler pathétiquement sur son cadavre littéralement encore tiède d’une nouvelle Dynastie, « jeune, paysanne, progressiste » ; une Dynastie qui « traduit Stuart Mill », une Dynastie « socialiste », « populaire » et même « républicaine » !12
7Rien ne semble donc avoir changé, constate Krleža, depuis l’époque des rêves romantiques croates de Grande Illyrie sud-slave, qui devait s’étendre des Alpes slovènes à la Vieille Serbie, lorsqu’on appelait Zagreb de son nom allemand, Agram. Puisque lui-même ne se sentait pas happé par ce tourbillon aveuglant, il revenait à Krleža, de fixer l’instant de la rupture :
- 13 Ibid., p. 135.
Tous célèbrent le Triglav et le Kosovo jusqu’à en perdre la tête, dans une hystérie alcoolisée, et moi je traverse la foule et me dis : « Voici donc notre histoire et personne ne saura jamais à quoi cela ressemblait vraiment, ce moment historique où Agram célébra la chute de l’Autriche, en novembre 1918 »13.
- 14 Ibid., p. 143.
8Krleža repère alors un officier de haut rang de l’armée austro-hongroise, Slavko Kvaternik (1878-1947), qui réussit, entre la déchéance des Habsbourg rendue publique le 29 octobre 1918 et la formation qui s’ensuit d’un gouvernement des Slaves du Sud de la Monarchie, à s’imposer dans les rouages du nouveau pouvoir. Rattaché au Gouvernement général austro-hongrois lorsque Belgrade était occupée en 1916, il s’y était pourtant illustré par une répression sans faille de la population serbe hostile aux forces armées occupantes et s’était « fait photographier au pied des gibets la cigarette au bec14 ». La versatilité du personnage lui apparaît, eu égard à ses états de service, intolérable et lourde de sens :
- 15 Josip Frank (1844-1911) fut un personnage important de la vie politique croate des dernières déce (...)
- 16 Krleža, Nuit d’ivresse, p. 143, éd. cit.
Le gendre de Jozua Frank15, le lieutenant-colonel Kvaternik, ce caméléon, embrasse bruyamment ces officiers royaux du roi Pierre Karađorđević, de la même façon que hier soir il faisait pendre tous ceux qui étaient en faveur de Pierre Karađorđević, de même qu’à la première occasion il fera de nouveau pendre ceux qui sont contre Pierre et pour les Habsbourg, ou bien pour Pierre et contre les Habsbourg, ou contre quiconque apparaîtra sur les bords de Drave ou dans cette ville, victorieux, sur un cheval blanc, car ce n’est pas un homme, mais une caricature tout droit sortie de ma prose de guerre16.
- 17 Ibid., p. 146.
9La servilité et l’appétit du pouvoir apparaissent comme les traits caractéristiques des officiers de l’armée impériale et royale décrits par le jeune auteur. Mais Krleža se place aussi dans un rapport de force, celui de chroniqueur de son époque et auteur dramatique qui ressent le besoin de se mesurer à l’histoire en train de se faire. Au-delà de son observation froide se fait jour chez lui le besoin de faire disparaître de la scène ce personnage qui à ses yeux aurait dû s’effacer de lui-même et non s’imposer. Une envie irrépressible de dénier la parole à un représentant de l’ordre ancien le pousse à s’exprimer publiquement et il s’écrie, dans une réaction éruptive : « À bas Kvaternik17 ! ». Krleža tente de lui couper la parole dans cette célébration d’une nouvelle ère politique, de l’empêcher de dire des mots qui sonneraient faux, comme ceux de tout autre pilier d’un régime désormais déchu qu’il n’a en rien contribué à affaiblir :
- 18 Ibid., p. 151.
Il ne s’agit pas de Kvaternik en tant que personne, de Kvaternik en tant qu’individu, mais de faire de Kvaternik une question de principe18.
- 19 Voir l’étude, dans le contexte historique français, de ces figures incontournables : Pierre Serna (...)
10Krleža, jeune auteur idéaliste, assume une posture fièrement opposée aux girouettes en politique19.
- 20 Sloboda, 21 novembre 1918, p. 3.
- 21 Stanko Lasić, Krleža. Kronologija života i rada, Zagreb, Grafički zavod Hrvatske, 1982, p. 142.
- 22 Obzor, 14 novembre 1918. L’article est introduit, avec les deux autres dont il est question plus ba (...)
- 23 Kolo : danse traditionnelle serbe.
- 24 Hrvatska riječ, 14 novembre 1918, p. 3 (Miroslav Krleža, Nuit d’ivresse, p. 131, éd. cit.).
- 25 Obzor, 14 novembre 1918, p. 3. Miroslav Krleža, Nuit d’ivresse, p. 130, éd. cit.
- 26 Krleža, Moj obračun s njima, Zagreb, à compte d’auteur, 1932, p. 164. Cité dans Miroslav Krlež (...)
- 27 Ibid., p. 155-165.
11Dans un article paru peu après les événements, Krleža se présente avant tout comme un écrivain, indifférent aux options politiques, dont le rôle consiste uniquement « à fixer les formes dans leur fluctuation, dans une large gamme allant du chaos à l’harmonie20 ». À l’évidence pourtant, sa vocation d’artiste en théorie indifférent et son être politique en pratique intransigeant, entrent en contradiction autour de cet événement et plus largement dans le contexte du nouvel État sud-slave. Un conflit intime s’installe, qui ne cesse dès lors de le solliciter21. Mais que s’est-il passé à ce moment précis, inaugural de sa carrière ? Quelle fut la réaction des officiels et du public ? Si l’on en croit l’édition du principal journal de Zagreb qui parut le lendemain matin, tout s’était très bien passé à la réception, dans une ambiance de franche fraternisation22. Le journal Hrvatska riječ [La parole croate] signale cependant qu’une petite dissonance s’est fait entendre, en raison de laquelle Kvaternik et Krleža durent s’exprimer, mais qui aurait pu être évitée « si l’on avait fait preuve de davantage de tact de part et d’autre. Mais bientôt fut entonné un chant à l’unisson qui coupa court à l’incident, “L’accolade fraternelle”, et l’on se mit à danser le kolo23. Le divertissement se prolongea jusqu’à l’aube24 ». Dans une édition de l’après-midi, l’événement fut en revanche davantage commenté. L’article ne cache pas que l’intervention bruyante de Krleža suscita un vif débat, qui déboucha sur la question fondamentale de la place des anciens officiers austro-hongrois au sein des nouvelles forces armées, qui elle-même posait la question du type de régime qui s’installerait. Le journaliste anonyme ne prend pas parti, mais essaye de tenir un équilibre entre les radicaux (qui s’expriment à travers Krleža) et les tenants d’une continuité dans le personnel militaire entre le système habsbourgeois et la nouvelle monarchie sud-slave, tout en se prononçant pour ce qui apparaît comme une procédure d’examen systématique de la question25. Krleža lui-même (d’abord brièvement en 1932)26, puis dans un texte postérieur daté de 1952 intitulé épilogue27, raconte qu’il fut jeté à la rue, menacé de mort par la foule ivre. La parole de Krleža, couverte par la musique et le brouhaha, fut noyée dans le bruit et l’alcool, dans ce qui apparaît, dans le tableau qu’il en fait, comme l’illusion d’une communauté soudée autour de la dynastie serbe. Les scènes de danse enivrée de cette soirée de novembre 1918 préfiguraient explicitement une confusion des esprits qui mènerait tout droit le pays à la dictature. Les régimes se suivent et se ressemblent, qu’ils soient d’orientation serbe, yougoslave ou croate, aboutissant à leur propre destruction :
- 28 Ibid., p. 131. La bouteille de bière comme symbole austro-hongrois a remplacé une version antéri (...)
C’était une nuit d’ivresse […], d’une ivresse dans laquelle baignaient ces jours d’antan, lorsque notre réalité austro-hongroise dégringolait dans l’enivrement sous le trône des Karađorđević. Comme une bouteille de bière vide roulant vers la poubelle…28
- 29 Krleža, Nuit d’ivresse, p. 163, éd. cit.
12Il fut éconduit et chassé, alors qu’il était précisément à ce moment en recherche de reconnaissance, s’efforçant de percer dans le monde des lettres. À son actif, il comptait bien quelques recueils de poésie parus à compte d’auteur, mais aussi des pièces de théâtre envoyées à la direction du Théâtre national, sans qu’aucune n’ait encore été retenue pour être jouée. Quelques jours plus tard, il fut emmené à la prison militaire, où il fut soumis à un interrogatoire sur ses motivations. Il fut mis en garde contre les agissements incontrôlés d’individus, qui pourraient avoir pour conséquence sa disparition pure et simple, sans laisser de traces29. Prémonition d’un sombre avenir, ses interlocuteurs des premiers temps de la monarchie sud-slave apparaissent comme des figures inquiétantes, dont certains deviendront des criminels de guerre, et il nomme comme horizon à tous ces dialogues Jasenovac, le principal camp d’internement et d’extermination mis en place en Croatie durant la guerre suivante.
1952-1956 : stratégies de publication et autojustification
- 30 Il s’agit de l’un des textes qui ont pour sujet l’année 1918 et qui ont paru dans l’édition du Jo (...)
- 31 Jan Wierzbicki, Miroslav Krleža, Zagreb, Liber, 1980, p. 39.
- 32 Ces écrits paraîtront en 1956 dans les œuvres complètes, comprises dans le volume des journaux. (...)
- 33 Lasić, Krleža. Kronologija, 1982, p. 359. Le logement qu’il occupa jusqu’à son décès est aujou (...)
13Le texte qui paraît en 1952, trente-quatre ans après les événements, est à la fois une description et une réflexion sur la protestation abruptement interrompue en novembre 191830. La publication se produit à un moment où Krleža s’impose comme la figure centrale de la vie culturelle, non seulement croate, mais aussi yougoslave31. En effet, c’est cette même année qu’il tient deux discours qui font date, l’un sur la littérature, l’autre sur les forces armées. Durant le Congrès des écrivains yougoslaves du 5 au 7 octobre à Ljubljana, il tient un discours où il prône une voie résolument opposée à une quelconque emprise idéologique sur l’expression artistique. En décembre 1952, face aux officiers de l’armée yougoslave, il défend la voie titiste contre le modèle de l’Armée rouge. Par ces deux discours (amplement relayés par les médias et l’édition yougoslave) Krleža en vient à assumer une place incontournable dans la vie culturelle et sociale du pays. En raison de l’importance en termes de politique culturelle de ces deux discours, qui rompent avec le réalisme-socialiste d’une part et avec la vénération de l’Armée rouge d’autre part, les écrits de Krleža, y compris ses souvenirs de novembre 191832, ne sauraient être exclus du champ idéologique dans lequel ils s’insèrent, à la croisée de la littérature et de la politique. Il s’agit pour Krleža, lorsqu’il fait retour en 1952 sur les événements de 1918, de justifier l’existence de la Yougoslavie socialiste, qui plus est dans une configuration spécifique, non alignée sur le modèle stalinien. Il est devenu l’exact opposé de celui qu’il fut à l’automne 1918, un écrivain encore assez marginal. En 1952, Krleža est en effet devenu un intellectuel clé dans le dispositif mis en place par Tito pour justifier la position hétérodoxe de rupture avec le stalinisme en 1948. Il reçoit l’aide des autorités pour s’installer cette année-là à Zagreb, comme un gage de reconnaissance, dans un vaste appartement qui le rapproche topographiquement de ses souvenirs (de son enfance en particulier)33.
- 34 Nuit d’ivresse paraît d’abord dans le mensuel Republika (1952, 10-11), dont il est l’un des fondat (...)
- 35 Viktor Žmegač, s. v. « Dnevnik » [Journal], dans Velimir Visković (dir.), Krležijana, p. 152-15 (...)
- 36 Krleža, Nuit d’ivresse, p. 158, éd. cit.
14Les premiers textes à être publiés comme extraits de son journal34, figurant au sein d’un ensemble de souvenirs, furent complétés par un épilogue daté précisément de 1952. Ces écrits furent repris dans les publications ultérieures, à commencer par la première édition des Jours d’antan [Davni dani] en 1956 : une note précise qu’ils ont été repris et assemblés de manière à former un nouvel ensemble cohérent et définitif35. Le texte d’épilogue revient sur ce qui animait Krleža, son état d’esprit lorsqu’il notait à l’époque de la Seconde Guerre mondiale ses souvenirs de la Première Guerre qui finirent par ne former qu’une seule entité, puisque entre les ruines fumantes des deux conflits circulent les mêmes individus, dont Slavko Kvaternik36. Il se livre, en appendice à l’évocation de la Première Guerre, à une analyse du lien entre les guerres qui ont ensanglanté l’Europe. L’explication est d’abord celle de la sociologie politique :
- 37 Slavko Kvaternik, officier haut gradé dans l’armée austro-hongroise, fut ministre des Armées dan (...)
- 38 Leon Rupnik (1880-1946), officier austro-hongrois d’origine slovène, prit part durant la Première (...)
- 39 Miklós Horthy (1868-1957), amiral dans la marine austro-hongroise, devint régent de Hongrie et le (...)
- 40 Milan Nedić (1878-1946), militaire de carrière (exclusivement dans l’armée serbe puis yougoslave (...)
- 41 Emanuel Moravec (1893-1945), officier austro-hongrois ayant rejoint les forces serbes et russes dur (...)
- 42 Krleža, Nuit d’ivresse, p. 164, éd. cit.
Dans l’étude de la problématique du fascisme centre-européen, il faudrait accorder une attention particulière aux éléments déclassés de l’oligarchie militaire autrichienne. Ces ingénieurs professionnels du massacre apparaissent à l’issue des guerres perdues comme le facteur le plus dérangeant de l’histoire de l’après-guerre centre-européenne et danubienne, par leur influence décisive sur les trente dernières années […] Kvaternik37, Kautschnigg ou Rupnik38 ici, Horthy39 ou Nedić40 là-bas, ou bien Moravetz41 comme représentant de ce type en République tchécoslovaque, sont par leur éducation et par conviction des ennemis acharnés de la souveraineté et de la prospérité des citoyens de leurs pays, ils n’ont fait que simuler leur loyauté à l’égard de la république ou de la couronne jusqu’à l’arrivée de Hitler42.
- 43 Ibid., p. 165.
- 44 Miroslav Krleža, Banquet en Blithuanie, trad. Mauricette Sullerot-Begić, Paris, Inculte, 2019 (Ba (...)
- 45 NSK, Fonds Miroslav Krleža, no 516, Feuillet intitulé « Austrijski oficiri. Legitimistički plać (...)
- 46 Voir les études consacrées au cas allemand dans un cadre interprétatif général : Johann Chapou (...)
15La réflexion s’insère dans un contexte régional, où la Pologne de Piłsudski fait figure de paradigme43. Ainsi perdure un culte de l’armée autrichienne dénoncé ici à propos de la fin de la Première Guerre, comme il l’est tout au long de l’entre-deux-guerres (avec la Pologne comme modèle de son roman Banquet en Blithuanie44), considéré comme le fondement d’un militarisme à la fois latent et rampant. Les officiers autrichiens apparaissent, dans un texte resté à l’état de brouillon, comme des « mercenaires légitimistes »45. La vénération de la tradition militaire habsbourgeoise apparaît dès lors comme un danger qui s’avérera fatal pour l’après-guerre, en tant que matrice de l’idéologie national-socialiste et de ses avatars mitteleuropéens. Krleža poursuit systématiquement une lecture en termes générationnels des conséquences de l’expérience de la Grande Guerre dans l’entre-deux-guerres, ce qui n’est pas éloigné des voies poursuivies par l’historiographie contemporaine46.
16Une autre justification idéologique se lit à travers l’évocation des illusions de novembre 1918. En 1952 en effet, l’ivresse monarchique sud-slave de 1918 fait écho à la fraternité slave socialiste de 1945, célébrée non plus avec la Serbie, mais avec la Russie soviétique, que Krleža se propose d’analyser froidement, sobrement, en faisant preuve d’intelligence de la psychologie humaine. Il faut en particulier, semble-t-il dire, se garder de croire ceux qui embrassent trop vite un nouvel idéal, fût-il socialiste :
- 47 L’officier serbe Vesović apparaît comme un représentant de la nouvelle élite yougoslave, aux me (...)
- 48 Ibid., p. 165, éd. cit.
Les os de la Yougoslavie des droits civils ont été brisés par « l’accolade fraternelle » de Kvaternik et Vesović47. La seule force qui pouvait faire revenir à la vie la Yougoslavie de cette accolade fraternelle était le socialisme48
- 49 Id., « Agonija vlade i režima », Borba, 23 mars 1922, p. 2-3. Repris dans Miroslav Krleža, Davni (...)
17À travers Kvaternik, c’est toute une catégorie de personnes qui sont visées, qui relaient l’ancien monde et préparent une nouvelle guerre. Indéniablement, Krleža fait montre d’une certaine constance dans la dénonciation d’un nouveau régime dont il révéla publiquement les abus et prédit l’écroulement49. Mais la publication en 1952 de cette collusion, ne pourrait-elle être lue (aussi) comme un plaidoyer pro domo ?
- 50 « Da li je to moguće ». Lasić, Krleža. Kronologija, 1982, p. 358.
- 51 La publication pouvait notamment être mise à profit contre l’historien de l’art Grgo Gamulin (191 (...)
18La position dominante de Krleža dans le champ littéraire et idéologique n’a pas manqué de susciter des prises de position critiques. Il avait reçu une lettre anonyme qui insinuait qu’il aurait employé à la rédaction de l’Encyclopédie yougoslave, une entreprise dont il assurait la direction depuis 1950, des collaborateurs « suspects », dont certains auraient été proches de l’idéologie oustachie50. Les attaques sont également venues de la part d’historiens51.
- 52 Walter Kroll, « Aspekte der ‚ars memorativa‘ bei Miroslav Krleža (Eine Kindheit in Agram 1902-03) (...)
- 53 Voir dans Drago Roksadić, Ivana Cvijović Javorina (dir.), Intelektualci i rat 1939.-1947, Zagreb, (...)
19Bien qu’il fût attelé à un travail de mémoire institutionnalisée52, Krleža put ressentir sa propre position comme potentiellement précaire, puisque les attaques contre son passé se multipliaient. On lui reprochait en particulier de n’avoir pas rejoint les partisans, d’être resté à Zagreb, géographiquement proche du pouvoir oustachi53. La publication, à ce moment, de sa vision de novembre 1918 pouvait être une contre-attaque. Dans cette perspective, une part de mise en scène a posteriori semble évidente, centrée en fait non plus sur la fin de la Première Guerre en tant que telle, mais sur les continuités avec la Seconde Guerre mondiale. La dernière entrée datée de l’année 1918, le jour de son vingt-cinquième anniversaire, Krleža note une projection dans le monde tel qu’il serait dans un autre quart de siècle et pointe déjà vers l’été 1943, lorsque la guerre serait revenue aux portes de Zagreb et que le conflit entre partisans de Tito et oustachis atteindrait son maximum d’intensité :
7 juillet 1918
Trois heures du matin.
C’est l’aube. […] et où en serons-nous dans vingt-cinq ans ? […] Il faudrait
- 54 Krleža, Nuit d’ivresse, p. 95, éd. cit.
partir, se sauver de ce méridien qui pâtit d’une idée fixe, de ne pas devenir ce qu’il est tout de même, un pays de soldats : un Soldatenland54.
1942 : la Seconde Guerre mondiale, laboratoire d’écriture rétrospectif sur la Grande Guerre
- 55 Kroll, « Aspekte der ‚ars memorativa’ », 2011.
- 56 Ibid., p. 339. Enes Čengić, S Krležom iz dana u dan (1975-1977), Zagreb, Globus, 1985, p. 154.
20Tous les textes publiés sous le titre générique de Journaux ont paru après 1945, y compris Nuit d’ivresse. Le texte lui-même est daté de 1942, à l’exception de l’épilogue. L’écriture des souvenirs d’enfance et de jeunesse prend place dans un contexte d’isolement politique et existentiel total de Krleža55. Ces réminiscences furent notées alors qu’il redoutait d’être arrêté à tout moment, option qui lui paraissait fort plausible en 1942, comme une réalisation de la menace qui fut ouvertement faite en sa présence en novembre 1918 par des représentants des nouvelles autorités sud-slaves56. Cette période de réclusion durant la guerre est la conséquence de la politique mise en place par le régime oustachi de l’État indépendant croate.
- 57 22 novembre 1973, Čengić, S Krležom iz dana u dan, vol. 1, Balada o životu koji teče (1956-197 (...)
- 58 Id., « Sudbina Krležinih sabranih i izabranih djela », dans Miroslav Krleža, Svjetiljke u tmini : (...)
- 59 Ibid.
21Dans un dialogue daté de 1973, il rend compte d’un souvenir qui place la césure de la fin de la monarchie yougoslave et l’avènement de l’indépendance croate le 10 avril 1941 dans un contexte d’ambivalence symbolique. Resté chez lui, il écoute la radio, une retransmission de l’opéra de Mussorgskij Boris Godunov (1874), interrompue pour faire entendre aux auditeurs la proclamation du nouveau régime. Il note que c’est « Kvaternik qui lit l’acte de naissance de l’État indépendant de Croatie. Lorsqu’il finit, le disque de Boris Godunov reprend, à ce moment solennel où les cloches sonnent à toute volée. C’est ainsi, accompagné de cloches russes, qu’est proclamé l’État indépendant de Croatie57 ». Kvaternik joue les seconds rôles signifiants dans l’histoire, tant auprès des généraux autrichiens, que dans les rouages de la monarchie yougoslave et ceux enfin de l’État oustachi. Mais la proclamation de 1941 confère à l’épisode de la tentative de lui couper la parole de 1918 son pendant symbolique et prémonitoire. Peu après, en mai (ou juin) 1941, les écrits d’auteurs critiques à l’égard de l’armée sont condamnés pour défaitisme par les autorités croates et ceux de Krleža en font partie58. S’ensuit une période de semi-clandestinité et d’interdiction de publication. Une institution culturelle nouvelle, l’Institut croate d’édition bibliographique (Hrvatski izdavački bibliografski zavod) en charge de la publication d’une Encyclopédie croate, un projet majeur pour promouvoir les spécificités culturelles du nouvel État, propose discrètement à Krleža, par l’intermédiaire de l’écrivain Gustav Krklec (1899-1977), d’éditer ses œuvres complètes (après guerre, mais avec un règlement immédiat des honoraires)59. Il refuse, tout en se méfiant également des groupuscules de gauche qui pourraient lui en vouloir pour ses positions non orthodoxes et s’abstient donc de rejoindre le mouvement des partisans.
- 60 « Harlekin i Vukodlak u graničarskom bazaru umorstva », Krleža, Davni dani, t. 2, 1977, p. 517.
- 61 Voir note 15.
- 62 Čengić, Balada o životu, 1985, p. 174.
- 63 Id., Trubač u pustinji, 1985, p. 115.
- 64 Ibid., p. 196-197. Dans un autre passage, il avoue avoir juste entendu parler d’une déposition de (...)
22Sous le régime oustachi, Slavko Kvaternik joue un certain rôle politique dans un premier temps, avant d’être progressivement marginalisé, de même que son fils Eugen Dido Kvaternik (1910-1962) promu à la tête de la police, avec laquelle ce dernier mène une politique de répression impitoyable à l’encontre des minorités. Pour Krleža, c’est bien la constellation familiale des anciennes élites militaires austro-hongroises qu’il s’agit de mettre à nu dans Nuit d’ivresse. Dans son journal de 1942, il qualifie Slavko Kvaternik de « Harlequin et loup-garou dans le bazar de mort des Confins militaires60 ». Il rappelle, dans un entretien daté du 13 avril 1974, que la mère d’Eugen Dido Kvaternik, elle-même d’ascendance juive61, s’est empoisonnée lorsque son fils débuta une politique de terreur comme chef de la police du gouvernement Pavelić62. Mais à la fin de la guerre, les rôles s’inversent. Slavko Kvaternik est arrêté et jugé. Krleža apprend en 1946 que Kvaternik tente de se prévaloir, pour se défendre devant la cour yougoslave, du fait qu’il est intervenu en 1941 pour sauver l’écrivain d’une arrestation. Ce que Krleža veut bien croire, mais il ajoute au détour d’une conversation sur la famille Kvaternik que son fils Dido ne lui avait en revanche ménagé aucun répit63. Il confirme avoir pu consulter le dossier d’accusation de Slavko Kvaternik préparé par la police politique yougoslave avec ces éléments à décharge, mais ce dernier avait les mains tellement « souillées de sang » qu’il n’était plus possible de le sauver64. Ainsi finit en 1946 la confrontation qui avait débuté en 1918 entre l’écrivain débutant et l’officier chevronné. Sans que l’on puisse accéder davantage aux réflexions, aux états d’âme et de conscience de Krleža, qui ne prit pas la défense de celui qui fut apparemment son protecteur dans l’ombre et qui fut condamné à mort et exécuté à Zagreb par les nouvelles autorités communistes en 1947. Son fils Eugen avait pu quant à lui gagner l’Autriche en septembre 1944, puis l’Italie et enfin l’Argentine en 1947, où il mourut d’un accident de voiture en 1962.
23Avec l’évocation de la figure de Kvaternik dans sa prose de diariste, Krleža fait une anamnèse et combat en même temps l’amnésie et l’ivresse politiques qu’il déplore. Nuit d’ivresse se présente comme un plaidoyer pour la raison et la clarté diurne contre l’ivresse d’une nuit. Il suggère que les officiers autrichiens intégrés dans le système sud-slave ne pouvaient vouloir autre chose que la perpétuation de l’illusion d’une unité yougoslave fondée sur la monarchie serbe.
24Ce passage du journal dénonce l’ignorance feinte de ce que l’on a été, le travestissement de la réalité historique, sa négation et son refoulement. Reste que Krleža semble s’octroyer, sans que l’on puisse en avoir la certitude, des réflexions qui donnent toujours raison à l’auteur par leur justesse prémonitoire. Il y a quelque chose d’indémêlable aujourd’hui dans son journal entre témoignage intime, document authentique (avec l’adjonction d’extraits de presse), jeu de pouvoir et autojustification dans le contexte hautement idéologique de la publication du texte dans l’après Seconde Guerre mondiale.
- 65 Krtalić, Krleža, za i protiv, 1988, p. 97.
- 66 Čengić, Trubač u pustinji, 1985, p. 157 (20 octobre 1976).
- 67 Žmegač, Krležini europski obzori. Djelo u komparativnom kontekstu, Zagreb, Znanje, 2001, p. 10. (...)
- 68 De[an] D[uda], s. v. « Davni dani. Zapisi 1914-1921 », dans Velimir Visković (dir.), Krležijana, (...)
- 69 Aleksandar Flaker, Poetika osporavanja, Zagreb, Školska knjiga, 1982, p. 176.
25À l’évidence, les journaux de Krleža sont le résultat de travaux de juxtaposition et de réécriture de fragments accumulés. C’est le paradoxe d’un texte central, qui n’a pourtant pas fait l’objet d’une édition critique, même après l’ouverture vingt ans après sa mort des archives de Krleža déposées à la Bibliothèque nationale et universitaire de Zagreb. Les critiques avaient, avant même de se lancer dans un travail de génétique textuelle, avancé l’hypothèse que l’on ne pourrait jamais établir avec une absolue certitude l’histoire de la constitution de ces textes de provenances si diverses65. Krleža avait du reste ressenti lui-même le besoin d’accompagner son texte d’un commentaire dans les années 1970, ce que son éditeur à Sarajevo avait refusé, en arguant d’une publication que les nécessités éditoriales rendaient urgente et qu’une seconde édition critique viendrait compléter66. Indépendamment de la question de l’authenticité documentaire, que l’on n’est pas obligé de croire67, le journal de ces années apparaît comme une autobiographie artistique et intellectuelle, qui puise dans des strates différentes de l’évolution de l’auteur. Le style et les préoccupations sont bien comparables aux productions du jeune Krleža au sortir du premier conflit mondial68, alors que la technique du montage et du collage est propre au genre même du journal tel que pratiqué par lui dans les années 1950. N’y aurait-il pourtant pas lieu de faire sortir ces textes de la typologie littéraire du journal ? Le passage entre les genres est en effet une marque de fabrique de la modernité de Krleža, y compris dans le roman. Chronique élaborée par le procédé du montage, Nuit d’ivresse apparaît comme un texte à la fois documentaire et réflexif, une prose synthétique. Le journal, dans lequel trouve sa place l’évocation de cette nuit de novembre 1918, ne peut être séparé du travail littéraire de Krleža, qui se caractérise notamment par la tentation permanente du franchissement des limites assignées aux genres69.
- 70 Lasić, Mladi Krleža, 1987, p. 446.
- 71 En l’occurrence en 1952 plutôt qu’en 1956, comme postulé par Lasić pour l’ensemble des journaux. (...)
- 72 Krtalić, Krleža, za i protiv, p. 83.
- 73 Flaker, Poetika osporavanja, p. 178.
- 74 Sanja Nikčevic, Mit o Krleži ili krležoduli i krležoklasti u medijskom ratu, Zagreb, Matica hrv (...)
26Ce « feuilleton polémique70 » n’a de sens, assurément, que dans une lecture contextualisée avec les autres textes et publications successives de Krleža dans son journal, mais aussi dans le mouvement historique. On peut y suivre la construction de l’« actant littéraire » qu’est Krleža. Cette construction littéraire est concomitante de la publication71, avec cette caractéristique de l’écriture de Krleža, qui développe sur plusieurs décennies une suite de variations sur un thème, et qui aurait pour finalité non de conférer à chaque fois un nouveau sens, mais d’en approfondir l’exégèse72. Par son interaction avec le temps de la publication, la remémoration de cette nuit d’ivresse de 1918 partagée avec le public yougoslave en 1952, 1956 et dans les éditions ultérieures, inscrit cet épisode à la fois dans et en dehors du champ littéraire73. De 1952 à la fin des années 1980, Krleža confère une légitimité officielle au discours sur l’unité yougoslave proclamée autant sur les ruines de la monarchie habsbourgeoise que sur celles de la première Yougoslavie. Depuis l’éclatement de la fédération yougoslave, l’œuvre de Krleža fait l’objet de lectures contradictoires en Croatie, en termes politiques et littéraires, sans qu’un travail de philologie dépassionné ait été pour autant mené pour en donner une lecture contextualisée, soumise à des interprétations accusées d’excès hystériques74.
- 75 Čengić, S Krležom iz dana u dan, vol. 3, Ples na vulkanima (1975-1977), Zagreb, Globus, 1985, p. (...)
27Au-delà de l’ancrage croate/yougoslave, il convient de relever l’insertion régionale de ce texte, qui reflète un paradigme centre-européen chez Krleža, où l’exemple polonais est régulièrement cité75. Jusqu’à l’année de sa mort, Krleža est régulièrement revenu sur les mécanismes à l’œuvre dans la transition d’un régime à un autre, ce qui revient en l’occurrence à l’évocation du passage d’une guerre à une autre. Ainsi, dans le cadre d’un parallélisme historique au long cours entre l’espace sud-slave et la Pologne, il suggère l’idée d’une guerre qui ne prit pas fin en 1918, pas plus à Zagreb qu’à Varsovie ou ailleurs en Europe centrale :
- 76 15 février 1981, Čengić, S Krležom iz dana u dan. U sjeni smrti (1980-1981), vol. 4, Zagreb, Gl (...)
Tito n’est plus ; un jour nous existons et le lendemain nous ne sommes plus rien. C’est le cours normal des choses. Nous vivons dans un état de guerre perpétuel depuis soixante ans […]. Prenez la Pologne par exemple et ce qui s’y passe depuis 1914. Elle fut surtout, pendant quatre ans, une zone de combats et se retrouva en ruines. Puis sont venus les ving ans d’un régime d’ivresse, d’abord celui du maréchal Piłsudski et des officiers qui, ivres de leur victoire, faisaient la fête en bottes de cavalerie à Varsovie et Cracovie, puis est venu Hitler qui a mis le feu à toute la Pologne, si bien qu’ils se sont de nouveau retrouvés en pleine zone de combats et maintenant ils ont un socialisme affecté de mille défauts76.
- 77 Čengić, Ples na vulkanima, 1985, p. 44.
- 78 Eda Vujević, « Maršal kojega nema uspio osvojiti Poljsku », Slobodna Dalmacija, 31 août 2017, p. (...)
28En développant ce parallélisme sur l’ébriété centre-européenne comme puissant frein au sang-froid politique, Krleža eut sans doute à l’esprit l’aventure d’un projet politico-artistique avorté. Le sculpteur croate August Augustinčić (1900-1979) avait reçu une commande publique polonaise de la ville de Katowice en 1937 pour une œuvre monumentale représentant le soulèvement des Silésiens, comportant le portrait équestre de Piłsudski. Prête à être acheminée en Pologne au début du mois de septembre 1939, la sculpture attendait encore d’être exposée à la fin de la guerre. Un projet alternatif d’Augustinčić aurait consisté à remplacer la tête du maréchal polonais par celle, devenue actuelle, du maréchal yougoslave Tito. Krleža, cohérent dans sa volonté affirmée depuis novembre 1918 de voir une fin de guerre et de régime marquée par le remplacement et non le remploi opportuniste de formes anciennes, se serait entremis pour déjouer le principe d’une adaptation qu’il considérait comme une compromission77. Suivant l’implacable logique du recyclage historique qu’il avait décrite dans la jointure entre deux régimes en novembre 1918, c’est pourtant bien la statue équestre de Piłsudski, intacte depuis la fin des années 1930, qui fut finalement acheminée à Katowice en 199078.
Notes
1 « Entre les deux guerres, je n’ai pas tenu de journal, mais durant la Seconde Guerre, du printemps 1942 jusqu’à l’effondrement de l’Italie en 1943, soit une année complète, je me suis livré à cette écriture comme si je prenais un narcotique ». Bibliothèque nationale et universitaire (NSK), Zagreb, Fonds Miroslav Krleža, no 481 (« O pisanju Dnevnika », non daté, non paginé). Sauf mention contraire, les traductions sont de l’auteur.
2 Pour la situation littéraire croate dans le contexte de la Première Guerre mondiale, voir l’ample synthèse sur le genre autobiographique de Filip Hameršak, Tamna strana Marsa : Hrvatska autobiografija i Prvi svjetski rat, Zagreb, Ljevak, 2013.
3 Zoran Kravar, s. v. « Pijana novembarska noć 1918 », dans Velimir Visković (dir.), Krležijana, Leksikografski zavod Miroslav Krleža, Zagreb, Leksikografski zavod Miroslav Krleža, 1993.En ligne : krlezijana.lzmk.hr/clanak.aspx?id=757 (consulté le 2 mai 2023).
4 Sur la césure que représente la fin de l’année 1918 dans le contexte croate, voir Daniel Baric, « La fin du Viribus Unitis, entre écriture documentaire et fiction (1918-2018) », dans Daniel Baric et Ute Weinmann (dir.), « Finis Austriæ. La chute de l’aigle bicéphale », Austriaca, no 87, 2018, p. 236-254 et Daniel Baric, « 1918 en Croatie : entre Zala et Zara, la mémoire et le territoire », dans Antoine Marès (dir.), Mémoires et usages de 1918 en Europe médiane, Paris, Institut d’études slaves, 2020, p. 101-111.
5 Krleža avait publié trois recueils de poésie, un volume de nouvelles et des articles en tant que journaliste. Voir Stanko Lasić, Mladi Krleža i njegovi kritičari (1914-1924), Zagreb, Globus, 1987, p. 107.
6 Krleža, « Pijana novembarska noć 1918 » [Nuit d’ivresse] dans id., Djetinstvo u Agramu, Davni dani, (p. 129-165) p. 135.
7 Id., Mars, Dieu croate [1922], trad. Janine Matillon et Antun Polanšćak, Paris, Calmann-Lévy, 1971.
8 Id., Galicija (un camp croate en Galicie) [1922], trad. Nicolas Raljevic, préface Daniel Baric, [Rueil-Malmaison], Prozor, 2020.
9 « Quelle veule beuverie à coup de bouteilles de rosé, de dingač et de muscat, quel joyeux banquet funèbre, note le sérieux quotidien Obzor, pour la dynastie croate des Habsbourg, deux fois légalement élue ! », Miroslav Krleža, Nuit d’ivresse, p. 131-132, éd. cit.
10 Ibid., p. 132.
11 Ibid., p. 137-138.
12 Ibid., p. 132.
13 Ibid., p. 135.
14 Ibid., p. 143.
15 Josip Frank (1844-1911) fut un personnage important de la vie politique croate des dernières décennies austro-hongroises, défendant une ligne croate autonomiste intransigeante. Juif (comme semble y faire allusion ce prénom repris par Krleža) converti au catholicisme, il est le père d’Olga, épouse de Slavko Kvaternik.
16 Krleža, Nuit d’ivresse, p. 143, éd. cit.
17 Ibid., p. 146.
18 Ibid., p. 151.
19 Voir l’étude, dans le contexte historique français, de ces figures incontournables : Pierre Serna, la République des girouettes : 1789-1815, et au-delà. Une anomalie politique, la France de l’extrême centre, Seyssel, Champ Vallon, 2005.
20 Sloboda, 21 novembre 1918, p. 3.
21 Stanko Lasić, Krleža. Kronologija života i rada, Zagreb, Grafički zavod Hrvatske, 1982, p. 142.
22 Obzor, 14 novembre 1918. L’article est introduit, avec les deux autres dont il est question plus bas, sous forme de longues épigraphes contradictoires au texte publié. Miroslav Krleža, Nuit d’ivresse, p. 129-131, éd. cit. Le dossier préparatoire à l’édition montre que Krleža a rassemblé une documentation authentique : il recopie les passages ou se procure une copie des journaux dont il choisit les extraits des fragments finalement reproduits. NSK, Zagreb, Fonds Miroslav Krleža, no 516 et 1096.
23 Kolo : danse traditionnelle serbe.
24 Hrvatska riječ, 14 novembre 1918, p. 3 (Miroslav Krleža, Nuit d’ivresse, p. 131, éd. cit.).
25 Obzor, 14 novembre 1918, p. 3. Miroslav Krleža, Nuit d’ivresse, p. 130, éd. cit.
26 Krleža, Moj obračun s njima, Zagreb, à compte d’auteur, 1932, p. 164. Cité dans Miroslav Krleža, Nuit d’ivresse, p. 158-159, éd. cit.
27 Ibid., p. 155-165.
28 Ibid., p. 131. La bouteille de bière comme symbole austro-hongrois a remplacé une version antérieure, dans laquelle il s’agissait d’une bouteille de champagne : une image du raffinement a cédé la place à celle du monde germanique (« Kao prazna, pijana, šampanjska flaša u smeće… »). NSK, Fonds Miroslav Krleža, no 516, version de travail de deux pages, sans date. Une première version filait une métaphore plus usuelle : « comme une vieille corbeille pleine de détritus » (« kao stara korpa puna smeća »). NSK, Fonds Miroslav Krleža, no 1096, version sans date.
29 Krleža, Nuit d’ivresse, p. 163, éd. cit.
30 Il s’agit de l’un des textes qui ont pour sujet l’année 1918 et qui ont paru dans l’édition du Journal (Davni dani) : « Prije trideset godina », « Zapis iz godine tisuću devetstotina i osamnaeste », « Iza kulisa godine 1918. » « Davni dani. Zapisi 1914-1921 », dans Velimir Visković (dir.), Krležijana, p. 136-7. En ligne : krlezijana.lzmk.hr/clanak.aspx?id=273 (consulté le 2 mai 2023).
31 Jan Wierzbicki, Miroslav Krleža, Zagreb, Liber, 1980, p. 39.
32 Ces écrits paraîtront en 1956 dans les œuvres complètes, comprises dans le volume des journaux. Miroslav Krleža, Sabrana djela, Zagreb, Zora, 1956, vol. 11-12.
33 Lasić, Krleža. Kronologija, 1982, p. 359. Le logement qu’il occupa jusqu’à son décès est aujourd’hui un espace muséal qui lui est consacré.
34 Nuit d’ivresse paraît d’abord dans le mensuel Republika (1952, 10-11), dont il est l’un des fondateurs et devient une revue dont il assume de facto la direction. Vl[aho] Bo[gišić], s. v. « Republika », dans Velimir Visković (dir.), Krležijana. En ligne : krlezijana.lzmk.hr/clanak.aspx?id=2064, consulté le 20 avril 2020.
35 Viktor Žmegač, s. v. « Dnevnik » [Journal], dans Velimir Visković (dir.), Krležijana, p. 152-158. En ligne : krlezijana.lzmk.hr/clanak.aspx?id=273 (consulté le 20 avril 2020).
36 Krleža, Nuit d’ivresse, p. 158, éd. cit.
37 Slavko Kvaternik, officier haut gradé dans l’armée austro-hongroise, fut ministre des Armées dans le gouvernement oustachi d’Ante Pavelić dans la période 1941-1942.
38 Leon Rupnik (1880-1946), officier austro-hongrois d’origine slovène, prit part durant la Première Guerre mondiale à l’occupation de la Serbie, rentra à l’état-major de l’armée yougoslave puis se rallia durant la Seconde Guerre mondiale à la collaboration avec les fascistes et les nazis et devint maire de Ljubljana (1942-1945).
39 Miklós Horthy (1868-1957), amiral dans la marine austro-hongroise, devint régent de Hongrie et le demeura jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
40 Milan Nedić (1878-1946), militaire de carrière (exclusivement dans l’armée serbe puis yougoslave), dirigea le gouvernement mis en place par les Allemands en Serbie à la suite de la défaite de l’armée yougoslave en avril 1941.
41 Emanuel Moravec (1893-1945), officier austro-hongrois ayant rejoint les forces serbes et russes durant la Première Guerre mondiale, chef d’état-major tchécoslovaque sous la présidence Masaryk, s’engagea dans la collaboration avec le pouvoir allemand dans le Protectorat de Bohême-Moravie.
42 Krleža, Nuit d’ivresse, p. 164, éd. cit.
43 Ibid., p. 165.
44 Miroslav Krleža, Banquet en Blithuanie, trad. Mauricette Sullerot-Begić, Paris, Inculte, 2019 (Banket u Blitvi [1938-1939-1964]).
45 NSK, Fonds Miroslav Krleža, no 516, Feuillet intitulé « Austrijski oficiri. Legitimistički plaćenici ».
46 Voir les études consacrées au cas allemand dans un cadre interprétatif général : Johann Chapoutot, la Loi du sang. Penser et agir en nazi, Paris, Gallimard, 2014. Pour une étude centrée sur un groupe : Christian Ingrao, les Chasseurs noirs : la brigade Dirlwanger, Paris, Perrin, 2006.
47 L’officier serbe Vesović apparaît comme un représentant de la nouvelle élite yougoslave, aux méthodes non moins impitoyables et expéditives que celles des Austro-Hongrois, contre les ennemis potentiels du régime ou réputés tels, dont Krleža. Miroslav Krleža, Nuit d’ivresse, p. 160-164, éd. cit.
48 Ibid., p. 165, éd. cit.
49 Id., « Agonija vlade i režima », Borba, 23 mars 1922, p. 2-3. Repris dans Miroslav Krleža, Davni dani, t. II, Sarajevo, Oslobođenje, 1977, p. 428-430.
50 « Da li je to moguće ». Lasić, Krleža. Kronologija, 1982, p. 358.
51 La publication pouvait notamment être mise à profit contre l’historien de l’art Grgo Gamulin (1910-1997). Ivan Krtalić, Krleža, za i protiv (1914-1927), vol. I., Zagreb, Globus, 1988, p. 98.
52 Walter Kroll, « Aspekte der ‚ars memorativa‘ bei Miroslav Krleža (Eine Kindheit in Agram 1902-03) », dans Reinhard Lauer (dir.), Erinnerungskultur in Südosteuropa. Bericht über die Konferenzen der Kommission für interdisziplinäre Südosteuropa-Forschung im Januar 2004, Februar 2005 und März 2006 in Göttingen, Berlin – Boston, de Gruyter, 2011 (p. 328-342) p. 340.
53 Voir dans Drago Roksadić, Ivana Cvijović Javorina (dir.), Intelektualci i rat 1939.-1947, Zagreb, Filozofski fakultet u Zagrebu / Plejada, 2012, les contributions de Snježana Banović (p. 9-24) et Drago Roksandić (p. 97-114).
54 Krleža, Nuit d’ivresse, p. 95, éd. cit.
55 Kroll, « Aspekte der ‚ars memorativa’ », 2011.
56 Ibid., p. 339. Enes Čengić, S Krležom iz dana u dan (1975-1977), Zagreb, Globus, 1985, p. 154.
57 22 novembre 1973, Čengić, S Krležom iz dana u dan, vol. 1, Balada o životu koji teče (1956-1975), Zagreb, Globus, 1985, p. 144.
58 Id., « Sudbina Krležinih sabranih i izabranih djela », dans Miroslav Krleža, Svjetiljke u tmini : književni eseji, Sarajevo, Oslobođenje, 1988 (p. 389-402) p. 395.
59 Ibid.
60 « Harlekin i Vukodlak u graničarskom bazaru umorstva », Krleža, Davni dani, t. 2, 1977, p. 517.
61 Voir note 15.
62 Čengić, Balada o životu, 1985, p. 174.
63 Id., Trubač u pustinji, 1985, p. 115.
64 Ibid., p. 196-197. Dans un autre passage, il avoue avoir juste entendu parler d’une déposition de Kvaternik en ce sens. Ibid., p. 115.
65 Krtalić, Krleža, za i protiv, 1988, p. 97.
66 Čengić, Trubač u pustinji, 1985, p. 157 (20 octobre 1976).
67 Žmegač, Krležini europski obzori. Djelo u komparativnom kontekstu, Zagreb, Znanje, 2001, p. 10. D’après Lasić (Mladi Krleža, 1987, p. 445) la valeur documentaire du journal est une hypothèse qu’il convient d’examiner en le croisant avec d’autres sources.
68 De[an] D[uda], s. v. « Davni dani. Zapisi 1914-1921 », dans Velimir Visković (dir.), Krležijana, p. 137. En ligne : krlezijana.lzmk.hr/clanak.aspx ?id =273 (consulté le 2 mai 2023).
69 Aleksandar Flaker, Poetika osporavanja, Zagreb, Školska knjiga, 1982, p. 176.
70 Lasić, Mladi Krleža, 1987, p. 446.
71 En l’occurrence en 1952 plutôt qu’en 1956, comme postulé par Lasić pour l’ensemble des journaux. Ibid., p. 445.
72 Krtalić, Krleža, za i protiv, p. 83.
73 Flaker, Poetika osporavanja, p. 178.
74 Sanja Nikčevic, Mit o Krleži ili krležoduli i krležoklasti u medijskom ratu, Zagreb, Matica hrvatska, 2016.
75 Čengić, S Krležom iz dana u dan, vol. 3, Ples na vulkanima (1975-1977), Zagreb, Globus, 1985, p. 44-45.
76 15 février 1981, Čengić, S Krležom iz dana u dan. U sjeni smrti (1980-1981), vol. 4, Zagreb, Globus, 1985, p. 183.
77 Čengić, Ples na vulkanima, 1985, p. 44.
78 Eda Vujević, « Maršal kojega nema uspio osvojiti Poljsku », Slobodna Dalmacija, 31 août 2017, p. 24-25.
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Référence papier
Daniel Baric, « Une nuit d’ivresse de novembre 1918 de Miroslav Krleža », Revue des études slaves, XCIV-4 | 2023, 493-506.
Référence électronique
Daniel Baric, « Une nuit d’ivresse de novembre 1918 de Miroslav Krleža », Revue des études slaves [En ligne], XCIV-4 | 2023, mis en ligne le 31 décembre 2023, consulté le 07 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/res/6399 ; DOI : https://doi.org/10.4000/res.6399
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