1S’il est vrai que l’édition est une profession qui fait travailler ensemble de multiples acteurs – des auteurs aux libraires en passant par les éditeurs, fabricants, imprimeurs, attachés de presse, diffuseurs, graphistes et libraires –, l’histoire, dans une approche monographique et culturelle, tend à retenir les grandes figures d’éditeurs plutôt que toutes les autres fonctions et maillons de cette fameuse « chaîne » du livre. Ainsi, pour les médias et pour la postérité, la figure de l’éditeur incarne la maison d’édition, mais de fait, en général, les éditeurs n’ont de cesse de célébrer les auteurs – derrière lesquels ils cherchent aussi, parfois, à s’effacer, gommant la relation étroite et singulière qui les unit à ces derniers. Pour être sujette à débat au sein de la profession, cette « chaîne du livre » n’en correspond pas moins à la réalité des pratiques et des échanges.
- 1 « La Volte : vingt ans d’édition à contrevent. Poétiques et politiques de la science-fiction au xxi(...)
- 2 Tel qu’il apparaît dans différentes émissions ou interviews en ligne citées ci-après, ainsi que dan (...)
- 3 https://lavolte.net/
2Le colloque organisé en juin 20241 pour les vingt ans des éditions La Volte a été l’occasion de faire retour sur les processus, les dynamiques, les acteurs de la maison qui ont œuvré de près ou de loin, en donnant de leur temps et en s’investissant à différents niveaux, pour édifier ce qu’est devenue La Volte. Dès lors, dans le cas de cette petite maison d’édition fière de son indépendance, née en 2004 d’une rencontre avec un texte, La Horde du Contrevent, mais aussi d’un collectif très actif, les Volté·e·s, éditer se conjugue-t-il au singulier ou au pluriel ? Pour tenter de répondre à cette question, l’analyse s’est portée d’une part sur le discours de l’éditeur et fondateur de la maison2, Mathias Échenay, et d’autre part sur l’ethos éditorial que donne à voir et à lire le site web3 de La Volte. Dans les prises de parole et interviews de Mathias Échenay se lit en filigrane une conception de l’édition et de la littérature qui affirme progressivement sa voie propre et définit, façon portrait en creux, sa voix d’éditeur. Dans ses deux dernières versions, le site web présente en outre un ton, une approche qui le distinguent de nombre de sites d’autres maisons d’édition, plus standardisés, plus ostensiblement promotionnels (Scibiorska et Wiart, 2024). L’analyse du site web nous permettra en effet de comprendre que ce dernier constitue un média à part entière, et non une simple vitrine du catalogue, et qu’il définit aussi le positionnement de La Volte dans le champ éditorial. Quid de cette « énonciation éditoriale » mise en œuvre sur le site web et dans les ouvrages publiés, qu’Emmanuël Souchier s’est employé à poser pour définir « l’élaboration plurielle de l’objet textuel » (1998), en tant qu’elle fait intervenir tous les acteurs qui viennent inscrire leur voix dans le livre, par-delà la seule figure de l’éditeur ? Que nous disent les choix visuels, textuels, énonciatifs de La Volte à propos de la fonction éditoriale, de ses interlocuteurs, de ses processus, de sa prise en charge et de son incarnation, et comment ces dernières articulent-elles le collectif et l’individuel ? L’accent mis traditionnellement sur la figure de l’éditeur dans les approches monographiques précédemment citées est-il le signe que les choix éditoriaux demeurent le privilège et l’apanage d’une figure unique, ou bien La Volte présente-t-elle un modèle alternatif ?
- 4 Voir à ce sujet Legendre et Robin, 2005.
3Nous montrerons dans un premier temps comment, depuis vingt ans, s’opère un balancement, une dialectique entre le « nous » collectif des Volté·e·s et le « je » de celui qui n’était ni ne voulait être éditeur, espace mouvant au sein duquel s’affirment néanmoins, au fil des ans, une condition, une figure d’éditeur engagé4. Cette construction graduelle de l’ethos éditorial de la maison est aussi liée au rapport qu’entretient La Volte avec le genre de la science-fiction. D’abord rejeté puis revendiqué, dans une approche qui fait la part belle à la puissance du texte littéraire et à la parole politique, le genre est ainsi en partie redéfini par la maison et par Mathias Échenay qui a construit, au fil des ans, une posture éditoriale singulière. Nous analyserons ensuite dans quelle mesure le discours de l’éditeur prend son autonomie, affirme sa voix propre, y compris par des choix matériels de fabrication pour lesquels il milite fortement et par lesquels il affirme aussi son indépendance et son originalité.
- 5 Les éditions La Fabrique ont été créées en 1998 par Éric Hazan et quelques amis.
4Dans ses prises de parole publiques, le fondateur de La Volte, Mathias Échenay, souligne souvent les liens sociaux, littéraires, affinitaires, idéologiques entre les auteurs, les ponts qu’ils tissent entre eux ou entre leurs œuvres, de sorte qu’il évoque avant tout un « collectif d’auteurs » pour désigner La Volte. Son discours met ainsi en avant les auteurs et leurs univers, de manière sincère – sans forcément parler de « politique d’auteurs », selon les mots de la profession qu’il a tendance à mettre à distance. On retrouve là un motif relativement courant dans la constitution d’une maison, celui d’une série de rencontres humaines, intellectuelles, amicales, idéologiques qui fermentent et qui permettent de lancer l’aventure, à rebours d’une vision fantasmée de la figure de l’éditeur. Comme le rappelle le fondateur des éditions La Fabrique5, Éric Hazan : « […] il faut se garder de la vision héroïque de l’éditeur solitaire qui aurait dans la tête dès le début un programme défini et cohérent. Commencer, c’est pour l’essentiel une affaire d’équipe et de circonstances, d’amitiés et de rencontres » (Hazan, 2016, p. 30). C’est en effet le collectif qui a porté et fait avancer la maison d’édition, ainsi que le rappelle régulièrement Mathias Échenay : « Si je ne suis pas entouré de plein de gens qui ont envie de faire des choses, qui ont de l’énergie, qui ont leurs convictions, qui me contredisent, je ne fais rien. Vraiment. Je suis une sorte d’animal collectif, qui a besoin de groupe » (Échenay, Omont, 2024).
5Il n’est pas surprenant dès lors que, presque vingt ans après les débuts de La Volte, Mathias Échenay, né en 1968, se définisse comme « fondateur et animateur des éditions La Volte » (Échenay, 2023), mais peu comme « éditeur ». Il évoque sa rencontre avec le texte La Horde du Contrevent, en 2003, les refus de publication des autres maisons – auxquelles il était allé soumettre le texte – et ajoute : « j’ai créé ma maison d’édition pour le publier », en 2004. Pourtant, en 2016, Échenay déclarait qu’Alain Damasio « [l]’avait forcé à monter la maison d’édition », et précisait : « Et ça a eu plein de succès, mais il y avait tout pour que ça ne marche pas. On peut calibrer comme on veut, mais on peut faire confiance au lecteur et à la force d’un texte » (Échenay, 2016). Ses propos mettaient plutôt en exergue le coup de force de l’auteur faisant l’éditeur, tel un Jérôme Lindon déclarant, à propos de Samuel Beckett, « d’une certaine façon, c’est lui le fondateur des éditions de Minuit » (Lindon, 1994) – à l’inverse de ces auteurs célébrant l’éditeur qui les a faits, tel Joël Dicker rendant un vibrant hommage à Bernard de Fallois lors des obsèques de ce dernier (Dicker, 2018). Concernant le travail sur les textes, sur les manuscrits, Échenay précise, sans difficulté : « Parfois, j’ai demandé du renfort, parce qu’au début je ne me sentais pas vraiment éditeur, je me considérais plutôt comme un grand lecteur » (Échenay, Omont, 2024).
6On mesure ainsi le chemin parcouru en quelques années pour commencer à assumer une fonction éditoriale, dans le discours de celui qui, pendant longtemps, ne s’est pas posé comme « éditeur », mais dont l’acte de naissance symbolique a débuté par un choc littéraire et la volonté de créer une structure permettant de donner sa chance à un texte hors normes, qui déjouait toutes les catégorisations littéraires, génériques et éditoriales. Lorsque Échenay souligne que La Horde « cochait toutes les cases de ce qu’il ne faut pas faire en édition » (Échenay, 2023), il s’appuie sur sa connaissance fine du secteur en général, des rouages de la commercialisation et des caractéristiques qui, dans une économie à très forte rotation, promettent à l’oubli un livre avant même qu’il n’ait pu avoir de la visibilité : un auteur inconnu, un texte long et compliqué, plus de vingt narrateurs différents, etc. Dans le mythe de la fondation de La Volte, au commencement étaient donc un texte et un auteur, Damasio, qui a structuré durablement le rapport au monde des éditions, dans la définition d’un champ littéraire comme des luttes sociales et politiques auxquelles s’associe la maison. Il n’est à cet égard que de lire les manifestes présents sur le site, qui revendiquent un positionnement idéologique fort, ainsi que le pose Mathias Échenay :
Ici nous animent la contre-culture, l’approche politique, voire les luttes sociales. On y met en scène l’exploitation de l’humain par l’humain, les rapports de domination, la construction performative du genre, la réappropriation du corps, les ressources énergétiques, l’intérêt collectif, la consommation, et l’impact des innovations technologiques6.
- 7 La reprise de certaines illustrations de couverture comme fond d’écran sur certaines pages du site (...)
7Cet acte fondateur de la publication initiale d’un texte se poursuit dans la permanence avec laquelle, par-delà les différentes versions du site web, les œuvres de Damasio constituent la maison d’édition, au sens où elles en sont à la fois l’origine et la clef de voûte. En effet, les cinq versions différentes du site donnent à voir, en fond d’écran, de manière assez lisible ou de manière plus floue, de courts extraits de ses textes. Vitrine numérique, un site demeure un espace qui présente le catalogue d’un éditeur, son ADN. Le site de La Volte donne à apercevoir, par ses choix visuels, certains univers d’auteurs structurants, de sorte qu’il s’en dégage une dimension de fait-maison7, un ethos éditorial propre, détaché des formes promotionnelles plus standardisées des groupes d’édition, qui s’inscrit pleinement et plus largement dans la démarche éditoriale de la maison. Du reste, les premiers sites ont été développés par des « copains Volté.e.s », comme l’indique Mathias Échenay.
- 8 Alain Damasio est né en 1969.
- 9 Stéphane Beauverger est né en 1969.
8Avant de se doter d’un site unique courant 2007, la maison avait en effet développé quelques sites d’auteurs dédiés, au moment de la parution de certains ouvrages, par exemple en 2004 pour La Horde du Contrevent, puis en 2007 pour La Zone du dehors d’Alain Damasio8, ou encore pour Chromozone de Stéphane Beauverger9, en 2005 comme l’explique Échenay :
- 10 Entretien de l’autrice de ces lignes avec Mathias Échenay, le 5 juin 2024. Désigné ci-après par « É (...)
Moi qui viens du commercial et du marketing notamment, ma cohérence elle était au niveau de chaque univers d’auteur et d’ailleurs c’est pour cela que pendant des années on m’a dit qu’il n’y avait pas d’image de La Volte, que je ne prenais pas la parole, qu’on n’avait pas de charte graphique10.
- 11 [web.archive.org/web/20070220082118/http://www.lavolte.net/], [consulté le 26 mai 2026].
9D’après les archives présentes sur Internet Archive11, le site web principal de La Volte a connu cinq versions majeures depuis 2007, année de la première trace numérique consultable. Le site Lavolte.net se présente alors avec un seuil, puisqu’il faut cliquer sur une image représentant une vague, une volute, une volte, associée au premier logo de la maison (Ill. 1) avant que ne s’affiche la première page réelle du site (Ill. 2).
Ill.1
Premier site de La Volte, page d’accueil à partir de laquelle on rentre dans le site.
Ill. 2
Page intérieure du site
10Ce seuil, dans des tons orangés, donnait déjà à voir, comme en transparence, un texte écrit, dans la masse de la vague. En 2008 succède à ce premier état du site un deuxième, qui abandonne la couleur dans les parties fixes des pages pour s’organiser principalement autour de niveaux de gris (Ill. 3). Là encore, un morceau de l’incipit de La Horde du Contrevent apparaît dans la partie supérieure de la page, donnant presque l’impression que le texte défile à l’écran. La typographie choisie pour les titres de rubriques dans cette deuxième mouture du site qui s’accompagne d’un nouveau logo, sans empattement, s’éloigne du caractère manuscrit de la première version du logo et adopte les capitales qui composent encore, en 2025, l’identité visuelle de la maison. Le logo et le menu sont représentés en diagonale et viennent déconstruire la verticalité de la page. L’ensemble donne une impression de mouvement, de mobilité – en dépit du caractère statique des éléments.
Ill. 3
Deuxième version du site, 2008-2013.
11La troisième version du site (Ill. 4), à partir de 2013, se situe dans le même esprit que la version précédente tout en conservant le fond noir, les niveaux de gris, tout en redressant à l’horizontale le menu du site selon les conventions de développement en usage et en introduisant davantage de touches de couleur (couvertures des ouvrages et menus orangés). La quatrième version du site, à partir de 2016, conserve le fond noir et l’impression de matérialité organique du texte, avec des traces de pinceau et des mots ou lettres extraits de La Horde du Contrevent.
Ill. 4
Troisième version du site, 2013-2016.
12Les modules d’actualités sont réorganisés et une bannière centrale est apparue, qui annonce les sorties de livres à venir, de manière plus publicitaire que naguère et en utilisant davantage de couleurs (Ill. 5). Toutefois, par son grain et par l’ambiance créée, le site constitue toujours une introduction à un monde singulier, à des univers spécifiques d’auteurs par le biais des matières ou textures représentées à l’écran, qui reproduisent partiellement les couvertures de certains livres – comme des seuils à franchir pour pénétrer dans leurs univers propres.
Ill. 5
Quatrième version du site, 2016-2024
13En 2024, à l’occasion des vingt ans de la maison, le site a une nouvelle fois été refondu. Certaines reproductions de couvertures d’ouvrages qui, auparavant, figuraient en fond d’écran de certaines rubriques ont disparu, mais l’esprit est resté identique. Par exemple, la couverture du Cinquième principe de Vittorio Catani, publié en 2017, apparaissait en fond d’écran dans la précédente version du site web pour représenter, avec sa dimension organique et réticulaire, les liens au sein du collectif, entre les auteurs – liens personnels ou que la maison s’est employée à alimenter via des événements et des rencontres entre auteurs. Désormais, d’autres fragments de couvertures figurent en haut de chaque page de rubrique. Ainsi la rubrique « Tous nos livres » est-elle placée sous les auspices du Ressac de l’espace de Philippe Curval, paru en 2022 ; ainsi la rubrique « Actus » reproduit-elle Intrabasses de Jeff Noon (2014) ; ainsi encore la rubrique « À propos » emprunte-t-elle les couleurs des Nuits sans Kim Sauvage de Sabrina Calvo (2024), tandis que la rubrique « Agendas » donne à voir un extrait du collectif Variations publié en 2022. L’incipit de La Horde est convoqué dans les rubriques consacrées aux auteurices et aux émissions12, aujourd’hui comme hier, dans la partie supérieure des pages13, comme un étendard. Dans un jeu de mise en abyme entre textes, textures et fonds d’écran, mais aussi entre auctorialité et geste éditorial, s’inscrit ainsi le texte premier, ce qui lui confère un statut d’incunable, d’héritage pour un ethos éditorial qui définit une manière d’éditer, un type de littérature de prédilection et un collectif d’auteurs agrégé et vivant. De même, les motifs présents sur les couvertures des livres sont toujours reconvoqués dans l’habillage des pages dédiées aux ouvrages concernés, créant un effet d’individualisation et de collectif tout à la fois, grâce à la charte graphique qui unifie tous les titres du catalogue. En dépit de ces multiples métamorphoses, donc, La Volte continue de cultiver une identité visuelle arrimée à son identité littéraire et à ses engagements sociétaux.
- 14 Échenay, Deseilligny, 2024.
- 15 On peut lire ainsi : « VOLUTES, c’est l’alliance sonore de la maison d’édition La Volte et de Radio (...)
14Dire « nous » plutôt que « je », comme « fondateur et animateur » des éditions La Volte, sur le site de la maison, a aussi consisté dès le départ pour Échenay à en faire une « forme d’antenne La Volte14 », à céder la parole aux auteurs par le truchement de la rubrique « Émissions » qui donne à entendre leurs interviews, leurs engagements, dans une démarche qui va plus loin que la simple revue de presse compilée que l’on trouve habituellement sur les sites d’éditeurs. La rubrique « Volutes » constitue par ailleurs un espace de podcast où s’expriment les luttes politiques et idéologiques des auteurs15. Si, depuis plus d’une dizaine d’années, les maisons d’édition en général se sont saisies des outils numériques pour assurer une fonction supplémentaire de médiation par rapport à leur catalogue (Legendre, 2019 ; Wiart, Scibioska, 2024, p. 33), le site de La Volte est particulièrement étoffé et constitue un média riche qui va au-delà du catalogue, précisément. Le site héberge ces échos et compléments médiatiques qui composent un discours second sur les textes, à leurs côtés et dans leurs marges aussi, donnant à entendre les voix des auteurs et à saisir les voies qu’ils esquissent pour l’imaginaire, pour la littérature et pour la société. Dans ce foisonnement plurimédiatique du site se donne à voir d’une part la logique agrégative du collectif des Volté·e·s, qui élargit les sociabilités, et d’autre part la connaissance d’un lectorat de science-fiction aux pratiques de fans, réputé pour être très connecté (Hommel, 2024, p. 52).
15C’est encore au pluriel que s’écrivent les manifestes rédigés à l’occasion des quinze ans de la maison, à travers les voix de Mathias Échenay, Philippe Curval (1929-2023), Sabrina Calvo (née en 1974) et Valerio Evangelisti (1952-2022), en croisant les points de vue. Les quinze ans de La Volte avaient été l’occasion, selon Échenay, d’un « travail sérieux » sur la maison, pour définir ce qui la fonde. Ce travail a infusé et permet aussi de situer la maison dans un écosystème éditorial à contrevent, à rebours des diktats du secteur et de celui des genres. Dans ces manifestes, ce qui se lit n’est pas tant une « ligne » ou une « politique » éditoriale que la volonté de donner de la voix, d’habiter un espace, celui de l’interstice, érigé en lieu de rencontres et d’expériences littéraires et politiques. Ces textes sont une ode à un territoire à réinvestir, avec une forme, des engagements, un « langagement » propre, selon le terme choisi par Échenay dans son manifeste (Échenay, 2020).
- 16 Ainsi que le rappelait également Ivan Jablonka, l’un des premiers auteurs publiés, lors du colloque (...)
16Dans le discours de Mathias Échenay, un invariant : « je ne sais pas ce que c’est que la SF ». Les premières années de La Volte ont été marquées par le refus d’Échenay de positionner la maison exclusivement dans le genre16, notamment parce que les textes publiés étaient très divers. Échenay s’en explique entre autres par sa connaissance des ressorts commerciaux du secteur et de l’horizon d’attente des lecteurs : « De fait, notre ligne éditoriale apparaît comme une science-fiction littéraire, sociale, parfois expérimentale. Pendant dix ans, j’ai évité le label SF qui faisait fuir une partie des lecteurices. » (Nicot, Échenay, 2020) Ce type de déclaration illustre en effet « le savoir-lire » constitutif de l’éditeur selon Brigitte Ouvry-Vial, en tant qu’il est « d’un côté un lecteur conditionné par le langage de son époque, de l’autre, par sa fonction médiatrice et son inscription dans une tradition du livre et de l’édition, il hérite tous les langages des époques passées et à venir, à charge pour lui d’en mesurer l’adéquation possible aux lecteurs de son temps, hic et nunc » (Ouvry-Vial, 2005, p. 231). En l’espèce, l’objectif d’Échenay était bien de chercher à élargir au maximum le lectorat de la maison dans ces années de construction du catalogue, pour faire valoir, plutôt que le genre, le texte, et le faire circuler par-delà l’étiquette.
17Or, ce refus de l’étiquetage, qui s’appuie sur l’horizon d’attente du lecteur, se traduit aussi, sur le plan de la matérialité des livres, par des choix de couvertures qui ne cèdent pas aux stéréotypes des collections de science-fiction (par exemple la couverture gris métallisé, les reproductions de soucoupes volantes, etc.). Il s’agit bien, toujours, de faire en sorte que le lectorat n’enferme pas la maison dans un genre, et que la maison ne s’adresse pas qu’à des lecteurs de science-fiction :
- 17 Échenay, Deseilligny, 2024.
Depuis le début, j’ai cherché à exprimer avec la charte qu’on n’était pas dans les codes de la science-fiction classique – d’abord parce que moi, je ne les aime pas. Vous le voyez sur le premier livre, La Horde du contrevent. Il y a eu plusieurs illustrations mais cela n’a jamais été figuratif. De temps en temps, je me suis laissé piéger sur quelques couvertures figuratives […] mais pour moi, l’idée était de donner quelque chose en le faisant de manière plus ou moins sobre et en se disant qu’on ne veut pas se couper de ce que l’on pourrait imaginer être un lectorat de science-fiction (en fait non, on ne sait pas ce que c’est), et ne pas effrayer, toucher un lectorat qui pense ne lire que de la littérature blanche17.
- 18 Car en définitive, il est plus simple, et sans doute plus rentable à court terme, de se situer expl (...)
- 19 luvan est née en 1975, elle est l’autrice notamment d’Agrapha, publié en 2020 par La Volte.
18De fait, s’il y a eu des évolutions dans le choix des illustrations de couverture et dans la maquette, les visuels sont majoritairement non figuratifs – a fortiori depuis l’adoption de la nouvelle charte graphique en 2024 –, les couvertures sont texturées, évoquent des matières, situant les textes davantage du côté de la littérature dite « blanche » que du côté de la littérature de genre. Dans ces choix stratégiques d’illustration et de fabrication s’affirme une énonciation éditoriale qui, moins définie dans les premières années, apparaît par la suite de plus en plus affirmée18. L’image du texte, au sens où l’entend Emmanuël Souchier (1998), telle qu’elle est produite par la forme matérielle de l’objet livre publié par La Volte, son format ou les choix typographiques opérés, définit ainsi un périmètre éditorial qui cherche à faire dialoguer différents profils de lecteurs en les menant d’un genre à l’autre, ou mieux, d’un type de littérature à un autre. Comme le rappelle Brigitte Ouvry-Vial (2007), « le rôle de l’éditeur est aussi de s’extraire du contexte de réception de son temps ou de son groupe pour proposer à la lecture des textes qui dépassent et forcent l’horizon d’attente supposé du lecteur ». Refuser la reprise des clichés de la SF sur les couvertures, c’est, aussi et surtout, par-delà le simple effet visuel, interroger le genre dans son rapport au mégatexte (Broderick, 1995) et à l’« encyclopédie architextuelle du genre identifiable, avec ses tropes déclinés dans les médias et facilement parodiés (les petits hommes verts, la musique électronique, la forme de la soucoupe volante) » (Letourneux, 2022). Mathias Échenay amène le lecteur à considérer sa dimension non figée, non stéréotypée, en l’adaptant aussi à son époque. Il y a là un geste éditorial fort, qui ne se désigne pas comme tel mais qui a néanmoins une certaine dimension performative : le genre est interrogé dans son statut, il est débordé et, par conséquent, réinventé par des actes éditoriaux. Du reste, Échenay aime à souligner sa propre évolution par rapport à certains stéréotypes du genre et la manière dont ils ont nourri – ou pas – le catalogue depuis vingt ans, en donnant pour exemple le cas de Paideia de Claire Garand (née en 1973), publié en 2023 par La Volte après avoir été transmis à Échenay par luvan19 : « Ça se passe dans l’espace et dans des capsules, alors qu’a priori cela ne m’intéresse pas comme approche. Comme quoi, on peut écrire tout sur tout et cela peut être extraordinaire. » (Échenay, 2023)
19Dès lors, La Volte ne se définit pas dans le genre de la SF, pas par un genre, mais esquisse des creux à explorer, des « interstices » :
- 20 Voir Berthelot, 2005. Francis Berthelot y explique que la transfiction échappe aux définitions, mai (...)
- 21 « Le Manifeste de La Volte, vue par Mathias Échenay », [https://lavolte.net/blogs/actus/le-manifest (...)
[…] ces recoins dans lesquels niche une littérature hors les normes et hors les codes, qui échappe aux rayonnages en vigueur. Vous la nommez « science-fiction » ou littérature de l’Imaginaire, certains évoquent la transfiction20, la littérature interstitielle ou encore la fiction spéculative. Nous lui préférons le terme de littérature, tout simplement, sans pour autant rejeter ces références21.
20La Volte travaille aussi la notion de genre et de science-fiction par cela-même qui en est l’un des marqueurs actuels, la valorisation d’une écriture collective (Pluvinet, 2023), comme dans les recueils de nouvelles, mais aussi par une tension entre, d’une part, la reprise d’indices minimalistes mais néanmoins stéréotypés sur les couvertures – car on trouvera tout de même des couvertures de livres qui pointent ici ou là vers des attributs classiques de la science-fiction tels la science, le futur, le cosmos, ou qui suggèrent, par quelque convention graphique légère, une atmosphère –, et, d’autre part, une exploration des marges et des limites du genre. En faisant appel à ces références médiatiques et culturelles partagées, mais en les mettant en tension avec un discours qui déplace les curseurs, qui conteste l’appellation (« Dans l’idéal, je préfèrerais le terme de transfiction, développé en France par Francis Berthelot » précise ailleurs encore Échenay, [Nicot, Échenay, 2020]), c’est à une opération de déconstruction et de reconstruction du genre que se livre l’éditeur. Le positionnement comme éditeur « découvreur de talents » (Hommel, 2024, p. 57), qu’il revendique en mettant toujours en avant la qualité littéraire de l’écriture, le situe dès lors dans une logique légitimiste (ibid.), esthétique et engagée avant tout.
21En suivant aussi de près l’évolution du lectorat, en se détachant autant que possible des étiquettes marketing qui définissent les tendances dans le secteur et en s’appuyant sur l’apparition de nouvelles générations d’auteurs qui souhaitent « “désincarcérer le futur”, c’est-à-dire proposer par la fiction des futurs alternatifs à la pauvre mythologie digitale, mécaniste, mondialisante qu’on nous promet pour seul horizon » (Nicot, Échenay, 2020), l’éditeur procède à un renouveau du genre par la performativité. En effet, lorsqu’il inscrit son catalogue dans la continuité d’une certaine tradition éditoriale, mais aussi dans la rupture avec des traditions classiques et des stéréotypes de genre, il délimite un territoire qui les dépasse, aux contours imprécis mais néanmoins bien vivaces – en tenant à distance par exemple l’expression de « littératures de l’imaginaire », on l’a vu. Ainsi, « il y a une dimension performative dans les définitions du genre : mettre en avant certains traits, c’est déjà contribuer à leur donner un caractère plus central dans les définitions partagées, puisque l’appréhension du genre n’est que le résultat de ce processus collectif auquel contribue chaque définition » (Letourneux, 2022).
- 22 Échenay, Deseilligny, 2024.
22Avec La Volte, l’évènement ou les anniversaires permettent de faire le point et de réfléchir à ce qui lie les Volté·e·s, de se demander comment la maison d’édition s’articule au collectif qui vit également sans elle et à côté d’elle (à travers des concerts, des performances, des lectures) et comment l’éditeur trouve aussi sa place au sein du collectif qu’il anime. Ces dernières années, plus qu’auparavant, Mathias Échenay s’autorise à prendre la parole au nom des Volté·e·s, mais aussi en tant qu’éditeur de La Volte : on perçoit la tension ou l’aller-retour permanent entre d’une part le collectif, « nous », « nos livres », « nos auteurs », et d’autre part le « je » de l’éditeur qui tranche : « Je dis je et nous à la fois, mais c’est vrai que sur les livres, la plupart du temps, c’est quand même moi qui décide. Je parle beaucoup de collectif, et c’est vrai que je m’appuie beaucoup sur les gens, que je ne suis pas du tout dans l’hyper contrôle. C’est un peu paradoxal avec le fait que je n’arrête pas de parler de groupe, d’ensemble, de collectif, de Volté·e·s, mais quand même, sur le choix des livres, c’est moi. Sauf là, les sélections de nouvelles thématiques que je fais, on le fait en comité, et je n’arrive pas à imposer mon point de vue, et pourtant j’essaie22. » Au gré des balancements entre le nous et le je s’écrit ainsi l’histoire de la maison.
- 23 Mathias Échenay précise : « Ce n’était pas plus précis que cela à l’époque, mais j’avais une référe (...)
- 24 Parmi d’autres exemples contemporains, Sylvie Martigny, éditrice de Tristram, déclare : « Avec Tris (...)
23Il s’avère en effet parfois compliqué de parvenir à dire « je » quand la maison a été créée pour et avec un auteur qui est un « auteur-emblème » (Baud, 2023, p. 82), une « marque-auteur » (Thérenty et Wrona, 2020, p. 21) et qu’elle est portée et animée par un collectif particulièrement dynamique. Pourtant, c’est aussi en assumant les choix éditoriaux et la recherche d’une ligne de crête entre les propositions des autres maisons d’édition du secteur que prend corps cette figure de l’éditeur, même lorsqu’elle est soutenue par le collectif. « Je suis parti comme ça, avec l’idée de publier des choses que je ne trouvais plus en tant que lecteur, et qui sont (je ne le disais pas comme cela), de la science-fiction politique et littéraire, parce qu’avec les “Présence du futur de l’époque”, mes références, c’était ça », précise Échenay. Cette idée du manque à combler23 constitue en effet un topos du métier d’éditeur, un ressort puissant du geste éditorial fondateur24, indispensable pour déployer toute l’énergie et l’engagement nécessaires à ce type d’activité, dont on sait qu’elle possède peu de barrières à l’entrée mais qu’elle est souvent rattrapée par les difficultés financières dans les cinq premières années d’exercice, et que le cap des dix ans est décisif (Legendre, Abensour, 2007).
- 25 Échenay, Deseilligny, 2024.
24Fin connaisseur du secteur grâce aux fonctions commerciales qu’il a exercées dans de grands groupes éditoriaux pendant de nombreuses années, et éditeur de fait, Échenay adopte une posture toutefois légèrement distanciée, nourrie d’humour, d’autodérision et d’humilité. Quand il déclare, l’œil rieur, à propos des textes qu’il reçoit : « Ma dernière lubie, c’est de me dire “tout est rythme”. Pour faire l’éditeur, je dis “tout est rythme”, donc, si je n’ai pas le projet d’ensemble sur le rythme, comment est-ce que je peux réagir25 ? », il désigne bien la tension entre la prétention de la posture éditoriale et la nécessité de trancher entre les manuscrits soumis pour publication.
- 26 Émission de Radio Campus Paris, « La Bouquinerie : Mathias Échenay des éditions La Volte », 25 déce (...)
- 27 Mathias Échenay indiquait à cet égard, lors du colloque : « Au début, j’imaginais qu’on allait perm (...)
25L’autodérision n’est pas loin non plus lorsqu’il reconnaît : « J’avais toujours dit que je ne ferais jamais de nouvelles26 » alors qu’il en publie malgré tout, convaincu et emporté par ce comité de lecture invisible mais opérant que sont les Volté·e·s. Échenay fait enfin preuve d’autodérision lorsqu’il constate que son expertise commerciale et son métier de consultant entrent en conflit avec ses envies d’éditeur : « Raisonnablement, je conseille aux éditeurs d’arrêter des cycles quand ils leur coûtent de l’argent, mais moi, je n’y arrive pas », déclare-t-il à propos du Cycle de l’Inquisiteur Eymerich de Valerio Evangelisti. De la distance et de l’humour, il en a aussi lorsqu’il raille les poncifs de la profession qui parle de « coup de cœur », de « voix singulière », tandis que lui-même assume avoir mis plus de dix ans à commencer à pouvoir expliquer ce qui rassemblait les textes qu’il publiait. On le voit, le geste éditorial précède ici le concept et s’en passe. Même s’il peut y avoir, en creux, un positionnement éditorial stratégique – qui ne dit pas son nom – du côté d’une avant-garde, il est toujours plus risqué de produire des livres difficiles à classer en rayon et dans un genre que de décliner les tendances du moment. La difficulté avouée d’Échenay à définir une ligne éditoriale traduit non pas une incohérence littéraire mais bien un type d’engagement plus spécifiquement propre aux éditeurs indépendants27 et que le monde de l’édition – notamment celui des grands groupes éditoriaux – ne peut plus se permettre dès lors que les lois des gestionnaires imposent que chaque titre soit rentable (Schiffrin, 1999 ; Vigne, 2008), contrairement à la loi de péréquation qui permet de trouver un équilibre global au niveau d’un catalogue regroupant à la fois des titres plus confidentiels (ou des échecs commerciaux) et des succès de librairie. Enfin, comme fondateur de La Volte, Échenay fait preuve de lucidité face à une industrie de prototypes dont les mécanismes demeurent opaques pour tous : « L’éditeur pense à la manière dont il va parler du livre, à la manière dont il va mettre ça en marché, il le pense de façon plus ou moins aboutie, détaillée, avec plus ou moins de potentiel. Il y a des livres pour lesquels je me suis dit : “Oh, ça, ça va être super facile”, et évidemment il ne s’est rien passé, je suis détrompé régulièrement. » L’humour, l’autodérision, l’humilité, une organisation à géométrie très variable dans les premières années, de la distance par rapport au monde de l’édition sont autant de marques de fabrique, des marqueurs de la « posture éditoriale » de La Volte (Baud, 2023), de l’ethos d’éditeur de Mathias Échenay.
26Ces marques ont pris une forme inattendue et pleine d’humour, sinon d’ironie, le 1er mars 2024, à travers l’annonce du lancement d’une nouvelle collection dédiée aux romances pour les hommes, « Alt Love », qui s’est glissée dans les actualités du site web28 (Ill..6).
Ill. 6
Annonce fictive d'une collection dédiée aux romances masculines.
- 29 Voir par exemple la collection Points Féminismes, lancée en 2019 par Points, ou le label Les Insole (...)
Le titre de cette annonce, « Poisson d’avril », donne le ton. Et pourtant, tout est réalisé et mis en œuvre, dans ce communiqué, pour rendre crédible ce canular éditorial : un court article expose le concept de la collection, présente les deux premiers livres édités avec des extraits, en pastichant certains codes de la romance– secteur éditorial florissant depuis quelques années, pourvoyeur de best-sellers, comme la formulation du titre. Des images présentent ainsi des livres-objets cartonnés et adoptent une ligne graphique moderne qui mobilise également les indices des collections d’essais féministes proposées sur le marché (le violet, les pictogrammes, comme dans Ill. 7), lesquelles ont aussi fleuri dans tout le secteur29. Cet exercice de style épingle les travers du milieu de l’édition, notamment son opportunisme et la rhétorique qui l’accompagne lorsqu’un concept éditorial fait vendre. Mais cette approche tout à la fois satirique et potache permet aussi d’affirmer, en creux, un ethos éditorial propre, à contrevent, qui consiste à ne pas se compromettre en rééditant éternellement le même livre qui se vend, à ne pas s’engouffrer dans la brèche de la production commerciale marketée.
Ill. 7
Pastiche de quatrième de couverture
27Satirique mais aussi nourri d’autodérision, le geste éditorial de La Volte s’affirme et s’énonce également à travers le matériel de diffusion accessible sur le site – et constitue, là encore, une singularité intéressante. Le site de La Volte offre un type d’écrit, l’argumentaire, qui relève d’ordinaire des pratiques commerciales et promotionnelles destinées au diffuseur. Ce document, incontournable des pratiques éditoriales, consiste en une description sommaire de l’ouvrage, mettant en valeur ses atouts et spécificités et le situant éventuellement par rapport à la concurrence. De format A4, il présente usuellement l’auteur, le livre et ses points forts de manière très synthétique voire formatée (plus ou moins sous forme de liste à puces) et fournit des indications techniques (ISBN, format, date de sortie, nombre de pages, diffuseur) utiles à sa circulation entre les différents maillons de la chaîne du livre.
- 30 Les liens hypertextuels permettant d’y accéder (« Télécharger l’argumentaire ») sont situés au-dess (...)
- 31 [https://lavolte.net/cdn/shop/files/099-VISITE-argu.pdf ?v =3697562239808789692], [consulté le 27 m (...)
28Or, sur le site de La Volte, pour chaque titre publié, le site donne accès librement à ces argumentaires, lesquels ne recoupent pas complètement le paratexte et l’épitexte qui décrivent30 le livre. Les « argus » de La Volte reprennent globalement les éléments incontournables, mais le font avec un certain style. Le résumé de l’ouvrage est parfois assez long, poétique voire immersif quand il reproduit les jeux de langue et de langage, comme celui de Visite31, de Li-Cam. La forme générale fait davantage penser par son style et ses effets à une quatrième de couverture, qui constitue ce seuil du livre adressé au lecteur – plutôt qu’au représentant ou au diffuseur. Enfin, les présentations biographiques des auteurs sont peu fonctionnelles puisque viennent s’y glisser ici ou là un brin d’humour, un clin d’œil pour faire sourire le lecteur, ou encore telle précision pseudo-biographique laissant entendre que, si la littérature est assurément une affaire d’importance, tous ces écrivains ne se prennent pas au sérieux. Ces argumentaires cherchent ainsi à faire entendre à la fois la voix de l’auteur (plus que les points forts de son livre) et celle de l’éditeur, avec ce tour de main revendiqué par Mathias Échenay. Ce sont moins des argumentaires commerciaux que, déjà, des espaces qui font pénétrer dans un univers singulier : ils mêlent les voix – celle de l’auteur et celle de l’éditeur – et les genres, entre accroche de quatrième de couverture et une certaine dimension déconcertante, plus marquée dans les premières années d’existence de la maison, qui déborde les formes attendues.
29Ces argumentaires sont par conséquent destinés autant aux lecteurs curieux qu’aux libraires qui défendent les ouvrages. Ils illustrent ainsi la tension entre des choix éditoriaux définis par leur dimension « inclassable », « hors norme », et un certain principe de réalité lié au caractère stratégique de la diffusion et à la nécessité d’une mise en place adaptée à chaque titre. Ils s’adressent de manière pragmatique aux libraires, en facilitant leur travail de valorisation par une préconisation d’emplacement : « rayon littératures de l’imaginaire », « rayon littérature française », « rayon science-fiction ». Ce geste d’énonciation éditoriale affirme ainsi une position dans le champ littéraire et un ethos qui pose La Volte comme un éditeur de littérature, plus qu’attaché à un genre. Transparaît aussi, dans cette qualification des genres, toute la connaissance de l’économie, des enjeux liés aux contraintes et à la topologie de la librairie, qui sont sous-jacentes. Cette connaissance fait apparaître le libraire comme un « médiateur » indispensable à la vie du livre – ainsi que le dit régulièrement Échenay. C’est là le lien étroit, et toujours à construire, entre petite maison indépendante et professionnels de la librairie, sur lesquels repose la notoriété, la légitimité d’une maison – les libraires assurant la prescription et permettant parfois de pallier les failles de la diffusion.
- 32 Échenay, Deseilligny, 2024.
- 33 [https://lavolte.net/blogs/actus/la-volte-a-20-ans ?_pos =4&_sid =6532a6936&_ss =r], [consulté le 2 (...)
- 34 Échenay, Deseilligny, 2024.
30Devenir éditeur avec et à travers La Volte, c’est ainsi, avant tout, se découvrir comme tel et trouver une voie dans ses propres contradictions dans le rapport au genre – comme nous venons de le voir – ou, plus récemment, dans l’affirmation de choix de fabrication. Pour tenter de clore cette réflexion sur la construction du discours éditorial dans son rapport au genre et à la fonction éditoriale elle-même, il nous semble en effet intéressant de nous arrêter sur certains choix de fabrication qui matérialisent ce balancement entre un projet porté par un collectif et des décisions éditoriales plus individuelles. Mathias Échenay explique ainsi comment, en 2024, il a choisi, pour des raisons écologiques et économiques, d’adopter un format standard en renonçant aux trois tailles d’ouvrages qui composaient le catalogue : « J’enlève – hélas – les rabats, alors que mes amis m’avaient fait jurer que j’en mettrais systématiquement et que c’est très pratique. […] À nous d’exprimer notre unicité et la singularité de chaque livre autrement32 ». À rebours de certaines littératures de genre qui misent ces dernières années sur l’objet-livre pour séduire les lecteurs (Bessard-Banquy, 2022 ; Le Bail, 2024), Échenay choisit ainsi de se situer plutôt du côté d’une fabrication assez épurée, qui caractérise la littérature blanche, et de la sobriété durable tout court. Dans les métamorphoses récentes de la matérialité des livres de La Volte viennent en effet s’affirmer des engagements écologiques33 qui relèvent de véritables enjeux – pour l’ensemble de la filière du livre (Chantepie, Wiart, 2025) – et de risques que les petites maisons sont parfois plus à même de prendre que les grands groupes, dont Mathias Échenay dit : « C’est vraiment le colosse aux pieds d’argile : il y a des trucs qu’ils ne savent pas faire34. »
- 35 Voir sur ce sujet l’ouvrage d’Olivier Bessard-Banquy (2022), qui évoque ce retour en force du colop (...)
31Dans le cadre de sa nouvelle charte graphique, La Volte choisit de s’adresser directement à ses lecteurs, à la dernière page de chaque livre, pour expliciter ses engagements et responsabiliser lesdits lecteurs. Les transformations matérielles des livres, destinées à mettre des modes de production et de distribution de la filière livre en cohérence avec des valeurs écologiques, sont posées, et le discours éditorial établit en quelques lignes un engagement réciproque entre éditeur et lecteurs. Il s’agit d’une énonciation éditoriale signée, qui nomme précisément tous les acteurs du livre et place la pratique éditoriale du côté du collectif, de l’artisanat, du geste hérité des hommes de l’art : les chevilles ouvrières de la fabrication du site, des livres ; les graphistes qui ont dessiné les caractères, contribué au site, composé les maquettes ; les diffuseurs, imprimeurs, communicants, et tous les autres. Le colophon comme pratique énonciative, distinctive et engagée apparaît ici revivifié35 et relie tous les maillons de la chaîne de production du livre. Si La Volte n’est pas la seule maison à repenser cet élément classique pour en faire un espace d’adresse différencié et spécifique, force est de constater que les textes qui figurent dans cette dernière page et les informations données vont loin dans la responsabilisation du lecteur, dernier maillon de la chaîne. De même, on peut interpréter la nouvelle livrée graphique de la maquette, unifiée et identifiable avec ses fines lignes verticales sur la couverture, reprises aussi dans la nouvelle mouture du site, comme une métaphorisation d’un geste rassembleur, au bout de vingt ans, comme un geste éditorial de mise en cohérence de tous les titres du catalogue qui embrasse sans étouffer, qui affirme en laissant toujours la possibilité de sortir du cadre, qui suggère une quête littéraire incarnée sous différentes formes, polyphonique. Cette trame verticale, qui est venue habiter les couvertures des ouvrages depuis la parution de Cent-vingt de Léo Henry (2023) propose ainsi une identité visuelle discrète mais néanmoins unifiée, tout en laissant l’espace nécessaire pour que s’exprime la singularité propre à chaque ouvrage de langagement. Avec La Volte, de ces voix d’auteurs célébrées dans chaque livre émerge ainsi une double voix (et voie) d’éditeur qui construit son catalogue depuis vingt ans, d’abord dans les interstices, puis en éclaircissant la question des genres pour reconstruire ces derniers sans exclusive, sans attacher telle dimension littéraire à un genre plus qu’à un autre – en pensant littérature, langage et politique avant tout.
32En circulant entre certains artefacts éditoriaux de La Volte (le site, les livres), nous avons pu esquisser une trajectoire, celle d’une maison d’édition dont la fonction éditoriale est envisagée collectivement depuis le départ, mais prise en charge de manière plus directe et confiante par Mathias Échenay, ces dernières années. Le collectif d’auteurs et d’acteurs du livre soutient la maison par ses engagements politiques, idéologiques, anime la communauté qu’elle rassemble, propose des textes et fait émerger des auteurs. S’il reconnaît à Échenay la fonction éditoriale, la figure et la posture d’éditeur que ce dernier a fini par assumer, les négociations demeurent vivaces, au quotidien, en termes de politique éditoriale. Ces allers-retours et ces échanges nourrissent le catalogue, la ligne de la maison et son positionnement. Ils constituent un espace qui, pour ne pas être unique dans le champ éditorial – songeons par exemple aux liens entre le collectif Inculte et une maison comme Verticales (Baud, 2022) –, n’en demeure pas moins singulier et rare, et qui se situe résolument du côté des maisons indépendantes ou bénéficiant d’une réelle indépendance éditoriale. En creux, se dessine une pratique de l’édition portée par l’intuition que le geste éditorial peut être pensé de manière indépendante, engagée, que l’on peut signer une littérature qui déborde les genres, se joue des modes éditoriales, des stéréotypes narratifs, graphiques et éditoriaux pour mieux affirmer la puissance du texte.