- 1 Le mot est régulièrement utilisé par les auteurices de La Volte pour qualifier cette maison d’éditi (...)
Jean-Marc Baud : Vous avez publié une grande partie de votre œuvre à La Volte, ce qui ne vous empêche pas de collaborer avec d’autres éditeurs. Qu’est-ce qui vous a amené·es à travailler avec La Volte ? et qu’est-ce qui détermine aussi le choix de répartir tel ou tel livre entre ces différentes maisons ? En d’autres termes qu’est-ce qui singularise La Volte par rapport aux autres maisons avec lesquelles vous travaillez (sachant que vous n’avez pas le droit d’utiliser le mot « liberté1 ») ?
Alain Damasio : Mathias [Echenay] a créé la maison d’édition, La Volte, pour publier La Horde du Contrevent dont personne ne voulait. Donc maintenant je suis pieds et poings liés à La Volte, j’ai une dette éternelle et infinie ! Plus sérieusement, c’est une histoire d’amitié, je connais Mathias depuis l’âge de dix-sept ans. On est un très vieux couple, on s’engueule, on se rabiboche, on se réconcilie, on s’insulte (c’est surtout moi qui insulte…). Mathias est capable d’encaisser mes colères. C’est l’expérience de La Horde qui a créé la maison d’édition, ça a donné un sens, une direction. Mais maintenant il y a 102 livres, donc moi j’étais juste « à jamais le premier », comme disent les supporters de l’OM.
- 2 Léo Henry, luvan et la graphiste Laure Afchain ont créé ensemble un feuilleton littéraire numérique (...)
luvan : mon premier éditeur est Dystopia, une maison d’édition collective qui s’est créée autour d’une librairie de seconde main, principalement de livres science-fiction, située à Montgallet. Léo [Henry] était déjà édité chez eux et a fait lire une de mes nouvelles à Xavier Vernet, qui est l’une des personnes qui dirige la maison. Ce texte lui a plu et il a publié Cru, un recueil de nouvelles. Dans ma tête et dans la leur c’était évident, je crois, qu’ils ne publiaient que des nouvelles. Au moment où j’ai eu envie d’écrire un roman médiéval, qui est devenu Agrapha, j’ai parlé de ce roman, sur les conseils de Léo aussi je crois, à Alain [Damasio] et j’ai envoyé le pitch à Mathias. Entre-temps j’ai écrit Susto, un roman volcanique sur la peur collective, que j’ai proposé à Mathias. On s’était déjà rencontrés parce qu’il s’entend très bien avec Xavier Vernet de Dystopia. Depuis, Dystopia a publié des romans, de la non-fiction, s’est beaucoup diversifié, donc ce partage entre roman chez l’un et recueil de nouvelles chez l’autre est moins évident. Splines, un recueil que Dystopia trouvait trop expérimental ou trop « concept », est paru à La Volte par exemple. Mais quand j’écris, je ne sais pas si je destine le texte à tel ou tel éditeur. Je ne reçois pas d’avance en tout cas, donc je n’ai pas d’assurance de voir mon livre publié chez l’un ou chez l’autre. Mais parfois j’envisage la forme matérielle du livre et je me dis que ce sera soit l’un soit l’autre qui va le fabriquer. Cette partie de fabrication est beaucoup basée sur la confiance. Agrapha, je ne l’aurais pas écrit de la même manière si je n’avais pas su que Laure Afchain allait faire la mise en page, créer la police. On avait déjà travaillé avec elle et avec Léo pour un projet sur Internet2, donc j’avais une totale confiance dans son élan créatif, qui est complémentaire du mien.
- 3 Ils ont travaillé ensemble, avec toute une équipe, sur la scénarisation du jeu vidéo Remember Me (D (...)
Léo Henry : J’ai d’abord rencontré Alain et Stéphane Beauverger quand on est allé travailler dans le jeu vidéo avec Jacques Muchielli3. À partir de ce moment, j’ai rencontré Mathias assez vite et je lui ai proposé mon premier roman. Mais au-delà de l’origin story, j’ai vraiment beaucoup d’éditeurs et je crois que c’est une des choses qui m’intéressent aussi dans la littérature : la façon dont fonctionnent les conditions matérielles de production des livres. Je travaille, j’écris des livres en réfléchissant aussi à l’éditeur chez qui je le fais ou à la manière dont je le fais, et dans ma pratique, cela va de l’éditeur de littérature générale à l’autoédition. Je ne sais pas ce qui guide mon choix quand je fais un livre à La Volte mais ça se joue beaucoup sur les relations avec les gens. C’est en allant chez Mathias que j’ai rencontré Sabrina Calvo : j’ai des liens qui dépassent vraiment largement le cadre professionnel avec beaucoup d’autrices et d’auteurs de la Volte. Ça joue sur des affinités, donc c’est aussi un espace de discussion entre nous, mais ce n’est pas clos non plus : La Volte est formée d’un continuum de camarades. Et le fait que La Volte, ce soit aussi Mathias [Echenay], ce soit aussi Laure [Afchain], c’est-à-dire des gens dont la profession n’est pas d’écrire mais qui travaillent sur la production des livres et qui regardent ce que ce sont les livres sous d’autres aspects que l’aspect de l’écriture, je trouve ça très enrichissant. C’est quelque chose que je ne retrouve pas chez mes autres éditeurs.
Christèle Couleau : Vous avez tous les trois des affinités, mais aussi des manières narratives assez différentes. En quoi la possibilité de publier dans une maison d’édition comme La Volte, dont la ligne éditoriale semble caractérisée à la fois par son exigence stylistique et sa volonté d’efficience politique, résonne-t-elle avec vos préoccupations, voire oriente-t-elle vos pratiques d’écriture ? Et quand vous publiez à La Volte, est-ce par choix de vous adresser à un lectorat particulier, qui vous suivra dans vos démarches expérimentales, ou considérez-vous la maison comme un camp de base à partir duquel l’œuvre peut toucher un plus large public ?
Léo Henry : Sur l’exigence stylistique qui serait propre à la Volte, je ne réfléchis pas là-dessus : si je fais un livre illisible, je ne me dis pas que c’est forcément pour La Volte. Si je fais un livre invendable, oui, c’est pour La Volte ! Sur l’efficience politique, je ne suis pas certain non plus. Un livre que j’ai pensé comme politique, en tout cas comme posant une question politique, ça pourrait être Héctor, un bouquin sur la dictature argentine que j’ai fait chez Rivages, et le choix de le faire chez Rivages, c’était précisément pour éviter le syndrome Ken Loach, c’est-à-dire de faire des films pour des gens qui sont déjà convaincus : si La Volte est identifiée comme une maison d’édition politique, y publier un livre politique ne va pas changer grand-chose, puisque ses lecteurs sont déjà d’accord. Sur le lectorat de La Volte et la ligne éditoriale, ce qui pourrait le plus m’intéresser serait de réfléchir à la manière de faire bouger les choses, d’agrandir ce lectorat. En fait, il y a quand même beaucoup de sensibilités différentes chez les auteurices qui publient chez cet éditeur, et c’est important de continuer à pousser les murs. Pour le dire autrement, je pense qu’il y a beaucoup de gens, lecteurs et auteurs, qui viennent à La Volte parce qu’ils aiment les livres d’Alain, mais peut-être qu’il y a de la place pour d’autres façons de lire et de faire. Qu’en penses-tu, Alain ?
Alain Damasio : Non, je ne suis pas d’accord : je pense que les auteurs viennent à La Volte pour le catalogue, la variété, l’intensité stylistique et l’originalité de ce qui est produit à la fois sur la construction narrative, la poétique pure, la typographie et la mise en forme. Je pense que ça finit par définir une forme d’école quand même (je sais que ça fait hurler Léo et luvan !), une école très ouverte mais avec un ensemble de points communs dans le catalogue, qui existe par le truchement d’un goût. Cette notion d’école est très décriée aujourd’hui parce qu’elle viendrait nier la singularité des voix et en quelque sorte porter atteinte au sentiment personnel des auteurs de produire une œuvre unique, authentiquement originale et sans équivalent. Le mouvement Dada ou les Surréalistes, les Impressionnistes comme l’École de Francfort pour ne citer que quelques « écoles », ont assumé cette commune appartenance qui est une force, qui fait l’histoire des arts et je crois que la Volte devrait également l’assumer : cette maison rassemble et réunit une force de transformation artistique, une école oui.
Peut-être vous demandez-vous ce que j’entends par “école” : eh bien, à mes yeux, une école est une communauté affinitaire, qui produit des œuvres d’art relevant d’un même goût, au sens très fort que lui donne Nietzsche : tout autant une weltanschauung (vision du monde), qu’un mode de perception de l’époque et de ses champs d’intensité, et qui implique aussi d’assumer l’exclusion et le rejet d’œuvres ou de formes artistiques qui sont ressenties comme « mauvaises », à l’aune de ce goût. Rire des mêmes choses, disait Deleuze, est une forme de ce goût.
La Volte est une école qui privilégie le langagement, que je définirai comme l’utilisation du langage pour porter des mondes politiquement habités, autrement dit qui croit aux forces fantastiques de la langue pour s’aménager des mondes habitables.
- 4 Les précisions précédentes concernant l’idée d’une école voltée ont été rajoutées à notre demande, (...)
D’une façon triviale, on pourrait simplement dire : la Volte est une école woke, elle porte une forme d’éveil aux situations des dominés, des minorités passées, présentes et futures, que les pouvoirs établis assujettissent et maltraitent. Elle est naturellement décoloniale, féministe, écolo, antiraciste et anticapitaliste, mais plus profondément, elle est ouverte : à l’expérimentation, à l’étranger, aux autres langues, aux frontières de toute grammaire, à la typoésie, aux folies narratives, aux réalités altérieures et aux thèmes borderline. Elle adore le trouble et les arts du trouble. Et pour qui sait regarder, ça forme une école, une école inconsciente, non revendiquée, souterraine comme un fleuve mais active et activement stimulante. Ce n’est bien sûr que mon avis. Mais je ne crois pas que cet avis soit un fantasme. Ça se voit et ça se lit4.
La Volte reste, dans son fonctionnement, une maison d’édition totalement organique (avec tous les défauts que ça comporte), construite autour de Mathias, du goût de Mathias, de son flair, ce qui fait qu’il peut éditer une gamme de livres très variés mais qui ont quand même un point commun. Je pense que Mathias ne pourrait absolument pas expliciter ce goût, mais il existe, il s’atteste dans les textes. Il y a eu cette tentative de manifeste au moment des 15 ans de la maison (Echenay 2019), mais il me fait rire ce manifeste, parce que tu ne peux pas vraiment définir pas un goût, c’est très spécial. Et pour moi La Volte c’est une sorte de communauté affinitaire très forte. Les amitiés sont nées de l’admiration pour ce que je lis de luvan, de Léo, de Sabrina… C’est quelque chose qui m’a donné envie de les rencontrer, de savoir quels êtres humains étaient derrière et comment ils arrivaient à faire ça. Cette curiosité littéraire crée un lien beaucoup plus intense qu’une simple camaraderie, parce que ce sont des liens profondément tissés à un rapport au monde, à un rapport à l’écriture, et ça c’est quelque chose qui me touche beaucoup. Ce sont des gens qui m’apprennent quelque chose. Je lis très peu de romans en littérature blanche, parce que la plupart du temps ça ne m’apprend rien, je lis dix pages et je ferme. Quand je lis luvan ou Léo, j’apprends quelque chose à chaque nouvelle et à chaque page.
Pour revenir à la question de départ, je ne me suis jamais posé la question du lectorat. J’ai peut-être la chance de ne pas avoir à me la poser, mais je fais le livre que je dois faire, point à la ligne. Je ne sais pas dans quel registre ça se pose, je ne sais pas à qui ça s’adresse. Je suis mon premier lecteur et mon seul lecteur en quelque sorte. Je fais un livre qui me plaise à moi, lecteur, quand je l’écris.
Christèle Couleau : Selon toi, le rôle de la maison d’édition serait de rester au plus près de ce livre que tu imagines ?
Alain Damasio : Je vais utiliser le mot interdit, mais une des dimensions de La Volte, c’est effectivement qu’il y a une liberté absolue dans la composition du livre, dans la typo, dans le choix des couvertures. Moi, je fais suer Mathias jusqu’au bout sur tous les aspects : la quatrième de couverture, le rabat, le CD, la couverture… On discute, on dialogue, on s’engueule mais il y a une ouverture totale. C’est je crois l’immense mérite de Mathias : il y a un truc qui est absolument intangible dans son approche de la littérature et des auteurs, c’est la liberté absolue. Et c’est pour ça que Sabrina aussi est à la Volte, et sans doute aussi Léo et luvan, c’est parce que tu sens qu’on va te donner tous les moyens pour sortir le livre-objet que tu veux sortir. Je ne crois pas que ce soit le cas pour tous les éditeurs. Au Seuil, je me suis battu sur la couverture, je n’ai pas eu ce que je voulais. Je me suis battu sur les rabats, je n’ai pas eu ce que je voulais. Quand je suis chez Folio, je n’ai aucune possibilité de modifier les couvertures. J’ai subi pendant 10 ans une couverture de La Horde du Contrevent que je déteste, qui est affreuse, dont les couleurs sont criardes, c’est de la mauvaise fantasy, ça défigure le bouquin… je n’aurais jamais subi ça à La Volte.
luvan : Je crois que j’ai la sensation, quand je commence un projet, que je suis toujours dans cette fragilité où ce projet ne verra peut-être pas le jour – peut-être une conscience de mort, que j’ai toujours en tête, tout le temps. Et pourtant ça n’impacte pas la confiance absolue que j’ai en Mathias. S’il décide de prendre mon livre, c’est parce qu’il aura jugé qu’il a envie d’en parler et que ça lui fera plaisir de l’avoir au catalogue. Ce ne sera pas pour me faire plaisir. J’en suis plutôt contente. J’ai l’impression à chaque projet que je réinvente la poudre, l’impression de ne jamais réussir à construire sur ce que j’ai déjà fait, même si d’une certaine façon je le fais, dans une sorte de palimpseste – ce mot me parle beaucoup – où je détruis à chaque fois le château de sable, en me disant : au lieu de faire des murs, je vais essayer d’écrire sur le sable. Et cette fragilité extrême, ce danger, je les aborde avec une sorte de sécurité affective, puisque je pense que la liberté doit être accordée aussi à l’éditeur, c’est la base de notre relation.
- 5 Cross the ages est un projet transmedia (livres, jeux vidéo, cartes à collectionner) mêlant des uni (...)
- 6 Sísifo, créé de 2017 à 2018 par Léo Henry, luvan, Laure Afchain et Nicolas Chesnais, propose « une (...)
- 7 Zanzibar est un collectif d’écrivains regroupant notamment Stéphane Beauverger, Alain Damasio, Cath (...)
- 8 Par exemple, Léo Henry évoque une relecture de son texte par luvan dans la nouvelle « Le Parapluie (...)
Jean-Marc Baud : Vous pratiquez aussi volontiers des formes de collaboration littéraire, que l’on songe au récent Cross the ages5, co-écrit par Alain Damasio et plusieurs auteurices et un illustrateur, mais aussi à Sísifo6, une narration numérique autour d’un événement de la guerre d’Espagne qui a réuni luvan, Léo Henry et deux graphistes, sans même évoquer le collectif Zanzibar7 auquel vous participez tous les trois. Des signes textuels suggèrent aussi des pratiques d’entraide ou de camaraderie littéraire8. Quelle importance attribuez-vous à ces formes d’amitié littéraire et de collaboration ? Est-ce que cela rentre en tension avec les représentations associées généralement à l’écrivain, celles de la solitude et de la singularité – puisque, Alain, tu disais tout à l’heure « je suis mon seul lecteur », ce qui suppose une forme de souveraineté absolue sur ton texte ?
- 9 Groupe d’auteur·rice·s de science-fiction, principalement édité.e.s à La Volte (Alain Damasio, Norb (...)
- 10 Il s’agit du projet de film d’animation Windwalkers, avec le studio Forge animation, qui a été lanc (...)
Alain Damasio : Je ne suis pas mon seul lecteur, mais mon premier lecteur. Je fais lire aussi à beaucoup de gens quand j’écris mes romans, j’ai des retours et c’est précieux. Mais je n’ai pas de lecteur en tête, c’est ça que je veux dire, il faut que ça me plaise à moi. Sur le collectif, on pourrait parler de Zanzibar9 et des weekends qu’on a faits et qu’on ne fait plus – c’est vraiment dommage. On a du mal à se réunir. Mais il y a eu effectivement beaucoup de projets soit de jeux vidéo, soit de romans collectifs, et ça fait partie de l’apprentissage pour moi. Tu apprends beaucoup en faisant ça, en travaillant avec les autres. Je me souviens quand j’ai fait travailler Léo chez Dontnod, sur Remember me et sur le film d’animation qu’on devait faire sur La Horde du Contrevent10. C’est très agaçant de travailler avec Léo, parce qu’il avance très vite, il est extrêmement vif, extrêmement rapide, extrêmement efficace. J’ai beaucoup appris en travaillant à ses côtés. Il a une espèce de faculté à ramasser, à catalyser les choses ou l’idée en très peu de mots. C’est une sacrée force. Évidemment, ça t’influence après dans l’écriture. On parlait de Melmoth furieux : il y a plein de dialogues de Sabrina qui sont hors-normes. Et j’essaie de m’en servir, j’essaie de progresser avec ça parce que je n’ai pas des dialogues de ce niveau-là. C’est une espèce de fulgurance, d’oblique permanente, c’est-à-dire que les répliques ne se répondent jamais, elles sont tout le temps décalées et ça donne une vivacité, une vitalité au dialogue. Ce n’est plus une boîte que tu fermes et que tu poses sur la feuille. Quand les dialogues ne se répondent pas, ça ouvre un champ absolument prodigieux. C’est précieux. Donc au-delà du travail commun, il y a aussi l’inter-influence, le fait que ça va t’aider à avancer sur certaines choses où tu bloques, où tu ne te sens pas fort, pas capable de faire ça. On écoute, on suit ce que font les autres, même indirectement, et on voit comment certaines choses, des typos, des thèmes, sont repris autrement, transformés, dans un autre univers.
Jean-Marc Baud : J’ai l’impression que ça rentre en tension chez toi avec l’idée qu’à un moment la création nécessite un fort degré de solitude. C’est ce qu’on peut comprendre quand on entend le morceau de Rone Bora vocal où tu dis : « Alain, La Horde du Contrevent tu la réussiras uniquement si tu t’isoles » (Rone, 2009).
Alain Damasio : Je dirais certainement autre chose aujourd’hui. Je fais ça à 32 ans, dans un état de célibat avancé, je n’ai pas d’enfant, je suis tout seul dans mon maquis en Corse. J’écris un bouquin jusqu’au-boutiste où la solitude joue effectivement un très grand rôle. C’est le moment où je lis beaucoup Nietzsche aussi, avec une sorte d’hypervalorisation de la solitude. Depuis, j’ai fait beaucoup de projets collectifs, et dans tous les domaines, au théâtre, dans les séries télé, les longs-métrages, les films d’animation, les jeux… Mais il y a toujours ce moment, qui est un bonheur, où tu as sédimenté tellement de choses, tu as accumulé tellement de ressources, tu t’es rempli de tellement d’échanges que tu sens qu’il faut se mettre à écrire. Je pense à la métaphore du compost, qui est rebattue mais que je trouve très juste : tu as des épluchures de vie, de rencontres, d’œuvres que tu amasses, puis tu as du marc de café au milieu tout ça, et des bouts de viande. Tu balances tout dans le compost et puis ça devient une espèce de terre noire, que tu répands. Et il y a ces moments de solitude où tu t’isoles pour que ça pousse, pour avoir du soleil et être sûr que la pluie va tomber.
- 11 Léo Henry et Jacques Mucchielli ont développé, avec le dessinateur Stéphane Perger, un univers fict (...)
Léo Henry : Alors moi je vais répondre en trois points ! sur la camaraderie, la réponse est oui. Et ça m’apporte vraiment de l’énergie et de la joie. Le fait de pas être tout seul avec son labeur, avec ce pensum, c’est quand même très libérateur. Et il y a la joie de connaître ces personnes qui écrivent, de voir les bouquins dont j’ai entendu parler lorsqu’ils étaient en chantier arriver sur la table de librairies. Je ressens quelque chose qui ressemble à de la fierté, alors que je n’y suis pour rien. Je suis très heureux des récompenses ou des critiques positives des camarades. C’est un truc qui alimente le désir de travailler, de continuer, de faire partir de quelque chose qui me dépasse et dans lequel les questions d’ego sont balayées. Ensuite, est-ce que le fait d’écrire à plusieurs, de s’impliquer dans des œuvres collectives, remet en question la figure de l’écrivain solitaire ? Je pense que c’est absolument vrai, et que pour moi c’est aussi extrêmement précieux parce que ça permet de réfléchir à l’autorité du geste d’être autrice ou auteur. C’est quelque chose que j’ai expérimenté assez tôt, parce que j’ai écrit plein de bouquins avec un copain, Jacques Mucchielli, dans les années 200011. Pour moi, c’est le point de départ. On s’est lancés dans l’écriture à quatre mains alors qu’on nous disait que c’était impossible. On s’est dit : « Ok, c’est impossible, alors on va le faire et ça va bien se passer ». Ça fait partie, je pense, de ce continuum de réflexions sur les conditions matérielles de production, sur la création dans son trajet entier, de l’idée à la réception. Mon troisième point – et je pense que c’est le point le plus mystérieux et le plus intéressant – , c’est que ce qui qui m’a poussé à écrire et à publier, c’est entre autres de me dire que j’allais appartenir à ce champ professionnel, que j’allais rencontrer d’autres gens et pouvoir parler d’une des choses qui m’intéresse le plus au monde et qui est une des plus mystérieuses, à savoir : comment est-ce qu’on écrit ? qu’est-ce qui se passe dans ce processus-là ? Au début, ça a été une grande déception, parce que, quand on ne connait pas bien les personnes, ce sont des sujets qui sont assez difficiles à aborder. Et les écrivains ou les écrivaines, en tout cas quand j’ai commencé il y a 20 ans, étaient très réticent·es à ouvrir la boîte, à partager leur méthode, leur réflexion... Au contraire, dans les compagnonnages littéraires longs comme je peux en avoir avec luvan et avec d’autres camarades, c’est vraiment possible de voir leur travail évoluer, de rentrer dans la petite chimie, d’arriver à avoir des discussions sur comment on fait. Et c’est très précieux. On a aussi fait, dans le cadre de Zanzibar, des weekends d’écriture en commun en partant du même matériau et ensuite en débriefant sur notre façon de procéder, le chemin qu’on a suivi… Faire le boulot à plusieurs ça me permet d’éclairer à la lampe torche cet immense lieu sombre qui est le mystère d’écrire.
luvan : Moi aussi, j’ai écrit trois points : Max Born, lesbiennes de Paris, jeu de rôle. Je suis d’accord avec tout ce que vous avez dit. J’ai l’impression que ce topos de l’écrivain solitaire est en train d’être détruit. Et que les jeunes auteurices, via notamment les masters de création littéraire, rêvent différemment ce métier. C’est un peu comme les plasticiens et les plasticiennes qui sont en écoles d’art : il y a des promotions, donc ces personnes vont continuer à s’accompagner au cours de leur vie. J’ai l’impression que quelque chose se crée, qui est en train de changer le game de l’écriture, et j’en suis ultra ravie, parce que c’est quelque chose qui me pèse et dans lequel je ne me suis jamais sentie à l’aise. Pour moi, l’écriture est une recherche et on ne peut pas faire de recherche seul. Max Born était un scientifique. On était aux débuts de la mathématique quantique, et il était en butte avec un objet de recherche qu’il s’était fixé et qui était le comportement de l’atome. Il était totalement désemparé face à ce sujet. Il a expérimenté pendant nombreuses années et il a fini par publier le texte de son échec. Il a raconté cet échec de manière précise et scientifique. Et ce récit a permis à un physicien d’appliquer la mathématique des matrices au comportement de l’atome. C’est grâce à ce récit d’un échec qu’il a eu cette idée. Et, comme le disait Léo, quand on a débuté, il y avait ce comportement un peu radin des auteurs qui ne voulaient pas ouvrir leur petite boîte, ce qui me semble assez morbide, et lié aussi à la fragilité dont je parlais tout à l’heure. Peut-être que des universitaires pourront aussi être financés pour réfléchir avec nous à ces questions, pour ouvrir ces boîtes ensemble. Je rêve de cet avenir où il y aurait une voie pour avancer à plusieurs dans une optique de recherche.
Ensuite, les lesbiennes de Paris, c’est parce que j’ai lu récemment un essai sur l’intertextualité des autrices qui vivaient à Paris dans les années 1920-1930 (Schwartz, 2024). Il y avait Anna de Noailles, Gertrude Stein… Renée Vivien par exemple était la voisine de Colette. Colette n’a jamais cité Renée Vivien et Renée Vivien n’a jamais cité Colette. Pourtant, il y avait toute une communauté. Elles passaient leur temps à boire ensemble, à avoir des relations romantiques, c’était une vraie communauté queer, avec son gossip, avec ses drames et ses vulnérabilités. Quelque chose se passait. Mais ces personnes-là vivaient une oppression, elles pouvaient aller en prison si jamais on parlait trop fort de leur homosexualité, et donc elles ne se citaient jamais – alors même que des citations en exergue rendaient visible un compagnonnage avoué avec des auteurs – et les chercheuses sont obligées d’aller lire cette intertextualité entre les lignes. Aujourd’hui, j’ai conscience que la liberté avec laquelle je déclare mon homosexualité pourrait m’être enlevée dans pas si longtemps. Et donc ce dont je rêve, c’est de la disparition de cette domination intégrée au sein de soi-même, qui fait qu’on censure ses propres compagnonnages, qu’on censure ses propres affinités. Dans cet essai que j’ai lu, c’était très émouvant, il y avait des vers de Natalie Barney qui étaient quasiment du copier-coller de vers de Renée Vivien. Et quand tu nous citais [Alain], Léo et moi, c’était une manière de formuler la même chose, même si on n’a pas écrit ensemble. Et comme les lesbiennes de Paris, Léo et moi on se voit tous les jours, en visio. Tous les mardis après-midi, je coworke avec Li-Cam. J’ai un peu coworké avec Michaël Roch aussi. Et puis enfin, les jeux de rôle : une grosse partie de ma vie consiste à faire des parties de jeux de rôle indépendant, sans MJ, en conarration sur discord. Ça m’a ouvert à énormément de choses. J’ai rencontré des créatrices d’univers, comme Cristal Aslanian, qui est une artiste qui travaille beaucoup sur les textes et le son via des jeux de rôles conarratifs. Et là aussi je rêve d’un monde, d’un milieu d’écriture et d’intertextualité, de compagnonnage qui déborde une école, La Volte ou même notre compagnonnage magique avec Léo. Je rêve de grands récits qui se créent indépendamment de l’écrit. Par exemple cosplayer du steampunk, c’est créer un univers indépendant qui est là, qui existe, une uchronie qui est de l’ordre de la co-construction, sans qu’il y ait de narration derrière.
Christèle Couleau : Un autre point d’ancrage serait celui du genre. La Volte dit vouloir croiser SF et littérature blanche, et de fait se rattache largement à la SFFF, au champ des littératures de l’imaginaire. De votre côté, est-ce une identité que vous revendiquez, que vous assumez ? Est-ce que c’est une assignation ? Et s’il y a identification à ce cadre-là, est-ce plutôt à une esthétique ou à une politique du genre ?
Léo Henry : C’est une question qui m’a travaillé et sur laquelle j’ai bougé et je continue à bouger. Ça n’a jamais été une assignation. Une revendication, partiellement. Je revendique un certain nombre de choses qui sont, à mon sens, propres à la SF ou à la sociologie de la SF actuelle. De tous les types de littérature que j’ai observés dans le cadre des sociabilités liées aux littératures, la science-fiction (ou les littératures de l’imaginaire) est la seule à produire un fandom, donc à produire une communauté de gens qui se retrouvent autour de ces objets. C’est une communauté de gens qui dépassent les auteurices et les professionnel·les, et qui a l’avantage d’être floue. Ce n’est pas une utopie, ce n’est pas une communauté idéale mais ça crée des choses très spécifiques, en particulier le fait que quand on se réunit entre camarades, donc entre ami·es auteurices et plus si affinités, il y a une reconnaissance et un accueil, plus ou moins fonctionnel, des gens qui arrivent dans ce milieu. On a pu observer en participant à La Comédie du Livre de Montpellier, un festival qui a décidé de s’ouvrir massivement aux littératures de l’imaginaire cette année, à quel point les dynamiques sont différentes d’un groupe à l’autre : non seulement en littératures de l’imaginaire on s’amuse beaucoup plus, mais les comportements sont différents, justement parce qu’il y a, à tous les niveaux, du collectif. Je revendique aussi la SF parce que c’est un corpus qui se complète. On assume de faire de la littérature en s’appuyant sur la littérature préexistante. C’est d’ailleurs parfois une difficulté pour les lecteurs qui viennent à la SF, l’impression que c’est compliqué et qu’ils n’ont pas les références. Mais c’est qu’il y a quelque chose de collectif dans le fait de travailler contre, de travailler avec, de travailler par-dessus des concepts, des récits, des idées qui nous préexistent. Sur le plan esthétique, avec l’arrivée d’une nouvelle génération d’auteurices, il y a quelque chose de très assumé sur la reprise du même, c’est-à-dire sur l’idée qu’il existe un certain type de récits de SF classiques (les récits d’exploration spatiale, ou d’apocalypse zombie…), et que pour que ces récits fonctionnent, il faut refaire les mêmes choses, s’inscrire dans les mêmes archétypes. C’est quelque chose que je vois très fort parce qu’il y a beaucoup de gens qui viennent de la fanfiction et de la romance. La romance est un genre extrêmement codifié en termes de structure et de contrainte. Le plaisir de la lecture ne repose pas tant sur le fait d’avoir une romance déroutante ou nouvelle mais de retrouver un certain nombre de systèmes, et la tension narrative se construit justement sur le fait qu’on sait déjà ce qui va se produire. C’est un cadre esthétique que je trouve très intéressant en termes de création parce que ça demande là aussi de s’inscrire dans un système de contraintes préexistant. C’est encore une façon de défaire cette notion extrêmement problématique politiquement de l’auteur – je suis un génie et je vais tout recréer de zéro –, ça donne à voir que ce n’est pas possible et praticable à cet endroit, parce que dans ces genres on ne peut pas tout recréer seul.
Alain Damasio : J’ai toujours défendu l’idée selon laquelle la science-fiction était le genre spéculatif par excellence, celui qui permet les réflexions les plus profondes sociologiquement, anthropologiquement, philosophiquement. J’en reste totalement convaincu. Pour moi, c’est un genre extraordinaire qui permet une liberté absolue à la fois sur la forme, la narration, la conduite de récit, la typo. On va me dire, la poésie aussi peut faire ça, mais nous avons en plus la puissance du récit. La SF reste un genre altier, princier, magnifique, extraordinairement riche, et politiquement c’est le genre qui permet de faire le plus de choses, beaucoup plus que le polar ou la littérature blanche. J’ai toujours eu un peu de mal avec la fantasy. Je reste très dubitatif sur la construction politique du genre et de ses ressorts. Et le fantastique, je pense qu’il est partout. Ce qui est sûr, c’est qu’on est bien là, on est bien où on est et je suis complètement d’accord avec Léo. J’ai été accueilli dans ce milieu de façon extrêmement ouverte par les mentors de l’époque qui étaient Serge Lehman, Ayerdhal, Pierre Bordage. J’espère qu’on produit aujourd’hui ce même genre d’accueil. Il y a une dynamique, un enthousiasme, une folie. Chaque fois que je me retrouve dans un festival de littérature blanche, je sens que l’ethos des auteurs est totalement différent. Il y a une espèce d’hypertrophie des égocentres que tu ne trouves pas dans les littératures de SF et de fantasy. Je continue à dire cette énormité qui fait mourir de rire tout le monde : pour moi, il n’y a pas d’auteur de science-fiction authentique qui puisse être de droite. Je pense que fondamentalement ce genre est le genre de l’altérité. C’est le genre qui se confronte fondamentalement et ontologiquement à l’altérité et tu ne peux pas faire de la bonne SF si tu n’as pas ça dans les tripes. La SF ce n’est pas juste l’intérieur, ni juste l’extérieur, c’est l’altérieur, cette espèce de dôme, de lisière, où tu vas te confronter à ce qui n’est pas toi, à ce qui n’est pas familier, à ce qui n’est pas ton monde – c’est exactement l’inverse de ce que prône le rassemblement national.
luvan : Il y a en effet, dans ce milieu, un accueil qui est très important. Personne n’est anonyme. Parfois, c’est un peu flippant, c’est comme une petite île ou un petit village où l’on te rapporte ce que d’autres disent de toi, avec tout ce qu’il peut y avoir d’insupportable là-dedans, des gens qui vont être ostracisés, qui vont être poussés sur le côté… Ce n’est pas un monde que je trouve plus de gauche ou plus de droite que le reste, par rapport à l’homophobie, ou à MeToo, il ne se remet ni plus ni moins facilement en question qu’un autre. Mais au moins c’est un milieu. Par rapport aux conventions de littérature générale, quand je vais à un festival de SF, je parle avec les lecteur·ices. Il n’y a pas de salon VIP. On peut faire une table ronde, puis prendre un café avec des gens qui ont assisté à la table ronde. Pour moi, c’est vital et je ne conçois pas un déplacement sans ces rencontres-là, avec des gens qui n’écrivent pas, ou de manière amateur. C’est ce qu’on appelle le fandom, mais nous-même on est aussi des fangirls et boys d’autres personnes. Il y a une communauté de gens qui vont recevoir ce qu’on écrit, que ce soit de la SF ou non. Je n’ai jamais l’impression, une fois que c’est publié, d’être dans le vide. Quand je parle à des auteurices de littérature générale, j’ai l’impression que c’est un peu comme un groupe de rock qui ne ferait jamais de tournée ! En SFFF, ce n’est pas juste toi et l’éditeur, et peut-être le journaliste du Monde des livres. Tu as autre chose. Il y a de nombreuses booktubeuses spécialisées dans ce domaine, et de nombreux challenges, comme le Vendredi lecture. Des lecteurs de Lyon m’ont offert le recueil des textes qu’ils ont écrit lors d’un défi Inktober : ça va me nourrir pendant des années. C’est un milieu qui est très vorace, pas forcément, comme le disait Léo, de nouvelles histoires mais de nouvelles aventures, de nouveaux départs, de nouveaux voyages. Ça peut être dans un cadre hyper convenu, mais on a envie de repartir dans un voyage et de partager ce voyage avec d’autres personnes. Et ce n’est jamais la même chose, ce ne sont pas des répétitions mais des réitérations. Le tarot fonctionne avec très peu d’arcanes majeurs. C’est comme les souterrains générés aléatoirement dans les Doom-like. À chaque fois on rentre dedans, et on sait ce qu’on va trouver, mais on ne sait pas si le boss se trouve à gauche ou à droite. Ce n’est pas ce que je pratique comme écriture, mais j’adore ces voyages, et cette impression de monter à bord. On a l’impression de voyager ensemble, avec cette communauté de co-voyageur·euses.
Public : J’ai une question concernant vos sources d’inspirations et vos méthodes de travail collectif : comment se fait ce tressage ? Cette stimulation ?
Léo Henry : On a une forme d’attention – avant-hier j’entendais des paléontologues qui venaient de découvrir un abri sous roche, je me suis dit tiens, ça c’est une histoire pour luvan. Cela n’aboutit pas toujours mais on échange des infos, des sujets. C’est le cas aussi avec des gens qui font de la recherche en littérature. Et on est assez friands de ce qui a été écrit sur l’intérieur de la boîte par des gens qui pratiquent – par exemple les écrits d’Ursula le Guin sont une source sans fin de réflexion sur l’écriture.
luvan : Je t’avais proposé, Léo, qu’on fasse un bookclub avec Laurent Kloetzer, à la manière des scientifiques qui choisissent de lire un article de revue scientifique et d’en parler ensemble, pour voir ce que cela apporte à leur recherche. Je trouve super sain qu’on se documente, qu’on réfléchisse à notre manière d’écrire. C’est récent, quand j’ai commencé à écrire, on ne réfléchissait pas au « comment ». Et c’est encore une manière de sortir de l’imaginaire de l’écrivain inspiré, supérieur. Mais la différence avec la recherche, c’est qu’on n’est pas dans la théorie : c’est de l’ordre de l’affect autant que de la technique. J’avais lu des textes de Stephen King sur l’écriture, et je ne me sentais pas concernée par certains conseils, et c’est seulement quand j’ai buté sur un problème qu’ils me sont revenus à l’esprit. Et puis il y a le collectif Zanzibar par exemple, qui est un autre endroit de discussion. Alain nous avait fait bosser sur des personnages furtifs, lorsqu’il travaillait sur son bouquin, et on avait coédité ces petits portraits. Et les exercices à contraintes sont très formateurs parce qu’ils nous font sortir de nos habitudes.
Léo Henry : Un jour par exemple, on s’était donné comme exercice de lister les trois thématiques qui nous paraissaient les plus importantes pour essayer d’envisager le futur – c’est quelque chose que je faisais souvent avec des amis. Et on s’est rendu compte qu’on produisait des choses totalement différentes. Donc l’idée c’était d’échanger les trucs et de prendre les préoccupations de quelqu’un d’autre et d’essayer de voir ce qu’on pouvait en faire. Ce qui était intéressant c’était de se retrouver confronté à des axes de création de mondes SF qui n’étaient pas les nôtres. Je me souviens que j’étais tombé sur ce qu’avait écrit Sabrina, qui concernait les relations entre les espèces, et c’était une question que je ne m’étais jamais posée. Donc j’avais lu des bouquins, j’avais fait un texte et c’était super enrichissant.
Simon Bréan : En vous écoutant décrire cette alchimie de création, une chose est quand même assez frappante : en dépit de la communauté de fans et des effets intertextualité, à la fois dans La Volte et dans vos différentes œuvres, on retrouve assez peu de fils thématiques de la science-fiction, alors qu’un facteur important de cohésion de la science-fiction, c’est justement la logique de ce qu’on appelle un mégatexte, c’est-à-dire un répertoire thématique repéré, pas forcément archétypal ou utilisé de façon formulaire. Est-ce que c’est un choix de ne pas s’inscrire trop nettement dans une certaine filiation ?
luvan : J’ai l’impression que je m’inscris dans ce mégatexte, mais en partant du principe qu’il est hyper clair pour les gens. Je le traite comme la réalité pour une autrice de littérature générale. De la même façon que je ne vais pas expliquer Paris à mes lecteurices dans un bouquin qui serait sur le Paris contemporain, je pars du principe que les personnes ont cela en arrière-plan. J’ai écrit par exemple une nouvelle sur des extraterrestres qui veulent détruire la terre après avoir prélevé trois personnes (luvan, 2017). Ça se passe dans un bar en Australie où tout le monde est ivre, tout le monde danse, en regardant vaguement à la télé quels astronautes vont être choisis. Je pars du principe que le mégatexte est cette dystopie apocalyptique avec l’invasion des extraterrestres qui vont détruire la planète. J’ai lu un certain nombre de bouquins, donc j’ai mon propre arrière-plan, c’est celui de Dernier restaurant avant la fin du monde (1982) par exemple. Mais je ne décris par cet arrière-plan, parce que cette petite nouvelle s’inscrit dans une tapisserie qui est commune mais variée. Susto c’est un postapo qui se situe en Antarctique et le mégatexte, ce seraient les documentaires d’Haroun Tazieff, ou l’imaginaire des survivants sur une île, comme dans Tous à Zanzibar. Je m’inscris avec beaucoup d’amour et de tendresse dans quelque chose, en partant du principe que les personnes qui ont en tête ce mégatexte de science-fiction vont me lire d’une autre manière que les personnes qui ne l’ont pas. C’est peut-être moins généreux pour les personnes qui n’ont pas ce mégatexte en tête, mais je crois qu’il y en a de moins en moins, parce que la fiction Netflix a énormément boosté cet effet de tapisserie.
Léo Henry : Je pense aussi que je suis dans le mégatexte, mais là encore, l’idée c’est d’identifier un ensemble, de comprendre que je suis dedans, et de voir ce qui m’intéresse. C’est assez facile d’identifier le cœur du mégatexte en SF, et c’est aussi intéressant de voir les schémas structurants ou dominants. Mais la SF c’est aussi beaucoup d’autres choses. C’est pareil pour la fantasy. Je me suis retrouvé à devoir écrire moi-même un livre de fantasy canonique, et c’était le truc le plus compliqué à faire. La fantasy, sur le papier, ça ne m’intéressait pas, donc ça m’a forcé à réfléchir à pourquoi ça ne m’intéressait pas. Et c’est à cause du mégatexte de la fantasy, parce que je n’en voyais que le milieu. Mais je me suis rappelé qu’en fait j’adore la fantasy, donc il fallait que j’aille récupérer dans ce corpus ce qui m’intéressait, qui n’entrait pas dans les clichés de la fantasy, mais qui appartenait en plein à la fantasy : Michael Ende, Miyazaki, le Tolkien de Bilbo, Ursula Le Guin avec Terremer, Watership down … Je suis rentré en SF avec des gens comme Volodine, Karen Joy Fowler, Ursula Le Guin, Angelica Gorodischer, des gens qui pour moi appartiennent clairement à la SF mais qui, si on fait un schéma, ne vont pas être au centre du truc. C’est vrai qu’Asimov m’intéresse beaucoup moins.
luvan : Du côté d’Asimov, à La Volte, on a Li-Cam et Claire Garand. Li-Cam dit qu’elle fait de la hard-science, la science est son point de départ. Et quand j’ai demandé des conseils de lecture à Claire Garand, en commençant le roman spatial que je suis en train d’écrire (luvan, 2025), j’ai eu la surprise de voir qu’elle s’était appuyée sur des bouquins d’astrophysique pleins de schémas, et qu’elle lisait des articles scientifiques. Concernant la circulation de l’inspiration, je me souviens que quand Léo m’a parlé de Thecel, son roman de fantasy, on était en résidence sur un projet en ligne et il m’a demandé : « c’est quoi pour toi la fantasy ? ». Plus tard, il m’a envoyé Thecel en Service de Presse et je me suis dit : « mais oui c’est quoi la fantasy pour moi ? ». Donc j’ai écrit TysT qui est un roman qui explique ce que c’est selon moi.
Colin Pahlisch : Comment est-ce que vous recevez, en tant qu’autrices et auteurs, ce type d’événements universitaires qui vous sont consacrés ?
Alain Damasio : Je trouve ça fabuleux. Il y a eu tellement d’années, de décennies où la science-fiction a été mise à l’écart de cette dynamique universitaire ou considérée comme indigne d’être étudiée. Quand tu vois le nombre de thèses qui portent sur la SF aujourd’hui, c’est magnifique. On a enfin compris, en France, que cette littérature avait ses lettres de noblesse. On inspire des travaux de recherche mais en vous écoutant, en voyant comment c’est analysé, il y a aussi des choses qui portent, et peuvent nourrir notre inspiration. C’est à la fois une très belle récompense et de la joie.
luvan : J’ai l’impression d’assouvir un vrai fantasme de mégatexte : j’ai des super pouvoirs et on regarde si mon squelette est en titanium… Je trouvais l’idée bizarre, mais finalement cela me semble juste normal qu’on essaie de se comprendre les uns les autres.