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Entretiens et tables rondes

Un entretien avec Mathias Echenay

An interview with Mathias Echenay
Mathias Echenay et Hugues Robert

Résumés

Un entretien avec Mathias Echenay, fondateur de La Volte.

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Mots-clés :

Echenay (Mathias), La Volte
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Texte intégral

Hugues Robert : Je suis impressionné par la connaissance de ce public. C’est vrai qu’en tant que libraire, même devant des publics de passionnés, je ne suis pas habitué à avoir des gens qui ont lu la moindre interview de Mathias Echenay, qui peuvent le citer de mémoire dans sa célèbre intervention de 2007…

Quelqu’un dans le public : Celle de 1822 aussi…

Mathias Echenay : Elle était bien d’ailleurs !

Hugues Robert : Pour ne pas être redondants avec ce qui a été déjà évoqué lors des communications et de la table ronde avec les auteurs, nous avons décidé de nous centrer sur le métier d’éditeur, et pour entrer dans le vif du sujet, j’avais une première question, Mathias, autour de la politique d’auteurices de La Volte. On a déjà évoqué durant le colloque la manière dont ils·elles entrent à La Volte, comment ils y arrivent, comment vous les choisissez individuellement, collectivement. Je me pose la question de l’étape d’après : une fois que tu as un certain nombre d’auteurices auxquels tu crois, auxquels la maison croit, qui en font partie et qui vont, bon an mal an, produire trois, quatre, cinq textes par an qui sont pour la maison, quelle place reste-t-il pour ta volonté, ton envie de continuer à découvrir, à faire entrer de la nouveauté, tout en gardant un rythme de publication annuel maîtrisable ?

  • 1 Voir, dans ce dossier, la table-ronde avec Alain Damasio, Léo Henry et luvan.

Mathias Echenay : C’est compliqué, effectivement. Si je ne veux pas dépasser sept livres par an, en accompagnant les auteurs et autrices de la bande, le programme est presque plein. Mais je n’ai jamais voulu me dire : « Je n’ai pas de place » ; et je sais aussi qu’en général, plus de la moitié des manuscrits annoncés ne sont pas prêts le jour voulu, ce qui me permet d’insérer d’autres livres dans le planning. D’autre part, accompagner les auteurs, ce n’est pas seulement les publier. Cela a été très bien dit par les auteurs lors de la table-ronde1 : ce « compagnonnage », ces « amitiés », ces « affinités » qui sont à la fois personnelles et littéraires, doivent aussi m’amener à être en mesure de dire non. C’est parce qu’il y a cette franchise et cette liberté, qu’il y a du crédit, de la confiance.

Hugues Robert : D’ailleurs certains textes de ces autrices et auteurs qui forment le cœur de La Volte paraissent chez d’autres éditeurs. Est-ce que c’est parce que cela ne correspondait effectivement pas à La Volte, ou bien est-ce une forme d’autocensure, dans la mesure où, te connaissant bien et ayant leur propre vision de ce qu’est La Volte, ils vont se dire : « Là, j’ai écrit un texte qui n’est pas pour La Volte », et vont d’emblée aller le proposer ailleurs ?

  • 2 Depuis cet entretien deux volumes supplémentaires sont parus : un recueil de nouvelles, Lanvil emmê (...)
  • 3 Dans sa communication lors du colloque de juin 2024, « La Volte. 20 ans d’édition à contrevent », i (...)
  • 4 Les références de ces différents ouvrages sont données dans la bibliographie finale.

Mathias Echenay : luvan et Léo se sont expliqués là-dessus, notamment par rapport à Dystopia, qui est peut-être la maison la plus proche, éditorialement, de La Volte. Parfois, lorsque je comprends qu’ils ont proposé ailleurs des textes sans me les montrer, je me dis : « Quand même, j’aurais bien voulu… ». Mais en général, c’est décidé ensemble, ils ont leur vision et on en parle. Et cela ne concerne pas tellement d’autres auteurs. Le cas de Damasio est assez particulier, c’est un essai qu’il a publié au Seuil. Quant à Michael Roch, il était avant chez Mü, mais quand il a eu un texte plus politique, que son éditeur ne souhaitait pas publier, il est venu vers moi, et c’est finalement à La Volte qu’il va continuer à développer l’univers de Tè Mawon, avec toute la folie créole de Lanvil2. Et il continue en parallèle de publier d’autres textes chez Mü. Mais pour en revenir à la question des nouveaux auteurs, je n’ai pas complètement répondu. C’était intéressant, ce que Simon Bréan a montré ce matin3 : il faudrait faire un mapping de vingt ans, pour voir les nouvelles voix, les nouvelles publications. Comme aime bien me le dire Léo, qui est un des plus jeunes de la bande : on vieillit, c’est bien, mais elles sont où, les nouvelles voix, les nouvelles plumes ? Pour ma part, j’ai l’impression – il faudrait regarder à la lueur de vraies statistiques, objectives – que pendant une période, il n’y a pas eu beaucoup de nouvelles voix, à part dans les recueils de nouvelles. Mais dans Demain la santé, qui est assez récent, on a découvert plusieurs auteurs et autrices dont j’ai ensuite reçu les manuscrits, et certains textes vont sortir, donc on voit maintenant arriver cette nouvelle génération. Dans les dix-huit derniers mois, il y a eu un type inconnu, Jacques Amblard4 ; Claire Garand, qui avait déjà écrit des nouvelles, mais dont c’est le premier roman ; Bombyx Mori, dont fait partie Jean-Marc Baud ; et Mélanie Fiévet, dans la collection Eutopia, dont on avait déjà publié deux nouvelles auparavant. Et il y en a de nouveaux et de nouvelles qui vont apparaître dans le recueil qu’on est en train de terminer sur la ville, et que l’on a ouvert à de nouvelles écrivaines et écrivains. Donc je peux écouter ce colloque sans avoir l’impression d’être enterré sous une entreprise de commémoration : La Volte est bien vivante ! Pourtant, en dehors de ces appels à nouvelles, tout n’est pas optimal : malgré toutes nos bonnes résolutions, nous n’arrivons pas à lire les manuscrits qui arrivent sur notre site, ce sont plutôt nos auteurs, ou des amis, qui nous transmettent des projets qui leur ont plu, ce qui n’est pas juste pour ceux qui n’ont pas de tels contacts. Les choses se font de manière organique – ce qui est une façon de dire que c’est le foutoir – puis l’arbitrage se fait au cas par cas, avec l’aide de ce que j’aime bien appeler « le comité invisible éditorial » – il n’y a pas qu’Alain Damasio qui fait des jeux de mots boiteux. On peut parler d’école, de mouvement, mais c’est très difficile de définir ces effets d’affinité qui agissent tout au long du processus.

  • 5 Les cinq volumes du cycle Canopus dans Argo : archives ont été publiés à La Volte de 2016 à 2020.
  • 6 Les douze romans du cycle Nicolas Eymerich ont été publiés à La Volte de 2011 à 2021.
  • 7 Onze romans de Jeff Noon ont été publié à La Volte, entre 2006 et 2026.

Hugues Robert : D’autant plus qu’il y a un troisième paramètre, peut-être, qui n’est pas majoritaire à La Volte mais qui est quand même significatif, me semble-t-il : les auteurs étrangers. Je pense notamment au cas de Doris Lessing5, qui s’inscrit dans un aspect un peu patrimonial ; à des gens qui étaient vivants au moment où ils sont parus à La Volte, comme Valerio Evangelisti6 ; ou qui sont tout à fait vivants comme Jeff Noon7. Comment cette envie de s’attaquer à ces œuvres-là, se conjugue-t-il avec l’envie, la nécessité de faire croître tout ce qui se passe en France avec La Volte ?

  • 8 Jacques Barbéri, auteur de science-fiction publié à La Volte, a traduit les romans du cycle d’Eymer (...)

Mathias Echenay : Publier des auteurs étrangers, ce n’est pas du tout le même travail éditorial, mais alors pas du tout. Bien sûr il faut les choisir, mais je dirais presque qu’il suffit de prendre les textes : on les choisit alors qu’ils ont déjà été édités. Il reste essentiellement la question de la langue, et donc dans un premier temps le rôle des personnes qui vont lire pour nous. Et puis surtout, on va soigner et faire soigner la traduction autant que faire se peut – c’est là qu’est le travail éditorial, juste là. Parfois, on échange avec l’auteur de loin, ou pas, ou le dialogue se noue avec le traducteur, la traductrice. Mais ce n’est pas le même travail qu’avec les auteurs et les autrices francophones. Nay El Achcar, qui travaille à La Volte, dit souvent que sa première surprise, c’était de voir le temps que je passais au téléphone pour parler avec les auteurs de leurs déboires amoureux, de tout, enfin de la vie. Et c’est effectivement cette amitié, ce compagnonnage qui prend énormément de temps et qui fait partie, je crois, de l’écriture. Et c’est vrai que ça me plaît, c’est la voie encore plus difficile, et en même temps c’est un travail éditorial incroyable, qui est vraiment d’amener des auteurs et des autrices à accoucher, enfin en tout cas à faire émerger des œuvres. Mais cette présence des auteurs étrangers à La Volte est une particularité. Quand on compare avec d’autres maisons d’édition – on a parlé de L’Atalante, du Bélial’, du Diable Vauvert –, la proportion d’auteurs étrangers n’est pas du tout la même, elle est inversée en fait, ils en ont beaucoup plus. Donc ça fait encore partie du choix, enfin d’un choix qui s’est imposé tout seul. Pour les auteurs étrangers, je m’étais dit : j’en ferai deux, ou un, par an. Et puis je me suis lancé dans la publication des romans d’Evangelisti parce que j’avais demandé à tous mes copains éditeurs de refaire cette série que j’adorais et dont la traduction française s’était arrêtée en cours de route. Et à un moment, quelqu’un m’a dit : « Mais pourquoi tu ne le fais pas, toi ? » Je n’y avais jamais pensé. Donc je me suis dit : c’est super, ça va être énorme. Et donc, effectivement, ça prend un dixième de la production, c’est dingue. Ça a permis de payer Jacques Barbéri8 pour la traduction, d’ailleurs. Et donc, rien qu’en suivant Valério Evangelisti et Jeff Noon, ça a pris pendant un moment les deux places de l’année. Et je n’ai pas nécessairement cherché d’autres pistes. Mais là aussi, les amitiés jouent. On a cité, parmi les volté·e·s, Marie Surgers, qui est traductrice : c’est elle qui m’a fait découvrir Sirène debout de Nina MacLaughlin, par exemple. Et là, comme elle est moins présente, je croise moins de propositions, car je n’ai pas le temps d’aller sur les sites en anglais regarder ce qui se passe. Donc les auteurs étrangers arrivent aussi à la Volte comme ça, par des effets de relais. Et ça a permis aussi – c’était presque intentionnel – de réorienter un petit peu vers une production d’autrices plus que d’auteurs. Après avoir lancé les séries Jeff Noon et Evangelisti, je suis allé chercher Angélica Gorodischer et Doris Lessing. C’est tellement nous. Et Gorodischer, c’est venu parce que, pour ceux qui connaissent, dans la bande de nos amis, il y a Gilles Dumay, qui est auteur mais qui est éditeur aussi chez Albin Michel Imaginaire. C’est lui qui m’a parlé d’Angélica Gorodischer, dont je n’avais jamais entendu parler. Dans le champ de la littérature blanche, personne ne connaissait, mais les éditeurs de science-fiction connaissaient tous, d’autant qu’un de ses romans a été traduit en anglais par Ursula K. Le Guin.

Hugues Robert : C’est Kalpa impérial.

Mathias Echenay : Oui, et tous ces éditeurs-là se disaient que de toute manière, ce n’était pas pour eux, ce texte était vraiment trop hybride, pas assez science-fiction. C’est pour ça que Gilles m’en a parlé. Ce cas montre bien d’abord comment l’idée fait son chemin, par des discussions informelles, et grâce au milieu de la SF et aux amitiés. Et pour une autrice qui ne peut pas avoir de place dans des catalogues spécialisés, et même généralistes, parce qu’elle est vraiment sur tellement de champs que ça ne rentre pas dans les cases éditoriales.

Hugues Robert : Le cas de Galeux, de Stephen Graham Jones est plus atypique à La Volte. Parce que là, il s’agit d’un auteur américain qui a déjà une production significative avant Galeux ; il y a au moins huit ou neuf romans. Et finalement c’est Rivages qui poursuit la publication de ses romans.

Mathias Echenay : Parce que je n’ai pas voulu faire la suite. C’est en discutant par mail avec Brian Evenson, qui est auteur mais est aussi un des traducteurs d’Antoine Volodine en anglais (et quand on dit Volodine, on se signe intérieurement), que je lui ai demandé s’il ne voyait pas des auteurs à me conseiller pour La Volte. Il m’a parlé de ce livre de Graham Jones, et j’ai donc commencé par celui-là. Mais après, j’en ai lu deux autres qui n’étaient pas dans mon spectre. Je parle de moi, et donc, peut-être, de La Volte. C’était vraiment de l’horreur, intéressante parce qu’il joue beaucoup avec les mythes amérindiens, mais vraiment ça m’est apparu moins évident. Alors que Galeux a pour moi un sens, social, et certainement politique. Les loups-garous, on ne sait pas s’ils existent au début, mais ce sont les déclassés américains qui doivent déménager en permanence, avec le poids de la violence. Et c’est ce que je n’ai pas retrouvé dans ses autres livres.

Hugues Robert : Et concernant des auteurs francophones qui ont déjà une existence éditoriale, est-ce que tu as des cas dont tu souhaiterais parler, lors desquels il y a eu une bataille, amicale ou pas, avec d’autres éditeurs, avec un enjeu sur les publications ?

Mathias Echenay : Je précise qu’on a décidé, au vu des discussions qu’il y a eu jusqu’à maintenant, de parler concrètement du métier d’éditeur et du choix, peut-être même de l’influence que l’éditeur peut avoir sur les œuvres elles-mêmes, et sur la culture. N’hésitez pas à intervenir pour poser des questions au fur et à mesure, si vous voulez qu’on approfondisse certains points. Pour ce qui est des auteurs francophones, là, ça ne me vient pas. Parce qu’effectivement, c’est délicat, d’abord en termes d’amitié. Je sais que certains ne voient pas l’édition comme ça. C’est assez drôle, d’ailleurs. Mais « prendre » des auteurs, comme si c’était des marchandises… Ce sont quand même les auteurs et les autrices qui décident. Les contrats d’exclusivité, les droits de suite, ça n’existe plus depuis longtemps, même s’il y a toujours des rapports déséquilibrés, il ne faut pas se leurrer. Donc aller prendre des auteurs ou des autrices qui sont au Bélial’, à L’Atalante, chez Dystopia – je cite mes amis (Dystopia, surtout, c’est particulier : ce n’est pas nous-mêmes, mais voilà, c’est commun) –, au Diable Vauvert : c’est la règle du jeu, on le sait, mais moi, je n’imagine pas le faire. Après, quand on regarde bien, il y a plein d’auteurs chez nous qui ont été avant chez d’autres. Je ne parle pas de Jacques Barbéri et de Philippe Curval, qui n’étaient plus publiés, qui n’avaient plus d’éditeurs, en quelque sorte, ou plus d’éditeurs à leur mesure, si tant est qu’on soit à leur mesure. Mais effectivement, on vient de parler de Michael Roch, qui était avant chez Mü, comme Li-Cam. Léo Henry et Sabrina Calvo ont été, à un moment, aux Moutons électriques. Sabrina, pour son premier roman, était même chez Bragelonne. Donc voilà, il y a quand même ce jeu-là, d’abord impulsé par les auteurices, tout simplement.

Public : Est-ce que tu en as parlé, de ces moments de « passage », avant ou après, avec les auteurs, les éditeurs ? Est-ce qu’il y a eu des situations délicates ?

Mathias Echenay : Michael Roch, c’était délicat puisqu’il m’a envoyé son manuscrit et m’a dit qu’il fallait que ce soit publié dans l’année, parce qu’il avait une aide du CNL. Et je savais que Gilles Dumay lui avait fait retravailler le texte – et Gilles, lui, était à la recherche d’auteurs pour Albin Michel, c’est normal, c’est comme ça que ça se passe. Et donc, Michael m’a laissé entendre qu’effectivement Gilles avait refusé son manuscrit, qu’en tout cas il n’allait pas répondre dans les huit mois. Et il m’a dit que Davy Athuil, de chez Mü, ne voulait pas le faire. Donc j’ai appelé Davy pour savoir ce qu’il en était. Bref, il y a eu toute une histoire là-dessus. Pour continuer sur La Volte, la question de savoir quel auteur ou quelle autrice francophone publié·e par mes ami·e·s j’aurais envie de publier… en fait, je ne trouve pas.

Hugues Robert : Antoine Volodine ?

  • 9 La Volte publiera en août 2026 un roman d’Antoine Volodine, sous le pseudonyme d’Infernus Iohannes, (...)

Mathias Echenay : Oui, mais Antoine Volodine, je ne le compte pas9, ce n’est pas pareil. Et donc on revient à ce qu’on pourrait appeler la ligne éditoriale. Tout au début, quand j’ai lancé La Volte, j’imaginais qu’on allait permettre (et c’est vraiment ça, et c’est encore ça), à des auteurs et des autrices, qui pouvaient être publiés ailleurs, de faire des livres que leur éditeur ne pouvait pas faire en termes éditoriaux, d’ambition ou d’invendabilité – inventons un nouveau terme. Et que donc, nous, on pouvait accomplir ça. J’aimais bien ce côté : « Ouais, mais alors là, c’est un truc de dingue, c’est un travail colossal, ça va être illisible, comme on l’a dit, et invendable ». Alors là, c’était pour La Volte ! Et oui, il y a eu des projets qui ont débuté ainsi.

  • 10 Voir l’article d’Oriane Deseilligny dans ce dossier.

Simon Bréan : Une question complémentaire serait celle des bonnes pratiques. Parce qu’on parlait tout à l’heure d’un ethos10, et tout ce qui est dit là, en creux, correspond peut-être aussi à une certaine éthique éditoriale. On a beaucoup parlé de la logique des contrats d’exclusivité, qui s’est un peu éteinte globalement, mais qui était aussi une logique de donnant-donnant, peut-être : une fois qu’on a signé chez nous, il y a une sorte de garantie de publication si on livre les textes. Donc ce modèle-là, effectivement, c’est un modèle contre lequel des gens se sont battus, en particulier Gérard Klein, par exemple, au xxe siècle. Et donc la question, c’est : est-ce qu’il y a un engagement de La Volte, dans le champ éditorial et dans les discussions avec les éditeurs, justement pour défendre les bonnes pratiques, c’est-à-dire, en gros, un effort pour s’engager aux côtés des droits des auteurs et des autrices ? Parce qu’en fait, il y a quand même cette idée, on en parlait tout à l’heure, d’un engagement politique. Et cet engagement politique pourrait se traduire en premier lieu dans de bonnes pratiques éditoriales.

  • 11 Le Bélial’ a publié la traduction française des cinq volumes du cycle Terra Ignota d’Ada Palmer de (...)

Mathias Echenay : On en parle peu entre éditeurs. Pourtant on est très proches : au-delà des amitiés personnelles, avec L’Atalante, le Bélial’ et le Diable Vauvert, on est chez le même diffuseur, donc nous menons beaucoup d’actions ensemble, des présentations communes notamment, et donc pour nous, ça paraît évident, cette complémentarité de positionnement éditorial, vraiment. Il y a aussi une association d’éditeurs, indépendants ou pas, qu’on essaie d’animer pour le Mois de l’imaginaire, et ce sont des lieux où l’on parle de beaucoup de choses. Mais les conditions, on n’en parle pas, parce qu’on sait que certains – pas ceux que je viens de citer –, n’ont pas du tout les mêmes conditions. Nous, à La Volte, on essaye d’être « bien », pour le dire comme ça. Et en même temps, puisque vous avez compris que je me contredis régulièrement, ou que j’essaie de voir le pour et le contre : on ne fait rien de particulièrement vertueux concernant les droits. Là, on va passer à la reddition des droits deux fois par an, ce qui sera une obligation légale dans deux ans – enfin, on y est passés, mais j’ai oublié d’en payer certains quand même. Les auteurs ne me le reprochent pas, mais on pourrait attendre de nous qu’on soit particulièrement plus vertueux et plus en pointe là-dessus. Et l’équation économique pèse sans doute aussi sur ces questions. Donc voilà, l’amitié, le respect des droits, le collectif, le fait de faire vraiment les livres avec les auteurs, tout ça c’est hyper clair, vraiment. Mais sur les questions de contrats et de droits, on n’est pas exemplaires, ni en avance, on rémunère les traductions selon les barèmes du CNL ; concernant les droits d’auteur, on commence maintenant avec des droits à 10 % pour les auteurices francophones, c’est bien. J’ai commencé à voir arriver des gens plus radicaux, par exemple Les éditions du Commun, qui considèrent que les éditeurs doivent renoncer à tous les droits annexes – on parle métier : il s’agit des cessions de droit, pour l’audiovisuel en particulier, et ça c’est le rêve de tout éditeur, ça arrive une fois dans une vie, mais ça fait gagner beaucoup d’argent… Ils considèrent que c’est l’auteur qui en percevra l’intégralité des fruits s’il y a un deal. Donc je rends visite à des gens qui font des choses qu’on ne fait pas, et je me dis qu’il faudra peut-être qu’on passe à ça – surtout avec tout ce qu’on gagne « sur le dos » de Damasio (qui, on l’a dit sans le dire, est un des actionnaires, un des associés fondateurs, et il touche un pourcentage au-dessus de tout ce qui se pratique habituellement) ! Et donc, je reviens à la question précédente, est-ce qu’il y a des livres que j’aurais bien faits ? Oui, mais pour le coup, ça concerne des livres étrangers : il y a des livres pour lesquels je n’ai pas été assez rapide, ou même carrément absent, et ce n’est pas très grave (avec les auteurs francophones, ça m’embêterait plus). Et ça parle des lignes éditoriales de ces différentes maisons d’édition, qui présentent quand même des points d’intersection. Par exemple Ada Palmer11, chez le Bélial’ : là, ça coche toutes les cases (sauf qu’il en a vendu plein !).

Hugues Robert : Il y a le côté un peu fou, dont on se dit : personne ne va faire ça. Ça collait bien…

Mathias Echenay : Oui, et le travail langagier, la question des rapports de domination, c’est incroyable. Il y a eu aussi La Maison dans laquelle… de Mariam Petrosyan qui est paru chez Monsieur Toussaint Louverture – on a pas mal de points communs avec eux, notamment plusieurs livres qu’on aurait pu faire tous les deux, et qui tout en ayant trait à la science-fiction ou plus globalement aux littératures de l’imaginaire, ont du mal à rentrer dans les classifications des rayons de librairie.

Hugues Robert : Avant de revenir sans doute davantage sur le travail du texte lui-même, j’ai une question qui est un peu liée à ça. Pour une maison atypique – on a parlé de l’histoire, de ses conditions de création, de son fonctionnement, avec cette communauté – est-ce que la perception, les attentes non plus des lecteurs mais de l’écosystème diffusion-distribution-libraires, en termes de remise par exemple, ont changé avec le succès public massif visible depuis Les Furtifs ?

Mathias Echenay : Sur ce point précis, il faudrait demander à Nay [El Achcar] ou à toi, en tant que libraire. Mais ça m’évoque une question plus large. Merci, parce que j’ai quand même beaucoup plus de questions que je n’en avais hier matin avant de venir ici ! C’est la question qui a été rapidement évoquée : est-ce qu’Alain Damasio, en tant que figure de proue – je suis bien d’accord –, nous apporte un éclairage, et permet ce ruissellement sur les autres œuvres ou pas ? Et en effet, j’ai l’impression que ce n’est pas le cas. Donc peut-être que même les libraires se disent : voilà, on adore Damasio, donc on aime bien La Volte, mais on ne va pas nécessairement faire un effort pour aller lire les autres. Ou alors il y a cette image de textes compliqués. Je n’en sais rien. En tout cas, quand on a créé La Volte, nom que j’ai trouvé au tout dernier moment, j’ai retrouvé les papiers de 2004, on voyait toutes les propositions d’Alain et d’autres – il y en a eu des noms pourris – et au final, au dernier moment, on a opté pour La Volte –, pendant un an, bien sûr, tous les gens me demandaient : « Mais pourquoi La Volte ? C’est un drôle de nom. » – alors qu’évidemment plus personne ne pose la question au bout de deux ans. Bref, quand on a créé La Volte, j’avais quand même dans l’idée qu’on allait perdre beaucoup d’argent avec La Horde du Contrevent (pour dire combien je suis visionnaire !), et que c’étaient les autres livres qui allaient rattraper ça. Et ça n’a pas du tout été le cas, c’est l’inverse qui s’est produit. Effectivement, La Horde, c’est un contre-modèle. Tout mon parcours fait de moi un professionnel de l’édition. Toute la diffusion-distribution, c’est mon travail. Je continue encore, je donne des conseils aux éditeurs en marketing, sur la façon de lancer les livres. Et le fruit de cette réflexion, combiné à un besoin incroyable de, justement, ne pas faire comme ça, m’amènent à faire tout le temps de La Volte une sorte de contre-modèle. Essayer d’être cohérent et essayer de le dire, c’est aussi une sorte de marketing. En revanche, le principe fondateur, qui reste dans notre ADN, c’est ce que vous avez très bien dit : publier des textes que d’autres ne publieraient pas, ce qui pourrait paraître négatif quand on ne connaît pas l’histoire de La Volte. Et le faire à fond, le faire avec les auteurs, de façon artisanale, le mieux possible. Parce que même si je revendique souvent de publier des livres invendables, en fait je voudrais les vendre, évidemment, et je suis triste de ne pas toujours en vendre autant que je le souhaiterais. Une fois qu’on a choisi le livre et qu’on travaille avec tout le monde, on fait tout pour le vendre. À chaque fois que je sors un livre, même si l’historique de vente d’un auteur ou d’une autrice ne monte pas très haut, à chaque fois je suis persuadé, au fond, que celui-là, il va marcher. Pas lucide, comme n’importe quel éditeur. Je tire toujours trop. Et j’explique en général que le problème ce n’est pas le surtirage, ce sont les ventes qui ne sont pas à la hauteur. Il faut quand même prendre en compte ce décalage. Pendant longtemps, d’abord, il n’y avait pas de salariés à La Volte (c’est le cas maintenant, depuis 2019, avec l’arrivée de Nay El Achcar). Je ne me payais pas non plus. Mais en même temps, je voulais équilibrer les comptes, pour que ça ne soit pas perçu comme ma « danseuse », pour que ce ne soit pas un hobby, avec un « vrai » métier à côté et un besoin de renflouer en cas de difficulté (on l’a fait une fois). Et je ne sais pas ce que j’aurais fait, franchement, s’il n’y avait pas eu cet incroyable succès de Damasio. Chaque année on reçoit beaucoup d’argent de Folio, et ça équilibre, sans plus. C’est pour ça que je fais aussi très attention, en tant que consultant, en accompagnant des éditeurs, de respecter la diversité des situations. Non pas pour les ménager, mais je sais qu’il y a plein d’autres modèles et qu’il y a plein d’autres pratiques. Et nous, on n’a pas de leçon à donner à des gens qui ont une maison d’édition, c’est-à-dire une entreprise, et qui veulent en vivre, les fous. Ce n’est pas la même chose. De nombreuses maisons effectuent un travail de qualité, ce sont aussi des entreprises et elles doivent vendre. Et c’est normal. Il n’y a rien de sale à gagner de l’argent, enfin si, un peu, mais non. On a la chance de pouvoir le faire avec beaucoup de cœur. Je reste conscient que les conditions ne sont pas les mêmes pour nous que pour d’autres. C’est pourquoi quand je dis qu’il n’y a pas de modèle économique, c’est de la provocation. C’est parce que La Volte n’a pas été construite comme ça, que j’ai gardé un autre boulot, donc qu’il n’y a pas un risque de dingue, si ce n’est celui de perdre de l’argent. On a des revenus suffisants pour pouvoir éponger les pertes de certains livres. Cependant ce n’est pas un objectif de ne pas vendre, malgré mes déclarations péremptoires de publier des livres invendables. Je pense profondément que les livres que nous publions sont les livres les plus importants du monde. Mais réellement. C’est maladif. Je suis convaincu que tout le monde devrait les lire. Et je sais que certains sont d’un abord difficile, qu’il faut faire des efforts, mais ça me paraît possible. Et je suis convaincu qu’avec le temps, si ce n’est pas tout de suite, avec le temps, cela va devenir manifeste : c’est ici qu’il se passe quelque chose dans la littérature.

Hugues Robert : Je partage complètement l’idée que l’énorme majorité des textes publiés à La Volte sont des textes forts et importants, il n’y a aucun doute. Leur rayonnement à l’étranger, et pas uniquement dans le monde anglo-saxon, est-ce que c’est quelque chose qui est, pour toi, un enjeu aujourd’hui ? Quelque chose qui pourrait ou devrait jouer un rôle ?

  • 12 Une édition de La Horde du Contrevent doit paraître aux États-Unis en 2026, dans la traduction d’Al (...)

Mathias Echenay : Alain [Damasio] m’embête avec ça depuis deux ans, et Norbert [Merjagnan] aussi. Pour le coup, je connais vraiment très bien l’édition en France, mais je connais très peu l’étranger, je n’ai pas ni temps, ni le réseau. Je sais que d’abord, c’est un fantasme, mais il faut tenir compte des fantasmes d’auteurs et d’autrices d’être publiés en anglais, en espagnol, etc. Et encore, ce n’est pas parce qu’on a vendu des droits à une maison d’édition étrangère que cela va se vendre. Donc régulièrement on change de partenaires pour vendre à l’étranger. J’ai vraiment pu voir, comme on le dit souvent, qu’aux États-Unis, en particulier, la production de science-fiction française ne les intéresse pas du tout. Il n’y a quasiment pas de traductions. Ils ont vraiment leur marché domestique qui leur suffit. À la Volte, Ernest Moret s’occupe de négocier les droits. Là, je vais aller à Glasgow, à la Convention mondiale de science-fiction, mais je pense qu’on ne va parler à personne, à part à ceux que je connais déjà. Je n’arrive pas à voir comment rencontrer, comment trouver. En fait, j’ai cherché : mon rêve, et ma façon de fonctionner, vous l’avez vu, c’est l’affinité, l’affinité d’abord, et c’est vrai que je rêve toujours de rencontrer un éditeur qui nous ressemble un peu, qui ferait de la science-fiction mais qui ne serait pas de la science-fiction, et qui serait littéraire, et qui serait indépendant, mais je ne l’ai pas rencontré. Pourtant c’est là qu’il pourrait se passer des choses. Même un agent super, qui vendrait par miracle des droits pour notre compte, ce sera bien pour les auteurs, les autrices, mais ça ne va pas faire connaître La Volte elle-même à l’étranger. Mais ça, ce n’est de toute façon pas un objectif, déjà en France c’est bien. C’est un développement économique qui est nécessaire dans le cas de la carrière d’Alain Damasio. Parce que c’est quand même dingue que ça n’existe pas aux États-Unis et en Angleterre. Il y a quand même quatre ou cinq pays qui ont acheté La Horde et Les Furtifs. Et en anglais, on espère enfin avoir quelque chose12. C’est même pour cette raison qu’Alain a dit oui au Seuil (comme ça, je réponds à cette question qui n’est pas posée), il a dit oui au Seuil, avec moi en copie (il ne m’a pas demandé avant, mais ça, c’est nos rapports à nous) pour Vallée du Silicium, qui vient de sortir. Parce que Le Seuil, avec une de ses filiales, lui proposait à l’époque une édition américaine de Vallée du Silicium. Finalement ce sera La Horde du Contrevent, ce qui est à mon avis un peu plus intéressant pour les États-Unis. Et si vous en connaissez, moi j’adorerais faire des choses avec des Européens, avec des maisons d’édition, des avec qui on aurait des atomes crochus, avec qui on pourrait faire capillarité, groupe, communauté. Ce serait vraiment génial. Mais je n’en vois pas, ou peut-être que je ne suis pas au bon endroit pour les voir.

Hugues Robert : Tu l’as mentionné tout à l’heure, avec l’exemple de Brian Evenson, parfois des auteurs, par amitié et intérêt pour le travail des autres, se font, pas nécessairement de façon ultra-volontariste, mais de facto, le relais de quelque chose. Valério Evangelisti, qui connaissait très bien l’édition italienne, aurait pu, lui aussi, jouer ce rôle-là.

Mathias Echenay : C’est sûr, j’aurais aimé tisser quelque chose avec l’édition italienne. Valerio Evangelisti, francophone francophile, aurait été idéal. Mais je ne suis jamais allé le voir et lui était malade, il n’est jamais venu en France. Il m’avait recommandé Vittorio Catani, dont nous avons publié un livre – c’est Jacques Barbéri qui l’avait lu parce que je ne lis pas l’italien. Et effectivement, on sentait des affinités avec l’œuvre, Vittorio Catani semblait en phase avec tout ce qu’on avait à dire. Mais il n’a jamais répondu, il n’est jamais venu en France, c’était très décevant et donc je n’ai pas regardé le reste de son œuvre. Sinon j’aurais aimé nouer quelque chose, car l’idée n’est pas de faire un livre, mais de suivre des œuvres, même à l’étranger. Donc oui, il y a des liens et des nœuds à faire, mais ça n’a rien d’évident.

Hugues Robert : Est-ce que tu nous parlerais un peu de la façon dont tu interagis directement sur le texte avec l’auteur ? J’imagine que ça peut varier en fonction de chacune et de chacun. Mais quelle est ton attitude de départ ? Parce qu’on dit souvent, quand on parle d’éditeurs – je parle d’éditeurs impliqués, pas de maisons d’édition qui sont des usines –, qu’on peut les classer, peut-être un peu abusivement, entre éditeurs interventionnistes et éditeurs non interventionnistes. Comment te situes-tu par rapport à cela ?

Mathias Echenay : Pendant plusieurs années, je ne me disais pas éditeur. En raison de mon parcours commercial et du fait qu’on m’avait « forcé », ou en tout cas convaincu de monter la maison d’édition. Je pensais seulement que j’étais un grand lecteur – je veux dire, un lecteur sensible –ce n’est pas de l’humilité du tout. Je pensais pas être éditeur. Avec mon copain de la maison d’édition Cylibris, avec qui on a édité La Zone du dehors, on cherchait un « vrai » éditeur pour La Horde du Contrevent, et pas des rigolos comme nous. C’était ça, l’histoire. J’avais trouvé Jacques Chambon à l’époque, puisque je travaillais chez Flammarion, et c’est lui qui devait publier La Horde du Contrevent – qui n’aurait peut-être pas été la même, et qui peut-être n’aurait même pas vu le jour, parce que Jacques Chambon essayait de faire rentrer Alain dans une autre perspective. Puis il y a eu le décès de Jacques Chambon, et quelques refus d’autres éditeurs (on a expliqué à Alain que son livre, c’était une bouillie !).

Hugues Robert : Tu n’es pas le seul à ne pas être visionnaire, tu vois !

Mathias Echenay : Ah oui, ça c’est sûr. Et donc, je considérais que je n’étais pas éditeur. Ou que j’étais éditeur au sens où on peut avoir, pour le coup, une vision, une vue d’ensemble : comment on va vendre le livre, à qui on va s’adresser, du côté entrepreneurial, mais aussi du côté du lancement, de la communication, de la promotion. Enfin, de nombreuses activités dont on parle peu finalement, et qui sont quand même une grande partie du travail des éditeurs. J’étais donc éditeur en ce sens-là, mais pas sur le texte. Par exemple, Le Déchronologue (pourtant c’était tard déjà, c’était en 2009), je l’ai lu, mais j’ai demandé à Norbert Merjagnan de travailler avec Stéphane Beauverger. Je ne me sentais pas de le faire, je pensais que Norbert était bien plus précis. Ils ont fait un super travail. Moi je relisais derrière. Ça dépend complètement des auteurs. En tout cas, comme je vous l’ai dit, c’est toujours eux qui décident. On ne change pas une virgule sans leur avis. Et donc, ma façon de faire en général, c’est poser des questions. Je dis : « Ah, ça, je n’ai pas vu » ou « ça, je n’ai pas compris », de façon très simple. Et ils me répondent : « T’as qu’à relire, t’es trop con », ou ils me disent : « Ah oui, tiens, tu as raison. » (On rigole bien quand même, ça se fait tellement en confiance !) Bref, le deal, c’est : est-ce que tu veux bien relire en ayant ces questions en tête ?

Public : J’avais entendu Ketty Steward, aux Utopiales je crois, il y a plusieurs années, qui disait que, pour la publication d’une nouvelle, tu l’avais relue douze milliards de fois, tu lui avais demandé de changer plein de choses et que ça avait été horrible.

Mathias Echenay : Alors, c’est pas moi, c’est Stéphane Beauverger à qui j’avais proposé de plonger dans le texte. Ketty Steward a accepté le deal, bien sûr, mais en effet elle disait à la fin qu’elle ne savait plus où elle en était, de qui était cette nouvelle. Il y a des auteurs et des autrices qui sont prêts à retravailler, et je crois que vraiment elle a été entraînée dans cet échange avec un auteur, et d’une certaine manière cela a été fécond. D’autres auteurs vont dire non.

Public : Elle n’avait pas été déjà publiée par ailleurs ?

Mathias Echenay : Pas cette nouvelle. Elle avait déjà publié d’autres nouvelles, et son récit personnel. Mais ce n’est pas la question : Ketty Steward ou quelqu’un d’autre, je pense qu’on aurait fait pareil. Moi, je trouvais vraiment qu’il y avait quelque chose dans ce texte, mais aussi des manques. Et donc, là, je me suis dit que c’était pour Stéphane Beauverger. Cela fait un moment qu’on n’a pas constitué ce genre de binôme, ça serait intéressant de le refaire avec d’autres auteurs et autrices, mais c’est peut-être aussi parce que maintenant je prends davantage cette part-là. C’est peut-être ça, l’évolution. Mais je suis longtemps passé par d’autres, et encore aujourd’hui, je fais parfois lire un texte à un ami auteur, autrice ou à quelqu’un d’autre pour confirmer mon impression, ou pour voir des choses que je n’aurais pas vues. Et je ne fais pas une fiche avec mes remarques : « tiens, il faudrait améliorer les transitions entre les passages, puis les dialogues ». Mais j’ai vu, effectivement, le fameux Gilles Dumay retravailler les dialogues, sur certains textes, c’était hyper intéressant. Le fait qu’il soit lui-même auteur joue peut-être – et d’ailleurs, je pense qu’il y a un danger quand on est auteur, de se projeter parfois, de se mettre peut-être à écrire à la place d’un autre auteur. … Moi je ne suis pas auteur, je n’écris pas, je dois procéder différemment. Ensuite, selon les auteurs, le travail est complètement différent. Normalement, je ne veux pas trop qu’on en discute tant que je n’ai pas l’ensemble du texte. Mais Sabrina Calvo et Alain Damasio, par exemple, font autrement. Donc je dis des trucs. Alain ne m’écoute pas. Il envoie ses textes à plein de gens, et choisit ce qui l’intéresse dans les remarques. Et Sabrina me dit : « Ah oui », elle me parle de trucs, d’abord on ne comprend rien à ce qu’elle raconte, puis quand on est à la fin du roman, on dit : « Ah oui, d’accord, c’est l’histoire de l’eau qui coule, et en même temps c’est la révolution, et en même temps c’est sur la couture. » Mais on discute, et ça la remet dans le bain, ça l’aide à continuer. En ce qui concerne Léo Henry, à part pour Hildegarde, où j’ai joué un certain rôle, je ne me sens pas utile : qu’est-ce que je vais dire à Léo Henry, comment il « doit » écrire ? Et même avec luvan, il y a des moments où on discute de trucs, de loin en loin… voilà. Pour eux, ça déclenche quelque chose. Eux semblent avoir compris quelque chose au milieu de la mélasse que j’ai balancée, et ils repartent. Mais sinon, c’est quand même surtout à la fin que j’interviens : sur les différentes versions, on rediscute énormément.

Christèle Couleau : Concernant cette relation avec les auteurs, il me semble avoir lu que Li-Cam, par exemple, souhaitait placer une sorte de grammaire à la fin de Visite, et que tu l’en avais dissuadée. Et à l’inverse, dans Agrapha, il y a tout un glossaire, plusieurs dispositifs d’annotation, une « note sur la traduction », et même un « avertissement de l’éditeur ». Quels sont les auteurs qui, eux, te laissent ainsi parfois une place dans leur terrain de jeu ?

  • 13 Typographe, maquettiste et graphiste, Laure Afchain a notamment créé la police de caractères utilis (...)

Mathias Echenay : Ça dépend beaucoup. Agrapha, c’est un bon exemple. Je suis intervenu sur le texte, et pour le coup au fur et à mesure, mais le livre dans sa forme particulière tient surtout à l’entente qui s’est nouée entre luvan et Laure Afchain13 : elles ont parlé de la maquette, qui est devenue bien plus qu’une maquette, et le texte s’est structuré dans cette collaboration. Luvan voulait mettre un glossaire, elle a mis un glossaire, dans un livre qui articule différentes strates textuelles. C’était cohérent avec le projet. Mais effectivement, je ne suis pas trop fan, personnellement, des paratextes et des explications, ça me fait toujours un peu peur. On les a surtout mis à la fin, d’ailleurs, comme pour les nouvelles (dont j’avais dit que jamais je ne ferais de nouvelles !). Finalement, il y a de nombreux livres où il y a du paratexte, je suis en train de m’en rendre compte ! Je pense à Comme ce monde est joli de Karen Joy Fowler, traduit par luvan et Léo, où il y a à la fois les notes de traduction et les explications sur les nouvelles, qu’on a placées aussi à la fin. Je ne suis pas amateur des postfaces, il y en a quand même, ni des préfaces, il y en a quand même. Mais en tout cas, les notes de bas de page dans un roman, je ne suis pas favorable. Enfin, si luvan, Li-Cam me demandent de faire ça, on le fera sans doute quand même… On se pose des questions, ce sont les auteurs qui tranchent. Si j’en reviens à Li-Cam, moi ça me paraissait évident qu’il n’y avait pas besoin d’appendice, mais des fois, justement, ce qui paraît évident, j’aime bien que ce soit battu en brèche. D’autant qu’elle existe, cette note grammaticale – et je sais qu’il y a des gens qui se prennent encore la tête pour essayer de trouver pourquoi là c’est au féminin et là c’est au masculin. C’est bien, on aura parlé ici de Visite, qu’on vend peu et qui a été très peu chroniqué en même temps. C’est dingue. Alors qu’il s’y passe vraiment quelque chose. Mais tout le monde parle de cette langue, en effet. Et donc, rajouter cette grammaire, peut-être que ça aurait encore plus attiré l’attention sur la langue, et renforcé les réactions à ce sujet – c’est drôle de les voir : « Oh, c’est de l’écriture inclusive… » Mais si Li-Cam y avait vraiment tenu, on aurait mis ces explications. Ça dépend à nouveau beaucoup de nos rapports. Li-Cam, par exemple, je travaille beaucoup avec elle. Énormément. Je la connais bien. J’ai l’impression de les connaître assez bien, nos auteurices, de voir ce qu’ils cherchent. On parlait d’exploration, de recherche-création. J’ai l’impression de voir qu’ils creusent des trucs sans savoir ce qu’on va trouver, comme dans la recherche habituellement. Donc Léo, luvan, oui, mais Li-Cam aussi. Et elle a besoin de cadres, elle le dit elle-même, parce qu’elle se décrit comme neuroatypique. Elle a des grilles pour décoder le monde et construire son rapport à celui-ci. En discutant, je lui propose une grille qui lui permet de savoir où sont ses propres critères, qu’elle adapte. Et donc, de Visite, elle a vraiment fait cinq ou six versions, que j’ai fait lire aussi à d’autres. On a vraiment réalisé ce travail ensemble, parce qu’elle avait besoin de ça.

Simon Bréan : Ce petit glissement m’autorise à poser la question de la réception, et notamment de la réception critique. Est-ce qu’il y a un feedback ? Est-ce qu’il y a des évolutions, des réflexions qui se font en fonction de la réception ? On parlait tout à l’heure d’indépendance. Est-ce que le fait que tel ou tel livre soit bien accueilli, bien chroniqué, ou a contrario que tel ou tel autre soit mal reçu ; que certains aient commencé par des prix, d’autres n’aient pas été spécialement remarqués, est-ce que ça a un effet, à un niveau ou à un autre ? J’imagine bien qu’en termes de fidélité et d’amitié, ça n’a évidemment aucun effet. Mais en termes de pensée de cette ligne éditoriale qui se dessine peu à peu ? Est-ce que c’est quelque chose qui est complètement à distance ? Comment caractériser ce rapport-là ?

Mathias Echenay : Alors, sur l’accueil et sur les remontées de livres il y a toujours des gens qui nous en parlent, que ce soient des libraires, des médias ou des lecteurs. En ce qui concerne les médias, j’allais faire mon couplet habituel en disant : c’est nul. Enfin, dans les médias, il ne se passe rien. Tu n’arrives même pas à faire passer des papiers dans Le Monde.

Hugues Robert : À part moi !

Mathias Echenay : À part toi, oui. Bon, donc il y a trois papelards qui parlent encore un peu de science-fiction, mais on a reculé encore de deux cases dans le champ médiatique. Alors que depuis 2019, c’est Damasio, Damasio partout. Là, ça recommence. Il ferait des recettes de cuisine, il aurait la couverture des Inrocks. Mais quand le même éditeur vient et présente un autre livre en disant : « Vous savez, c’est pareil, c’est politique… », on lui répond : « Là, il faut demander au type qui est dans la cave, sinon, on ne fait pas la science-fiction. » Donc, si je finis ce couplet, les médias, c’est nul. C’est comme ça. Mais tu parlais de quelque chose de plus général, qui est l’influence que ce retour peut avoir. Donc évidemment, je m’apprêtais à te dire que je suis persuadé que ce sont des œuvres majeures et que ça ne change rien. Mais plus subtilement, je crois qu’on est, ou en tout cas que je suis aussi influençable sur la façon de considérer des œuvres, les avis autour de nous modifient quand même légèrement notre perception. Mais le fait que ce soit une œuvre majeure et la conviction qu’on a bien fait de le publier à La Volte, jamais je ne reviendrai là-dessus.

Simon Bréan : Mais ma question porte moins sur la défense des œuvres que sur l’étape d’après.

Mathias Echenay : Je termine sur ma lancée, parce que c’est quelque chose qui n’était pas arrivé à ma conscience : on est, même moi en tant qu’éditeur, influencé aussi par l’avis des autres, après avoir publié le livre. Il y a des choses qu’on n’avait pas vues. Ça, c’est génial. Enfin, c’est comme les auteurs, on dit toujours que leur œuvre ne leur appartient plus après, c’est pareil pour l’éditeur. J’adore tourner avec tous les auteurs et autrices, c’est une spécificité de La Volte (mais on n’a pas beaucoup de livres non plus), donc j’apprends toujours des choses, pourquoi et comment ils ont écrit ça, c’est incroyable. Bon, bref, je ferme cette parenthèse et les deux autres d’avant. Mais pour répondre, c’est possible que ça joue aussi sur la suite, évidemment pas dans mon choix de les publier, mais dans la façon de le faire. Par exemple, j’ai beaucoup de mal avec les couvertures. C’est-à-dire qu’il y a des gens qui détestent nos couvertures, il y en a qui trouvent ça génial. Tout le monde a un avis sur les couvertures. Ça m’insupporte. Et quand Nay, au bureau, me répète : « Les gens trouvent que… », je finis par dire : « On va essayer autre chose. » Ça peut m’orienter sur la façon dont on va parler du livre, quand on a vu qu’il y avait d’autres choses qui résonnaient pour les lecteurs. Mais sur le texte lui-même, ou sur le choix des prochains titres, je ne crois pas qu’il y ait d’influence. Peut-être qu’il y en a, mais très sincèrement je ne pense pas.

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Bibliographie

Collectif, Sauve qui peut. Demain la santé, Clamart : La Volte, 2020.

Collectif, Quartiers libres. Demain la ville, Clamart : La Volte, 2024.

Amblard Jacques, Apocalypse blanche (la sirène sous la cime), Clamart : La Volte, 2022.

Beauverger Stéphane, Le Déchronologue, Clamart : La Volte, 2009.

Bombyx Mori Collectif, La Trame, Clamart : La Volte, 2023.

Catani Vittorio, Le Cinquième Principe, traduit de l’italien par Jacques Barbéri, Clamart : La Volte, 2017.

Damasio Alain, La Zone du Dehors, I. les Clameurs, II. la Volte, Paris : Cylibris, 1999.

Damasio Alain, La Horde du Contrevent, Clamart : La Volte, 2004.

Damasio Alain, Les Furtifs, Clamart : La Volte, 2019.

Damasio Alain, Vallée du silicium, coll. « Albertine », Paris : Seuil, 2025.

Fiévet Mélanie, Koinè, Clamart : La Volte, 2024.

Garand Claire, Paideia, Clamart : La Volte, 2023.

Gorodischer Angélica, Kalpa impérial, traduit de l’espagnol par Mathias de Breyne, Clamart : La Volte, 2017.

Graham Jones Stephen, Galeux, traduit de l’anglais par Mathilde Montier, Clamart : La Volte, 2020.

Henry Léo, Hildegarde, Clamart : La Volte, 2018.

Joy Fowler Karen, Comme ce monde est joli, traduit de l’anglais par Léo Henry et luvan, Clamart : La Volte, 2021.

Li-Cam, Visite, Clamart : La Volte, 2023.

luvan, Agrapha, Clamart : La Volte, 2020.

MacLaughlin Nina, Sirène, debout. Ovide rechanté, traduit de l’anglais par luvan, Clamart : La Volte, 2023.

Petrosyan Mariam, La Maison dans laquelle…, Bordeaux : Monsieur Toussaint Louverture, 2016.

Roch Michael, Lanvil emmêlée, Clamart : La Volte, 2024.

Roch Michael, Kò Mawon, Clamart : La Volte, 2026.

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Notes

1 Voir, dans ce dossier, la table-ronde avec Alain Damasio, Léo Henry et luvan.

2 Depuis cet entretien deux volumes supplémentaires sont parus : un recueil de nouvelles, Lanvil emmêlée (2024) et un roman, Kò Mawon (2026).

3 Dans sa communication lors du colloque de juin 2024, « La Volte. 20 ans d’édition à contrevent », intitulée « De quoi La Volte est-elle le nom ? Identités d’une maison d’édition. »

4 Les références de ces différents ouvrages sont données dans la bibliographie finale.

5 Les cinq volumes du cycle Canopus dans Argo : archives ont été publiés à La Volte de 2016 à 2020.

6 Les douze romans du cycle Nicolas Eymerich ont été publiés à La Volte de 2011 à 2021.

7 Onze romans de Jeff Noon ont été publié à La Volte, entre 2006 et 2026.

8 Jacques Barbéri, auteur de science-fiction publié à La Volte, a traduit les romans du cycle d’Eymerich à partir du huitième volume, Mater Terribilis, en 2013.

9 La Volte publiera en août 2026 un roman d’Antoine Volodine, sous le pseudonyme d’Infernus Iohannes, intitulé Malaise chez les plongeuses, parmi la série des onze livres de l’écrivain paraissant simultanément chez onze éditeurs différents pour marquer l’achèvement de son œuvre.

10 Voir l’article d’Oriane Deseilligny dans ce dossier.

11 Le Bélial’ a publié la traduction française des cinq volumes du cycle Terra Ignota d’Ada Palmer de 2019 à 2021.

12 Une édition de La Horde du Contrevent doit paraître aux États-Unis en 2026, dans la traduction d’Alexander Dickow, chez Abrams Press.

13 Typographe, maquettiste et graphiste, Laure Afchain a notamment créé la police de caractères utilisée par La Volte.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Mathias Echenay et Hugues Robert, « Un entretien avec Mathias Echenay »ReS Futurae [En ligne], 27 | 2026, mis en ligne le 30 juin 2026, consulté le 14 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/resf/15562 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16htp

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Auteurs

Mathias Echenay

Mathias Echenay est éditeur à La Volte, dont il est également le fondateur. Il a travaillé auparavant dans la diffusion comme chef des ventes au Seuil, directeur des ventes chez Flammarion et Interforum, puis directeur général du Centre de Diffusion de l’Édition et PDG de France Europe Diffusion.

Mathias Echenay is at the head of publisher La Volte, which he also founded. He previously worked in book distribution as head of sales at Seuil, sales director at Flammarion and Interforum, and later as managing director of the Centre de Diffusion de l’Édition and CEO of France Europe Diffusion.

Hugues Robert

Hugues Robert est libraire à la librairie Charybde (Paris) et chroniqueur régulier au Monde des Livres.

Hugues Robert is a bookseller at the Charybde bookstore (Paris) and a regular columnist for Le Monde des Livres.

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Droits d’auteur

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