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La Volte, vingt ans d'édition à contrevent

La Volte. Incorporer les langues étranges de l’autre (Damasio, Dickow, Li-Cam, luvan, Roch)

La Volte. Incorporating the Other’s Strange Languages (Damasio, Dickow, Li-Cam, luvan, Roch)
Christèle Couleau

Résumés

Parmi les éléments caractérisant la ligne éditoriale de La Volte, l’attention au langage forme un axe essentiel, et son étrangeté stylistiquement travaillée peut troubler la lecture, comme le reflète parfois la réception des romans publiés par la maison d’édition. Certains écrivains, comme Alain Damasio, Alexander Dickow, luvan, Li-Cam, Michael Roch, construisent délibérément, et au risque de l’illisible, dans des textes où le langage est en soi un novum, des systèmes discursifs complexes, au sein desquels s’articulent différentes strates de langues, sociolectes et idiolectes, jouant sur la syntaxe, le lexique, la typographie pour produire des expériences de lecture déroutantes. Il en résulte des phénomènes d’immersion et d’incorporation linguistiques, ce bain de langue faisant résonner sur notre scène intérieure les voix de l’autre, et produisant des effets de décentrement dont la dimension politique constitue une autre valeur portée par La Volte.

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Texte intégral

1Lors des 15 ans de la Volte, en 2019, c’est aux « lecteurs intrépides » que l’éditeur Mathias Echenay, adressait son manifeste, convaincu que La Volte « façonn[ait] » par ses choix éditoriaux une « voie périlleuse », ouvrait des « sentiers non battus » (Echenay, 2019). Lire s’apparenterait ainsi à une aventure, une quête, une initiation aux « arcanes » d’un catalogue-grimoire, le corpus formant la map, le « terrain de jeu » de cette mission, si nous l’acceptons.

2Or ce clin d’œil intertextuel, cette invitation à une lecture dont nous serions les héros et les héroïnes, pointe moins le genre des textes publiés que l’engagement qu’ils réclament : l’éditeur semble chercher un alter ego à la mesure de l’importance qu’il attache, avec ses auteurs et ses autrices, à faire advenir et diffuser ces textes particuliers. Le territoire de la quête se superpose en effet, si l’on reprend les termes du manifeste, à la cartographie d’un champ éditorial traversé par de multiples frontières, chaque catégorie citée appelant son envers : « littérature de l’imaginaire » / littérature blanche, littérature de « niche » / littérature mainstream, « créations iconoclastes et parfois expérimentales » / style plat, sans que ces différentes strates d’oppositions se recoupent de manière cohérente. Le slash (/), mi-rempart, mi-pont-levis, matérialise l’antagonisme des « codes » et la division des « rayonnages » qui permettent de classer les livres, mais Mathias Echenay invite à remettre du jeu dans ce paysage littéraire qu’il s’agit donc à la fois d’étendre et de remembrer, et dans lequel l’intrépide lecteur, par sa circulation aventureuse, assure une continuité territoriale tout autant qu’un défrichement.

  • 1 Clin d’œil à la culture Donjons et dragons que je cite en écho à l’imaginaire des jeux de rôles con (...)

3Un déchiffrement, faudrait-il peut-être plutôt dire, tant cette quête, ce « hack and slash : porte-monstre-trésor1 » (Damasio, 2019) semble centré, chez de nombreux auteurs de La Volte, sur notre capacité à batailler avec les mots du texte, instaurant un autre rapport au langage, qu’ils font surgir dans toute son étrangeté. Le langage sépare et relie, c’est lui le slash qui « articule la pensée » (Echenay, 2019), qui permet de « connecter le déconnecté, ou l’inverse, d’ouvrir les fermés, ou l’inverse, de réduire une déchirure, ou l’inverse » (Serres, 1977, p. 202), c’est lui l’alternateur qui crée l’énergie du récit et en fait tourner le « moteur » – pour reprendre un autre mot du manifeste. C’est lui qui, à travers l’épineuse question du style, sert souvent de repère aux traceurs de frontières éditoriales. Surtout, le langage constitue l’espace même de l’expérience de lecture, circonscrite par les mots alignés sur la page, orientée par leur agencement et leur signification, approfondie par toute la résonance intérieure, intellectuelle, culturelle et sensible, que le lecteur peut leur ajouter. Comme le dit Umberto Eco, « lire n’est pas un acte neutre » (Eco, 1987). Dès lors le « langagement » – mot valise de Mathias Echenay qui désigne un langage engagé et un langage qui nous engage à, un engagement par le langage, et dans le langage – ce langagement est à vivre autant du côté des lecteurs que des auteurs.

La question du langage dans l’écriture science-fictionnelle

  • 2 Ariel Kyrou et Jérôme Vincent consacrent un chapitre à la question « des mots, des langues, des son (...)
  • 3 C’est ce qu’explique en ces termes Aurélie Huz : « l’étrangeté fictionnelle du novum a pour corréla (...)

4Cette attention portée au langage prend une résonance particulière lorsqu’elle se pose comme ici dans le cadre des littératures de l’imaginaire (telles que les définit Anne Besson, 2022) où son étrangeté, qu’elle se traduise par l’apparition de néologismes, par des particularités syntaxiques ou l’invention d’une langue à part entière, participe à la défamiliarisation du lecteur, à son « estrangement » (Suvin, 1979 ; Spiegel, 2008). Des formules magique d’Harry Potter à la langue elfique de Tolkien, en passant par le R’lyehian de Lovecraft, le lexique kesh d’Ursula K. Le Guin, Les Langages de Pao ou la « novlangue » de 1984, ces écarts de langage constituent un indice important du changement de repère spatio-temporel, et forment donc un instrument de l’ancrage imaginaire du lecteur dans l’univers fictionnel2. Concernant plus particulièrement les récits de science-fiction, Irène Langlet fait ainsi des « mots-fictions » le premier degré des « déclencheurs d’altérité » (Langlet, 2006, p. 29) et Marc Angenot (2012) explique comment, pointant vers un « paradigme absent », ils entraînent le lecteur dans l’activité conjecturale qui va « donner corps » à l’univers fictionnel. Le « novum » (Suvin, 1972) et l’ « arborescence de signifiés solidaires » qui en découle (Bréan, 2012, p. 278), la « xéno-encyclopédie » (Saint-Gelais, 1999) dans son ensemble peuvent ainsi s’incarner dans le texte notamment via l’apparition de termes ou de tournures inouïs3 : ces mots clés ouvrant les portes de la fiction créent dans l’esprit du lecteur une déflagration, une « supernova d’imaginaire » (Kyrou, Vincent, 2024, p. 158).

  • 4 Voir aussi, sur l’analyse du « xénolexique », Picholle, 2013 ; et sur la notion de « linguistique f (...)

5Or si cet usage défamiliarisant du langage peut aller jusqu’à la création d’un « univers linguistique parallèle4 » (Angenot, 2012, p. 2), il semble la plupart du temps corrélé, dans l’écriture science-fictionnelle, à un impératif de naturalisation, de refamiliarisation. Le fonctionnement même des ressorts de l’écriture science-fictionnelle inciterait donc les écrivains à une « discrétion obligée » (Kyrou, 2024, p. 153), une mise en retrait du geste auctorial peu compatible avec la mise au premier plan de pratiques langagières expérimentales. Évoquant ainsi la tentative de Daniel Drode d’écrire dans une langue déroutante, Simon Bréan montre en quoi cette expérimentation formelle relève de l’hapax :

Les déformations de son langage […] l’inventivité lexicale de Surface de la planète, efficace pour produire un effet d’étrangeté, touche peut-être aux limites de la science-fiction, parce qu’elle rend le texte et son langage difficile à assimiler par le lecteur. […] Le lecteur comprend ce qu’il lit mais sans jamais pouvoir penser dans cette langue nouvelle. (Bréan, 2012, p. 130-131)

  • 5 Pour une étude plus précise des positions esthétiques et politiques d’Andrevon, écrivain et critiqu (...)

6Aurélie Huz rappelle également, faisant écho à la méfiance de Jean-Pierre Andrevon à l’égard des « textes abscons » et des « sophistications de plume5 », à quel point l’écriture d’un ouvrage comme Le Livre/machine (Goy, 1975) a pu donner aux lecteurs l’impression d’un « tissu fortement défamiliarisant » :

[…] une déstabilisation, voire une déconstruction formelle systématique : lexicale, syntaxique, sémiotique (multiples symboles insérés dans le texte), typographique, polytextuelle (schémas et diagrammes) et matérielle (par la mise en espace du texte dans la page, avec un épilogue en forme de calligrammes). (Huz, 2018, p. 293)

7C’est parce que « l’effet-SF » invite à gommer la littérarité du texte que les jeux linguistiques le mettent en danger, comme l’explique Spiegel (2008) :

La défamiliarisation au premier degré, qui n’est pas fondée sur un novum naturalisé, est bien plus rare dans la SF ; elle s’oppose même au genre dans une certaine mesure. Si le novum n’est pas naturalisé, mais rendu étrange, le dispositif essentiel de la SF – représenter le merveilleux comme possible – devient caduc. D’après moi, c’est pour cela que la SF préfère généralement un mode de narration non expérimental, ce que David Bordwell appelle la narration classique.

Comme le signalent Alice Ray et Jérôme Dutel, la plupart du temps, « le recours à une expérimentation formelle » est tout au plus conçu « comme un choc ponctuel face un régime réel ou réaliste dominant » (Dutel, Ray, 2025).

  • 6 Richard Saint-Gelais souligne qu’accepter ce pacte linguistique est ainsi d’autant plus aisé pour l (...)

8L’écriture science-fictionnelle semble ainsi rechercher dans la langue un équilibre délicat, négocié différemment d’une œuvre à l’autre, entre l’effet d’étrangeté (obtenu par des éléments lexicaux ou syntaxiques de nature xénolinguistique), et la facilitation de son acceptation, de son assimilation par le lecteur (à la fois par la survivance globale de repères linguistiques connus, et par la possibilité de s’approprier progressivement des vocables et tournures tout d’abord inconnus), afin de maintenir confortablement la lisibilité du texte au sein même de son étrangeté constitutive6.

9Dans ce cadre général, La Volte semble privilégier la publication de textes qui poussent au contraire assez loin le curseur de la défamiliarisation, soit que l’univers linguistique parallèle soit particulièrement riche et prégnant, diminuant d’autant la part résiduelle du langage standard et donc le confort de lecture ; soit que se superposent au glossaire xéno-encyclopédique d’autres couches de singularités et d’inventions langagières, accentuant l’écart avec la langue supposée du lecteur. L’« estrangement » linguistique, loin de constituer un ingrédient sensible à doser raisonnablement, semble alors servir de tremplin à une expérience de lecture globalement déroutante, dont la matérialité sensible et le caractère immersif peuvent emporter le lecteur, l’engager profondément dans l’univers proposé… ou bien susciter le rejet chez ceux qui n’auraient pas l’intrépidité requise. Ce sont les enjeux de ces pratiques expérimentales au risque de l’illisibilité que j’ai choisi d’explorer en élisant, parmi les récits publiés à La Volte, ceux qui m’ont semblé pratiquer et thématiser de la manière la plus stimulante cette question de l’étrangeté de la langue, envisagée non seulement dans son rôle d’enclencheur d’imaginaire mais aussi dans son rapport aux normes et aux visions du monde, dans ses vertus performatives et métamorphiques, dans son intensité politique et poétique – bref, sa capacité à nous toucher et à nous changer. Je circulerai donc entre les romans d’Alain Damasio (Les Furtifs, 2019), de luvan (Agrapha, 2020), d’Alexander Dickow (Le premier Souper, 2021), de Michael Roch (Tè Mawon, 2022) et de Li-Cam (Visite, 2023), afin d’observer comment, à travers des pratiques narratives et des styles différents, la langue, ou plutôt les langues, qu’ils mettent en œuvre, façonnent « l’intrépide lecteur » que Mathias Echenay appelait de ses vœux.

L’épreuve de l’illisible

  • 7 Les Furtifs, notamment, ont été un succès de librairie, Tè Mawon a été réédité en poche, et tous ce (...)
  • 8 J’ai réalisé l’expérience sur des extraits de ce corpus auprès de vingt-trois élèves ingénieurs (le (...)
  • 9 Je n’ai volontairement pas pris en compte les recensions et articles de critique littéraire, généra (...)

10Il ne semble pas inutile de se faire l’avocat du diable en partant d’un reproche qui est parfois fait aux auteurs de La Volte, et tout particulièrement à ceux que j’ai choisis : celui d’être trop exigeants, d’avoir un style ardu, voire d’être tout bonnement illisibles. Même les récits qui ont reçu le meilleur accueil7 ont suscité parfois la perplexité voire les réticences du public. Lorsqu’on discute avec des lecteurs ou des lectrices, lorsqu’on propose ces textes à des étudiants8, lorsqu’on parcourt les avis des acheteurs sur des plateformes de vente en ligne, ou qu’on explore leurs commentaires sur les sites communautaires comme Babelio, on constate plusieurs types de réactions à cette difficulté de lecture9. J’en ai sélectionné quelques-unes qui me semblent non pas représentatives d’une expérience moyenne – il faudrait pour cela une étude de réception plus poussée, et une méthode sociologique plus ferme – mais qui rendent compte de manière concrète et précise de cette confrontation personnelle à un style, à une langue particulière, incarnant cette expérience de lecture spécifique.

  • 10 S’appuyant sur les analyses d’Oswald Ducrot, Éric Bordas décrit la voix énonciatrice du récit dans (...)

11Parmi les lecteurs mécontents, on remarque tout d’abord celles et ceux qui arrêtent de lire, en criant au scandale. Visite, de Li-Cam, semble ainsi perçu comme particulièrement déroutant, en raison sans doute de son parti-pris d’instaurer un langage modifié dans l’essentiel de la locution narrative10, choix prolongé et assumé jusque dans la quatrième de couverture par l’éditeur (« An roman sensible, tendu par lae confusion croissant des humaines face à l’inconnu […] » – Li-Cam 2023). Ce n’est pas qu’une question de lexique, les modifications apportées aux normes du français standard (pronoms neutres, accords de genre inhabituels, etc.) confrontent ligne après ligne le lecteur à un flottement permanent qui déjoue ses réflexes linguistiques. L’entreprise est systématique dans la mesure où Li-Cam a formalisé les règles d’une grammaire personnelle qui témoigne de la cohérence voulue de cette langue alternative. Dans ce document de travail (que je la remercie de m’avoir laissé consulter) on peut lire par exemple dans les « Règles générales » :

Le féminin l’emporte sur le masculin.

Exemples : Les humaines au lieu de les humains. Viktor et Anna sont contentes.

Introduction d’un neutre.

Trois genres : le féminin, le masculin et le neutre.

Le vivant général est féminin :

Exemples : Une arbre. Une pseudo-arbre. Une papillon. Une fleur. […]

Le neutre concerne les objets, les concepts et le vivant envisagé en partie.

12Il s’agit donc d’une entreprise complexe de déconstruction grammaticale, qui vise des effets de déstabilisation plus radicaux que la simple insertion de néologismes. Côté réception, étudiants et clients sont nombreux à témoigner de l’inconfort, voire du rejet que provoque au premier abord cette langue déroutante : « […] totalement illisible (pas une phrase en français), ce n’est qu’un ramassis d’illettrisme » déclare ainsi « Jean-Paul », le 23 novembre 2023, dans son commentaire sur le site d’Amazon, tandis que « mrmickerousseau » s’exclame sur Babelio : « French please ! » – dans un réflexe caractéristique du compatriote dépaysé, incapable de nouer langue sur le terrain de l’autre.

  • 11 Voir, entre autres, l’entretien qu’il a donné dans ce numéro.

13En mode mineur, d’autres lecteurs remettent en cause leur propre capacité à entrer dans la lecture, à l’instar d’ « Iraultza » (Babelio, 21 avril 2022) qui avoue à propos de Tè Mawon avoir « lâché l’histoire à la moitié du livre », expliquant : « L’univers cyberpunk, la construction du roman, et les différents niveaux de langue m’ont perdu, j’ai eu du mal à digérer tout cela et à comprendre l’intrigue. C’est très ambitieux, trop pour moi, et peut-être réservé à des lecteur·trices de SF aguerri·es. » Les auteurs, et la maison d’édition, peuvent dans ce cas donner l’impression de s’adresser aux seuls happy few susceptibles d’entrer dans la complexité des procédés mis en œuvre. Certains lecteurs poursuivent stoïquement leur lecture même si, comme le dit « Aladin » à propos des Furtifs (Amazon, 17 mai 2019), ils font partie de ceux « que ce torrent polysémique risque de fatiguer, voire de harasser (je suis de ceux-là, malgré mon envie de terminer l’opus) ». Plus qu’un rejet absolu, c’est le risque de voir une partie du public se détourner d’une œuvre intéressante mais trop difficile qu’il pointe : « Voilà un roman qui va partager. […] On accepte le cake, ou on le refuse dès les premières bouchées. Il n’y a, je crois, pas d’entre deux. » Le principal critère négatif repéré par l’outil d’intelligence artificielle qui synthétise les avis postés sur le site d’Amazon porte significativement sur la « lisibilité ». C’est aussi ce que regrette « kristobalone » (Babelio, 6 avril 2021), séduit par l’écriture d’Alexander Dickow mais « sceptique face à cette quasi inaccessibilité de l’œuvre » et concluant que son récit « n’est pas destiné à un large public. ». Et même un lecteur par ailleurs très élogieux (Joseph Duhamel, sur le blog Le Carnet et les instants), explique : « Agrapha est un livre envoûtant. Mais il se mérite. La lecture exige de l’attention, car il n’est pas immédiatement lisible. » Ces remarques, bien que ponctuelles, forment une réponse concrète aux propos de Mathias Echenay, affirmant ne jamais reculer devant la publication d’un livre considéré comme « impubliable11 » : par ses choix éditoriaux, La Volte prend en effet parfois le risque de l’illisible.

Creuser dans la langue une langue étrangère12

  • 12 Parlant du style, de la langue propre d’un écrivain, Gilles Deleuze s’explique en ces termes : « C’ (...)
  • 13 Ursula Le Guin désigne sous ce terme des fictions qui sortiraient du modèle héroïque et antagonique (...)

14Si l’on essaie de caractériser les différentes composantes textuelles dans lesquelles s’ancrent ces réticences, on peut relever tout d’abord des effets de construction qui, sans relever à directement de mon propos sur la langue, participent à la complexification de l’expérience de lecture et au sentiment d’illisibilité. On peut citer par exemple l’atténuation de l’arc narratif qui caractérise les « fictions paniers13 » (Le Guin, 1986) dont relèvent dans une certaine mesure Visite ou Agrapha ; la présence dense du discours auctorial (dans Les Furtifs) ou métatextuel (dans Agrapha ou Le premier Souper) ; le caractère très ouvert et mobile de l’interprétation dans l’ensemble des récits –, autant de caractéristiques qui s’écartent des modèles narratifs les plus courants. La lecture peut achopper également sur des dispositifs complexes et fragmentaires : la narration polyphonique des Furtifs ou de Té mawon, le tressage des fils discursifs de Visite, les ellipses du Premier Souper, ou le montage à plusieurs entrées d’Agrapha, ensemble textuel sans cesse découpé et cousu, comprenant récits, gloses et appareillage d’édition scientifique.

15Mais au cœur de cette expérience de l’illisibilité se situe avant tout le rapport direct au langage, à commencer par le caractère volontairement hermétique ou densifié de certains paragraphes ou phrases dont le sens, en creux ou en trop plein, semble manquer de transparence. Ainsi ce passage du récit d’Alexander Dickow conjugue sur un mode pseudoscientifique une saturation informative de nature xéno-encyclopédique, un lexique de naturaliste et une écriture poétique privilégiant le jeu des sonorités dans l’articulation du langage :

La rauque squameuse, ou rauque tout court, préfère les bas-fonds d’Aucques. Elle ne survit que dans les milieux humides, contrairement aux autres ptérodontes, qui hantent les affleurements des hauts déserts d’Ixieu ou des steppes du Grand Est. Comme toute ptérodonte, la rauque se reproduit par l’émission de spores se dispersant à l’aide de cils très abondants. La rauque constitue la seule ptérodonte dont le cycle vital comporte une phase d’immobilité. On prend souvent une rauque pour une plante ordinaire – jusqu’à ce que retentisse le claquement répété de son cri. (Dickow, 2021, p. 178)

  • 14 Bruno_Cm se demande ainsi, sur Babelio, le 25 mars 2021, s’il est « déjà censé connaître tout un le (...)
  • 15 Le New Weird, tel qu'il est décrit par les auteurs Jeff Vandermeer et China Miéville, est un couran (...)

16L’effet est d’autant plus déroutant que la rhétorique textuelle fait mine de se référer à un déjà-su (« comme toute ptérodonte ») ou un déjà-vécu (« on prend souvent ») que le lecteur ne possède forcément pas14. L’effet de naturalisation du novum – un être imaginaire est présenté à travers une rhétorique de la scientificité (Bourdieu, 1982) qui en accrédite l’existence – est mis en tension par le brouillage insolite des règnes, les effets de paronomase de la première phrase, et la dramatisation finale du portrait, glissant vers une narration marquée par un effroi weird15. On retrouve cet hermétisme ludique, qui peut tenir à distance le lecteur par un effet de trop-plein, par exemple dans le bouillonnement d’allusions théoriques, d’hypothèses et de formules frappantes des discours philosophiques de Varech, personnage des Furtifs, ces passages formant des ralentissements, comme des « plaques d’herbe » (Damasio, 2022) sur la piste où est censée glisser la lecture. Cette rugosité, cette opacification du texte peuvent aussi a contrario s’incarner en creux, dans le non-dit, l’énigme, comme c’est le cas dans le récit de luvan qui, mettant en scène une communauté médiévale de moniales, est construit tout entier autour de la mystique de « ce qui n’est pas écrit [agrapha] » (luvan, 2020, p. 35) : c’est alors le caractère ostensible du manque qui peut égarer le lecteur, jusqu’à invalider ses techniques habituelles de lecture.

  • 16 On observe par exemple l’importance des effets de traduction dans Tè Mawon et Les Furtifs, et la pr (...)
  • 17 « Sonance » dont nous verrons dans la dernière partie de cet article qu’elle peut de plus se compos (...)

17Si l’on descend encore dans les échelles du texte, syntaxe puis vocabulaire sont aussi fortement travaillés. On observe dans notre corpus une prolifération de mots rares, inventés ou empruntés à d’autres langues, à d’autres époques, associés à des sociolectes, voire à des idiolectes, ou bien déformés, orthographiés de manière étonnante. Les textes jouent sur la traduction (ou pas), proposent des glossaires (ou pas), des commentaires (ou pas16), et dans tous les cas confrontent le lecteur à une forme de résistance lexicale. Alain Damasio est ainsi connu pour ses néologismes et ses mots-valises – « proferrants », « vendiants », « MOA » (My own assistant), « technococon », chargés à la fois d’instaurer un univers fictionnel et d’en dégager des concepts. Sa narration polyphonique s’appuie en outre sur la mise en œuvre d’idiolectes reconnaissables (par exemple registre familier et inclusions d’espagnol pour Aguëro, anglicismes et verlan pour Toni Tout-fou, prononciations enfantines et mots déformés pour Tishka, la fillette furtive dont la langue s’hybride autant que le corps. Les fiches des personnages, dont il a publié deux exemplaires dans la revue Fixxion (Damasio, 2021), dévoilent la finesse de cette caractérisation inscrite dans la matière même de la langue à travers le « bloc linguistique » qui leur attribue notamment des habitudes syntaxiques (ponctuation comprise), un registre (incluant des aspects stylistiques, des images), et même une « sonance17 » (répertoriant leurs phonèmes dominants et les mots totems qui les matérialisent le plus nettement).

  • 18 Cette désignation de la ville cosmopolite, ou de la langue composite elle-même comme « babel », est (...)
  • 19 Un exemple parmi d’autres, mêlant créole, français et anglais : « Je ne bouge pas, je le regarde gw (...)
  • 20 Un exemple parmi d’autres, mêlant au français actuel des vocables d’origine germanique et latine, d (...)

18Une grande complexité est aussi à l’œuvre dans ces Babels narratives18 que sont Tè Mawon, dans lequel on va trouver du créole francophone, de l’argot marseillais, du patois jamaïcain, de l’espagnol, de l’anglais, etc19. ; et Agrapha, dans lequel on va trouver du latin, du grec, du celte, du vieil allemand, des langues nordiques, alternés dans les dialogues mais aussi mêlés dans le cours de la phrase20. Deux exemples parmi d’autres, le premier, mêlant créole, français et anglais ; le deuxième joignant au français actuel des vocables d’origine germanique et latine :

Je ne bouge pas, je le regarde gwo zyé, les yeux plus gros que le monde, le nez kon an babkok. Anmwé, je prie. Et son feu, andidan, s’écroule comme un volkan ki ka ded » (Roch, 2022, p. 166)

mon nom est uta. je suis revenue. je porte en moi lae cor de ces lieux.

sar mon man est mort et ma dohtar vendelgard apte à faire croistre les semailles.

sar libérée des mes devoirs familiaux je descends du pagus à la source afin de servir le ciel. » (luvan, 2020, p. 30)

19À cette variété des sources linguistiques il faut ajouter que, dans l’ensemble du corpus, les mots sont agencés dans une syntaxe éventuellement inhabituelle produisant des effets déroutants : des phrases télégraphiques, syncopées, des rythmes poétiques ludiques ou lyriques, des tournures archaïsantes ou émergentes, des calques linguistiques empruntés à d’autres usages, d’autres langues, voire des solécismes qui font boîter la langue, comme on en trouve notamment chez Alexander Dickow – il en décrit quelques principes dans cet entretien paru sur le blog Les Chroniques du chroniqueur :

Outre les dimensions archaïsantes de ce style, il y a ce qu’on peut bel et bien qualifier de solécismes, c’est-à-dire de fautes de grammaire. Les variations dans les temps verbaux, par exemple, sont assez transgressives, ainsi que l’usage de certaines prépositions. Et l’antéposition des adjectifs a un effet non seulement d’archaïsme, mais aussi de maladresse stylistique : il y a des antépositions qu’il faut éviter (et qu’on évite d’instinct). On ne dit jamais un mou lit. Cela sonne bizarre. (Dickow, 2022)

20Li-Cam également propose dans Visite, outre le système grammatical déjà cité, chargé de « refaçonn[er] » globalement la langue, des passages prenant en compte des manières particulières de s’exprimer, comme dans cette conversation en ligne entre adolescents :

Lae bus démarre en silence. Les bavardages écrits commencent, constellant lae ciel azur de lae room de lettres colorés.

JUL : CA Y É, YA DÉ FOU FURIEU DANS MAN RU

FÉLIX : DES ANTI OU DES PRO ?

JUL : JSÉ PAS JE VEU PAS LES APPROCHÉ

PERCO : J’EN AI ENTENDU PARLER SUR LAE CHAÎNE INFO

FÉLIX : LES ALLUMÉS DE LAE FIN DE LAE MONDE

PERCO : CONTRE CELLES QUI CONSIDÈRENT SITIVE COMME LAE PLANÈTE B

JUL : ON È SAUVÉ TU PARLES

PERCO : YEL Y A EU AN MANIF DANS TAN RUE ?

JUL : AN DIZAINE D’ALLUMÉ HIÈR SOIR (Li-Cam, 2023, p. 122)

21Cet échange qui cumule abréviations, simplification orthographique typique des SMS, absence de ponctuation et passage en capitales, corse donc encore la difficulté initiale liée au langage neutre, en empilant plusieurs codes linguistiques. Dans un tout autre style, luvan propose une forme d’incantation poétique associant lexique étranger ou ancien, traduit ou non, traces d’états intermédiaires de l’histoire de la langue, usage inhabituel du subjonctif, archaïsmes orthographiques et syntaxiques, à une absence de majuscules et de virgules (mais à une présence de crochets typique de la posture savante), et à une écriture en vers libres :

œil sombre de l’une et vert de l’autre

deux gemmes.

la placide et la tempestueuse.

je dois me haster de dictarer la vie excellentibille

et impermanente de ludmilla. ce qui n’est pas écrit [agrapha]

l’a rendue prodigieuse. virtus. virtus excellentissime.

sed etiam daemon. sed etiam magistra.

la vie de ludmilla est une histoire de perdition

et de salvation [lapsus et conversio]. en ludmilla se nouent

au cours de ses gesta la douceur nefanda et l’aspreté mirabile.
quand on lise cette vie dans les temps futurs

qu’elle étonne et inspire comme l’oiseau élève le ver

suintant de son bec impeccable. (luvan, 2020, p. 35)

Non seulement plusieurs langues cohabitent, mais elles sont souvent mêlées au sein d’une même phrase, et parfois des traductions sont proposées entre crochets : le lecteur n’a pas affaire à un texte lisse, mais doit se confronter systématiquement à un certain nombre d’aspérités qui déjouent ses automatismes.

  • 21 On peut signaler sur ce point, dans l’ouvrage de luvan que l’on vient d’évoquer, la création par La (...)
  • 22 Il est important de signaler qu’Alain Damasio a travaillé longuement avec l’artiste typographe Esth (...)

22Enfin, à l’échelle de la lettre même, on observe des jeux sur les caractères typographiques21 et les marqueurs diacritiques, qui chez Alain Damasio sortent de leur fonction utilitaire de facilitateurs de la lecture, pour au contraire en parasiter la fluidité22. Passant au premier plan, ils sont détournés de leur usage pour se charger de significations à interpréter. Dans Les Furtifs tout particulièrement on voit ainsi s’ajouter cette strate à celles concernant la syntaxe et le lexique (néologismes, langage spécialisé, idiolectal, effets de parataxe, paronomase) :

\ Cɵrrecŧ. \\ Le \ verdicŧ de mɵn inŧechŧe esŧ : déŧecŧiɵn insecŧicide, biɵcide eŧ pesŧicide dans ł’air. Suspecŧiɵn répułsif à furŧif. Siŧe infesŧé. Acidiŧé éłevée. Diagnɵsŧic : menace prɵphyłaxie niveau 6. IA sur disŧricŧ : efficaciŧé ŧacŧique pɵłice 7/10. Aŧŧaques racisŧes ɵu fascisŧes : 68. Séquesŧraŧiɵns : 104. Expułsiɵns : 120. Ŧraces furŧives, sans arŧefacŧ ni pisŧes facŧices : 72. Effacer. Effacer. Inspecŧer agencemenŧ spaŧiał. Cadasŧrage panɵpŧique. Resŧiŧuŧiɵn ŧemps réeł. Cɵłłexiqueur saŧełłisé : ałerŧe sur pɵŧenŧieł sɵnique desŧrucŧif des 1/g. Infrabasses à 24 Hz rayɵnnemenŧ cɵnŧinu. Ułŧrasɵn à 24 000 Hz par accès. Les fifs aŧŧaquenŧ. Ɵn va passer, mec, ŧu łe sais pas. Si, ɵn va passer. Je suis du Récif. Je łe sais. (Damasio 2019, p. 664-665)

  • 23 Ce décalage pourrait s’inscrire dans la lignée d’un phénomène déjà pointé par Aurélie Huz : « […] l (...)

23Dans ce discours intérieur de Nèr, homme machine qui fait corps avec ses capteurs, et comme eux tire du monde une perception panoptique, paranoïaque et techniquement médiatisée, les barres obliques inversées fonctionnent en début de paragraphe comme une signature, identifiant ce narrateur lors de sa prise de parole, quitte pour cela à rompre arbitrairement par ce marquage le flux des phrases qui commencent. La parole est brève, rapide, fondée sur la parataxe, les phrases nominales, l’impersonnalisation et l’usage de l’infinitif. Le discours est marqué par une obsession quantificatrice que traduit la présence des chiffres. Puis c’est le repérage même des lettres, donc le déchiffrement du texte, qui est compliqué par l’adjonction d’anomalies typographiques : les caractères « t » et « o » sont systématiquement rayés, les « l » sont barrés obliquement, sans effet sur la prononciation, mais avec un impact certain sur la fluidité de la lecture. Si certains de ces éléments (« traces furtives », « collexiqueur satellisé », « Récif ») nous inscrivent dans le monde science-fictionnel, la plupart des phénomènes stylistiques repérés compliquent l’assimilation de ces signaux, et cherchent davantage par le détournement des signes typographiques (d’une fonction clarificatrice à une fonction déstabilisante) à donner corps à la voix intérieure, étrange et singulière, du personnage, à nous faire expérimenter son point de vue, dans l’intimité de sa langue idiolectale, au prix d’un éventuel inconfort de lecture et d’une exhibition de la textualité matérielle du récit. D’un ouvrage à l’autre, une constante se dessine dans les textes proposés par La Volte : loin du lissage que propose une narration en français standard, il s’agit de creuser d’autres langues dans la langue, de les faire résonner à l’oreille du lecteur23.

Des stratégies stylistiques destinées à déformater le lecteur

  • 24 Interprétant à leur manière les propos de Kafka dans son Journal, Deleuze et Guattari proposent d’e (...)

24En effet, si ces pratiques expérimentales nous malmènent, c’est pour nous mener précisément à ce carrefour entre la langue autre de l’auteur – son style – et les langues des autres – langues étrangères, vernaculaires, sociolectales ou idiolectales. D’un côté cet ensemble de choix et d’écarts, de « variations » qui, comme l’expliquent Deleuze et Guattari, font émerger dans la langue « majeure », la langue « mineure », singulière, propre à l’écrivain24. De l’autre, la tour de Babel, habitée d’altérités, à laquelle nous sommes invités à nous ouvrir.

25Car ces stratégies sont évidemment délibérées. Alexander Dickow en souligne l’intentionnalité dans l’entretien déjà cité, assumant le côté transgressif de ses usages linguistiques :

Cela sonne bizarre. Mais j’écris justement ce genre de choses « interdites » par les règles du bon style français. Ce que je recherche, c’est un style rabelaisien certes, mais surtout brinquebalant, un style qui brusque les habitudes du lecteur, qui choque ou qui déstabilise. Et, j’espère, qui fait réfléchir. (Dickow, 2022)

26Car en effet, on peut se demander pourquoi brusquer ainsi le lecteur, pourquoi cette prise de risque. Rappelons la formule bien connue d’Umberto Eco : « Écrire c’est construire, à travers le texte, son propre modèle de lecteur. » (Eco, 1985). Il explique ainsi dans L’Apostille au Nom de la rose, que ses éditeurs lui avaient demandé d’enlever tout le début du roman, très complexe et très lent, qu’il avait mis en place. Il avait tenu bon car, écrit-il :

Je soutenais que si quelqu’un voulait entrer dans une abbaye et y vivre sept jours, il devait en accepter le rythme, donc les cent premières pages avaient une fonction pénitentielle et initiatique, tant pis pour qui n’aimerait pas, il resterait au flanc de la colline.

Entrer dans un roman, c’est comme faire une excursion en montagne : il faut opter pour un souffle, prendre un pas […]. (Eco, 1987)

  • 25 Il ne s’agit en effet pas, dans cet article, d’envisager la question de la lecture sous l’angle pro (...)

27Je ne pense pas qu’on puisse parler de fonction pénitentielle dans les récits de La Volte, mais en revanche la dimension initiatique de cette relative illisibilité, et l’idée de « prendre un pas », « d’opter pour un souffle », me semble faire sens. Il ne s’agit donc pas d’opposer de bons et de mauvais lecteurs25, mais de constater qu’une difficulté est délibérément créée dont il faut accepter de faire l’expérience. Buter sur des mots, rompre avec ses habitudes, accepter d’être déstabilisé par le texte, c’est signer un autre pacte de lecture que celui du page turner formaté et sans aspérités, un pacte qui impose de ralentir, de se laisser traverser par des flux de langage sans d’emblée les maîtriser, de s’ouvrir à des formes d’altérité. Le travail du texte cherche à instaurer un nouveau régime de lisibilité, comme l’exprime très clairement Michael Roch dans l’épigraphe de son roman :

Ma langue est un chariot allant de mon cœur à ton esprit.
Elle me déplace entier pour t’apprendre ce que je suis,

Comment je vois le monde, comment je le réfléchis.
Libre à toi d’entrer en résistance ou en communion. (Roch, 2022, p. 5)

28Michael Roch nous invite donc à inverser la perspective : ce n’est peut-être pas tant le texte qui résiste, que le lecteur, trop habitué à ce qu’on lui parle sa langue pour s’ouvrir à celle des autres. Loin d’une expérience de lecture prolongeant ce que Damasio nomme nos « conforteresses » (Damasio 2019, p. 165, 217), routines rassurantes closes sur elles-mêmes, c’est une ouverture et un apprentissage qui nous sont proposés dans ces livres. Michael Roch met en scène au cœur de son récit un double du lecteur, Joe, personnage fraîchement arrivé de l’hexagone et brusquement plongé dans le bain linguistique de Lanvil. Son ami Patson encourage le néophyte :

— Le kréyol, c’est facile. Tu peux apprendre vite. Surtout toi. Moi, je parle français, parce que je préfère. Du moins, je m’en fous quoi. Mon père, il parle kréyol quand il veut. Mais parfois ses mots sont pas d’ici. Il dit tétral pour dire tête. Il appelle son gars sûr « my flingue ». Il dit bouden quand il parle de son gros ventre. Fondok pour dire au fond du fond du fond. Konsidiré pour dire comme-si-on-dirait. Nanobèt au lieu de nanobot, comme si c’étaient des petites bébêtes. Ça vient de son cerveau. Il s’invente des trucs. Il dit des trucs qu’on comprend pas, mais il parle. Il a des choses à dire. Mes grands-parents m’ont appris le français d’abord. Ils me parlaient en anglais quand c’était du sérieux, ils parlent kréyol quand il faut dire peu ou pour s’amuser. Mes cousins, eux, tout le temps anglais, parce qu’ils vivent plus au sud, sur le secteur ST-L. Ma mère, elle vient de Kiba, secteur CUB. Cuba, tu connais ? C’est chez moi, latino. Mes taties sont traductrices […]. (Roch, 2022, p. 108)

Cette tirade prône non seulement une agilité linguistique, rendue nécessaire par le multiculturalisme métissé des Antilles et le cosmopolitisme que condense Lanvil, mais aussi une capacité à surmonter l’écueil de l’altérité linguistique, qu’elle soit idiomatique ou idiolectale. Se comprendre, ce n’est pas nécessairement tout comprendre des mots d’autrui, c’est prendre l’autre avec ses mots, que le contexte, la récurrence, la mise en série avec d’autres vocables, éclaireront peu à peu. D’ailleurs, quand Patson explicite dans cette sorte de microdictionnaire le vocabulaire singulier de son père, le lecteur, de fait, a déjà à peu près compris tous ces mots, pour peu qu’il ait accepté de s’immerger, depuis cent pages, dans les discours intérieurs de ce personnage.

  • 26 On observe le même type de stratégies sur les plateformes. Ainsi Horde du contrevent (Babelio, 24 a (...)

29C’est donc cette deuxième voie offerte au lecteur, la liberté d’adhérer au projet, de faire corps avec le livre, que l’on peut également observer chez les lecteurs et les lectrices, lorsqu’ils se réapproprient leur lecture. C’est l’expérience réalisée par les étudiants qui ont persisté dans leur lecture après un premier mouvement de surprise ou de rejet, soit environ les trois-quarts de la classe : la difficulté de déchiffrage leur a semblé finalement moindre qu’ils en avaient eu initialement l’impression, et une petite portion d’entre eux se sont finalement pris au jeu avec plaisir. D’une part, ce qui choquait l’œil ou les habitudes s’avérait finalement moins impactant que prévu pour la compréhension du texte, d’autre part ils ont réalisé avoir mis en place des stratégies compensatoires, consciemment (répétition, lecture à haute voix26) ou inconsciemment (reconnaissance globale des mots, mise en suspens du sens jusqu’à la prise en compte d’une unité de texte plus vaste). Un lecteur s’exprimant sur le site d’Amazon, « Lenocherdesli » (29 décembre 2023), parle ainsi de sa lecture de Visite, et désamorce d’emblée les réticences que pourraient éprouver les lecteurs :

On se calme. C’est un récit expérimental […]. Il offre juste une possibilité, une démonstration de ce que cela pourrait être […]. Et je dois dire que si, au début, j’ai été pour le moins rétif à cette lecture – je l’ai d’ailleurs interrompue car mon esprit n’était pas assez disponible – quand je m’y suis mis à nouveau, cela ne m’a pas posé longtemps de problème. Il est toujours agréable de voir combien notre cerveau s’adapte rapidement. Avec un peu de flexibilité, on comprend tout parfaitement. De fait, j’ai dévoré le livre en un peu plus d’une journée.

30Le refus d’obstacle des premiers lecteurs que nous avons cités fait place à des stratégies de « disponibilité », « d’adaptation », de « flexibilité », toute une gymnastique cérébrale qui loin de s’apparenter à une torture de méninges, s’avère finalement « agréable ». Ce déchiffrement peut par exemple prendre la forme d’un défi ludique : « J’avais l’impression par moment de retrouver le langage codé que j’utilisais au collège avec ma meilleure amie », explique « Horde du Contrevent », sur Babelio (24 avril 2022), à propos de Tè Mawon, avant d’ajouter qu’elle s’est prise au jeu du vocabulaire en forme d’énigmes à résoudre : « fait surprenant, la lumière se fait peu à peu, on comprend, on devine, on anticipe, on spécule, et oui, ça devient magique. » Vécue comme un effort, une épreuve, cette confrontation au langage s’avère in fine gratifiante, lorsque la lecture passe du b-a ba poussif à une agilité linguistique qui génère un sentiment de maîtrise. Le mot « fierté » revient dans plusieurs commentaires, quand le défi est relevé, signe qu’on assiste à une forme d’empuissantement des lecteurs et des lectrices.

  • 27 D’ailleurs, ces vocables peu familiers n’y sont plus systématiquement répertoriés dans la deuxième (...)
  • 28 Un montage sonore de cette installation est accessible en ligne sur le site de Phaune radio : https (...)

31On observe également chez eux un effet de lâcher prise, de confiance faite au texte, pariant que la compréhension naîtra de l’immersion. Cette confiance peut d’ailleurs être réciproque : côté auteur, Li-Cam, qui comme je l’ai déjà signalé avait formalisé son langage réformé de manière très précise, pensait en fournir les règles en appendice du roman. Mais elle a finalement décidé, en concertation avec Mathias Echenay, de laisser la fiction se débrouiller toute seule. La stratégie adoptée par luvan est différente dans la mesure où le dispositif métatextuel intégré au récit lui permet assez naturellement d’y faire figurer une « Note sur la traduction », qui donne, sous la plume de la traductrice fictive, des indications précieuses et détaillées sur les règles que s’est fixées la romancière concernant un certain nombre de choix linguistiques (luvan, 2020, p. 279-282). Cette note est suivie d’un glossaire (outil de traduction lui-même nommé, en langue originale, « glossarium »), mais si ce dernier permet au départ de rassurer le lecteur et de lui souffler quelques définitions utiles, assez rapidement le caractère fastidieux de sa consultation incite à se fier davantage à sa mémoire de travail27, mais aussi, plus profondément, à des connaissances plus enfouies (qu’il s’agisse de rappeler des souvenirs de latiniste, de laisser remonter à la surface la musique de l’ancien français, ou de formuler sur le vif des rapprochements avec des langues voisines), c’est-à-dire de se plonger, en acte, dans les pratiques linguistiques de ces moniales amenées à se comprendre alors qu’elles parlent des langues différentes, entrelacées à différentes variantes du latin : une pratique d’écoute et de recyclage, des rapprochements qui se font tissage, hybridation. Et d’ailleurs luvan insiste, dans les entretiens qu’elle a donnés à propos d’Agrapha, sur la dimension immersive de la lecture de ce texte – immersion qu’elle a d’ailleurs prolongée par l’installation sonore Agraphon, réalisée avec Floriane Pochon, à l’abbaye de Beauport, à Paimpol28.

  • 29 On pourrait évoquer aussi le soin apporté par La Volte aux traductions elles-mêmes, et le choix de (...)

32Les personnages de traducteurs, les dispositifs de traduction, les scènes de décryptage linguistique, dans Tè Mawon, dans Agrapha, dans Les Furtifs, montrent l’importance de ces transferts29. Cependant, si « Lire de la poésie traduite revient à prendre une douche avec son imperméable », comme le rappelle luvan, citant une réplique du Paterson de Jarmush au début d’Agrapha (luvan, 2020, p. 18), il est clair que ces récits décident de nous enlever l’imperméable. On y gagne donc une perméabilité nouvelle, une porosité. Le langage est comme la peau des corps qu’aime à décrire Alexander Dickow :

La peau est une charnière. Elle nous plonge dans le monde autant qu’elle nous en sépare. (Dickow, 2021, p. 253)

33Le langage, comme une peau, nous identifie, mais nous permet aussi de nous frotter aux autres. La sensualité du langage, sa matérialité sensible, est constamment présente dans Agrapha, dont la traductrice fictionnelle évoque par exemple la manière dont « parlait hrotsvita, dans sa langue de caillou et d’écuelle, que je ne saurai jamais assez joliment écrire » (luvan, 2020, p. 56). Lorsqu’on arrête de les considérer comme de possibles obstacles, les mots se goûtent, leur étrangeté ne nous submerge plus mais nous transporte, comme le suggère Patson dans Tè Mawon :

Je sais pas comment c’est dans ta tête, quand tu parles une autre langue : est-ce que tu la traduis avant de la dire ? Est-ce que tu as besoin de ça ? Ou est-ce que tu captes la nuance et tu surfes avec elle ? (Roch, 2022, p. 108)

34Lorsque l’objectif n’est plus de déchiffrer mais de s’immerger, « Dépasser la traduction et entrer en relation » (Roch, 2022, p. 191), il devient alors possible de lire comme on prend la vague.

La lecture comme expérience de décentrement

35Prendre la vague, ce peut être ainsi s’éloigner de ses propres rivages, « Parce que ce qui diffère brise la familiarité en nous, déconstruit nos certitudes et par là nous jette hors de nos égocentres, vers l’inexploré » (Damasio, 2019, p. 30). Ces usages stylistiques de la langue provoquent en effet un déplacement profond. Il font partie des stratégies susceptibles d’engager dans la lecture ce que Marielle Macé désigne comme un « rapport d’être », c’est-à-dire « une autre manière d’être homme, soudain imprimée à ma conscience, qui me déstabilise et m’emmène ailleurs » (Macé, 2011, p. 159). Or les mots ne reflètent pas le monde, et même mis en roman ils n’ont pas la pseudo-neutralité du miroir promené au bord d’un chemin. Ils participent à ce que Paul Watzlawick appelle « l’invention de la réalité » : « nous construisons le monde, alors que nous pensons le percevoir » (Watzlawick, 1996). Le langage a une valeur performative dans la mesure où il contribue à construire des « réalités idéologiques » en les énonçant ou en en portant l’empreinte. Ce sont ces vertus actives que pointent également Deleuze et Guattari lorsqu’ils expliquent comment un concept naît d’un certain usage du langage ordinaire : « on ne représente pas, on ne réfère pas, on intervient en quelque sorte, et c’est un acte de langage » (Deleuze, Guattari, 1980, p. 110). Les langues dont les romans de La Volte sont tissés ne sont pas des langues mortes, leur étrangeté nous mobilise et donne forme à d’autres possibles – dans la logique des « philofictions » décrites par Ariel Kyrou (2024), elles donnent voix, elles incarnent une forme d’intervention politique. L’immersion linguistique, court-circuitant nos habitudes, retravaillant notre perception, nous amène à changer de repère, opérant plusieurs formes de décentrements.

  • 30 Pour une analyse plus détaillée de ces phénomènes, voir aussi Huchon, 2002.

36Le premier d’entre eux concerne notre rapport à la langue française. En nous permettant de nous réapproprier cette épaisseur du langage, le texte nous fait ressentir que notre langue vient de loin, que sa lignée est diffuse et métissée. Les linguistes atterrés, dans un texte qui s’intitule « Le français va très bien, merci ! » (Linguistes, 2023), expliquent que depuis les serments de Strasbourg qui, au ixe siècle, officialisent l’usage d’une langue française se démarquant du latin, cette langue n’a cessé d’évoluer. C’est le xviie siècle qui s’est plu à construire la fausse image d’une fixité, d’une permanence du français à travers les siècles, alors que de fait la langue est plus vive, plus mobile, poreuse aux mots d’ailleurs et accueillante aux nouveaux usages30.

  • 31 Il pourrait aussi s’agir dans ce cas de « provincialiser la langue », c’est-à-dire sortir de modèle (...)

37Au lecteur francophone qui s’avance dans le livre est donc proposée l’expérience d’une relativisation de sa langue, dans le temps – dans Agrapha le français standard est la langue du futur, réinscrite dans son histoire de « latin moderne » (luvan, 2020, p. 279), et il devient le « vieux français », dans Visite (Li-Cam, 2023, p. 53) ; dans l’espace31 (à travers la circulation proposée entre différentes aires linguistiques) ; et dans la diversité des appropriations (par les communautés et même les individus). Le flottement généré par ces trois types de décalages, fortement inscrits dans les univers science-fictionnels comme dans les ethos des personnages qui les peuplent, ne vise pas une défamiliarisation qu’on pourrait qualifier d’exotique, mais un véritable « exoïsme » au sens où Arshavin, un personnage des Furtifs, emploie ce terme : une disposition « à être affecté par ce qui n’est pas [soi] » (Damasio, 2019, p. 32). Et ce brouillage volontaire a une vocation subversive.

38En effet, les langues autres qui se font entendre sont avant tout celles d’une alternative. Ainsi chez luvan apparaît, à propos d’un écrit perdu de Volusiana, le Sermo, le soupçon d’une invisibilisation sciemment organisée, le sabotage d’un autre devenir de la langue :

Quelle terreur pouvait bien animer les détracteurs du Sermo ? Craignaient-ils ce que la langue aurait pu devenir en suivant ses principes ? À savoir un type d’esperanto évolutif aux vertus pacifistes ? Anarchiste au sens où l’expertise des personnes lettrées aurait été niée et la spécialisation (comprendre « segmentation ») du vocabulaire et de la syntaxe de chaque langue dite moderne, sur laquelle reposait justement cette expertise, jamais advenue ? Une langue ouverte que chacune, intellectuelle ou non, aurait enrichi et dont aucune photographie à un instant donné n’aurait constitué d’idiome étalon ? (luvan, 2020, p. 106)

Au-delà de l’artificiel figement de la langue, ce qui est visé par l’évocation de ce possible non advenu, c’est le modèle sociétal qu’il reflète et impose : hiérarchisé, excluant, fondé sur un système de domination.

  • 32 Il s’agit d’une citation des Guerrillères (luvan, 2020, p. 9).
  • 33 luvan détaille ainsi un autre modèle possible, « si ces principes avaient été suivis », imaginant u (...)
  • 34 C’est un aspect des réflexions qu’il développe au sein de la Fabrique décoloniale, avec d’autres ar (...)

39C’est le deuxième décentrement proposé. Si, comme le suggère la citation de Monique Wittig présentée en épigraphe d’Agrapha, « le langage que tu parles t’empoisonne la glotte le palais les lèvres32 », autant refuser ce langage, pour faire vivre dans les pages du livre qui s’ouvre un modèle préférable, plus horizontal, plus inclusif et plus équitable33. La dimension politique de cet engagement dans la langue apparaît nettement chez Michael Roch, qui revendique un travail de décolonisation linguistique34 et d’intégration de la diversité des voix et des visions du monde. La babélisation n’est pas qu’un cadre contraignant qui s’imposerait aux personnages, réclamant une agilité de circonstance, c’est un principe actif qu’il importe d’intérioriser et de mettre en pratique :

[…] si tu veux sauver le monde, tu fais en sorte qu’aucune langue n’en domine une autre. Parce que quand une langue domine l’autre, l’autre finit par lui appartenir et disparaître. Du coup on existe que si on parle, tu vois ? Alors il faut l’équilibre. Moi, j’y crois, à cette histoire d’équilibre. Faut te demander à quel moment, dans ta tête, ta langue écrase l’autre. À quel moment tu oublies que tu appartiens au monde tout entier, et à quel moment tu acceptes de t’enfermer dans une seule partie de l’humanité. (Roch, 2022, p. 108)

  • 35 Plus exactement, Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau (à qui Michael Roch rend peut-être hommage en nom (...)

40Ce que la conjecture science-fictionnelle expose d’un point de vue « macro », englobant dans une même ville tentaculaire ces courants culturels et linguistiques, se rejoue d’un point de vue « micro » dans le for intérieur des personnages : comment faire coexister ces différentes langues en soi, sans les traduire, ce qui serait les ramener à soi, mais en développant son écoute, c’est-à-dire en laissant davantage de place à l’autre pour parler, pour exister. Parmi les pensées de la créolité, plus encore que le « Tout-monde » que cherche à retrouver Patrik, et dont son ami Clod explicite le sens (« une pensée à la croisée de la politique, de la philosophie et de la poésie » – Roch, 2022, p. 143) et l’origine (le Traité du Tout-monde d’Édouard Glissant), c’est le concept de « diversalité », dû à Patrick Chamoiseau35, qui vient apporter une réponse au personnage. La diversalité, telle qu’elle est évoquée dans le récit, implique « le recueil de toutes nos différences, sans oppositions, sans assimilation » en un organisme complexe, « un vivant entier » (Roch, 2022, p. 215). Il s’agit de « dépasser le système » hiérarchisé et cloisonné pour s’inscrire dans un écosystème ouvert et harmonieux.

41Cette tension vers une forme particulière d’utopie linguistique, ancrée et politisée, se retrouve chargée d’autres enjeux chez Li-Cam. Le « nouveau français » parlé par les personnages implique un autre rapport au langage : l’emploi de formes neutres, la féminisation de certains mots traquent l’idéologie tapie sous les normes linguistiques, et modifient les équilibres – « on a modifié lae langage pour s’assurer que les vieils réflexes de domination des humaines et de destruction des écos ne reviennent pas » (Li-Cam, 2023, p. 119). Surtout, cette langue est également employée dans la locution narrative, c’est-à-dire la voix qui, dans la structure romanesque, domine les autres, du fait même qu’elle les rapporte et les englobe, qu’elle en organise le déploiement et les filtre à l’intention du lecteur. À l’effet d’immersion, que provoque à nouveau cette exposition directe à une langue autre, s’ajoute un effet d’inversion : une modalité linguistique actuellement minoritaire devient majoritaire dans le texte romanesque, et c’est à nous de faire avec. Les étudiants et les étudiantes confrontés à ce texte ont la plupart du temps rapporté s’être vite accoutumés à ses particularités. La surprise passée, la lecture retrouve une véritable fluidité, bien loin des objections habituellement faites à l’usage d’une écriture neutre ou inclusive. À leurs yeux, cette expérience avait valeur de test : oui, communiquer ainsi s’avère tout à fait possible. La mise en œuvre de ce langage provoque également une forme de décillement, permettant de repérer, sous les habitudes, les normes et les valeurs qui choisissent un possible contre un autre. Li-Cam donne ainsi à Bella, témoin des transformations sociales qui ont reconfiguré l’ensemble des relations humaines dans Visite, le recul nécessaire pour expliquer la bifurcation qu’a opérée la société dans laquelle elle vit :

Le langage n’est pas innocent. Il façonne les esprits et traduit un rapport au monde, un rapport à l’autre, au vivant. Il désigne ce qui existe, décide de ce qui est important, de ce qui l’est moins, il valorise ou diminue, il lui arrive de mépriser aussi. Il valide des récits, en réfute d’autres. Ce qui n’est pas nommé ou dit n’existe pas. Personne ne peut donc le voir. (Li-Cam, 2023, p. 185)

Construire, dans le texte romanesque, une autre expérience du langage, nous permettre d’en faire l’essai, c’est donc anticiper sur des possibles sociétaux et politiques désignés comme souhaitables.

  • 36 Sur les particularités des langues totalitaires, voir par exemple Dewitte, 2007.

42Un troisième décentrement s’opère ainsi, qui nous propose de dévier d’un avenir technolibéral perçu comme inéluctable pour faire advenir d’autres possibles. C’est ce que souligne notamment Alain Damasio en pistant systématiquement les novlangues suspectes36. Ainsi, à propos du marché des « villes libérées » qu’il imagine dans Les Furtifs :

— […] Vous savez ce qu’est une ville libérée ?

— C’est une ville volée à ses habitants ! s’enhardit une vieille dame qui s’est mise en bordure du groupe, sans savoir si elle allait rester ou pas. Elle reste.

— Une ville dite « libérée » est une ville soustraite à la gestion publique et entièrement détenue et gérée par une entreprise privée. (Damasio, 2019, p. 39)

  • 37 Il s’agit d’une discipline sportive urbaine, proposant à travers des franchissements d’obstacles de (...)

43Le novum de ce récit (un nouveau mode de gestion des communautés urbaines) aurait pu passer inaperçu, tant sa désignation s’inscrit dans la continuité du trucage libéral du langage. L’illisible ici ne se situe pas dans l’étrangeté trop visible des mots, mais dans le chatoiement trompeur et familier de leur surface, qui en camoufle le caractère corrosif. Il faut un dispositif maïeutique, un recadrage (libérée vs détenue, volée, soustraite), pour que l’adjectif « libérée » soit observé sous un autre angle, pris avec les pincettes des guillemets. C’est à ce même point de bascule langagier que se situe Mickaël Roch, lorsqu’il évoque les corps envahis de composants techniques des habitants de Lanvil, mais au lieu d’exhiber, comme Damasio, la manipulation langagière, il va chercher dans une autre langue une dénomination alternative, qui remet la réalité à l’endroit : ainsi ces êtres sont « démouné » (de « moun », l’humain), le préfixe privatif venant contredire les promesses mensongères des hérauts de l’humanité augmentée (Roch, 2022, p. 62). Décodage idéologique et emprunt lexical constituent ainsi les deux facettes d’un même geste politique. Le recours aux néologismes, chez Damasio, et notamment son goût pour les mots-valises, témoigne de sa volonté de glisser le langage comme un pied-de-biche entre deux épaisseurs du réel. Ainsi « l’infog » désigne le nuage de données mis à disposition des habitants d’Orange en 2040, mais aussi la pollution, le brouillard numérique qui médiatise et confisque notre rapport au réel ; les « vendiants » incarnent les mensonges d’une plateformisation qui sous couvert de libéralisation dérégule, déclasse et déshumanise ; tandis les « proferrants » et les « anarchitectes » pointent à la fois l’exclusion, inscrite au cœur du nouveau système éducatif et urbanistique privatisé, et l’existence d’alternatives, de résistances. Travailler le langage, c’est donc en effet se redonner prise sur la chair des choses, mettre la main à la pâte d’une reconstruction possible. C’est dans cette optique que prend pleinement sens l’effervescence lexicale et poétique qui irrigue le discours philosophique de Varech, ainsi que l’onomastique des nombreux groupes activistes du roman, leurs slogans, leurs tags et même leurs lignes d’escalade (Damasio, 2019, p. 217, 387). Comment mieux dire que le langage ouvre des voies, qu’il matérialise d’autres « parkours37 » possibles ?

  • 38 Anne Besson explique que La Volte est considérée comme telle dans le champ de l’édition, notamment (...)

44La circulation des représentations matérialise non seulement la vie « triviale » des œuvres (Jeanneret, 2008), mais aussi l’appropriation du texte littéraire en slogan, sa propension à fournir « des inspirations pour nos aspirations » (Besson, p. 181), sa valeur d’empuissantement, de « capacitation » (Rumpala, p. 106) et sa possible inscription dans une action militante. Sans crier au « potentiel disruptif du laboratoire de l’imaginaire », dont Anne Besson signale les limites (la création science-fictionnelle accompagnant les évolutions sociétales plus qu’elle ne les précède véritablement – Besson, p. 58), on peut concevoir, pour une maison d’édition engagée comme La Volte38, le sens dont se chargent ces bains linguistiques, décapant au fil des pages nos oreilles blasées pour nous permettre d’engager un autre rapport, plus critique, aux mots de notre époque. À rebours des discours générés ou assistés par l’IA, présentés chez Roch comme une forme de « hacking linguistique » (Roch, 2022, p. 75) et chez Damasio comme une « dynamique en neurone-miroir » (Damasio, 2019, p. 275), qui nous ramène sans cesse au même et à nous-même, la singularité du style, engageant « la matière la plus métamorphique […] que nous ayons à offrir », le langage, nous décentre de nous-même pour nous expérimenter autre, une « porte ouverte entre nos deux épaules » (Damasio, 2019, p. 651 et p. 518).

Incorporer les voix étranges de l’autre

  • 39 Ce lien entre les œuvres est matérialisé par la présence, dès le début du récit, d’une ligne de vir (...)
  • 40 Si l’on essaie de définir les degrés d’altération du discours intérieur des personnages, on pourrai (...)
  • 41 C’est par exemple Agüero qui se demande : « Où je me cacherais si j’étais eux ? » (Damasio, 2019, p (...)
  • 42 Cette expression, mise en valeur dans le titre du chapitre 3, donne ensuite lieu à un dialogue entr (...)

45Dans Les Furtifs, Alain Damasio prend au pied de la lettre cette ouverture à l’autre, en imaginant que ses créatures éponymes, lorsqu’elles sont vues et se suicident, ont la possibilité d’abriter dans un autre corps leur « frisson », c’est-à-dire la forme condensée de leur identité. Ce principe vital, tout en s’inscrivant dans la logique du recueil du « vif » des membres de La Horde du Contrevent39, que leurs camarades pouvaient, dans certaines conditions, accueillir en eux, a ceci de particulier que Damasio en fait dans Les Furtifs un élément sonore, à la fois motif musical (rythme ou ritournelle), et signature vocale caractérisée par une prédominance phonématique. Ce phénomène, nommé « invocation », provoque chez l’hôte un certain nombre de modifications, comme l’augmentation de l’acuité sensitive et des facultés kinésiques, par un processus d’hybridation inter-espèces. Mais ce qui intéresse directement notre propos, et donne sens à la dénomination choisie par l’auteur – « In vocare. La voix qui rentre à l’intérieur » (Damasio, 2019, p. 160) –, c’est qu’héberger en soi le frisson d’un furtif implique toute une série d’altérations de la voix intérieure des personnages40. Cette métamorphose n’affecte donc pas seulement l’action, mais le tissu même du texte, d’une manière particulièrement sensible dans le système polyphonique en focalisation interne choisi par Damasio. Les voix narratives, déjà multiples, se feuillettent, puisqu’aux indices du soi, viennent s’ajouter les indices de l’autre en soi. Ces effets s’intensifient (parcours individuels) et se généralisent (parcours collectif) au fil du roman, contribuant largement à l’impression d’illisibilité évoquée plus haut. Significativement, l’un des premiers signaux de la modification est un changement de mode : la voix narrative passe au conditionnel, dont la valeur modale enclenche les phénomènes d’identification, de réception ludique, entre « si j’étais » et « on dirait qu’on serait41 », bref, un régime de fiction. Ainsi lorsque Lorca prend la fuite à l’arrivée des policiers dans le village où sa famille avait trouvé refuge, la narration bascule brusquement en mode furtif, nichant paradoxalement la scène d’action et son rythme syncopé dans une « suspensiọn du temps », et proposant une lecture tendue entre l’urgence induite par l’intérêt dramatique et le ralentissement opéré par la « pâte gluide » du texte. En effet, à l’omniprésence des signes diacritiques signalant la tension interne du personnage, son entrée dans le flow, s’ajoutent « l’irréel du passé42 » et ses variantes modales, ainsi qu’une altération tous azimuts du lexique :

J’aurais sọrvulé la sċène aveċ la perspeċtive ċlinique de Nèr qui sċannait dans un même sċọne de visiọn la ċamiọnnette, les deux ċlifs, Saskia et Aġüerọ, la rue. Sur mọn dọs, je sentirais le ċanọn du trọisième fliċ, resté jusqu’iċi à ċọuvert à l’arrière du ġọurfọn et qui aurait eu l’intelliċhanċe de ne pas allumettre sọn pọint laser pọur ne pas m’alester, qu’il eut ċrûtes. Plus haulte, la pulpille de Saskia évaluerait d’un arċ l’épars restant entre ma pọsitiọn sur la filaise et le ċọntretọrf du muret que j’aurais à teindre pọur retrọuver la vire.

[…] Pustulọns que j’aurais attendu que la ġéọmétrie ọptique, dans ma tête veuġlante de flarté, ċette arċhileċture si nette ọù je vedinais ċhaque anġle d’uve, se déċale une sọupière de seċọnde họrs de ma liġne de ċuite – l’un sọlliċité par un ċri, l’autre nêġé par des raphes, lė dernier usé par la fitaġue. Alọrs disọns que j’aurais esċadallé l’ultime lọnġueur à-piċ aveċ l’aisanċe d’un mérulien, sinuant drọiċhe-ġaute, à l’esvique, jọnġlant du ċọuvert d’un ċyprès et d’un ċlọb pọur flausser leur liġne de tri. (Damasio 2019, p. 450-451)

46C’est d’abord la dimension ludique du procédé qui frappe, rappelant les jeux littéraires de l’Oulipo ou du surréalisme, et, dans le corpus damasien, la joute oratoire de Caracole et du scribe d’Alticcio, dans La Horde du Contrevent (Damasio 2004) ou la nouvelle « Les Hauts Parleurs », dans Aucun souvenir assez solide (Damasio 2012). Des ajouts de lettres déforment les mots (flausser = fausser, pulpille = pupille), des formes anagrammatiques les reconfigurent (sorvulé = survolé, colb = bloc), provoquant volontiers des effets loufoques (pustulons, scone de vision, soupière de secondes), mais aussi des effets de sens lorsque les altérations suggèrent une ligne de fuite dans les éléments du paysage (escadallé, vire, filaise) ou lorsqu’un mot-valise condense deux points de vue sur une même situation (intellichance) voire suggère un regard métatextuel (archilecture). Les sonorités, renforcées par ces choix dysorthographiques, passent de la scansion des [k] au début de la scène, à la fluidité furtive des [f] et des [l] à la fin, à mesure que la lecture, ralentie par ces croche-pattes poétiques, reprend davantage d’aisance, alliant l’attention aux déformations locales et la saisie du sens global. La présence de l’hôte imprime au discours intérieur de Lorca une rugosité qui fait vibrer le texte, comme vibrera plus tard le corps céramifié de Tischka pour révéler son frisson, sa ritournelle.

  • 43 « Paparle ! » s’exclame Tischka lorsque la voix intérieure de son père monte en elle (Damasio, 2019 (...)

47Plus loin dans le récit, lors de la marche de l’Orchastre de la Grande Ourse, à Marseille, le lecteur est exposé à tout un échantillonnage de voix étranges : chaque personnage ayant choisi (dans un geste politique de préservation de l’espèce et d’ouverture à l’autre) de se laisser habiter par un furtif, laisse entendre la coloration phonématique dont ce frisson adopté nuance sa voix intérieure, en lien avec sa nature totémique – l’âpreté des plosives et le frottement des [ʁ] pour Varech et son furtif minéral (Damasio 2019, p. 662), le crissement des sifflantes zigzaguant entre les [i] pour Hakima et son insecte (p. 664), la chaleur des chuintantes maillochée de voyelles nasalisées pour Arshavin « mammoursonné » (p. 664), la vibration des [ʁ] mettant en branle la basse des [g], [b], [p] pour Noé et sa « bête fouisseuse » (p. 665). C’est Tishka, l’enfant furtive, qui écoute ces voix et parfois les imite (voir les glissements des [f], [l], [s] suivant Velvi la parapentiste), avant que son propre discours intérieur ne soit débordé par celui de Lorca43, dont elle porte dans son corps le cœur, plein de « l’éclat réfracté des A » (p. 668). Les voix n’en finissent pas de déteindre les unes sur les autres, entre circulation, hybridation et métamorphose, et Lorca n’est pas le seul à pouvoir se demander : « Je ne sais où je suis exaċtement dans l’émeute, qui j’êtes ou vous sommes ? » (p. 667). Au-delà de l’exercice de style ludique, le langage apparaît comme un grand organisme collectif, accueillant, un commun qui porte l’empreinte de chacun.

  • 44 On peut penser aussi au choix d’accompagner le livre d’une bande son (CD ou fichier à télécharger), (...)

48Or, c’est une invocation au carré qui est proposée au lecteur, qui à son tour accueille en lui ces voix, dans sa pratique de la lecture silencieuse. Comme Lorca, il « coup[e] [s]a radio intérieure » pour faire place, s’ouvrir : « entrez ! j’ai fait, entrez ! » (Damasio, 2019, p. 191). Toute cette construction d’oralité, toutes ces voix dans le texte, sont faites pour résonner sur notre scène intérieure. Peter Szendy, dans Pouvoir de la lecture, insiste sur ce point : « Lire est une affaire de voix (fût-elle aphone) plutôt que d’œil » affirme-t-il, et « s’il y a de la vocalité dans la lecture même taiseuse, c’est en tant qu’effet d’une intériorisation de ce que fut la lecture à haute voix » (Szendy, 2022, p. 32 et p. 13). La tentation est grande, d’ailleurs, de passer à voix haute. Une partie des étudiants ayant participé à l’expérience de lecture de ces textes en ont senti le besoin, mâchant les mots et lisant à l’oreille, pour retrouver une fluidité que la vue seule ne leur paraissait plus permettre, jusqu’à prendre le rythme, prendre la vague, et rentrer à nouveau en soi. Le corps entre en jeu dans le lecture. Et ce n’est sans doute pas un hasard si luvan, Li-Cam, Dickow ou Damasio accordent une telle importance à la performance littéraire, redonnant voix aux textes dans des lectures, des duos musicaux, ou des scénographies plus complexes44.

49Plus précisément, Peter Szendy emprunte aux neurosciences le terme de « subvocalisation pour désigner l’équivalent du discours intérieur (inner speech) qui accompagne la lecture silencieuse » (Szendy, 2022, p. 12). Lisant, je me laisse traverser par une voix. Les récits étudiés multiplient ces situations dans lesquelles la voix de l’un résonne dans la tête de l’autre, dans lesquelles le lecteur est à l’écoute de « fantômes auditifs » (luvan, 2020, p. 196) qui continueraient à nous hanter – semblables aux « hypovoix qui subvocalisent en moi » (Szendy, 2022, p. 18). L’interprétation métatextuelle de l’invocation damasienne trouve un écho dans les autres textes du corpus. Dans Le Premier Souper, Jasper prête ainsi corps et attention à la voix de plus en plus désincarnée d’Aatmit, qui le traverse comme un flot charriant des fragments de connaissances encyclopédiques qui se déposent en lui :

Les paroles de l’homme de pierre le bercent désormais à tout instant, un baume et un aiguillon, un fil qui se tisse entre ses propres pensées et se confond avec elles. » (Dickow, 2021, p. 67)

50Dans Tè Mawon, « [l]a voix suffit, le monde s’ouvre », « chacun garde trace de l’autre » (Roch, 2022, p. 210 et 126). Le chasseur des Furtifs « écoute avec son corps ouvert pour chambre d’écho » (Damasio, 2019, p. 31), et Saskia ne quitte pas son bonnet d’écoute. Dans une inversion symétrique du phénomène, la traductrice d’Agrapha, qui regrettait de se maintenir à une certaine distance – « en les traduisant, je ne deviens pas assez ces 8 femmes » (luvan, 2020, p. 121) – finit dans la dernière partie du roman (« Ce qui est écrit sur le parchemin ») par entrer littéralement dans la tête des moniales, adoptant au sens strict leur point de vue. Sur le plan poétique, la focalisation interne du récit s’hybride puisque la narratrice qui affirme : « Je suis Silvia et depuis ce matin, j’écris dans une langue inconnue », reste consciente d’elle-même à l’intérieur de l’autre, dont elle partage pourtant les perceptions, les émotions et les savoirs. De plus cette « transformatio », expérience de type chamanique due à l’ingestion d’herbes psychotropes (qui n’expliquent cependant pas tout), est redoublée pour le lecteur par le caractère stroboscopique de la focalisation, puisqu’à chaque page le focus narratif change de personnage (en même temps que la traductrice change d’hôte), l’immergeant dans un autre flux de pensées, de sensations et d’actions, tout en maintenant une certaine continuité du récit. Ce double niveau d’interprétation, diégétique et métatextuel, met l’accent sur l’agilité des processus d’identification, grâce auxquels la lecture nous permet de traverser d’autres existences, d’autres intériorités. Dans une approche plus weird, Alexander Dickow développe une pensée du même ordre à propos de l’allophagie, sujet central de la troisième partie de son livre, « Une chair commune ». Alors même que le récit déploie sur un plan organique ce questionnement – est-il préférable de se nourrir de son propre corps, ou d’aller chercher une nourriture autre ? – sa dimension philosophique, politique affleure sans cesse, et la séquence se clôt sur le rejet explicite « d’une vie entièrement autocentrée » qui :

[…] serait répétition d’une même pulsion vers soi, vers un centre sans substance, ne donnant sur aucun dehors.

Soi et l’autre se mêlent fatalement. Seule est fertile la jonction des êtres.

Nous n’avons pas de bords. (Dickow, 2021, p. 253)

  • 45 Et ce n’est sans doute pas un hasard si l’on trouve dans notre corpus beaucoup de locuteurs au lang (...)

51Là encore, une lecture métatextuelle est possible, à laquelle le lecteur est invité par l’image saisissante du corps couvert de bouches bavardes d’Ondrogène (p. 252), incarnation d’un discours qui ressasse indéfiniment le même et s’autodétruit, alors que Dèze, dans l’ouvrage fictif de Ronce Albène, Le Premier Souper, affirme au contraire le caractère par essence allophage du langage : « nos mots mêmes sont carnivores. […] Les mots sont fourchettes et couteaux, avec lesquels nous avalons la vie » (p. 257). L’écriture d’Alexander Dickow confirme ce glissement de l’allophagie à l’innutrition par sa pratique du pastiche (de Rabelais notamment), de la citation tissée (de Baudelaire par exemple), ou du solécisme déjà évoqué : le solécisme, c’est l’empreinte dans la langue de qui ne la parle pas habituellement, de celui à qui elle reste encore étrangère – l’enfant, l’autre45. Si les auteurs et les autrices de La Volte offrent dans leurs romans des « leçon[s] d’altérité » (Kyrou, Vincent, p. 168), c’est moins par l’expérimentation d’une confrontation radicale avec d’autres formes de vie, d’autres langages inconnus qu’ils s’agirait de décrypter, que par la création d’un espace en soi où l’autre aurait sa place – comme le découvre Joe en retrouvant enfin Ivy : « Ça a créé un coin dans lequel on a pu se regarder vraiment » (Roch, 2022, p. 210).

52Refusant d’utiliser une langue lisse, standardisée, les romanciers de notre corpus ne se contentent pas d’affirmer l’originalité intrinsèque de leur style : ils produisent, à travers lui, une modification de notre rapport à la lecture, luttant non seulement contre le cliché de la consommation passive (Certeau, 1980), mais surtout contre la faible invocation que produit une lecture cursive. Peter Szendy remarque en effet que la subvocalisation n’est pas constante dans la pratique de lecture, et que l’accélération du rythme tend à la faire disparaître, au profit d’une saisie plus globale du sens du texte (Szendy, 2022, p. 12). C’est là que travaille la langue des écrivains de La Volte, dans ce ralentissement du lecteur, qui était au début présenté par les principaux intéressés comme une difficulté, un facteur de blocage, mais qui, lorsqu’on prend ce pas, fait réapparaître la voix en soi – « cette voix qui n’est ni la mienne, ni la tienne, ni la sienne » (Szendy, p. 11), mais qui par sa texture « fait le corps de l’autre » (Certeau, p. 253). C’est peut-être dans ce ralentissement, dans cette lecture silencieuse hantée par d’autres voix, dans cette manière de laisser travailler en soi une altérité langagière, que l’on peut ressentir pleinement ce qui se joue sur cette frontière qu’est la lecture : à la fois une immersion et un accueil, une sortie hors de soi et une intériorisation.

On était tous un peu ainsi, finalement : soi et l’autre, deux boîtes qui se contiendraient l’une l’autre… (Dickow, 2021, p. 116)

53Cette image d’un emboîtement réciproque évoque également l’étroite intrication qui se tisse entre l’ouverture à l’altérité à laquelle nous invitent ces récits, et les processus internes liés à l’expérience de lecture que déclenche leur style. L’expérimentation formelle est corrélée à une expérimentation conceptuelle (Dutel, Ray, 2025) aux enjeux politiques autant qu’esthétiques. Dans un dialogue avec Michel de Certeau, Peter Szendy suggère le « pouvoir liant de la lecture » et son caractère « politisable », le lecteur « oscillant […] entre ce qu’il invente et ce qui l’altère » (Szendy, p. 120). Damasio dit-il autre chose lorsqu’il évoque le « frisson » (intuition, invocation, subvocalisation) qui vient soudain inscrire au cœur de nos confortables certitudes « la sensation que quelque chose peut changer » (Damasio, 2019, p. 217) ?

  • 46 J’emprunte cette expression à Colin Palish, qui avait fait une communication sur ce sujet lors du c (...)
  • 47 Il n’est pas anodin que ce terme grec, qui désigne dans le texte la Commune créée par les habitants (...)
  • 48 Titres parus à La Volte : Karine Tidbeck, Amatka (2018), Lucie Héder, La grande Verdure (2025), Mél (...)

54On retrouve ainsi dans ces styles « voltés46 » l’esprit du « langagement » évoqué par Mathias Echenay pour décrire l’un des enjeux majeurs de sa ligne éditoriale. Ces cinq récits ne sont en effet pas isolés dans le catalogue de La Volte, ni dans leur ambition stylistique, ni dans les perspectives qu’ils ouvrent : s’ils comptent parmi les réalisations les plus expérimentales, saturant leur trame narrative de jeux linguistiques articulés en systèmes complexes et mouvants, au risque de susciter la réticence des lecteurs, ils s’inscrivent dans un continuum de pratiques narratives et stylistiques qui se prolongent par exemple dans le questionnement de la puissance du langage dans Amatka, les protocoles communicationnels mis en place dans La grande Verdure, la dimension polyphonique et métatextuelle du « Texte » » et du « Chœur » de Koinè47, la narration à la deuxième personne et les éclats dialogués des Mains vides, le tissage et les germinations lexicales de La Trame48. Le fait que les trois derniers ouvrages de cette liste prennent place dans la collection Eutopia, lancée en 2018, souligne l’entrelacement de l’esthétique et du politique dans un projet éditorial qui mise moins sur une modélisation programmée des comportements que sur la force d’un ébranlement intime, dans la vibration singulière d’une langue autre. Ainsi se dessine donc très concrètement ce principe essentiel de La Volte : faire confiance à ses lecteurs autant qu’à ses auteurs, afin que la traversée des mots nous change.

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Bibliographie

Corpus

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Dickow Alexander, Le premier Souper, Clamart : La Volte, 2021.

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Saint-Gelais Richard, L’empire du pseudo. Modernités de la science-fiction. Québec : Éditions Nota Bene, 1999

Serres Michel, Esthétiques sur Carpaccio, Paris : Hermann, 1982.

Serres Michel, Hermès IV, La Distribution, Paris : Éditions de minuit, 1977.

Spiegel Simon, « Le monde en plus étrange : à propos du concept d’estrangement en théorie de la science-fiction » (« Things Made Strange : On the Concept of “Estrangement” in Science Fiction Theory », Science Fiction Studies, vol. 35, n° 3, nov. 2008, p. 369-385), trad. Bréan Simon & Châtelet Margot, ReS Futurae, n° 20, 2022, [en ligne : https://doi.org/10.4000/resf.11457]

Suvin Darko, « On the Poetics of the Science Fiction Genre », College English, vol. 34, no 3,‎ décembre 1972, p. 372-382.

Suvin Darko, Metamorphoses of Science Fiction. On the Poetics and History of a Literary Genre, New Haven/London, Yale University Press, 1979.

Szendy Peter, Pouvoir de la lecture, De Platon au livre électronique, Paris : La Découverte, 2022.

Watzlawick Paul, L’Invention de la réalité. Contributions au constructivisme, Paris : Seuil, Points essais, 1996.

Yaguello Marina, Alice au pays du langage, Paris : Seuil, 1981.

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Notes

1 Clin d’œil à la culture Donjons et dragons que je cite en écho à l’imaginaire des jeux de rôles convoqué par Mathias Echenay dans son manifeste.

2 Ariel Kyrou et Jérôme Vincent consacrent un chapitre à la question « des mots, des langues, des sons venus d’ailleurs », avec de nombreux exemples (Kyrou, Vincent, 2024).

3 C’est ce qu’explique en ces termes Aurélie Huz : « l’étrangeté fictionnelle du novum a pour corrélat une étrangeté formelle explicite, qui touche respectivement le lexique et la syntaxe, soit les deux paramètres de base de la sémiotique linguistique. » (Huz, 2022).

4 Voir aussi, sur l’analyse du « xénolexique », Picholle, 2013 ; et sur la notion de « linguistique fiction », Yaguello, 1981 et Dutel, 2015.

5 Pour une étude plus précise des positions esthétiques et politiques d’Andrevon, écrivain et critique de SF, sur ce sujet, autour notamment de la New wave, voir Aurélie Huz, 2018, p. 50.

6 Richard Saint-Gelais souligne qu’accepter ce pacte linguistique est ainsi d’autant plus aisé pour le lecteur que les récits utilisent généralement « un xénolexique essentiellement ornemental (et fort limité) » (Saint-Gelais, 1999, p. 208-209).

7 Les Furtifs, notamment, ont été un succès de librairie, Tè Mawon a été réédité en poche, et tous ces récits ont été soutenus par des libraires enthousiastes.

8 J’ai réalisé l’expérience sur des extraits de ce corpus auprès de vingt-trois élèves ingénieurs (lecteurs et lectrices non-spécialistes, mais volontaires), dans le cadre d’un cours de culture littéraire : c’est à eux que je ferai allusion quand j’évoquerai « les étudiants » dans la suite de ce passage. Je précise qu’il s’agissait simplement d’observer un échantillon de pratiques de lecture, sans ambition représentative ou statistique.

9 Je n’ai volontairement pas pris en compte les recensions et articles de critique littéraire, généralement bien informés des ambitions stylistiques de La Volte et des enjeux mis en œuvre par les pratiques des auteurs et autrices, mais cela formerait un corpus très intéressant à explorer dans une autre étude.

10 S’appuyant sur les analyses d’Oswald Ducrot, Éric Bordas décrit la voix énonciatrice du récit dans sa capacité à articuler la « locution narrative matricielle – ou locution première, qui raconte l’histoire » (Bordas, 1997, p. 10).

11 Voir, entre autres, l’entretien qu’il a donné dans ce numéro.

12 Parlant du style, de la langue propre d’un écrivain, Gilles Deleuze s’explique en ces termes : « C’est un étranger dans sa propre langue, il taille dans sa langue une langue étrangère et qui ne préexiste pas » (Gilles Deleuze, 1993). La référence à Deleuze, volontiers portée par Damasio, a imprégné le projet initial de La Volte.

13 Ursula Le Guin désigne sous ce terme des fictions qui sortiraient du modèle héroïque et antagonique majoritaire qui s’appuie sur une logique de l’extraordinaire, pour mettre l’accent sur le quotidien d’une société, la complexité des situations les plus triviales, et donner aux récits un caractère plus inclusif.

14 Bruno_Cm se demande ainsi, sur Babelio, le 25 mars 2021, s’il est « déjà censé connaître tout un lexique, un dictionnaire Dickowien... ».

15 Le New Weird, tel qu'il est décrit par les auteurs Jeff Vandermeer et China Miéville, est un courant littéraire qui prolonge la Weird Fiction (représentée notamment par Lovecraft), fondé sur un mode fictionnel de type fantastique, mêlé d’horreur et de motifs SF, et peut investir l’ensemble des genres des littératures de l’imaginaire.

16 On observe par exemple l’importance des effets de traduction dans Tè Mawon et Les Furtifs, et la présence d’un glossaire et de plusieurs niveaux de gloses et d’appareillage critique intégrés au récit dans Agrapha.

17 « Sonance » dont nous verrons dans la dernière partie de cet article qu’elle peut de plus se composer de plusieurs strates superposées.

18 Cette désignation de la ville cosmopolite, ou de la langue composite elle-même comme « babel », est présente dans les deux romans.

19 Un exemple parmi d’autres, mêlant créole, français et anglais : « Je ne bouge pas, je le regarde gwo zyé, les yeux plus gros que le monde, le nez kon an babkok. Anmwé, je prie. Et son feu, andidan, s’écroule comme un volkan ki ka ded » (Roch, 2022, p. 166).

20 Un exemple parmi d’autres, mêlant au français actuel des vocables d’origine germanique et latine, des éléments grammaticaux spécifiques (déterminant neutre) et des archaïsmes orthographiques (croistre) :

« mon nom est uta. je suis revenue. je porte en moi lae cor de ces lieux.

sar mon man est mort et ma dohtar vendelgard apte à faire croistre les semailles.

sar libérée des mes devoirs familiaux je descends du pagus à la source afin de servir le ciel. » (luvan 2020, p. 30).

21 On peut signaler sur ce point, dans l’ouvrage de luvan que l’on vient d’évoquer, la création par Laure Afchin (qui a déjà signé la police de La Volte), d’une police typographique spéciale (luvanscript) afin de transcrire les passages censément manuscrits de l’ouvrage.

22 Il est important de signaler qu’Alain Damasio a travaillé longuement avec l’artiste typographe Esther Szac pour créer l’identité typographique des personnages, ainsi que la xénolangue des furtifs. La question de la lisibilité du texte ainsi travaillé s’est posée, et les a amenés à réduire un peu les effets prévus (voir par exemple l’entretien sur le site de la maison d’édition : https://lavolte.net/blogs/actus/collector-de-la-horde-entretien-avec-esther-szac).

23 Ce décalage pourrait s’inscrire dans la lignée d’un phénomène déjà pointé par Aurélie Huz : « […] l’estrangement cognitif, conçu à l’origine comme un effet global à visée idéologique, a été réinterprété comme un processus mental progressif et pragmatique, orienté par des dispositifs discursifs concrets et précisément articulé à la découverte de l’œuvre. » Dans les œuvres de notre corpus, la manière dont les auteurs et les autrices travaillent le matériau linguistique pour en faire, si ce n’est le principal novum du récit, du moins sa manifestation la plus frappante, s’inscrit en effet dans ce qu’elle décrit comme une « approche temporalisée via la question de la lecture » (Huz, 2022).

24 Interprétant à leur manière les propos de Kafka dans son Journal, Deleuze et Guattari proposent d’envisager l’écriture littéraire dans un processus de « déterritorialisation » de la langue, qui peut faire écho au travail linguistique des écrivains et écrivaines de notre corpus (Deleuze, Guattari, 1975, p. 29).

25 Il ne s’agit en effet pas, dans cet article, d’envisager la question de la lecture sous l’angle proposé par Maxime Decout dans son Éloge du mauvais lecteur, observant, dans le cadre général de la construction normée d’une bonne façon de lire, d’une part les marges de manœuvre laissées au lecteur par les textes, et d’autre part les effets de son éventuelle prise de liberté par l’adoption délibérée d’une mauvaise lecture (Decout, 2021). Lorsqu’il se manifeste ponctuellement chez certains lecteurs confrontés aux textes de La Volte, ce spectre de la mauvaise lecture apparaît moins, on l’a vu, comme un geste revendiqué de libération, que comme la crainte de ne pas être suffisamment compétent ou disponible pour entrer dans le pacte de lecture proposé. On pourrait donc dire que le « Lecteur Modèle » (Eco 1985) de ces textes de La Volte est en quelque sorte un mauvais lecteur malgré lui, mis par le texte-même dans l’impossibilité de tout comprendre, de maîtriser complètement le sens de ce qu’il lit. Cette expérience, à la fois frustrante et libératrice (en ce qu’elle propose un autre rapport à la langue) serait à rapprocher plutôt de ce que Michel Charles décrit, à propos de Lautréamont, comme une « rhétorique » de « l’illisible ». Cessant de résister, le lecteur alors « se laisse faire, se laisse lire, donc lit vraiment » (Charles, p. 31 et 24).

26 On observe le même type de stratégies sur les plateformes. Ainsi Horde du contrevent (Babelio, 24 avril 2022) explique d’entrée de jeu : « Pas la peine de vous dire que ce livre est exigeant, je me suis vue murmurer, revenir en arrière, lire plusieurs fois certains passages, comprendre certaines expressions à force de les rencontrer… »

27 D’ailleurs, ces vocables peu familiers n’y sont plus systématiquement répertoriés dans la deuxième moitié du texte, comme si la compréhension pouvait désormais passer par des mécanismes autres que la traduction.

28 Un montage sonore de cette installation est accessible en ligne sur le site de Phaune radio : https://phauneradio.com/ecoutes/agraphon/.

29 On pourrait évoquer aussi le soin apporté par La Volte aux traductions elles-mêmes, et le choix de souvent les confier à des auteurs ayant des affinités avec les textes à traduire.

30 Pour une analyse plus détaillée de ces phénomènes, voir aussi Huchon, 2002.

31 Il pourrait aussi s’agir dans ce cas de « provincialiser la langue », c’est-à-dire sortir de modèles normatifs et centralisés pour donner place à différentes provinces linguistiques, chacune légitime en soi, comme le suggère Cécile Canut (2021).

32 Il s’agit d’une citation des Guerrillères (luvan, 2020, p. 9).

33 luvan détaille ainsi un autre modèle possible, « si ces principes avaient été suivis », imaginant un « Moyen-âge de l’Ouest européen […] œcuménique » et « métaglotte », et des pratiques spirituelles moins hiérarchisées et plus féminisées (luvan, 2020, p 107). Les choix explicités dans la « Note sur la traduction » insérée en fin d’ouvrage, avant le « Glossarium », font écho à ce possible et en mettent en pratique certains aspects, faisant dans la langue une place au féminin et au neutre, et revendiquant le respect du métissage linguistique.

34 C’est un aspect des réflexions qu’il développe au sein de la Fabrique décoloniale, avec d’autres artistes, des sociologues, des politologues.

35 Plus exactement, Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau (à qui Michael Roch rend peut-être hommage en nommant l’un de ses principaux personnages « Patrik ») et Raphaël Confiant emploient déjà cette notion dans Éloge de la créolité (Bernabé, Chamoiseau, Confiant, 1993).

36 Sur les particularités des langues totalitaires, voir par exemple Dewitte, 2007.

37 Il s’agit d’une discipline sportive urbaine, proposant à travers des franchissements d’obstacles des déambulations alternatives aux circulations inscrites dans l’architecture de la ville. Ses adeptes étant en outre désignés comme des « traceurs », ce choix inscrit les activistes des Furtifs (Damasio 2019, p. 226) dans la lignée des marcheurs de La Horde, pratiquant la « trace directe » (Damasio 2004, p. 104) pour inventer leur propre chemin.

38 Anne Besson explique que La Volte est considérée comme telle dans le champ de l’édition, notamment parce qu’elle publie des « recueils de combat », recueils thématiques de nouvelles sur des sujets (santé, travail, ville, etc.) invitant à des prises de position politiques (Besson, p. 67-68).

39 Ce lien entre les œuvres est matérialisé par la présence, dès le début du récit, d’une ligne de virgules et d’apostrophes (Damasio, 2019, p. 23) qui rappelle au lecteur de La Horde ces signaux typographiques soulignant le moment où le vif des personnages s’échappait d’eux à leur mort, et lui donne une longueur d’avance dans la compréhension du phénomène (le furtif meurt, son frisson s’échappe, et Lorca lui donne asile comme Sov le faisait pour ses compagnons dans le roman précédent).

40 Si l’on essaie de définir les degrés d’altération du discours intérieur des personnages, on pourrait indiquer tout d’abord l’intensification des signes diacritiques, liée à une posture de concentration ou d’écoute, le conditionnel présent ou passé, qui indique le passage en mode furtif des personnages invoqués (modalités adaptatives et kinésiques, notamment capacité à se cacher), les interversions de lettres dans l’écriture des mots (altération incomplète, marque d’une hybridation hésitante), la sonance (coloration phonématique de la voix intérieure par le frisson, hybridation harmonieuse). Le cas de Tishka est un peu à part.

41 C’est par exemple Agüero qui se demande : « Où je me cacherais si j’étais eux ? » (Damasio, 2019, p. 100)

42 Cette expression, mise en valeur dans le titre du chapitre 3, donne ensuite lieu à un dialogue entre Lorca et Sahar, explicitant le phénomène et lui donnant sens : « — Je… C’est comme si les choses devenaient irréelles… L’espace, les gens… Qu’elles ne sont plus tout à fait là… ou plutôt, qu’elles pourraient être autre chose que là, ailleurs que là… qu’il y a comme du flottement natif en elle, une couche de possible qui vient se superposer… Ça se clive, ça se feuillette, ça se dédouble… […] J’ai juste l’impression de me parler au conditionnel… Le flic serait entré, j’aurais fui par la fenêtre, le concierge appellerait… tu vois le genre ? Je dérive parmi le possible, l’alternative… » (Damasio, 2019, p. 280-281).

43 « Paparle ! » s’exclame Tischka lorsque la voix intérieure de son père monte en elle (Damasio, 2019, p. 668).

44 On peut penser aussi au choix d’accompagner le livre d’une bande son (CD ou fichier à télécharger), qui a été effectué à plusieurs reprises par La Volte, et a permis par exemple à Damasio de mettre en voix plusieurs passages des Furtifs, qu’il a ensuite performés lors de sa tournée avec le guitariste Yann Péchin, Entrer dans la couleur.

45 Et ce n’est sans doute pas un hasard si l’on trouve dans notre corpus beaucoup de locuteurs au langage hésitant : un bègue (Jasper, chez Dickow), une IA qui zozote (chez Li-Cam), une enfant qui déforme les mots (Tishka chez Damasio), des locutrices de différentes aires linguistiques bricolant dans l’interlangue (chez luvan) : les récits explorent des espaces, des situations, où il est difficile de s’exprimer et de se comprendre, des zones d’échanges et de frictions, où la langue travaille.

46 J’emprunte cette expression à Colin Palish, qui avait fait une communication sur ce sujet lors du colloque.

47 Il n’est pas anodin que ce terme grec, qui désigne dans le texte la Commune créée par les habitants, serve au départ à nommer une langue commune.

48 Titres parus à La Volte : Karine Tidbeck, Amatka (2018), Lucie Héder, La grande Verdure (2025), Mélanie Fiévet, Koinè (2024), Elio Possoz, Les Mains vides (2025), Bombyx mori collectif, La Trame (2023).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Christèle Couleau, « La Volte. Incorporer les langues étranges de l’autre (Damasio, Dickow, Li-Cam, luvan, Roch) »ReS Futurae [En ligne], 27 | 2026, mis en ligne le 30 juin 2026, consulté le 14 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/resf/15433 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16htn

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Auteur

Christèle Couleau

Christèle Couleau est maîtresse de conférences au sein du laboratoire Pléiade, à l’université Sorbonne Paris Nord. Ses recherches portent sur les poétiques romanesques au xixe siècle et dans la littérature contemporaine. Elle s’intéresse notamment aux pratiques discursives intégrées au récit – discours auctorial, dialogues, effets de voix. Elle a participé à l’ANR Anticipation et a publié plusieurs articles sur ce corpus : « Usages buissonniers des humanités numériques : la représentation des femmes, entre invisibilisation et visualisations » (Tangence, 2026 – DOI : https://doi.org/10.7202/1125177ar), « Le présent comme passé du futur : le régime cognitif complexe des voyages dans le temps des récits d’anticipation » (Belphégor, 2023 – DOI : https://doi.org/10.4000/belphegor.5369). Elle travaille également sur l’œuvre d’Alain Damasio : «  Colonnes d’air et vents contraires – les « éolivres » d’Alain Damasio  » (Les Carnets du vivant, n°  1, 2024 – URL : https://publis-shs.univ-rouen.fr/ceredi/1581.html), Encapsuler la dystopie – Damasio, Vallée du Silicium (à paraître, 2026).

Christèle Couleau is an associate professor at the Pléiade laboratory at Sorbonne Paris Nord University. Her research focuses on the poetics of the novel in the 19th century and in contemporary literature. She is particularly interested in the discursive practices embedded within narrative – authorial discourse, dialogue, and vocal effects. She participated in the ANR Anticipation project and has published several articles on this corpus: “Unconventional Uses of Digital Humanities: The Representation of Women, Between Invisibilization and Visualization” (Tangence, 2026 – DOI: https://doi.org/10.7202/1125177ar), “The Present as the Past of the Future: The Complex Cognitive Regime of Time Travel in Science Fiction Narratives” (Belphégor, 2023 – DOI: https://doi.org/10.4000/belphegor.5369). She is also working on the work of Alain Damasio: “Air Columns and Headwinds – Alain Damasio’s ‘éolivres’” (Les Carnets du vivant, No. 1, 2024 – URL: https://publis-shs.univ-rouen.fr/ceredi/1581.html), Encapsulating Dystopia – Damasio, Silicon Valley (forthcoming, 2026).

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