- 1 Un tableau récapitulatif des entretiens menés et des personnes enquêtées est ajouté à la fin de l’a (...)
- 2 Voir le site internet de la maison : https://lavolte.net/.
- 3 Terme créé par Matt Hills dans son ouvrage Fan Cultures (2002) et popularisé par Henry Jenkins. Il (...)
- 4 Ces biais ont bien été analysés en sociologie et en anthropologie dans le cadre de la méthode de l’ (...)
- 5 Pour une réflexion suggestive sur les enjeux éthiques et épistémologiques de ce positionnement, je (...)
1Lorsque nous avons publié La Trame (2023) avec les camarades du Bombyx Mori Collectif, nous avons mentionné, dans les remerciements du livre, les volté·e·s. À vrai dire, au moment de finir le manuscrit, nous ne savions pas vraiment qui étaient les volté·e·s : nous avions rencontré Mathias Echenay, échangé avec Nay El Achcar, croisé dans un bar quelques personnes passionnées dont nous ne connaissions pas exactement la fonction ou le statut. C’est pour essayer de débrouiller le mystère de cette communauté voltée, de cette nébuleuse aux contours flous, à la composition hétérogène, mêlant dynamiques amicales et professionnelles, que j’ai voulu mener cette enquête. Je souhaite d’abord en préciser le périmètre, la méthode et les limites. Dans le cadre de ce travail, j’ai mené quatorze entretiens semi-dirigés avec des volté·e·s, en présentiel ou par téléphone1, entre mars et mai 2024, selon une démarche inspirée de la sociologie compréhensive. J’ai fait le choix de me concentrer sur des profils de volté·e·s non écrivain·e·s ou qui ont intégré ce groupe, à l’origine, autrement que par l’écriture. Ce parti pris peut sembler surprenant, d’autant que le terme volté·e·s a d’abord été utilisé pour désigner les auteur·rice·s de la maison, comme en témoigne le sous-titre de l’ouvrage Clameurs. Portraits voltés, paru en 2014 et qui rassemble sept entretiens entre Richard Comballot et des écrivains édités par La Volte. Son sens a toutefois rapidement évolué et s’est étendu pour désigner, dans une phrase qui sert de définition minimale à ce regroupement et qui apparaît sur la page d’accueil du site internet de La Volte, une maison « animée par une horde, sans cesse mouvante, d’amis et de passionnés – “les volté·e·s2” ». Au risque de laisser de côté certaines figures importantes d’auteurs voltés comme Alain Damasio, Norbert Merjagnan ou Stéphane Beauverger, mon parti pris pour cette recherche a été de porter mon attention prioritairement sur ce sens étendu, qui me semblait désigner une forme de regroupement plus inédite qu’un simple collectif auctorial autour d’un éditeur. Cette enquête constitue aussi pour moi un défi épistémologique et éthique lié à mon triple statut au sein de La Volte : d’abord co-auteur d’un livre édité par la maison, paru en 2023, mais également volté, par ma participation aux sociabilités et à certains projets de la maison, et finalement, chercheur sur La Volte, « aca-volté » – pour détourner l’expression d’« aca-fan » inventée par Matt Hills3 – par cette enquête et l’organisation, en 2024, d’un colloque dédié à La Volte qui en fut l’occasion. Ce triple statut engage toute une série de biais possibles : dans la sélection des interviewé·e·s, par les liens d’amitié que j’ai pu tisser avec elles et eux, et par mon attachement à cette maison ; biais qui peuvent nuire au recul critique et à l’objectivation scientifique4. Dans le même temps, je souhaite que cette exigence d’élucidation scientifique ne nuise pas à cette communauté ni aux personnes qui la composent, et que le privilège de la parole universitaire ne constitue pas une violence pour elles5 : violence sociologique de l’objectivation, violence de la restitution publique de propos tenus dans le cadre d’un entretien à deux, ou risque de dévitalisation d’un groupe transformé en objet d’étude et soumis au tamis du discours scientifique.
2La première réponse, celle qui m’a le plus souvent été faite par les personnes interrogées, est simple : « est volté qui veut ». Elle a valeur de maxime. Mais derrière cette maxime, qui décrit un type de regroupement très ouvert, au coût d’entrée faible, à l’opposé de l’imaginaire du club ou de la société secrète propre à certains regroupements littéraires comme l’OuLiPo, par exemple, peut-on repérer des dispositions sociologiques communes aux membres de ce groupe, qui viendraient nuancer cette ouverture revendiquée et constitueraient une norme de sélection implicite ?
3Pour répondre au moins partiellement à cette question, on peut s’appuyer sur les caractéristiques des volté·e·s que j’ai interrogé·e·s : si l’on observe de fortes variations en ce qui concerne le sexe des enquêté·e·s, leur âge (de 25 à 60 ans), leur statut (salarié·e·s, bénévoles, lecteur·rice·s, ami·e·s…) et leur profession (de responsable des relations clients à assistante juridique dans un cabinet d’avocats en propriété intellectuelle), on remarque toutefois que les métiers artistiques (écrivain·e, comédien·ne, graphiste…), les métiers du livre (libraire, éditeur·rice, traducteur·rice) et les métiers liés au numérique sont les plus représentés, ce qui contribue à expliquer le capital culturel élevé des membres de ce groupe. Les trajectoires scolaires manifestent également certaines récurrences : la plupart des volté·e·s interrogé·e·s ont mené des études supérieures au moins jusqu’à la licence, des licences de lettres modernes et des formations liées à l’édition ayant été suivies par un peu plus d’un tiers des personnes interrogées. Autre donnée importante, la localisation : Paris et la région parisienne sont surreprésentés et les personnes qui habitent en dehors de la région parisienne ont en général passé plusieurs années à Paris, qui correspondent souvent à leur période de plus forte activité voltée.
- 6 Collectif d’écrivains de science-fiction (Jacques Barbéri, Francis Berthelot, Lionel Évrard, Emmanu (...)
4Au-delà de ces récurrences sociologiques, deux autres facteurs cohésifs pourraient être avancés pour saisir l’unité de ce groupe. La science-fiction, tout d’abord : comme le dit Sylvain Martin, « ce qui nous soude le plus, c’est la littérature de SF ». Les pratiques de lecture science-fictionnelles reviennent ainsi assez souvent dans les entretiens, même si elles dessinent des goûts et des trajectoires culturelles assez variés : Zariel se décrit comme « fan de SF », d’abord audiovisuel (Dr Who), avant un choc esthétique face à l’œuvre de Lovecraft. Mais cette disposition est assez tardive (autour de l’âge de 25 ans, selon lui), comme pour Lauriane Dufant, d’abord requise par la culture classique lors de ses études littéraires. Keny Rolland, au contraire, est passionné de SF depuis l’enfance, d’abord américaine (il cite Philip K. Dick en particulier), avant de s’intéresser à la science-fiction française, dans son versant le plus expérimental, grâce à un autre volté, Denis Frajerman, qui l’initie à Jacques Barbéri et au groupe Limite6. Passion ancrée dès l’enfance également chez Tiphaine Frajerman, qui considère que les livres d’Ayerdhal, en particulier L’Histrion et Sexomorphoses, « ont changé sa vie ». Si l’on remarque ainsi une prédilection pour la science-fiction, au détriment peut-être de la fantasy, peu mentionnée, ce critère ne doit pas être surévalué : certaines voltées, comme Ezra Pontonnier, disent ne pas lire de science-fiction en dehors de La Volte, et plusieurs membres ont un profil assez généraliste ou reconnaissent lire assez peu.
- 7 Groupe insurrectionnel d’inspiration anarchiste qui constitue le protagoniste principal du premier (...)
- 8 Voir, à ce sujet, le fil alimenté par plusieurs volté·e·s sur le compte Mastodon de La Volte durant (...)
5Deuxième piste : la question politique. Le nom choisi par les volté·e·s renvoie en effet, comme celui de la maison, à un groupement (ré)volutionnaire7 dans La Zone du dehors d’Alain Damasio (2001 [1999]). Plusieurs volté·e·s mentionnent ainsi l’importance de la dimension politique, mais souvent en des termes assez impressionnistes : Marie Surgers parle d’« utopie anarcho-machin » tandis que Keny Rolland évoque un groupe de « gauchistes de toutes les variations possibles », ce qui peut renvoyer tout à la fois à la composition du groupe et à son répertoire d’action. Pour ce qui est des modes d’action, plusieurs volté·e·s mentionnent certaines expériences de contestation initiées par certain·e·s d’entre eux·elles comme des moments importants pour la communauté voltée : Keny Rolland rappelle ainsi la 20e édition des Utopiales, en 2019, et le rôle d’alerteur joué par les volté·e·s auprès d’Alain Damasio, qui était invité à débattre avec un représentant du ministère des Armées. L’alerte des volté·e·s a débouché sur une polémique pour contester cette présence, polémique entretenue par La Volte et certain·e·s volté·e·s en particulier8, au prix de tensions importantes avec les organisateur·rice·s du festival. D’autres membres, comme Marie Surgers, évoquent, comme motif de fierté, la tentative de sortie des réseaux sociaux par La Volte au moment de la parution des Furtifs, en 2019, et le passage à des réseaux alternatifs, même si l’éditeur a dû renoncer à cette stratégie depuis. Si l’imaginaire activiste d’extrême-gauche est très valorisé au sein du groupe et fait partie du répertoire d’action volté dans lequel il puise ponctuellement, les volté·e·s ne sont pas un groupe militant, tendu vers la poursuite d’un objectif politique. Mathias Echenay, le fondateur de la maison, en propose même une lecture « démythologisante » : « nous, c’est la Molte », aime-t-il à dire, toujours en référence à La Zone du Dehors, où le terme désigne un positionnement réformiste, opposé à toute radicalité et qui se caractérise par sa passivité. Pour ce qui est de la composition du groupe et des identités idéologiques de ses membres, si les convictions affichées sont ancrées à gauche, elles semblent assez disparates et ne manifestent pas une quelconque appartenance commune, l’intérêt pour la maison d’édition, l’attachement à son catalogue, ses auteur.rice.s ou son fondateur constituant les conditions d’entrée premières dans le collectif. Les débats politiques sont récurrents et parfois vifs entre les membres du groupe, en particulier à l’occasion des Encombrants qui les réunissent chaque mois dans un bar à Paris. Ces temps d’échange informels peuvent porter aussi bien sur la crise du Covid que sur les élections, l’intelligence artificielle ou la cryptomonnaie, les violences policières ou le féminisme et ses modes d’action, sujet dont Tiphaine Frajerman rapporte qu’il a donné lieu à plusieurs altercations aux Encombrants au cours des dernières années. Mais ces discussions informelles se mènent librement, sans ordre du jour ni protocole de délibération, et ne débouchent pas sur l’adoption d’une position commune. En ce sens, elles relèvent bien plutôt des sociabilités des groupes amicaux, traversés par des clivages politiques et des désaccords, que de celles des groupements militants, cherchant à se donner un dogme ou une ligne idéologique unifiée.
6Ainsi, si certaines coordonnées sociologiques communes permettent de mieux saisir les contours de cette communauté voltée (métiers artistiques ou liés à l’édition, localisation parisienne…), on observe des variations importantes entre les différents profils qui constituent le groupe. C’est peut-être qu’un·e volté·e se définit d’abord non pas par son être, mais par son faire, c’est-à-dire ses modes et degrés d’investissement dans la maison.
7Être volté, c’est faire, mais faire quoi ? Je voudrais ici présenter différents modes ou manifestations de cet agir volté, examinés selon ce qui me semble être leur ordre d’importance hiérarchique.
- 9 Je les ai également interrogé·e·s sur leurs préférences de lecture au sein de ce catalogue, qui des (...)
8Être volté, serait-ce, en premier lieu, lire des livres de La Volte ? La plupart des volté·e·s que j’ai interrogé·e·s sont de grand·e·s lecteur·rice·s de la maison. J’ai ainsi demandé à chacun·e d’évaluer son degré de connaissance du catalogue9 : Lauriane Dufant et Keny Rolland pensent en avoir lu environ les trois quarts, Sylvain Martin plus de la moitié. D’autres revendiquent une forme d’exhaustivité, mêlée à une attitude de collectionneur·se : Tiphaine Frajerman et Raphaël Poisier possèdent tous les livres du catalogue (environ cent-vingt en 2024) et Tiphaine Frajerman dit qu’elle les lira tous un jour. Les autres volté·e·s ont une connaissance moins exhaustive mais tout de même importante du catalogue : Ezra Pontonnier et Laure Marillesse pensent ainsi avoir lu entre vingt et vingt-cinq ouvrages de l’éditeur. Il semble cependant que ce ne soit pas un critère absolument discriminant de l’agir volté : d’une part, parce que lire beaucoup de livres de La Volte ne signifie pas intégrer le groupe des volté·e·s, et d’autre part, parce que certain·e·s des volté·e·s les plus actif·ve·s, notamment dans le travail graphique, reconnaissent lire très peu de livres de La Volte, comme Stéphanie Aparicio ou Zariel, qui dit n’en avoir lu que trois ou quatre.
9Il me semble qu’un·e lecteur·rice commence à devenir volté·e lorsqu’iel ne se contente pas de lire les livres, mais qu’iel entreprend aussi de les faire lire. Ce prosélytisme volté prend plusieurs formes : celle, d’abord, de la recommandation ou du cadeau aux proches. Ainsi, Raphaël confie que La Horde du contrevent, d’Alain Damasio (2004), est le livre qu’il a le plus offert (environ une quinzaine d’exemplaires). De façon plus originale, cette promotion des livres de La Volte peut aussi pénétrer le lieu de travail, à l’image de l’initiative de Tiphaine Frajerman qui a installé, dans le cabinet juridique où elle est employée, une boîte à livres dédiée uniquement aux publications de la maison, avec la consigne suivante : tout le monde peut emprunter les livres, mais si un livre est apprécié, l’emprunteur s’engage à offrir ou acheter un ouvrage paru chez La Volte. De façon plus visible et coordonnée, les volté·e·s s’attachent aussi à promouvoir les nouvelles sorties de la maison sur les réseaux sociaux, jouant ainsi le rôle de relais communicationnels qui viennent amplifier, même modestement, la première réception des nouveaux livres. Le financement participatif lancé en 2024 pour financer le livre anniversaire des vingt ans de la maison l’illustre bien : via le groupe Telegram « Volté·e·s », créé en 2021 et regroupant une trentaine de membres, Mathias Echenay invitait ainsi les volté·e·s à donner un maximum d’écho au projet lors de son coup d’envoi afin de créer une dynamique favorable, ce qui se manifesta à la fois par des publications sur les réseaux sociaux et par des dons de la part des membres dudit groupe, dès les premiers jours de l’opération, contribuant à sa visibilité et, donc, à sa réussite. Cette publicité faite sur les réseaux concerne non seulement les nouvelles publications de La Volte mais aussi les événements organisés par la maison, ce qui nous amène à un deuxième mode de l’agir volté.
- 10 En dehors du contexte professionnel, le terme est utilisé par les sociologues pour désigner des tra (...)
10C’est la réponse apportée par Tiphaine Frajerman, à propos de notre présence collective dans un bar pour Les Encombrants, après que je lui ai posé la question de l’identité des volté·e·s. Il me semble en effet qu’être volté c’est d’abord être là, assister aux événements organisés par la maison : une mobilisation physique bien plus que numérique, ce qui peut expliquer l’importance du passage à Paris dans ce qu’on pourrait appeler une carrière10 voltée. Trois lieux ou types de manifestations me paraissent ici décisifs, à commencer par les festivals, salons et rencontres littéraires autour des auteur·rice·s de La Volte. Il est intéressant de noter que beaucoup de volté·e·s sont des habitué·e·s des festivals littéraires, de l’imaginaire notamment. C’est donc là que se fera souvent la première rencontre avec l’éditeur : ce fut le cas pour Laure Marillesse, qui est passionnée de festivals depuis son adolescence où elle suit notamment les apparitions de Pierre Bottero, et qui rencontre La Volte lors d’un salon à Bagneux en 2010 ; il en va de même pour Corinne Billon et Zariel, qui nouent leurs premiers contacts avec La Volte à l’occasion de ce type d’événements. Lieux de recrutement volté, les festivals sont aussi des endroits où se manifeste physiquement cette communauté. Dans le podcast « C’est plus que de la SF », Mathias Echenay raconte : « Quand on va aux Utopiales, on est toujours toute une bande et quand on nous demande combien on est, on rigole, parce qu’on ne sait vraiment pas » (Lloyd Chéry, 2024). Cette apparition, dans les festivals, en « clique » ou en bande de gens de tous statuts, contribue à distinguer La Volte des autres maisons d’édition au sein du sous-champ de la science-fiction. Le festival apparaît ainsi comme un moment de vie communautaire pour les volté·e·s, ce dont témoigne notamment la location en commun d’un appartement pour accueillir les différents membres présents.
- 11 Actuellement, le bar Les Marquises, situé au 145 rue Oberkampf, dans le 11e arrondissement de Paris
- 12 On peut penser, pour donner un exemple contemporain, au groupe et à la revue Perpendiculaire, réuni (...)
- 13 On peut penser par exemple au club « Présences d’esprits », anciennement « Présences du futur », né (...)
- 14 J’ai moi-même participé activement à ce rendez-vous mensuel en 2023 et 2024.
11Les Encombrants représentent sans doute par ailleurs le rituel le plus structurant de la communauté voltée. Il est mis au point après la publication, en 2010, de l’anthologie Ceux qui nous veulent du bien : 17 mauvaises nouvelles d’un futur bien géré, préfacée par le secrétaire de la Ligue des droits de l’homme. Après un événement de lancement très décevant sur le plan de la fréquentation vient l’idée, portée notamment par Tiphaine Frajerman, d’instaurer un rendez-vous régulier ouvert à tous·tes, tous les premiers mercredis du mois, dans un bar parisien11. Selon elle, « les volté·e·s naissent avec Les Encombrants ». Pour Sylvain Martin, c’est un moment qui permet de « spatialiser et matérialiser physiquement ce qu’[est] La Volte ». Ce rituel s’inscrit dans l’histoire longue des sociabilités littéraires, la sociabilité du café notamment, qui a rythmé la vie de nombreuses revues et de groupes littéraires12, et plus spécifiquement celle des clubs, typique du sous-champ science-fictionnel13, même si l’originalité de ce regroupement-ci est de se constituer autour d’une maison d’édition et non d’un périodique ou d’un collectif d’écrivain·e·s. Les Encombrants se présentent donc comme un moment dédié a travail et à la fête, la répartition du temps entre ces deux activités étant très variable selon les urgences de la période et les personnes présentes. Si Stéphanie Aparicio évoque, s’agissant des premières années, une présence plus grande des auteurs et des discussions davantage centrées sur la maison d’édition et les projets à mener – ce qui s’explique en partie par le fait que La Volte n’aura de véritables locaux aménagés qu’à partir de 2019 –, une même ambiance de sérieux et de fête, de travail et de créativité désinhibée grâce à l’alcool caractérise ces réunions depuis leur mise en place14. Outre les discussions littéraires, culturelles et politiques qui l’émaillent, ce rendez-vous représente aussi un temps de présentation de l’actualité éditoriale de la maison. Mathias Echenay amène ainsi des exemplaires des nouvelles parutions, qu’il distribue gratuitement aux participants. Les Encombrants sont un espace de lancement et d’avancement de certains projets dans une ambiance de festivité productive : c’est ainsi lors d’une de ces réunions qu’est lancé à Laure Afchain le défi d’inventer la police de caractère de La Volte ; c’est ici que vient se présenter Éric Henninot, futur auteur de l’adaptation de La Horde du contrevent en bande dessinée ; c’est là aussi que je discuterai, en compagnie des volté·e·s présent·e·s, de la couverture et de la quatrième de couverture de La Trame, peu avant la parution du roman ; c’est ici qu’ont été menées de nombreuses discussions préparatoires pour l’anniversaire des 20 ans de la maison ; c’est ici, également, que Benjamin Mayet vient présenter en 2012 son projet de court-métrage autour de La Zone du dehors d’Alain Damasio et d’une nouvelle de Stéphane Beauverger : Les Encombrants lui permettront d’entrer en relation avec deux autres voltés pour le sound design et le générique de son film. En ce sens, Les Encombrants peuvent ainsi jouer comme lieu d’accumulation de capital social et de mise en relation professionnelle. Si les effectifs de ces rencontres sont très variables (entre cinq et trentepersonnes sur la période étudiée), elles constituent « un point de chute » important selon Keny Rolland, ce rendez-vous étant animé par un noyau dur auquel se mêlent ponctuellement des volté·e·s plus éloigné·e·s ou moins assidu·e·s, ainsi que des nouveaux·elles venu·e·s s’intégrant peu à peu à cette communauté. C’est de cette façon que Marie Jouffre, Ezra Pontonnier et Laure Marillesse nouent leurs premiers liens avec ce groupe, partagées entre intimidation des débuts (« ça m’impressionnait beaucoup », confie Ezra Pontonnier) et facilité d’intégration (Laure Marillesse évoque son sentiment d’être « bien accueillie »). Intégration facilitée notamment, comme le confient ces deux voltées, par la présence de Tiphaine Frajerman qui occupe, me semble-t-il, au sein des Encombrants et des autres sociabilités voltées, un rôle intégrateur important, facilité par l’ancienneté de sa présence et de son amitié avec Mathias Echenay et par sa connaissance historique de la maison comme de la communauté qui l’anime.
12Les locaux de la maison d’édition La Volte sont situés chez son éditeur et fondateur, Mathias Echenay, dans sa maison à Clamart. Contrairement aux Encombrants et aux festivals, il s’agit d’un espace privé, qui obéit donc à des règles différentes mais qui constitue bien un site central dans la topographie voltée. C’est d’abord un lieu de travail pour les salarié·e·s, stagiaires et prestataires, dont l’organisation évolue avec le temps : entre les années 2015 et 2019, s’y réunissent un ou deux jours par semaine les différentes personnes travaillant pour La Volte, en freelance ou à temps partiel. Ce noyau dur qui se retrouve chez Mathias Echenay, généralement le mardi, compte notamment Lauriane Dufant pour la partie éditoriale, Marie Surgers pour la partie traduction et droits étrangers, Stéphanie Aparicio et Laure Afchain pour la partie visuelle (maquette, illustrations, couvertures et intérieurs) et aussi Stuart Calvo. On y travaille sur la table du salon. Lauriane Dufant y décrit une ambiance d’« émulation » et un « vivier de réflexion » stimulant. Après 2019 et grâce au succès des Furtifs d’Alain Damasio, la professionnalisation de la structure se renforce : des travaux sont entrepris dans la cave de la maison, permettant à La Volte de disposer de locaux dédiés, et Nay El Achcar est embauchée comme coordinatrice, en charge, notamment des relations avec les libraires. Il y a donc pour la première fois une salariée à temps plein à La Volte, généralement assistée d’un ou d’une stagiaire. Au-delà de cette dimension liée au travail, la maison est aussi un espace de retrouvailles pour la communauté, par exemple lors du barbecue annuel, autre rituel de La Volte, organisé chaque année au mois de juin. C’est aussi un lieu d’hospitalité pour celles et ceux qui sont de passage à Paris ou qui se retrouvent dans le besoin : dans une émission de radio dédiée aux 20 ans de La Volte sur France Culture, Sabrina Calvo, autrice, raconte ainsi y avoir été accueillie pendant plus d’un an (Natacha Triou, 2024). Cet accueil témoigne d’un certain niveau d’intimité et de confiance entre certain·e·s volté·e·s et Mathias Echenay et contribue aussi à nourrir l’imaginaire qui entoure La Volte, comme maison, chez-soi ou famille. L’éditeur aime ainsi à rappeler une phrase prononcée par Philippe Curval au moment des 10 ans de La Volte : « dans “maison d’édition”, il y a “maison” », qui entre en écho avec les témoignages des volté·e·s que j’ai pu interroger. Dans la même émission sur France Culture, Alain Damasio décrit aussi son impression d’être « à la maison ». Lors des entretiens, Benjamin Mayet et Laure Marillesse convoquent également cet imaginaire familial, et Lauriane Dufant décrit la maison de Clamart comme un « refuge presque » et explique son désir de revenir travailler à La Volte, ce qu’elle considère comme un genre de « retour à la maison ».
- 15 Une étude quantitative complémentaire en analyse des réseaux sociaux gagnerait à être menée pour év (...)
13Ces occasions de rencontres en festival, aux Encombrants ou chez l’éditeur ont ainsi contribué à créer un groupement dont la cohésion s’auto-renforce à chaque retrouvaille. Mathias Echenay occupe une place nodale au sein de ce réseau et semble cumuler toutes les formes de centralité possibles15. Les liens y perdurent, certains sont très anciens (Sylvain Martin et Tiphaine Frajerman connaissent ainsi Mathias Echenay depuis une vingtaine d’années environ et les débuts de la maison), et leur intensité est variable : beaucoup de volté·e·s ne se voient qu’au cours de ces moments collectifs et n’entretiennent pas de relations entre eux·elles en dehors de ces occasions, tandis que certains ont cultivé des relations affectives plus poussées, amicales mais aussi conjugales, puisque plusieurs couples se sont formés au cours de cette histoire partagée.
14Au-delà de cette dimension affective, la présence dans ces trois types de lieux ou d’événements implique souvent des activités éditoriales de tous ordres. C’est d’ailleurs dans cette idée de participation que réside la valeur voltée cardinale. Plus que la lecture des livres de La Volte ou la présence physique, c’est le degré de participation ou d’investissement dans la maison qui définissent ce qui fait un·e volté·e et déterminent, du même coup, des hiérarchies internes. Ces hiérarchies se disent implicitement dans les discours des volté·e·s : chez Mathias Echenay, cela passe par l’identification de « piliers de La Volte », qui se caractérisent par l’ancienneté et l’intensité de leur travail pour la maison. Mais ces hiérarchies sont aussi palpables dans le discours de certain·e·s volté·e·s, qui se placent d’eux-mêmes à la périphérie du groupe. Ainsi, lorsque j’ai proposé à Raphaël Poisier de l’interviewer pour cette enquête, sa première réponse fut : « Je ne suis pas sûr d’être un volté important. » Il se définit plutôt comme un « squatteur », par opposition aux « gens qui font des trucs ». Ce sentiment d’imposture est aussi partagé par Laure Marillesse qui, depuis sa reconversion professionnelle et son départ de la région parisienne en 2017, se sent peu légitime à se présenter comme voltée, déclarant : « Je ne fais rien qu’acheter des livres. » Ces auto-positionnements en périphérie sont révélatrices des hiérarchies du groupe et confirment les valeurs implicites sur lesquelles elles reposent.
- 16 Voir la page d’accueil du site internet de l’éditeur : https://lavolte.net/.
- 17 Groupe d’auteur·rice·s de science-fiction, principalement édité.e.s chez La Volte (Alain Damasio, N (...)
15La centralité de cet idéal de participation se dit aussi dans les portraits ou les évocations publiques des volté·e·s, dans les médias ou sur internet : sur le site de La Volte, on présente la maison comme « animée par une horde, sans cesse mouvante, d’amis et de passionnés16 » ; dans une interview donnée à Fantastinet en 2022, Mathias Echenay décrit les volté·e·s comme « celles et ceux qui veulent participer à certains projets, souvent de façon bénévole mais pas seulement » (Allan Dujiperou, 2022). Ce qui m’intéresse ici, c’est l’emploi de ce terme de participation, à la fois pour ses connotations positives et son flou sémantique, similaires à ceux du verbe animer ou de l’expression « faire des trucs », cités précédemment. Ce choix a plusieurs incidences. Il vient ainsi amalgamer un ensemble d’activités de tous types et engageant des reconnaissances salariales variables, créant un effet de communauté et de continuité entre ces activités diverses, mais aussi entre ces travailleur·se·s aux statuts très différents. Cet effet est renforcé et légitimé par les sociabilités voltées qui mêlent de fait, et pas seulement en discours, ces différent·e·s acteur·rice·s. Ainsi, participer, ce pourra être tout à la fois remplir les missions essentielles à la maison d’édition, comme le fait Nay El Achcar, mais aussi Laure Afchain et Stéphanie Aparicio en imaginant les couvertures et les maquettes des livres de La Volte, ou se former à différentes tâches éditoriales, comme l’a fait Louis Dupuis, stagiaire à La Volte en 2024 ; ce pourra être, plus informellement, donner un coup de main lors des festivals pour tenir le stand de l’éditeur, ravitailler les auteur·rice·s ou les accompagner, comme a pu le faire Raphaël Poisier mais aussi Marie Jouffre, qui évoque également le souvenir de la mise sous pli des nombreux services de presse à la sortie des Furtifs. Ce pourra être aussi tourner des vidéos promotionnelles pour La Volte, comme le fait Sylvain Martin, « à prix d’ami », selon son expression, ou gérer intégralement la refonte du site internet et sa maintenance, comme l’a fait, la plupart du temps bénévolement, Keny Rolland entre 2015 et 2020 ; ce sera aussi mettre en place dans son cabinet juridique ce que Tiphaine Frajerman appelle une « hotline Volte » pour régler tel ou tel litige juridique impliquant l’éditeur ; ce pourra être encore soutenir les auteur·ice·s de La Volte en les invitant à intervenir pour un master de création littéraire, comme l’a fait Ezra Pontonnier avec Léo Henry en 2024, monter un dossier de presse en anglais pour vendre La Horde du contrevent aux États-Unis, comme l’a fait Laure Marillesse, bénévolement ; ce pourra être encore apporter une contribution davantage théorique ou intellectuelle qui me semblent être celle du collectif Zanzibar17, impliquant plusieurs écrivain·e·s de La Volte, ou encore participer financièrement à la survie de la maison, pour Alain Damasio et Norbert Merjagnan notamment, qui sont auteurs du catalogue mais aussi associés de Mathias Echenay. Le capital social accumulé se transforme ainsi en force de travail sous la houlette de Mathias Echenay, chacun.e étant mobilisé.e en fonction de sa disponibilité et de ses compétences : comme le résume Stéphanie Aparicio, Mathias Echenay « arrive toujours à rameuter des tas de gens autour de lui pour leur faire faire des choses ».
16Cet idéal de participation vient aussi lisser ou assurer une continuité entre différents statuts de travailleurs, qu’il faut penser comme un continuum allant du bénévolat au travail rémunéré, en passant par la facturation à prix d’ami ou la rémunération ponctuelle, les volté·e·s pouvant évoluer sur ce continuum en passant d’une condition à l’autre au cours de leur carrière voltée. Ainsi, Lauriane Dufant, étudiante en IUT édition-librairie, commence par effectuer un stage d’un mois à La Volte en 2016, avant de travailler à temps partiel pour Dupuis et La Volte sous le régime de l’autoentreprise jusqu’en 2020, année où elle publie une nouvelle dans l’anthologie Sauve qui peut. Demain la santé, publiée par la maison d’édition. Elle déménage alors à Bordeaux pour donner la priorité à ses activités d’autrice et s’éloigne pour un temps de La Volte, avant de réintégrer peu à peu la maison à partir de 2023, assurant parfois des taches éditoriales pour lesquelles Mathias Echenay lui demande régulièrement d’envoyer des factures, ce qu’elle fait, comme elle le raconte elle-même, assez erratiquement, par répugnance envers les tâches administratives et les histoires d’argent. De la même façon, Ezra Pontonnier se renseigne sur La Volte à partir de sa troisième année de licence de lettres modernes à l’université Paris 8, où elle suit les cours d’Yves Citton qui évoque certains des livres de la maison. Elle fréquente alors pendant un an Les Encombrants, puis effectue un stage (gratifié) au sein de la maison d’édition entre février et juillet 2023, dans le cadre de son master en écriture créative à Paris 8. Elle continue de remplir bénévolement quelques tâches éditoriales jusqu’à la fin de son master avant de créer son autoentreprise, ce qui lui permet jusqu’à aujourd’hui de travailler de façon plus régulière pour La Volte, tout en devenant autrice de la maison à travers la publication d’une nouvelle dans le volume Quartiers libres. Demain la ville, paru en 2024. À l’image de Lauriane Dufant et d’Ezra Pontonnier, tout à la fois fans, lectrices, éditrices et autrices, La Volte offre d’autres exemples remarquables de cette fluidité des rôles et des statuts qui s’inscrit plus largement dans l’histoire et le fonctionnement du sous-champ science-fictionnel et de son régime d’auctorialité spécifique, comme l’a bien montré Margot Châtelet dans son article « Les univers partagés de science-fiction : pour une transauctorialité » :
[…] l’auctorialité SF se construit sur une forme de sociabilité culturelle, parfois scripturale, et de fluidité, voire d’interchangeabilité des fonctions et des postures (lecteur, fan, critique, écrivain, auteur, amateur, collectionneur, etc.), dont le fandom, dans la construction historique de la SF, est l’un des révélateurs. (Châtelet, 2022)
17Enfin, le mot de « participation », par les représentations qu’il véhicule, permet aussi à mon sens d’éclairer les raisons pour lesquelles ce collectif perdure, malgré l’investissement important, en temps et en énergie, que cela peut demander. D’une part, le terme dessine un imaginaire assez démocratique, horizontal, un idéal de liberté et de construction collective. Si Mathias Echenay lui-même tempère cette idée en rappelant que les décisions finales lui reviennent, le collectif n’en est pas moins perçu par ses membres comme un espace où l’on peut proposer et mener des projets, être à l’initiative, discuter, plus ou moins vigoureusement, des orientations et des choix de la maison, et décider de son degré d’implication. Lauriane Dufant loue ainsi cet état d’esprit qui fait que selon elle, à La Volte, « on ne se sent pas exécutant, on se sent participant ». Corinne Billon, qui a dessiné plusieurs couvertures, vante aussi la grande liberté de travail qu’elle a à La Volte, « une carte blanche qu’on a rarement comme illustratrice », tandis que Marie Surgers, qui gérait notamment l’achat de droits pour les livres étrangers, estime être « vachement libre » sur le choix des ouvrages proposés à l’achat et à la traduction.
18Cet idéal de participation renvoie aussi à une certaine économie du don, qui semble reposer chez les volté·e·s sur la conjonction de deux modèles dont le groupe réussit l’amalgame : l’économie de la petite et moyenne édition d’une part, et la communauté de fans d’autre part.
- 18 Le terme est utilisé par plusieurs des personnes enquêté·e·s, notamment par Stéphanie Aparicio, qui (...)
- 19 Dans leur ouvrage Aux origines de la pop culture. Le Fleuve noir et les Presses de la Cité au cœur (...)
19Par ses effectifs, le nombre de sorties annuelles et le chiffre d’affaires moyen, La Volte fait partie de ce qu’on appelle parfois la petite ou, plus sûrement ici, la moyenne édition, dont une étude gouvernementale a proposé un repérage en 2023 (Ministère de la Culture, 2023). Ce rapport montre notamment que la fragilité économique de ces structures est compensée par l’engagement personnel fort des éditeurs et leur recours au bénévolat. On retrouve chez ces éditeurs, comme chez La Volte, un même attachement à des « entreprises à taille humaine » (Ministère de la Culture, p. 64), véhiculant un imaginaire à la fois familial et « artisanal18 » et entraînant une forte adhésion aux valeurs, à la démarche et au catalogue de ces maisons. Cet engagement en faveur de la qualité littéraire, qui assume la publication de certains livres non rentables, atypiques, hors normes, un amour du livre comme texte et comme objet, une posture d’audace et de désintéressement qui se définit en opposition avec la production des grandes maisons pensée comme plus industrielle, constitue le prestige symbolique de ces maisons, et de La Volte en particulier, dans le sous-champ de la science-fiction. C’est cette adhésion partagée qui unit les volté·e·s et explique leur engagement : Corinne Billon évoque des « livres que tu ne lis pas ailleurs » et un « amour de la langue », tout comme Laure Marillesse, quand Ezra Pontonnier aime le fait que les livres de La Volte ne soient « pas des textes feignants », et qu’ils témoignent d’un double geste de distinction typique des franges les plus légitimées des littératures de genre qui émergent en France à partir des années 1970-198019 : distinction vis-à-vis du reste de la production des littératures de l’imaginaire, conçue comme plus standardisée et moins inventive, et vis-à-vis de la littérature dite « blanche », perçue comme moins romanesque et moins imaginative. Zariel se dit quant à lui séduit par le discours de Mathias Echenay sur la qualité de l’objet produit, une attention qu’il estime rare dans le milieu. Les volté·e·s qui travaillent ou ont travaillé également pour d’autres éditeurs, à l’image de Lauriane Dufant, décrivent aussi cette priorité donnée à la qualité littéraire des textes comme discriminante : « À La Volte, on parle très peu d’argent », dit-elle à propos des ventes supposées et des recettes espérées des livres. Cette légitimité symbolique forte ainsi que le modèle entrepreneurial associé à La Volte peuvent amener à une forme d’exclusivité chez les volté·e·s : Lauriane Dufant se promet ainsi, au moment de se lancer dans l’édition à la sortie de l’IUT : « Ce sera La Volte ou rien », et aimerait que La Volte soit aussi la dernière maison pour laquelle elle travaille. Laure Marillesse, quant à elle, décrit sa découverte du milieu éditorial via La Volte comme ambivalente : « C’est parce que je fréquentais cette maison que j’ai quitté ce milieu-là », dit-elle, précisant :
Dans les années 2010, pour moi, il y avait deux catégories d’éditeurs : des grosses machines, où j’avais bossé, et qui ne me semblaient pas très intéressantes, très marquées par un entre-soi parisien, et de l’autre côté, des petits éditeurs, notamment en imaginaire : les Moutons électriques, ActuSF… j’aimais bien ces gens, mais c’étaient souvent des micro-éditeurs, qui ne recrutaient pas. Il n’y avait pas d’espace pour bosser dans ce milieu-là.
20L’adhésion forte des volté·e·s à cette maison d’édition repose ainsi peut-être davantage sur des transactions symboliques qu’économiques : l’aura attachée à la maison et à son auteur-phare, Alain Damasio, leur image de radicalité à la fois littéraire et politique rejaillissent en quelque sorte sur les membres du groupe qui se trouvent associés à ces représentations valorisantes, celles de l’esthète et du militant, pouvant représenter une source importante d’estime de soi. En échange, la mobilisation de cette communauté permet à La Volte une mise en cohérence de sa posture : promouvant un imaginaire du commun et de la collectivité dans les livres de la maison et dans ses déclarations publiques, la communauté voltée fait office en quelque sorte d’illustration et d’application de ces prises de position, offrant ainsi une preuve de bonne foi communautaire.
21Toutefois, ce type d’économie, assez fragile, mêlant salarié·e·s et bénévoles et reposant sur un « ethos d’engagement » (Cottin-Marx, 2019, p. 101) induit aussi certains risques, qu’on retrouve dans le milieu associatif et la petite édition et que résume ainsi le rapport du ministère de la Culture consacré à ce secteur :
Il en résulte que la pérennité d’une maison dépend souvent de l’engagement personnel des gérants, salariés et bénévoles, dans l’intensité et le temps consacré au travail, au-delà des standards de référence. La passion du métier suppose des renoncements et conduit parfois à l’épuisement. (Ministère de la Culture, 2023, p. 66)
- 20 Terme employé par Stéphanie Aparicio lors de l’entretien que j’ai pu effectuer avec elle pour désig (...)
22La Volte n’échappe pas toujours à ces risques, que plusieurs volté·e·s attribuent également à une forme de désorganisation (le mot « bordel » revient souvent chez les personnes interrogé.e.s). Certains entretiens en témoignent, en particulier ceux réalisés avec les graphistes : Laure Afchain, par exemple, n’a pas souhaité répondre à mes questions parce qu’elle ne se sentait « pas au mieux de son cheminement volté », tandis que Stéphanie Aparicio, qui s’occupe elle aussi des couvertures et des intérieurs des livres, explique « s’être fâchée20 » avec Mathias Echenay et avoir rompu avec La Volte en 2017, à cause de la charge de travail demandée, avant de reprendre sa collaboration avec la maison quelques années plus tard.
23Un autre modèle permettant de comprendre le type d’engagement et de dévouement des volté·e·s, leurs sociabilités et leurs dispositions est celui de la communauté de fans. J’emploie ici le terme fan dans un sens non péjoratif, dans le sillage des fan studies qui, depuis les années 1980, étudient les fans, selon la définition pionnière de Jenkins, comme des « consommateurs qui produisent, des lecteurs qui écrivent, des spectateurs qui participent » (Jenkins, 2008, p. 212). Ce modèle du fan actif correspond bien, me semble-t-il, aux volté·e·s. Beaucoup d’entre eux·elles ont d’abord été des fans d’Alain Damasio : Benjamin Mayet et Raphaël Poisier se décrivent à l’origine comme des « fans boys », et la plupart de celles et ceux que j’ai interrogé·e·s, en particulier les plus jeunes parmi les enquêté·e·s, en sont venu·e·s à fréquenter La Volte à la suite de leur découverte de l’œuvre d’Alain Damasio, qui fait figure de lecture fondatrice. C’est, pour Marie Jouffre et Laure Marillesse, « une claque » ; Benjamin Mayet décrit La Zone du dehors comme un « bouquin qui le réveille » à une époque difficile de sa vie et joue un rôle déterminant dans sa « conscience politique », tout comme Laure Marillesse. Cette passion oriente aussi les trajectoires biographiques et professionnelles des lecteur·rice·s : pour Ezra Pontonnier, La Horde du contrevent et Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez la font bifurquer des études de cinéma vers des études de lettres, pour devenir écrivaine. Ces lectures jouent alors comme facteur d’attraction pour La Volte : Lauriane Dufant, après sa découverte de Damasio, se dit que « ce sera La Volte ou rien » ; Marie Jouffre, qui s’intègre à ce groupe après avoir lu Damasio, décrit aussi, à propos de La Volte, « une rencontre qui a donné à sa vie une direction qui n’était pas aussi précise auparavant ». Ainsi, d’une lecture fondatrice d’Alain Damasio, on passe à une rencontre fondatrice avec La Volte, en particulier pour ces volté·e·s qui entrent en contact avec la maison alors qu’ils sont âgés d’une vingtaine d’années, à la fin de leurs études, composant ainsi ce qu’on pourrait appeler une « deuxième génération voltée ». La Volte est un lieu d’intégration professionnelle pour Lauriane Dufant ou Laure Marillesse, qui accumulent expérience et compétences en travaillant pour la maison au contact de Mathias Echenay, mais aussi pour Marie Surgers, qui se décrit comme « bébé traductrice » au moment où l’éditeur lui propose sa première traduction. C’est aussi un lieu de socialisation important pour Marie Jouffre par exemple qui rencontre, via La Volte, Hugues Robert, libraire chez Charybde, qui l’embauchera peu après. À ce titre, la trajectoire de Benjamin Mayet est remarquable : après sa lecture inaugurale de Damasio, mais aussi de Beauverger, il s’intègre à la communauté voltée et présente un projet de court-métrage autour d’une nouvelle de ce dernier, avant de se lancer dans une adaptation théâtrale de La Zone du dehors. Aidé financièrement par Alain Damasio pour monter le spectacle, il co-écrit ensuite avec lui Le Dehors de toute chose en 2016, composé d’un montage d’extraits de La Zone du dehors et d’un court essai du romancier. Grâce au livre, à sa visibilité et aux recettes qu’il dégage, Benjamin Mayet peut ainsi entamer trois tournées de son seul-en-scène consacré à La Zone du dehors, avec plus d’une centaine de dates, avant de participer quelques années plus tard, comme comédien, à l’adaptation théâtrale des Furtifs. Comme il le confie, « ma carrière de comédien se construit autour de La Volte, ma carrière de metteur en scène aussi », affirmant encore que ses « plus beaux projets sont liés à La Volte ». Il est en cela exemplaire du fan volté par son implication active, par son intégration à la maison (il dispose d’une adresse mail professionnelle chez La Volte), par le caractère déterminant, intimement et professionnellement, de La Volte sur sa vie. Il est aussi exemplaire par sa trajectoire : « J’étais un fan boy d’Alain Damasio », explique-t-il. L’imparfait est important ici et ne dénote pas, me semble-t-il, une perte d’intérêt pour l’œuvre du romancier, mais peut être interprété de deux manières. D’une part, il témoigne de la relation de proximité et d’amitié qui s’est créée avec Alain Damasio au fil des années, qui diffère de la relation rêvée ou fantasmée, très asymétrique, entre un fan et son idole. Il me semble que c’est là une des forces et des originalités de La Volte : mettre les lecteur·rice·s assidu·e·s à portée de tutoiement des auteur·rice·s dans une relation qui, si elle n’annule pas l’autorité ou le prestige symbolique ces dernier·ère·s, permet toutefois d’engager une relation de familiarité ou d’amitié avec elles et eux. Keny Rolland et Laure Marillesse évoquent tous deux cette dimension, qui représente l’un des bénéfices à la fois sociaux et symboliques dont jouissent les membres de cette communauté. D’autre part, cet imparfait est à entendre non pas comme un renoncement mais comme un élargissement, d’une passion fondatrice et exclusive pour les œuvres d’Alain Damasio à une passion pour l’identité de la maison et d’autres pans de son catalogue. Il me semble que c’est là l’autre originalité de ce groupement : réaliser, en quelque sorte, le tour de force de convertir des fans d’un auteur populaire, Alain Damasio, en volté·e·s, entendu·e·s comme des fans ou des passionné·e·s d’une maison d’édition dans son ensemble (ses pratiques, son catalogue, etc.). Être fan de Damasio apparaît ainsi comme la voie d’entrée la plus fréquente dans la carrière voltée, mais cette disposition, si elle ne donne pas lieu à une curiosité et un intérêt élargi à d’autres œuvres du catalogue ou si elle se manifeste seulement par une forme d’adulation exclusive, peut devenir un repoussoir dans la définition du volté. Plusieurs d’entre eux·elles mentionnent en effet cette distinction entre volté.e et fan de Damasio, malgré l’intérêt ou l’admiration possibles pour l’œuvre de cet auteur.
- 21 Selon la belle expression employée par Margot Châtelet lors de sa communication au colloque « La Vo (...)
24Au terme de cette enquête menée en aca-volté, comment pourrais-je qualifier la communauté sur laquelle porte cette étude ? Les volté.e.s ne sont ni un groupe d’écrivain·e·s, ni un club, ni un cénacle, ni un comité de rédaction, ni une association… Dans son article « Réseaux, institution(s) et champ » , Gisèle Sapiro (2006) propose une typologie des réseaux littéraires selon leur degré d’institutionnalisation. Elle distingue ainsi les réseaux « constitués par l’appartenance à des groupes institutionnalisés » (p. 53), comme l’Académie française, les « réseaux semi-institutionnalisés » (p. 54), constitués autour de revues littéraires, de groupes ou de salons et « les réseaux informels, aux contours poreux et aux interconnexions relativement aléatoires, qui sont susceptibles d’être activés de manière plus conjoncturelle » (p. 54). S’il emprunte différents traits à ce dernier ensemble, le groupe des volté·e·s me semble toutefois relever davantage d’un réseau semi-institutionnalisé, en tant qu’il s’organise et se structure autour d’une maison d’édition et de sociabilités rituelles. Il constitue ainsi un exemple original, dans l’histoire littéraire, de ce type de regroupement. Original par l’hétérogénéité de ses membres, écrivain·e·s et lecteur·rice·s, salarié·e·s et bénévoles, soudés par un ensemble de sociabilités, et la figure centrale de l’éditeur Mathias Echenay ; original aussi par l’amalgame réussi entre le tissu professionnel spécifique de la petite et moyenne édition et les dynamiques propres aux communautés de fans dans le sous-champ de la science-fiction. Le groupe offre à ses membres un accès possible à ce sous-champ, favorisant l’accumulation de capital social et les changements de position et de statut (de lecteur·rice à auteur·rice, par exemple). En retour, les membres du groupe contribuent fortement aux activités et aux initiatives de la maison, concourant ainsi à sa survie économique, à sa vitalité et à sa réputation, en lui permettant d’ancrer ce que Margot Châtelet propose d’appeler sa « posture communautaire21 ». En cela, le groupe constitue un terrain d’étude précieux pour observer concrètement la difficile « volte » des éditeurs engagés, marqués à gauche, au sein d’un espace éditorial soumis à de fortes contraintes économiques et pleinement inscrit dans les dynamiques d’un capitalisme contemporain en contradiction avec leur corpus idéologique. Le groupe des volté·e·s évolue sur cette ligne de tension : par-delà la posture qu’il assume, il est aussi déterminé par ces contraintes et ces dynamiques, en même temps qu’il constitue un foyer de réflexion, de proposition, d’amitié où expérimenter des tentatives d’échappées possibles.