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La Volte, vingt ans d'édition à contrevent

La Volte au prisme de son catalogue (2004-2023)

La Volte as seen through its catalogue (2004-2023)
Simon Bréan

Résumés

Cet article propose une étude du catalogue de La Volte, afin de prendre la mesure des évolutions et inflexions qui s’y jouent, au fil de ses vingt premières années d’existence. Il s'agit de fournir des éléments de contextualisation sur les textes et sur le projet éditorial lui-même, tel qu’il a été mené et revendiqué par Mathias Echenay.

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Mots-clés :

La Volte, catalogue

Keywords:

La Volte, catalogue
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Texte intégral

1En regard du dossier d’études consacrées à différents aspects de la maison d’édition La Volte (Baud et Couleau, 2026), il a paru utile de proposer une traversée de son catalogue, qui permette de prendre la mesure des évolutions et inflexions qui s’y jouent, au fil de ses vingt premières années d’existence. Si la posture adoptée ici se veut plus descriptive qu’analytique, elle vise à apporter des lumières complémentaires tant sur les textes étudiés dans le cadre du dossier, en fournissant des éléments de contextualisation, que sur le projet éditorial lui-même, tel qu’il a été mené et revendiqué par Mathias Echenay. Portant sur une matière vivante, les éléments d’interprétation qui affleurent ici ont vocation à être discutés et mieux établis au fil d’une recherche ultérieure, qui s’étendra idéalement à toutes les entreprises éditoriales de la période contemporaine.

Un nom situé symboliquement et historiquement

  • 1 Il faut mentionner que le nom « transfiction » et l’adjectif « transfictionnel » peuvent faire l’ob (...)
  • 2 Mathias Echenay l’évoque comme un choix fait presque par défaut (entretien du dossier), mais il s’a (...)

2La maison d’édition La Volte ouvre son catalogue en 2004 sur la publication de La Horde du Contrevent, d’Alain Damasio. Elle est fondée par Mathias Echenay, qui est alors, puis reste à ce jour, son principal animateur. Son nom renvoie à un groupe révolutionnaire fictionnel, représenté dans La Zone du Dehors, roman du même écrivain, paru en 1999 chez Cylibris, sans être alors repéré. Cette référence transfictionnelle1 n’est donc pas lisible immédiatement, faute de notoriété de l’auteur ou de son œuvre2. Elle correspond néanmoins à un positionnement dans le champ qui tient à la fois de la filiation – discrète, mais rapidement revendiquée – et d’une dimension programmatique, articulée à l’affirmation de la figure émergente de Damasio et de ses œuvres, sans s’y réduire.

  • 3 Si l’intitulé « Grand Prix de l’Imaginaire » a remplacé depuis 1992 celui de « Grand Prix de la Sci (...)
  • 4 Quoique ces dernières continuent de prospérer après 2000, il devient manifeste qu’elles ne s’emploi (...)
  • 5 Notons que c’est à partir de 1999 que L’Atalante développe un axe plus net vers la science-fiction, (...)
  • 6 Il ne faut évidemment pas surévaluer ces stratégies de nomination, les représentations associées à (...)

3En 2004, le champ éditorial de la science-fiction se trouve pris dans une reconfiguration de grande ampleur, qui s’était entamée à la fin des années 1990. Dans ce marché alors incertain, le type d’engagement que propose le nom « La Volte » au sein de ce qu’on commence alors à appeler plus systématiquement les littératures de l’imaginaire3 prolonge certaines filiations plutôt que d’autres. « La Volte » ne fait pas référence à un type de récit, à l’instar de la collection « Anticipation » du Fleuve Noir (qui s’est interrompue en 1997 sous sa forme historique et ne propose plus que des séries spécifiques, par exemple autour de rééditions de « La Compagnie des Glaces » de G. J. Arnaud), ou des simples mentions « SF » ou « Science-Fiction » qui apparaissent sur la plupart des collections de poche4. Le nom choisi par Mathias Echenay ne renvoie pas non plus à un ancrage physique, que ce soit par simple continuation comme « L’Atalante5 », reprise somme toute très neutre du nom d’une librairie, ou en revendiquant une double inversion de légitimité (géographique et thématique), comme Au Diable Vauvert6. Enfin, il n’emprunte pas le procédé de marquage symbolique retenu par les éditeurs émergents en fantasy, comme Mnémos (et ses déclinaisons en collections autour du nom « Icares ») puis Bragelonne, qui renvoient à une idée plus générale de frisson de l’aventure. Une variante est identifiable pour les collections « Imagine » chez Flammarion, « Millénaires » chez J’ai Lu, qui se positionnent au même moment dans sur le créneau de l’autre grande collection historique, publiée par Denoël depuis 1954 et disparue en 2000, « Présence du Futur ».

  • 7 Le fond de titres de « Présence du Futur » est repris et maintenu par la collection de poche « Foli (...)
  • 8 À la continuité de certains aspects du catalogue vient s’ajouter l’admiration professée par Mathias (...)
  • 9 On peut rappeler que l’origine du nom de la collection est une exposition qui s’est tenue à la Libr (...)

4« Présence du Futur », « La Volte » : le deuxième nom réédite à sa manière la tension paradoxale du premier, en suggérant un mouvement à la fois décisif et faisant retour sur lui-même. Même s’il ne s’agit pas de revendiquer un « héritage » en termes de catalogue7, il y a une parenté certaine entre le positionnement dans le champ attribué à une collection plus « littéraire », « poétique », et celui que vise Echenay pour La Volte. Cette filiation8, peu perceptible en 2004 ou 2005, est rendue ensuite bien plus manifeste par certains ajouts du catalogue, que ce soit la publication au long cours des œuvres de Philippe Curval, pilier de la collection tout au long de son existence9, ou celles d’auteurs du groupe Limite en 2006.

5Néanmoins, cette tension dessine aussi en creux un programme plus précis, suggéré par l’origine spécifique du nom. Ainsi que le rappelle fréquemment Mathias Echenay, la maison d’édition La Volte est fondée initialement pour porter une œuvre d’Alain Damasio, La Horde du Contrevent (2004). Pour autant, alors que, comme on l’a vu, le nom retenu pour signifier la ligne esthétique défendue provient d’une autre œuvre du même auteur, La Zone du Dehors ne fait son apparition au catalogue que trois ans plus tard, en 2007, dans une version révisée par rapport à la première édition (1999, chez Cylibris). En ce sens, choisir pour nom « La Volte » revient à engager un programme très explicite pour les quelques initiés partageant la connaissance de cette œuvre alors confidentielle, mais dont les contours et la logique demeurent pendant plusieurs années très incertains pour les autres. Sur le plan symbolique, ce nom consiste à revendiquer certaines valeurs connotant l’avant-garde esthétique, l’innovation, voire la rupture avec tout ce qui peut être assimilé à un conformisme, littéraire comme social – il ancre durablement l’identité politique de la maison d’édition à gauche, voire à l’extrême-gauche. En pratique, l’affirmation d’une continuité transfictionnelle suggère que ce nom peut être tenu pour une proposition de métalepse concrète : faire « sortir » de la fiction le novum que constitue ce groupe fictionnel et sa philosophie qui l’est tout autant, comme pour faire exister dans le réel un objet de science-fiction conceptuel, voire éthique, à la manière des fans de Star Trek revendiquant leur affiliation à Starfleet, non dans une simple démarche de cosplay, mais comme idéal régulateur sur le plan axiologique (voir Besson, 2021). De manière plus ambivalente, cette démarche suppose aussi l’importation des contradictions et défis que rencontrent les personnages d’Alain Damasio, tiraillés entre la posture exigeante, voire élitiste, de l’avant-garde (politique et artistique) s’adressant aux happy few, et une ambition démocratique de réveiller les masses bercées par un confort devenu un instrument totalitaire.

6Néanmoins, il ne saurait être question de faire de ce parallèle un principe d’interprétation systématique, pour plusieurs raisons. D’abord, même si une conscience politique traverse tant les choix éditoriaux que les positionnements publics des auteurs et autrices, elle n’a pas, à ce jour, entraîné des actions concrètes du type de celles qui sont représentées dans La Zone du Dehors : les « volté·e·s » qu’étudie Margot Châtelet (2019, 2025) évoluent dans un champ artistique, même si cela passe aussi par des formes d’engagement en faveur d’un discours ou d’une action politique. Ensuite, l’absence du texte comme objet édité est immédiatement compensée par la formulation de discours qui en résument les enjeux à destination du public. En ce sens, les valeurs fondatrices de la maison d’édition sont d’emblée explicitées et diffusées : la réédition du roman ayant inspiré le nom apparaît plutôt comme une confirmation que comme une découverte. Enfin, dans la logique d’identification initiale qui tend à faire de La Volte « la maison d’édition de La Horde du Contrevent », ce que le nom mis en avant désigne peut facilement être perçu, non tant comme un programme esthétique tel que le formulerait un manifeste, que comme le symbole, et la manifestation en acte, du type de processus conceptuels et de procédés poétiques qui sont facilement identifiables à partir de ce roman. En d’autres termes, point n’est besoin d’avoir lu La Zone du Dehors pour saisir dans ce terme, « La Volte », l’articulation visée entre des modes de stimulation esthétique, cognitive et politique.

  • 10 Margot Châtelet a étudié en détail les résonances de cette posture auctoriale chez les fans et les (...)
  • 11 « Ma singularité, c’est d’écrire une SF habitée par des enjeux philosophiques » (Alain Damasio, dan (...)
  • 12 Il convient sur ce point de distinguer entre les initiatives rapportées à la maison d’édition et ce (...)

7Cette ambition générale, qui ne se résume pas au simple projet d’éditer La Horde du Contrevent, explique aussi pourquoi La Volte a pu dépasser cette relation potentiellement réductrice au roman, ainsi qu’à son auteur, alors qu’ils ont bel et bien fondé (et continuent de fonder) une bonne partie de son capital symbolique et économique. Loin de chercher à tirer des rentes d’un modèle générique qu’aurait pu constituer cette œuvre, objet inclassable qui aurait pu proposer une nouvelle centralité10, la construction du catalogue de l’éditeur est caractérisée par une forme d’éclectisme, renvoyant à la recherche de l’atypique ou de l’hapax, non seulement sur des plans formels ou stylistiques, mais aussi du fait d’un rapport aux idées philosophiques et aux représentations socio-politiques11. De la même façon, Alain Damasio lui-même, quoiqu’il soit sans conteste une figure de proue, et pendant longtemps le point focal symbolique de La Volte, n’a été érigé ni en modèle, ni en fondateur d’école ou de mouvement12. Pour le dire autrement, son importance indéniable n’a pas conduit à influencer – selon un principe de reproduction à l’identique d’une « formule » à répéter – des choix de titres ou d’auteurs déduits de son œuvre ou y ramenant nettement. Les discours développés depuis la maison d’édition elle-même, à l’occasion de ses quinze ans, proposent des manières de rendre compte des effets d’association en développant les logiques d’« affinités », ainsi que le réseau lexical du réseau organique et du rhizome (Sabrina Calvo, 2019 ; Curval, 2019 ; Echenay, 2019).

8Pour autant, le catalogue tel qu’il s’est construit ne résulte pas uniquement d’une ambition ou d’une ligne éditoriale prospective. Il s’élabore au fil des opportunités et des rencontres et, rétrospectivement, porte la trace concrète de différentes évolutions. Il correspond à un projet toujours en mouvement, qui se configure de manière cumulative, en promouvant « ses » figures, en revendiquant certaines filiations, mais qui se réoriente aussi en fonction de facteurs complémentaires, par émergence et affirmation de certains projets internes (la communauté des « volté·e·s », les postures collectives d’écrivains) et en fonction d’évolutions externes (ainsi de la féminisation de l’écriture dans le domaine de l’imaginaire, qui s’accentue depuis une dizaine d’années). Nous procéderons ici en deux temps, d’abord par examen du catalogue tel qu’il se présente chronologiquement, puis en proposant des éléments de caractérisation de sa, ou ses, ligne(s) éditoriale(s).

Histoire d’un catalogue, 2004-2023

9Une proposition de découpage de l’histoire éditoriale de la Volte sur la période 2004-2023 nous semble faire apparaître deux phases principales, aux dynamiques respectives très différentes, avec un tournant autour de 2015-2016. La première phase correspond, à grands traits, à une politique d’auteurs (le masculin étant ici significatif), qui renvoie aussi à un moment d’assertion éditoriale, dont les explorations définissent plutôt un centre de gravité, autour de certains traits récurrents, malgré la diversité des œuvres et des profils. Cette phase doit s’analyser plutôt comme une suite de trois moments distincts. La seconde phase se donne quant à elle comme la combinaison de deux logiques d’expansion qui se déploient en double hélice au sein du catalogue à partir de 2015-206 : d’une part, l’approfondissement d’un « fonds propre » d’auteurs, d’autre part une extension incorporant de nouveaux noms et en particulier ceux d’autrices qui enrichissent de nuances la ligne éditoriale.

10La période 2004-2015 peut donc être divisée en trois moment principaux : installation (2004-2007), compagnonnages (2008-2010), consolidation (2011-2015).

Ill. 1.

Ill. 1.

Répartition du nombre de volumes publiés au catalogue de La Volte (2004-2007). En bleu clair, les recueils de nouvelles. (Un segment correspond à un volume publié).

  • 13 Les schémas présentés ne prennent en compte que les « volumes » (romans, anthologies…), sans décomp (...)

11La phase d’installation voit paraître dix volumes en trois ans, dont sept signés par les trois mêmes auteurs13 (ill. 1). Outre Alain Damasio, Stéphane Beauverger et Jeff Noon apparaissent comme les deux principaux écrivains au catalogue. Dans un contexte général de reconfiguration des éditions consacrées à l’imaginaire, la capacité à se maintenir dans le champ, pour une maison d’édition qui se lance sans avoir un programme de publication très clair, est en soit une réussite notable, mais cette amorce de catalogue reste tâtonnante. Il est essentiel de ne pas projeter rétrospectivement sur ces premières années deux idées essentielles : la dynamique communautaire et la réussite auctoriale. Sur les cinq auteurs au catalogue, Alain Damasio est le seul à être associé explicitement au développement de la maison d’édition. Par ailleurs, ni ce dernier ni Beauverger ne jouissent alors de la reconnaissance qui leur reviendra par la suite. Leurs succès résultent en partie de ce qui se construit peu à peu par la Volte, et à l’inverse, encore peu connus, ils n’en fondent pas d’emblée la stabilité financière ou la réussite symbolique. De plus, le lien fondateur entre Damasio et la Volte est en partie un atout trompeur : si la réédition de La Zone du Dehors en 2007 vient confirmer le succès public et l’intérêt de plus en plus vif pour l’écrivain, ainsi que ses œuvres et sa posture médiatique, elle ouvre aussi une longue période d’attente avant son roman suivant (ce sera Les Furtifs), qui n’est publié que douze ans plus tard – même si la présence de l’auteur reste très affirmée, y compris sur le plan de la création littéraire, au sein d’anthologies et de recueils.

12Le premier recueil de nouvelles publié par la Volte, Aux limites du son (2006), est aussi le premier lieu où se manifeste la dynamique du compagnonnage éditorial qui devient ensuite l’une des caractéristiques de cette maison d’édition. Il donne l’occasion d’affirmer nettement un positionnement esthétique, et cette filiation implicite avec une ligne « Présence du Futur ».

13Étanche aux aléas éditoriaux et à toute forme de compromission littéraire, La Volte publie ce qu’elle veut, quand elle veut et comment elle veut. Un constat réjouissant, qui autorise Mathias Echenay (Monsieur La Volte, donc) à s’aventurer sur des terrains a priori interdits aux autres. Témoin, cette très belle (littérairement et physiquement) anthologie plus ou moins dédiée au défunt et fameux groupe Limite qui rassemble sept plumes prestigieuses (de Berthelot à Curval en passant par Jouanne ou Barbéri) en plus d’un CD musicalo-bruitiste de haute tenue. (Imbert, 2007)

  • 14 L’empan de cet article n’inclut pas d’étude de la stratégie commerciale suivie par la maison d’édit (...)

14Les critères de ce jugement critique permettent de constater que, en 2007, l’image qu’entend projeter La Volte, identifiée à Mathias Echenay, est déjà stabilisée : une démarche de prestige et d’indépendance14, construisant de beaux objets, en croisant les objectifs du groupe Limite. C’est aussi le point de départ d’une inscription au catalogue de plusieurs noms associés à cette initiative, comme Jacques Barbéri et Philippe Curval. Si ce dernier n’est à ce stade intégré que par le biais d’une anthologie, le premier devient alors pour quelques années l’auteur principal de La Volte, en termes de titres publiés (quatre sur onze). En parallèle, Le Déchronologue, qui marque en 2009 un succès critique et public pour la maison d’édition, correspond pour Stéphane Beauverger à sa dernière collaboration d’importance avant de nombreuses années.

Ill. 2.

Ill. 2.

Répartition du nombre de volumes publiés au catalogue de La Volte (2008-2010). En bleu clair, les recueils de nouvelles. (Un segment correspond à un volume publié).

  • 15 La réception de ces recueils n’est pas toujours très positive, Bernard Bonnet soulignant dans Bifro (...)

15La dynamique de compagnonnage informel au sein du catalogue (2008-2010, ill. 2) se voit dès lors surtout dans la construction des recueils anthologiques publiés en 2010. Ceux qui nous veulent du bien et Le Jardin schizologique comptent chacun une nouvelle d’Alain Damasio, une de Stéphane Beauverger et une de Philippe Curval, et ont en commun d’autres signatures, comme Jacques Mucchielli et Léo Henry, ce dernier intégrant rapidement le catalogue ensuite avec des titres en son nom. Il s’y croise aussi les noms de Francis Berthelot et Jeff Noon, dans un lien avec le catalogue déjà constitué, et celui de Calvo, qui figure à son tour dans le catalogue à la période suivante. Si la critique n’en fait nullement le lieu d’expression d’un courant esthétique revendiqué15, ces deux recueils offrent l’occasion de manifester une continuité émergente, décrite par la suite par Alain Damasio comme « une forme d’école littéraire informelle avec beaucoup d’amitiés et d’admirations inter-auteurs » (Comballot, 2014, p. 67), manière de souligner que le catalogue ne fait apparaître ces relations que de façon fragmentaire.

Ill. 3.

Ill. 3.

Répartition du nombre de volumes publiés au catalogue de La Volte (2001-2015). En bleu clair, les recueils de nouvelles. En rouge, les titres non fictionnels. (Un segment correspond à un volume publié).

  • 16 Elle ne constitue pas non plus un « coup » commercial, si on l’en croit Claude Ecken : « Saluons au (...)
  • 17 Voir entretien dans le dossier : Mathias Echenay présente cette décision comme un hommage à un aute (...)
  • 18 Bruno Para souligne que le volume, rassemblant des figures anciennes et nouvelles, permet de « dres (...)

16Le troisième moment de cette première phase, la consolidation du catalogue, est ainsi surtout constituée par des confirmations. Un seul véritable ajout intervient, avec la publication du cycle complet de l’Inquisiteur Eymerich de Valerio Evangelisti, qui en l’espace de cinq ans vient constituer un dixième du catalogue disponible. Même si cela constitue un fait d’importance, cette republication n’a pas d’impact majeur sur l’identité projetée par la maison d’édition16 : au contraire, c’est l’occasion de constater que cette identité est assez forte pour provoquer un effet de recontextualisation, faisant entrer les aventures d’Eymerich, jouant sur le fantastique et la science-fiction, en résonance avec les autres œuvres du catalogue17. Le centre de gravité de la collection se constitue surtout autour de la coalescence de voix singulières et familières. Un recueil de nouvelles paru en 2012 (Aucun souvenir assez solide) permet de faire revenir le nom d’Alain Damasio, tandis qu’à des œuvres signées d’écrivains déjà associés à la Volte (Noon, Barbéri, Curval) viennent s’ajouter des textes de Léo Henry et de Calvo, offrant dès lors un premier faisceau de figures identifiées. Cette période coïncide avec la manifestation concrète de la réflexivité qui commence alors à caractériser La Volte, sous la forme d’un recueil d’entretiens menés par Richard Comballot, Clameurs. Portraits Voltés (2014), pour marquer un premier anniversaire, les dix ans de la maison d’édition. Si seuls trois de ces entretiens sont entièrement originaux (les autres ont d’abord été publiés dans Bifrost), leur réunion participe de la construction d’une image de La Volte, inscrite à la fois dans une profondeur historique, puisqu’elle rassemble des noms ayant construit leur carrière bien avant elle, et d’autres ayant émergé grâce elle18, et dans sa spécificité, répétée d’entretien en entretien, conçue comme un lien avec Mathias Echenay et comme l’affirmation indirecte d’un attachement à des écritures atypiques :

C’est simple : La Volte publie les livres que Mathias [Echenay] a envie de publier ! C’est sa structure. Pour être publié à La Volte, il faut juste que Mathias ait envie de faire quelque chose avec ton manuscrit. Si un roman lui plaît, il le publiera. Ça peut être de la SF, mais pas forcément. Si c’est suffisamment barré, déglingué, à côté, sur un chemin de traverse, avec ce qu’il faut de verbe et de style, il y a de grandes chances que Mathias l’apprécie. (Stéphane Beauverger, dans Comballot, 2014, p. 132)

17Les auteurs affirment ainsi une forme de reconnaissance mutuelle, et un lien avec une ligne éditoriale informelle, deux aspects qui se prolongent ensuite avec les expansions du catalogue de La Volte entre 2016 et 2023, lesquelles suivent deux logiques principales : un maintien et approfondissement, tissant une continuité avec les auteurs déjà publiés, et une série d’extensions élargissant et diversifiant le catalogue.

Ill. 4.

Ill. 4.

Répartition du nombre de volumes publiés au catalogue de La Volte (2016-2023). En bleu clair, les recueils de nouvelles. En rouge, les titres non fictionnels. En violet, les novellas. (Un segment correspond à un volume publié).

  • 19 La présence médiatique d’Alain Damasio n’a pas connu d’éclipse : au contraire, l’intérêt public et (...)
  • 20 Cela manifeste un croisement avec d’autres logiques collectives, comme le collectif Zanzibar (voir (...)

18Le maintien du catalogue (ill. 4) correspond à une double continuité. Curval, Barbéri, Noon, Calvo, Henry, sont présents et leurs œuvres forment un socle stable (vingt-et-un volumes sur cinquante-cinq parus entre 2016 et 2023), tandis que deux auteurs essentiels font leur retour, Beauverger avec une novella en 2021, et surtout Damasio, avec deux recueils de nouvelles et son troisième roman, Les Furtifs (2019), qui lui permet de réaffirmer sa position centrale dans la médiatisation de la collection19. Cette stabilité autour de figures nettement associées à la maison d’édition se confirme dans le premier recueil de cette période, Au bal des actifs (2017), puisque la plupart de ces auteurs y signent un texte. En revanche, il est notable que le second, Sauve qui peut. Demain la santé (2020), compte un nombre très limité de ces piliers de La Volte, tandis que son sommaire confirme de nouveaux compagnonnages, avec Catherine Dufour, Norbert Merjagnan, Li-Cam, ou luvan20.

Ill. 5.

Ill. 5.

Répartition du nombre de volumes publiés au catalogue de La Volte (2016-2023). En bleu clair, les recueils de nouvelles. En violet, les novellas. (Un segment correspond à un volume publié).

19Cette seconde expansion (ill. 5) correspond à une diversification massive, par l’ajout de plus d’une quinzaine de noms d’auteurs, faisant donc plus que doubler le nombre d’écrivains au catalogue, avec un ou deux titres. Elle est aussi caractérisée par un relatif rajeunissement et une féminisation notable, que ce soit dans le choix des titres traduits (Doris Lessing, Angelica Gorodischer, Karin Tidbeck) ou d’autrices françaises (Li Cam, luvan, Claire Garand). Elle s’accompagne aussi d’une accentuation d’une forme d’implication, qui était jusque-là surtout présente dans les thématiques représentées par Alain Damasio, et qui se diffuse alors dans le questionnement de certaines utopies (Li-Cam, Tidbeck) et hétérotopies féministes ou afrofuturistes (luvan, Michael Roch), et plus largement dans des discours croisant fiction et contestation politique (Bri et Dilem, le collectif Bombyx Mori), qui confirment voire renforcent le positionnement de la maison d’édition sur la gauche du spectre politique. Cela se fait notamment dans le cadre d’une collection spécifique de novellas, « Eutopia », lancée en 2018, qui appelle par son titre plus orienté un investissement dans les formes d’implications politiques (utopie, écologie, solarpunk). Une dernière caractéristique notable, mais là aussi très diffuse, serait la présence plus affirmée des singularités poétiques et xénolinguistiques, notamment chez luvan (Agrapha, 2020), Michael Roch (Tè mawon, 2022) ou encore Li Cam (Visite, 2023).

20L’examen des vingt premières années du catalogue de La Volte fait ainsi apparaître aussi bien des lignes de force éditoriales, que ce soit à partir de certains noms récurrents ou de certaines pratiques (le compagnonnage au sein de recueils qui rassemblent « anciens » et « nouveaux »), qu’une série d’orientations émergentes, au fil de choix éditoriaux qui viennent confirmer ce qui n’est initialement que promesse ou potentiel, plutôt que programmation au long cours. En dépit de la présence d’une figure de proue en la personne d’Alain Damasio, il est ainsi difficile de discerner une « école La Volte » dans son catalogue : on distingue plutôt des points de convergence ou d’écho, qui constituent, en creux, un ensemble de caractéristiques valorisées.

Ligne(s) éditoriale(s)

  • 21 Je défends ces positions depuis mon ouvrage sur La Science-fiction en France (Bréan, 2012) et elles (...)

21Interpréter les logiques d’assertion et d’émergence de la ligne éditoriale d’un éditeur de science-fiction ou d’imaginaire comme La Volte au sein d’un domaine de production comme le champ éditorial français suppose d’abord une attention aux évolutions du macro-texte, c’est-à-dire de l’ensemble des productions co-présentes dans notre espace littéraire et culturel (choix de traductions, publications en français, interdiscours politique et scientifique). Au sein de ce macro-texte se dégagent des représentations majoritaires, à une époque donnée, de ce que signifie la science-fiction, ses paradigmes dominants. La formulation de ces paradigmes n’est presque jamais programmatique, même si des prises de position peuvent participer à la formation des représentations. Parler de paradigme dominant revient à proposer un cadre général dans lequel penser la science-fiction d’un lieu et d’une époque21.

  • 22 Alain Damasio se positionne explicitement par rapport à ces figures, en revendiquant de prolonger l (...)
  • 23 Le New Weird est un courant particulièrement actif pendant les années 1990-2000 dans la sphère angl (...)

22La Volte se construit initialement à la confluence de deux paradigmes dominants. Le premier correspond au « refus de la Fin de l’Histoire », qui caractérise les années 1990. Les écrivains français figurent dans leurs récits des situations bloquées, qu’il s’agit de faire redémarrer, par une meilleure compréhension des enjeux socio-politiques, voire spirituels, d’un monde que le progrès technique ne permet pas de remplir de sens (Bréan, 2013). L’écriture et la publication de La Zone du Dehors entrent en résonance avec ces préoccupations22. Néanmoins, la création de la maison d’édition intervient alors que le paradigme dominant a évolué vers la valorisation de formes hybrides, dont la construction de sens importe moins alors que la force d’évocation des représentations, dans un dialogue avec la fantasy médiévale ou urbaine, qui trouvent à s’incarner dans des œuvres uchroniques, relevant du steampunk, de la space fantasy ou des incertitudes génériques. Les œuvres qui paraissent chez La Volte pendant les années 2000 participent de ce paradigme, qu’il s’agisse de La Horde du Contrevent, dont les novums philosophiques font hésiter entre science-fiction et fantasy, du Déchronologue, dont les perturbations temporelles sont ancrées dans une réécriture uchronique, ou encore des imaginaires indécidables de Jacques Barbéri, qui résonnent avec ce qu’on a proposé de dénommer le new weird23. De même, les publications des années 2010 contribuent à faire évoluer le paradigme dominant vers des formes de revendication politique cherchant à construire de nouvelles modalités d’harmonie culturelle, souvent en valorisant des pratiques de polyphonie, voire de choralité : c’est aussi bien Les Furtifs, que Toxoplasma, Agrapha ou Tè mawon (Bréan, 2019).

23Ces observations ne visent ni à réduire la part de singularité qui se joue dans cette maison d’édition (en la ramenant à un modèle partagé), ni à en survaloriser les productions (en suggérant qu’elles sont motrices dans la construction du paradigme dominant), mais bien à signaler que les évolutions éditoriales qui interviennent doivent être saisies dans un contexte, voire un système d’élaboration de valeurs, bien plus larges : La Volte ne construit pas son catalogue en silo, sans que les débats et représentations qui se manifestent par ailleurs ne l’affectent, et inversement il n’est pas sans importance de constater que des œuvres de cette maison d’édition – notamment celles d’Alain Damasio, mais pas seulement – occupent une position significative quand on entreprend de définir le paradigme dominant des années 2000-2020.

  • 24 Voir le dossier sur Philippe Curval dans ReS Futurae, notamment Chauvin, 2014 et Bréan, 2014.

24Néanmoins, cela implique aussi que les déterminations d’une identité propre à « La Volte », à partir des textes de son catalogue, ont vocation à évoluer, tant du fait des textes qui en font partie – l’instantané 2010 est différent de l’instantané 2020 – que de l’état contemporain du macro-texte, qui tend à rendre saillants certains aspects plutôt que d’autres – à l’instar de ce qui a conduit à identifier en Philippe Curval, défenseur et praticien de longue date d’une science-fiction « surréaliste24 », un compagnon de route, dont les textes réédités résonnent différemment dans ce nouveau cadre et dont les œuvres récentes participent du style d’ensemble. À cet égard, la caractérisation proposée par Richard Comballot en 2014 reste une description efficace de ce processus cumulatif :

Et un catalogue de se constituer, au fil du temps et des rencontres. Lentement, méthodiquement, à raison de quatre ou cinq titres par an, puisque le propos n’a jamais été de publier des livres pour le simple fait de publier des livres, mais de proposer au lecteur des textes importants, différents de ceux édités par ce qui n’est pas aux yeux du responsable de la maison une concurrence. Renouant avec la tradition aventureuse et avant-gardiste d’une certaine science-fiction. (Comballot, 2014, p. 8)

25La revendication d’un caractère avant-gardiste va de pair avec le refus de toute formule et de tout modèle, ce qui, associé à une ligne éditoriale évolutive, implique qu’il n’est pas question d’identifier en un texte donné quelque chose comme l’« holotype » de La Volte, un texte qui en réunirait toutes les caractéristiques simultanément. Il serait tentant de rechercher un tel avatar dans l’un des romans d’Alain Damasio, compte tenu de l’importance de cette figure tout au long de l’histoire de la maison d’édition. Néanmoins, comme on l’a vu, l’élan donné par La Horde du Contrevent n’a pas donné lieu à des continuations, mais tout à plus à des compagnonnages. La réédition de La Zone du Dehors, si elle a renforcé l’image de l’écrivain, n’a pas d’effet notable sur les choix de publication. Avec Les Furtifs se présente un texte où chercher la synthèse entre deux héritages en tension depuis l’origine dans La Volte : l’ambition formelle revendiquée dans la réactivation de Limite et l’aspiration à l’implication politique. Pourtant, il est justement publié au moment de l’extension et de la diversification du catalogue, si bien que de nombreux aspects venant enrichir l’identité cumulative de la maison d’édition échappent en temps réel à cette œuvre.

  • 25 Ce « manifeste » prend la forme de quatre textes (Sabrina Calvo, Curval, Echenay, Evangelisti, 2019 (...)

26Ces nuances étant posées, nous proposons ici de visualiser les différentes ambitions affirmées dans des entretiens et surtout dans les textes écrits autour du « manifeste » de La Volte en 201925, tout particulièrement celui où Mathias Echenay propose trois pôles majeurs de détermination. Cela lui sert à décrire l’écriture des auteurs et autrices de La Volte, mais correspond surtout aux choix de publication : les « interstices », les « idées » et le « langage », que nous avons choisi de reformuler pour faire mieux apparaître ce que ces termes désignent dans son discours (ill. 6).

Ill. 6.

Ill. 6.

Distribution des modalités d’écriture se manifestant dans les œuvres du catalogue de La Volte.

Ce schéma permet, d’une part, de déployer plus explicitement les types d’écriture qui permettent, en dépit de leurs singularités, de défendre des continuités et des affinités entre ces textes, dont la conception de l’avant-garde de science-fiction s’exprime malgré tout dans des cadres identifiables, et d’autre part, de saisir en quoi leur identité se définit aussi par exclusion de certains thèmes ou modèles de récits.

  • 26 C’est en cela qu’il faut comprendre d’après nous la revendication provocatrice de Sabrina Calvo : « (...)

27Devant une démarche éditoriale valorisant la recherche de l’inclassable, il faudrait sans doute mobiliser la catégorie de la transfiction telle que la définit Francis Berthelot (2005, évoqué par Echenay 2019), comme littérature échappant aux classifications, ou celle de slipstream, désignant les œuvres jouant sur les marges et incertitudes des genres (Frelik, 2011). Sont ainsi accueillis et validés au sein de La Volte des textes explorant de toutes sortes de manières des stratégies d’écriture visant à perturber la lecture, fournissant des exemples contemporains de ce que Richard Saint-Gelais (1999) et Irène Langlet (2006) ont cartographié comme options formelles de la science-fiction : stratégies d’immersion pseudo-réaliste, dans le prolongement de l’écriture des récits cyberpunks les plus exigeants26 ; polytextualité, métalepses, mise en abyme d’artefacts science-fictionnels ; jeux sur l’invention lexicale, jusqu’à des constructions de langues ou de structures linguistiques imaginaires. « Marque de fabrique » de La Volte selon Stuart Calvo, « l’originalité et les jeux du langage » (Stuart Calvo, 2020, p. 657) sont le plus souvent associés à des traitements thématiques, en particulier à la valorisation intradiégétique de visions « artistiques » du monde – les personnages réussissent à proportion de leur faculté à saisir dans le réel des éléments intuitifs, de faire des associations libres et de créer des sens nouveaux – qui trouve des échos dans les activités artistiques extralittéraires (jeux vidéo, performances, explorations graphiques) de certains auteurs et autrices.

28Cela coexiste, au sein du catalogue et parfois au sein de certains textes, avec une mise à distance des modèles de récit les plus éprouvés (tels que les récits d’initiation ou les récits d’aventure), au profit de narrations à tiroir, ou dont la polyphonie est délibérément organisée pour désorienter la lecture. Symétriquement, la représentation des technosciences au sein des récits se construit sur des refus critiques – celle de l’exploration explicite d’un novum à racine scientifique (hard science) et la construction d’un monde de référence stable, servant de cadre à des récits de longue haleine (suivant des logiques de worldbuilding très affirmées par ailleurs) – et sur des valorisations, au contraire, de récits dont la structure narrative exprime un positionnement politique critique : discours critique ou cynique sur tout rapport à la science prolongeant le paradigme capitaliste ou libéral ; mondes instables et voués à l’effondrement, qu’il s’agit de réinvestir pour en tirer des mondes meilleurs, ou moins mauvais ; postures de résistance à toute fatalité politique, incarnées par des personnages marginaux et minoritaires, jusqu’à des inversions de stigmates, qui font de l’apparemment monstrueux une source de renouveau.

  • 27 Précisons que l’usage du terme « prototopie » n’est pas tout à fait le même pour Rumpala que pour K (...)

29Ainsi, plus qu’une, ou plusieurs, ligne(s) éditoriale(s), peut-être serait-il plus adéquat de concevoir l’ensemble flou de ces textes jouant de la déstabilisation dans l’écriture et/ou de la contestation politique comme une matrice souple, susceptible d’accueillir moins des thématiques que des visions du monde. Cette dimension ostensiblement exploratoire en fait un des lieux privilégiés d’expression de ce potentiel de la science-fiction qu’Ariel Kyrou (2024), à la suite de Yannick Rumpala (2018), dénomme des « prototopies27 », c’est-à-dire des espaces d’expérimentation fictionnelle donnant à saisir des orientations possibles du réel, avec cette particularité que, au lieu de proposer des mondes élaborés donnant à voir l’aboutissement ou l’incarnation d’expériences de pensée, ces récits tirent aussi leur potentiel critique de démarches de déconstruction de mondes, valorisant un potentiel de transformation diégétique et de reconfiguration du langage.

30Ces propositions permettent de distinguer quelques points saillants, qu’il appartiendra à des travaux ultérieurs de préciser et d’analyser. Elles confirment l’importance séminale de deux figures de proue, Mathias Echenay et Alain Damasio, dont les conceptions, comme éditeur et comme auteur très repéré et associé à La Volte, définissent en creux un espace de production littéraire possible. Elles nuancent cette position en identifiant des logiques d’évolution au sein du catalogue qui déterminent plutôt une forte diversification que la mise en place d’un système, même si cette diversification obéit à un ensemble de lignes de force permettant de repérer des principes d’homogénéisation dans la différence, qui déterminent de façon sous-jacente les relations d’affinité exprimées tant par les auteurs et autrices que par les fans de la maison d’édition.

31Tout en insistant sur la portée descriptive de ce texte, il convient aussi de rappeler que, se concentrant sur un objet prédéfini, la démarche ne peut rendre compte des effets de partage du champ : les expérimentations formelles, les revendications politiques, les déconstructions de mondes, ne sont l’apanage de La Volte ni dans une perspective historique – on a aperçu des filiations en France, qu’il faudrait mettre aussi en perspective avec des productions en d’autres langues – ni en synchronie dans le champ littéraire français : de nombreux éditeurs accueillent et valorisent des écrits manifestant l’une ou l’autre de ces propriétés. Un tableau plus général des stratégies éditoriales de ce premier quart de xxie siècle reste donc à établir, qui permettra de mieux situer encore les singularités et les affinités de La Volte.

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Bibliographie

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Notes

1 Il faut mentionner que le nom « transfiction » et l’adjectif « transfictionnel » peuvent faire l’objet de deux lectures dans le cadre de cet article (Berthelot, 2005 ; Saint-Gelais, 2011). Sauf mention explicite, ils renvoient par défaut aux propositions de Richard Saint-Gelais, qui concernant les phénomènes de circulation et de reprise entre les fictions.

2 Mathias Echenay l’évoque comme un choix fait presque par défaut (entretien du dossier), mais il s’agit d’un approfondissement de l’engagement pris dès la publication de La Zone du dehors par les éditions Cylibris, dont il était déjà partie prenante.

3 Si l’intitulé « Grand Prix de l’Imaginaire » a remplacé depuis 1992 celui de « Grand Prix de la Science-Fiction », ce n’est qu’avec la montée en puissance de la fantasy au tournant du millénaire que la nécessité d’un hyperonyme commence à se faire jour.

4 Quoique ces dernières continuent de prospérer après 2000, il devient manifeste qu’elles ne s’emploient plus à maintenir largement disponible un catalogue de fond, donnant accès à une diversité considérable de titres, matérialisant ainsi une mémoire du genre.

5 Notons que c’est à partir de 1999 que L’Atalante développe un axe plus net vers la science-fiction, alors que son fond est jusque-là majoritairement constitué de titres de fantasy (à l’exception notable de Pierre Bordage, figure majeure de la science-fiction, lancé par une trilogie de science fantasy, Les Guerriers du silence, 1993-1995).

6 Il ne faut évidemment pas surévaluer ces stratégies de nomination, les représentations associées à une maison d’édition étant rapidement et durablement dérivées des points saillants de son catalogue.

7 Le fond de titres de « Présence du Futur » est repris et maintenu par la collection de poche « Folio SF », créée à cette fin, mais développant ensuite une politique de publication spécifique.

8 À la continuité de certains aspects du catalogue vient s’ajouter l’admiration professée par Mathias Echenay à l’égard de Jacques Chambon, dernier directeur de collection de « Présence du futur ». Parmi les éléments souvent repris concernant la fondation de La Volte, figure la mention du décès imprévu de Chambon, qui aurait sinon été susceptible de publier La Horde du Contrevent. On peut ainsi lire, parmi d’autres exemples : « Mathias Echenay a repris le flambeau de Jacques Chambon. Avec un poil d’audace en plus. » (Jacques Barbéri, dans Comballot, 2014, p. 191)

9 On peut rappeler que l’origine du nom de la collection est une exposition qui s’est tenue à la Librairie La Balance, de Valérie Schmidt, et dont Philippe Curval a été l’un des artisans principaux.

10 Margot Châtelet a étudié en détail les résonances de cette posture auctoriale chez les fans et les camarades d’Alain Damasio (2019, 2025)

11 « Ma singularité, c’est d’écrire une SF habitée par des enjeux philosophiques » (Alain Damasio, dans Comballot 2014, p. 75). En ce sens, la démarche de Mathias Echenay pourrait correspondre, en le mettant à l’épreuve dans son geste de publication, à la logique de distinction des « philofictions » telle que la propose Ariel Kyrou (2024).

12 Il convient sur ce point de distinguer entre les initiatives rapportées à la maison d’édition et celles formées autour de l’auteur lui-même, comme son « école des vivants », lancée en 2022. Sans référence explicite à la maison d’édition, le manifeste présent sur ce site reconduit le geste métaleptique destiné à inscrire dans le réel la proposition fictionnelle conceptuelle originale : « Sans créer les conditions de gniaque qui nous donneront la liberté collective de combattre, et de passer progressivement de ces murs qu’on cogne à coups de poings à la fenêtre qu’on y ouvre, à la main. Disons : de la révolte à la volte. » (« Minifeste » : https://www.ecoledesvivants.org/manifeste/)

13 Les schémas présentés ne prennent en compte que les « volumes » (romans, anthologies…), sans décompter les textes individuels. Il n’y a donc pas d’aperçu du nombre de nouvelles publiées par auteur ou autrice.

14 L’empan de cet article n’inclut pas d’étude de la stratégie commerciale suivie par la maison d’édition, mais à une connotation de liberté éditoriale (contre les « compromissions littéraires » évoquées par le critique), on peut ajouter, pour ce qui est de l’indépendance, un aspect économique. De façon ostensible, Mathias Echenay ne recherche pas le succès commercial, voire il revendique de promouvoir des livres « invendables » (REF Entretien), selon une stratégie d’inversion du stigmate (la qualité avant-gardiste est pour ainsi dire garantie par le faible succès). Si l’on suit ce qu’il indique lui-même, les succès (en particulier celui des œuvres d’Alain Damasio) servent à équilibrer les comptes et à permettre des audaces, sans recherche spécifique de bénéfices.

15 La réception de ces recueils n’est pas toujours très positive, Bernard Bonnet soulignant dans Bifrost que Ceux qui nous veulent du bien rassemble des nouvelles « dans l’ensemble très inégales » (Bonnet, 2011).

16 Elle ne constitue pas non plus un « coup » commercial, si on l’en croit Claude Ecken : « Saluons au passage l’abnégation éditoriale des éditions la Volte qui ont mené, sous une élégante maquette, l’intégrale française de la saga de “Nicolas Eymerich”, qu’un dixième opus clora bientôt – une entreprise sur laquelle plusieurs prédécesseurs s’étaient cassé les dents… » (Ecken, 2015).

17 Voir entretien dans le dossier : Mathias Echenay présente cette décision comme un hommage à un auteur et une œuvre qu’il souhaite personnellement voir mieux connus en France, plutôt que comme une orientation décisive du catalogue. Cette conviction conduit d’ailleurs à convier Evangelisti à participer au « manifeste » de la Volte en quatre volets (Evangelisti, 2019).

18 Bruno Para souligne que le volume, rassemblant des figures anciennes et nouvelles, permet de « dresser en creux le panorama de la SF en France au cours des cinquante dernières années, champ en perpétuel mouvement dans lequel chacun de ces auteurs a sa place. » (Para, 2015)

19 La présence médiatique d’Alain Damasio n’a pas connu d’éclipse : au contraire, l’intérêt public et critique s’est intensifié pendant la décennie 2010. Néanmoins, la parution du roman a permis de cristalliser cette attente.

20 Cela manifeste un croisement avec d’autres logiques collectives, comme le collectif Zanzibar (voir Zanzibar, 2020, et le site https://www.zanzibar.zone).

21 Je défends ces positions depuis mon ouvrage sur La Science-fiction en France (Bréan, 2012) et elles se retrouvent passim dans mes articles portant sur l’histoire de la science-fiction.

22 Alain Damasio se positionne explicitement par rapport à ces figures, en revendiquant de prolonger leurs ambitions : « Depuis, il ne s’est rien passé et c’est dommage. Ayerdhal a toujours été politique, garde une énergie intéressante, mais il a délaissé l’analyse de l’époque. Bordage a tenté des choses, reste concerné, c’est un humaniste, comme Jean-Marc Ligny, mais personne n’a réussi à “traverser” l’époque et à donner une œuvre qui soit une référence, dont les gens puissent dire : « Voilà un portrait de ce qu’on vit, de ce qu’on traverse. » (Alain Damasio dans Comballot, 2014, p. 39).

23 Le New Weird est un courant particulièrement actif pendant les années 1990-2000 dans la sphère anglophone, en particulier britannique, combinant des éléments fantastiques avec des objets ou des procédés de science-fiction (VanderMeer, 2008). Il ne s’agit pas d’assigner Barbéri à ce courant, mais d’indiquer que la réédition à La Volte de ses textes, puis la publication de nouveaux volumes, prend place dans cet horizon d’attente. Les premiers ouvrages de Jacques Barbéri, publiés du milieu des années 1980 dans « Présence du Futur », sont plutôt rapportés au modèle représenté par Serge Brussolo, qui s’impose alors comme spécialiste d’une science-fiction teintée de fantastique, voire d’horreur (Andrevon, 1986). Leur réédition est plutôt interprétée à l’aune d’un modèle dickien, mais en insistant sur un style destiné à faire ressentir une défamiliarisation organique : « autant de trouvailles langagières, de mots-valises, de jeux de mots qui donnent corps aux obsessions organiques de l’auteur, aux mutations chitineuses, aux copulations sémantiques et autres chimères dignes des visions cauchemardesques d’un Jérôme Bosch mais scénarisées par Tex Avery. Bref, l’œuvre de Jacques Barbéri est proprement fascinante, quelque chose comme une Vénus de Milo parfumée aux phéromones sexuelles à qui on aurait ventousé des tentacules... » (Leleu, 2008)

24 Voir le dossier sur Philippe Curval dans ReS Futurae, notamment Chauvin, 2014 et Bréan, 2014.

25 Ce « manifeste » prend la forme de quatre textes (Sabrina Calvo, Curval, Echenay, Evangelisti, 2019) qui sont publiés en parallèle. S’il s’agit de donner à voir plusieurs sensibilités, le texte d’Echenay renvoie plus explicitement à une forme de ligne éditoriale.

26 C’est en cela qu’il faut comprendre d’après nous la revendication provocatrice de Sabrina Calvo : « […] je sais pas “vraiment” écrire de la SF. J’écris une impression de SF. L’effet du merveilleux total, sur moi et mes personnages. Une empreinte en creux. Un fossile de ce que ça voudrait dire, de se retrouver face à un monde qu’on dit impossible à inventer. […] Le post-post cyberpunk a mourru mais moi j’y crois toujours. » (Sabrina Calvo, 2019)

27 Précisons que l’usage du terme « prototopie » n’est pas tout à fait le même pour Rumpala que pour Kyrou. Le premier ne l’associe pas nécessairement à des valeurs de gauche, dans la mesure où le matériau prototopique est susceptible d’être utilisé pour toutes sortes de lectures. Pour le second, les « prototopies » s’entendent plus comme des variantes expérimentales de l’utopie, jouant implicitement ou explicitement d’une axiologie prise entre eutopie rêvée et dystopie critique, ce qui entre aisément en résonance avec les positions défendues par Damasio et plus largement associées aux discours des auteurs et autrices de La Volte.

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Table des illustrations

Titre Ill. 1.
Légende Répartition du nombre de volumes publiés au catalogue de La Volte (2004-2007). En bleu clair, les recueils de nouvelles. (Un segment correspond à un volume publié).
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Titre Ill. 2.
Légende Répartition du nombre de volumes publiés au catalogue de La Volte (2008-2010). En bleu clair, les recueils de nouvelles. (Un segment correspond à un volume publié).
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Titre Ill. 3.
Légende Répartition du nombre de volumes publiés au catalogue de La Volte (2001-2015). En bleu clair, les recueils de nouvelles. En rouge, les titres non fictionnels. (Un segment correspond à un volume publié).
URL http://journals.openedition.org/resf/docannexe/image/15417/img-3.png
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Titre Ill. 4.
Légende Répartition du nombre de volumes publiés au catalogue de La Volte (2016-2023). En bleu clair, les recueils de nouvelles. En rouge, les titres non fictionnels. En violet, les novellas. (Un segment correspond à un volume publié).
URL http://journals.openedition.org/resf/docannexe/image/15417/img-4.png
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Titre Ill. 5.
Légende Répartition du nombre de volumes publiés au catalogue de La Volte (2016-2023). En bleu clair, les recueils de nouvelles. En violet, les novellas. (Un segment correspond à un volume publié).
URL http://journals.openedition.org/resf/docannexe/image/15417/img-5.png
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Titre Ill. 6.
Légende Distribution des modalités d’écriture se manifestant dans les œuvres du catalogue de La Volte.
URL http://journals.openedition.org/resf/docannexe/image/15417/img-6.png
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Pour citer cet article

Référence électronique

Simon Bréan, « La Volte au prisme de son catalogue (2004-2023) »ReS Futurae [En ligne], 27 | 2026, mis en ligne le 30 juin 2026, consulté le 14 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/resf/15417 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16htm

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Auteur

Simon Bréan

Simon Bréan est Professeur de littérature française des xxe et xxie siècles de l’Université Sorbonne Nouvelle (UMR THALIM). Il est spécialiste des littératures de science-fiction et d’anticipation françaises (La Science-fiction en France, Théorie et histoire d’une littérature, Paris, PUPS, « Lettres Françaises », 2012 ; avec Guillaume Bridet, Near Chaos. Quand la littérature nous prépare au pire, Paris, Hermann, coll. « Savoir Lettres », 2024). Il est co-rédacteur en chef de la revue académique ReS Futurae, consacrée à l’analyse de la science-fiction, et de la revue d’études littéraires ELFe XX-XXI.

Simon Bréan is a Professor of contemporary French Literature at Sorbonne Nouvelle University (UMR THALIM). He studies the history of French Science Fiction and Anticipation [Early Science Fiction] (La Science-fiction en France, Théorie et histoire d’une littérature, Paris, PUPS, « Lettres Françaises », 2012; avec Guillaume Bridet, Near Chaos. Quand la littérature nous prépare au pire, Paris, Hermann, coll. « Savoir Lettres », 2024).He is co-chief editor of ReS Futurae: https://journals.openedition.org/resf/, and chief editor of ELFe XX-XXI: https://journals.openedition.org/elfe/).

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