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En direct de Foundation

« Et ici, nous sommes tous végétariens » : Arthur C. Clarke, viande synthétique et exploration spatiale

“We’re all vegetarians up here”: Arthur C. Clarke, Synthetic Meat and Space Exploration
Joshua Bulleid
Traduction de Alice Ray

Résumés

Cet article explore les liens entre végétarisme, science-fiction et exploration spatiale, notamment en notant l’influence d’Arthur C. Clarke en tant qu’auteur de science-fiction et en tant que scientifique. En effet, malgré l’insistance de la science-fiction à proposer des moyens naturels de production de viande, Clarke reconnaît que la limitation des ressources inhérente à une exploration spatiale plus poussée serait trop conséquente pour permettre de continuer l’élevage. Il reconnaît également les bénéfices économiques et environnementaux du végétarisme dans le contexte terrien, et soutient à la fois les aspects pratiques et éthiques de l’expansion du végétarisme.

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Notes de la rédaction

Une version plus complète de cet article a été publiée dans l’ouvrage de Joshua Bulleid Vegetarianism and Science Fiction. A History of Utopian Animal Ethics en 2023 (éditions Springer Nature).

Texte intégral

1Peu d’auteurs ou d’autrices de science-fiction ont eu autant d’impact sur le développement de l’exploration spatiale dans le monde réel qu’Arthur C. Clarke. Bien qu’il considérât le pouvoir de prédiction de la science-fiction comme étant surtout fortuit, il reconnaissait tout de même que « les pionniers de l’astronautique utilisaient consciemment la fiction pour tenter de répandre certaines idées auprès du grand public », et avouait avoir eu des « idées propagandistes similaires en tête » (Clarke, 1977, p. 4). En effet, nombre de concepts proposés par Clarke dans ses œuvres de science-fiction ont eu une influence persistante sur les propositions faites dans le monde réel à l’égard du voyage spatial ou de la colonisation extraterrestre. En plus de son travail pionnier en matière de télécommunications, on attribue souvent à Clarke certains des premiers designs de base lunaire fonctionnelle (voir, par exemple, NASA, 2008).

2De fait, dès 1951, Clarke a publié des plans détaillés pour un avant-poste lunaire, en s’intéressant tout particulièrement aux questions d’approvisionnement en nourriture, une thématique qui restera prégnante dans toute son œuvre, jusqu’à sa mort en 2008. Clarke soutenait systématiquement que l’utilisation de l’agriculture hydroponique et l’invention de la nourriture synthétique étaient les moyens les plus réalistes d’alimenter les colonies spatiales, comme on peut le voir dans ses premiers plans. La mise en application exclusive de ces pratiques impliquerait nécessairement que ces colonies soient végétariennes (voire véganes), un végétarisme dont Clarke soulignait aussi les bénéfices économiques, environnementaux et éthiques sur Terre.

3À défaut d’un ascenseur spatial, tel que Clarke l’imaginait dans Les Fontaines du paradis (1980 [1979]), la grande quantité de ressources qu’exigent les vols spatiaux rendrait l’envoi continu d’aliments depuis la Terre vers les colonies spatiales complètement irréalisable. Cette impossibilité se renforcerait à mesure que les colonies humaines s’éloigneraient de la Terre – sans mentionner les voyages en espace profond de plus en plus longs. Les colonies extraterrestres, donc, doivent être autosuffisantes avant tout. Cela signifie que la nourriture doit être produite à partir de matériaux bien plus rares que sur Terre. Non seulement la quantité de ressources requises pour l’élevage d’animaux serait indisponible hors de la planète Terre, mais il serait bien plus pertinent de l’utiliser pour nourrir les colons humains, surtout lors de très longs voyages. Comme le souligne Clarke dans son épilogue des mémoires officiels de la mission Apollo 11 : « Le problème majeur des vols habités n’est pas la propulsion des fusées, mais bien l’ensemble des systèmes vitaux » (Clarke, 1970a, p. 475). Il admet plus loin que « [l]’une des plus importantes fonctions des futures stations habitées sera de développer et d’expérimenter des méthodes […] de régénération à long terme de la nourriture » (Clarke, 1970a, p. 475). Ainsi, la plupart des solutions qu’il a lui-même proposées sa vie durant impliquaient un changement de régime alimentaire s’éloignant de la consommation traditionnelle de viande.

4Dès ses premières propositions concrètes, Clarke a reconnu la nécessité d’un régime végétarien pour envisager un futur extraterrestre. Dans L’Exploration de l’espace (1953 [1951]), il envisage « la pure synthèse chimique, ou bien l’agriculture hydroponique » comme méthodes principales de production alimentaire dans le cas d’une future colonie lunaire (Clarke, 1953, p. 165). Plus tard, dans Exploration of the Moon (1954), ses plans incluent de manière similaire des serres hydroponiques ainsi qu’un système de gestion des déchets et d’oxygénation à base d’algues, qui contribue aussi aux besoins en « graisses et protéines » de la colonie (Clarke, 1954, p. 78). Clarke affirmait que l’agriculture hydroponique (dans laquelle les plantes croissent dans des solutions riches en nutriments sans avoir besoin de terre) serait la méthode de production alimentaire « la plus économique, et peut-être la seule » disponible sur la Lune. Il suggère également l’idée de planter une végétation cactacée sur la surface lunaire, et propose que les nitrates et les autres composants nécessaires à la culture maraîchère soient « synthétisés à partir de leurs éléments de base » (p. 94). Bien que Clarke considère que des « miracles en matière d’aliments de synthèse » puissent aussi venir « compenser le manque de véritables steaks et côtelettes pour les colons » (p. 96), il ne prend pas la peine, dans aucun des textes cités ci-dessus, de prendre en compte le transport jusqu’à la Lune d’autres animaux que les êtres humains, que ce soit pour faire de l’élevage ou pour d’autres buts.

5Les concepts de culture maraîchère et de production d’aliments synthétiques sur la Lune se retrouvent souvent dans l’œuvre de Clarke. Dans The Promise of Space (1968) [La Promesse de l’espace], il affirme que les chimistes devraient être capables de « synthétiser toute nourriture désirée, à partir d’éléments de base comme la chaux, les phosphates, le dioxyde de carbone, l’ammoniaque [et] l’eau » dès le début du xxie siècle (Clarke, 1968, p. 204). Ce faisant, il continue de préconiser la culture hydroponique à base d’algues et le développement de la végétation cactacée dans le cadre d’une future colonie lunaire. Des années plus tard, lorsqu’on découvre que le sol lunaire est en réalité constitué de poussière et non de terre, Clarke déclare que les plans destinés à faire pousser des cultures hydroponiques semblent « particulièrement prometteurs » (Clarke, 1984, p. 92). Néanmoins, en 1970, il envisage « finalement » l’introduction d’animaux sur la Lune (Clarke, 1970a, p. p. 471), même si cette remarque faite entre parenthèses apparaît comme une anomalie dans ses écrits concernant les systèmes de survie en territoire extraterrestre.

6La nécessité d’une agriculture maraîchère hydroponique et de la synthèse pour la colonisation spatiale se reflète dans les premières œuvres de science-fiction de Clarke. Dans son premier roman, Prélude à l’espace, il mentionne des plans pour une base lunaire indépendante qui « produir[ait] sous verre ses propres récoltes alimentaires » (Clarke, 1977 [1951], p. 204), tandis que dans la nouvelle « Vacances sur la Lune » (2013c [1951]), c’est l’agriculture hydroponique qui permet à la colonie lunaire de survivre. La consommation de bœuf synthétique apparaît également dans l’une des premières nouvelles de Clarke, « Le Lion de Comarre » (2013b [1949]), et il s’agit aussi de l’une des caractéristiques des colonies extraterrestres dans « Le Sphinx au bord de la mer » (1981 [1951). Les colons martiens de son deuxième roman, Les Sables de Mars (1955 [1951]), cultivent également des tissus musculaires synthétiques et, même s’ils ont d’abord l’intention de construire une ferme avec « un petit cheptel de vaches et de moutons » dès qu’ils en auront l’occasion (Clarke, 2011a, p. 331), ils décident finalement que produire naturellement de la viande impliquerait une exploitation peu efficiente de l’espace. L’intrigue des Sables de Mars inclut également la découverture d’une espèce martienne végétarienne dont le régime alimentaire conduit à faire pousser la végétation de la planète et oxygéner son atmosphère. Plus tard, son roman Lumière cendrée (1975 [1955]) campe une colonie lunaire similaire à celle qui est imaginée dans Exploration of the Moon. La colonie se nourrit de végétaux hydroponiques cultivés dans des serres tout du long de l’équateur lunaire, ainsi que de viandes synthétiques, alors qu’une vache solitaire « vi[t] douillettement » dans un zoo lunaire (Clarke, 1985a, p. 13). Tout comme dans ses écrits non fictionnels de la même époque, Clarke affirmait ainsi que si des avant-postes extraterrestres étaient effectivement établis, il faudrait qu’ils soient végétariens (au moins initialement).

7Néanmoins, tous les explorateurs de l’espace mis en scène par Clarke ne sont pas végétariens. Les passagers de la croisière lunaire dans Les Gouffres de la Lune (1963 [1961]) consomment de la « viande “comprimée” » (Clarke, 2013a, p. 94), et les navigateurs de yachts solaires dans « Le Vent qui vient du soleil » (1983 [1972]) grignotent du saucisson de foie (« Délispatial », Clarke, 2016b, p. 924). Les astronautes consomment également des barres de viande concentrée dans Rendez-vous avec Rama (1975 [1973]). Les romans suivants de la saga Rama, que Clarke a co-écrits avec Gentry Lee, ingénieur en chef pour les missions d’exploration du système solaire du Jet Propulsion Laboratory, introduisent les aliments synthétiques grâce au contact avec des espèces extraterrestres. Dans l’un de ses derniers romans, co-écrit avec Stephen Baxter, Tempête solaire (2011 [2005]), Clarke revient à une vision plus réaliste de l’agriculture hydroponique. Le récit se déroule dans un univers parallèle, entre 2037 et 2042, dans lequel les humains ont commencé à coloniser la Lune. Pourtant, comme le déclare l’un des fermiers lunaires : « ici, nous sommes tous végétariens. Il passera du temps avant que vous trouviez une vache, un poulet ou un cochon sur la Lune » (Clarke et Baxter, 2011, p. 68). Malgré tout le génie visionnaire dont Clarke était capable, il ne voyait aucune solution pratique pour maintenir un régime carnivore dans l’espace.

8S’il se fait habituellement le chantre du végétarisme pour ses aspects pragmatiques et éthiques, Clarke présente le carnisme comme une étape essentielle de l’évolution humaine et du développement des technologies spatiales dans son texte le plus célèbre et le plus influent. « L’aube de l’Homme », la séquence d’ouverture du film de 1968 2001, l’odyssée de l’espace, réalisé par Stanley Kubrick et co-écrit avec Clarke, est l’une des plus célèbres scènes de science-fiction. Les singes découvrent les outils, qu’ils utilisent alors pour chasser d’autres animaux et attaquer leurs rivaux, ce qui lie étroitement le carnisme aux progrès de l’humanité. Le lien est encore plus frappant dans le roman puisque le fait que Guetteur de Lune identifie les autres animaux comme des « tonnes de chair succulente » est présenté comme la toute première étape vers la Lune elle-même (Clarke, 2001a, p. 39). Que ce soit Clarke ou Kubrick, les deux artistes ont été grandement influencés par l’« hypothèse de la chasse » (hunting hypothesis), particulièrement populaire au milieu du xxe siècle, qui mettait l’accent sur le rôle du carnisme dans l’évolution humaine (Clarke, 1972, p. 34 et Ritcher, 2002, p. 10, 18, 21). Le célèbre jump cut (ou « plan sur plan ») qui, partant de l’os utilisé par Guetteur de Lune pour massacrer d’autres animaux et manger leur viande, le transforme en satellite armé tournant en orbite des milliers d’années plus tard, renforce le continuum technologique entre ces deux objets. Comme le déclare Sherryl Vint, 2001 « suggère que la transformation techno-évolutionnaire de l’hominidé en Homo sapiens est une impasse, qui crée une séparation violente entre l’humanité et toutes les autres formes de vie » (Vint, 2009, p. 235).

  • 1 En version française, il s’agit d’un sandwich à la dinde (NdT)

9Néanmoins, dans la version cinématographique de 2001, on trouve quelques indices suggérant que l’humanité se dirige vers un régime végétarien. Les personnages sont vus en train de consommer des aliments sous forme liquide sur la station spatiale, dont du poisson et d’autres produits animaliers comme le fromage. Les astronautes du film sont également aperçus en train de manger des sandwichs dont on suppose qu’ils contiennent de la viande. Cependant, quand l’un d’eux demande un sandwich au poulet1, on lui répond qu’il s’agit de « quelque chose comme ça », qui « a le même goût en tout cas ». Après avoir inspecté les sandwichs, les astronautes remarquent que « la cuisine spatiale a fait d’énormes progrès », suggérant que la viande est en réalité synthétique. Dans les commentaires du DVD, Gary Lockwood, qui joue Frank Poole, les décrit comme des « sandwichs avec faux fromage et champignons ». En outre, plus tard dans le film, quand Dave Bowman (Keir Dullea) se regarde lui-même en train de manger, avant de devenir l’Enfant des étoiles, son repas ne contient pas de viande. Le végétarisme de la scène est également présent dans le roman de Clarke, où Bowman remarque que, « [f]ait notable, il n’y avait » aucune viande ou autre produit animalier, toute la nourriture étant en fait composée d’une « substance bleue » inconnue (Clarke, 2001a, p. 177). Même si 2001 commence avec une célébration du carnisme, l’œuvre se conclut par une subtile allusion au végétarisme.

10La progression de l’humanité du carnisme terrestre au végétarisme extraterrestre est appuyée dans le dernier roman de la saga 2001. Dans 3001, l’odyssée finale (1997 [1997]), l’humanité est disséminée dans l’espace et bénéficie d’un accès facile aux aliments synthétiques. Les personnages révèlent que l’élevage était devenu « économiquement impossible » au début du xxie siècle, et qu’un virus stigmatisant avait donné le dernier coup fatal à l’enthousiasme du grand public à l’idée de « manger de[s] cadavres » (Clarke, 2001b, p. 840). En faisant disparaître la viande du régime post-terrestre dans le roman, Clarke revient à ses premières prédictions sur la nourriture synthétique et à ses avertissements contre l’inefficacité de l’agriculture, ainsi qu’à l’idée que les « techniques hydroponiques » constitueraient une méthode plus efficiente pour la production alimentaire que l’élevage animalier (Clarke, 2001b, p. 840). Une vision éthique du végétarisme est également sous-entendue dans 3001 à travers l’hésitation et les réactions gastronomiques du personnage quand la question du carnisme est soulevée (Clarke, 2001b, p. 840). La réaction de celui-ci se trouve renforcée par l’association du régime carnivore avec d’autres pratiques violentes et passéistes, comme la circoncision des femmes et l’utilisation de mines terrestres (Clarke, 2001b, p. 838-839). À la fin de la saga L’odyssée de l’espace, l’humanité, qui avait autrefois besoin d’être le prédateur des autres animaux pour évoluer et se développer technologiquement, en est venue à mépriser la consommation de viande, la considérant comme moralement et économiquement irresponsable. Même si Clarke persiste à voir dans l’avènement du carnisme une étape essentielle du développement humain, sa saga L’Odyssée de l’espace précise que celle-ci n’est que transitoire et que les civilisations humaines plus avancées finiront par l’abandonner.

11À l’opposé de la description proposée par Clarke d’une exploration spatiale systématiquement placée sous le signe du végétarisme, les récits de science-fiction qui mettent en scène la colonisation et les voyages en espace profond présentent généralement des régressions technologiques et sociales (en apparence, du moins) qui provoquent un retour à la consommation animale. Ce trope est particulièrement présent dans les récits avec des vaisseaux générationnels, dont la description inclut souvent des élevages d’animaux, avec la ferme intention de poursuivre la production de viande après l’arrivée à destination. Dans le récit initiatique Croisière sans escale (1959 [1958]) de Brian Aldiss, par exemple, qui se déroule à l’intérieur d’un vaisseau générationnel, le personnage principal est un chasseur qui traque sa proie de pont en pont ; tandis que dans le cycle Le Livre du Long Soleil de Gene Wolfe (1994-1998 [1993-1996]), le vaisseau-monde dispose d’assez de ressources pour accueillir des sacrifices d’animaux. Dans Les Orphelins du ciel (1969 [1963]), l’un des premiers récits de vaisseau générationnel, Robert Heinlein inclut à la fois des élevages d’animaux et des cultures hydroponiques, tandis que ses autres récits sur la colonisation spatiale ne cessent de souligner la poursuite continue du carnisme des colonies spatiales. Le personnage principal de Pommiers dans le ciel (1958 [1950]) abandonne la Terre et ses « steaks synthétiques » dystopiques (Heinlein, 1958, p. 4) pour s’installer sur une colonie ganymédienne où l’on retrouve un grand nombre de « vrais » produits animaliers, bien que toutes les autres ressources y soient extrêmement rares. Pendant ce temps, la colonie lunaire de Révolte sur la Lune (1970 [1966]) va jusqu’à exporter de la viande sur Terre. Le récit figurant le vaisseau générationnel le plus carnivore reste cependant Aurora (2019 [2015]) de Kim Stanley Robinson. Presque la moitié des provisions du vaisseau provient d’algues et de viande créée en laboratoire, une méthode reconnue pour être un processus de production alimentaire « moins vorace en temps et en énergie » que l’élevage traditionnel (Robinson, 2019, p. 290). Pourtant, le vaisseau contient aussi des animaux d’élevage issus de la bio-ingénierie, dont 90 % sont immédiatement tués et mangés lorsque des limitations de ressources provoquent la perte d’une récolte. Bien que les avancées technologiques d’Aurora permettent d’inclure des animaux non humains durant le voyage, ceux-ci sont en fait traités comme un luxe sacrifiable. Le précédent roman de Robinson sur la colonisation spatiale, Mars la rouge (1994 [1993]), inclut également des animaux d’élevage dans le cadre des premiers essais de colonisation, même si la colonie lunaire de son plus récent roman, Lune rouge (2022 [2018]), semble plutôt adhérer à la vision végétarienne de Clarke. Des exemples de vaisseaux générationnels végétariens existent aussi : Tau Zéro (2012 [1970]) de Poul Anderson, dans lequel les algues sont utilisées comme source première de nourriture ; Seveneves de Neal Stephenson (2015), où les habitants d’une arche orbitale doivent survivre en suivant le genre de « régime végétarien basse calorie » dont on trouve des descriptions dans les récits de science-fiction (Stephenson, 2015, p. 74), ou encore Le Moineau de Dieu de Mary Doria Russell (1998 [1996]), qui remet en cause dans sa totalité le concept de carnisme à travers le contact entre les colons et des espèces extraterrestres. Néanmoins, peu d’exemples d’explorations spatiales fictionnelles mettent en place des régimes végétariens. L’un des premiers récits de Clarke avec un vaisseau générationnel, « Expédition de secours » (1960 [1946]), ne fait aucune mention des réserves de nourriture. Dans d’autres récits, cependant, la conclusion selon laquelle le voyage spatial de longue durée exige de grands niveaux d’efficacité l’a invariablement conduit à envisager des solutions végétariennes.

  • 2 Le terme replicator a été traduit en français par « synthétiseur » dans les différentes séries Star (...)

12Clarke a également directement influencé le végétarisme de ce qui est sans aucun doute l’œuvre de fiction traitant de colonisation spatiale la plus populaire et la plus durable : Star Trek. Les vaisseaux spatiaux de la Fédération dépendent de la viande synthétique pour poursuivre leur exploration interplanétaire et leur mission de paix. Bien que la nourriture synthétique soit d’abord utilisée à des fins de comédie dans la première série Star Trek (1966-1969), il est dit, dans l’un des tout premiers épisodes de Star Trek : La Nouvelle Génération (1987-1994) que les membres de la Fédération « n’asservi[ssent] plus d’animaux à but nutritionnel » et que tout produit alimentaire ressemblant à de la viande est en réalité « synthétisé à partir de protéines non organiques prélevées par [les] téléporteurs » (Star Trek : La Nouvelle Génération, saison 1, épisode 7, 1987). Bien que la disposition au végétarisme de la série Star Trek soit fluctuante au cours de ses nombreuses incarnations, la mention du « bétail d’autrefois » de l’humanité dans Discovery (2017-2024, saison 1 épisode 1) laisse entendre que le futur décrit est toujours végétarien. Le créateur de Star Trek, Gene Roddenberry, a souvent mentionné la grande influence de Clarke sur son travail, en déclarant qu’une « bonne part » de l’univers de la série a été « guidée » par les conjectures scientifiques de Profil du futur (1964 [1962]), qui a également inspiré le très célèbre téléporteur de la saga (McAleer, 1992, p. 168). Dans Profil du futur, Clarke décrit également un « duplicateur2 » de matière qui serait capable « de produire n’importe quelle nourriture que l’homme ait jamais désirée ou imaginée » (Clarke, 1964, p. 183). Le fait que les synthétiseurs alimentaires de Star Trek soient spécifiquement nommés des « replicators » en version originale suggère un héritage direct des conjectures sur l’avenir de Clarke en ce qui concerne la production de nourriture. Clarke lui-même a salué la manière dont Star Trek promouvait le « respect de la vie sous toutes ses formes » (McAleer, 1992, p. 221). En outre, si la série suggère que l’humanité devrait « se diriger avec audace » [boldly go] vers le végétarisme, c’est certainement dû à son influence.

13Clarke considérait également le développement de la nourriture synthétique comme essentiel à la durabilité environnementale. Dans un texte daté de 1967 et adressé à l’American Institute of Architects, il décrit l’agriculture comme un « processus ridicule » (Clarke, 1985c, p. 143), étant donnée la grande inefficacité des plantes, et surtout des animaux, à convertir la lumière du soleil en énergie utilisable. Les inquiétudes de Clarke concernant le rendement de la production de viande sont étayées par les connaissances actuelles de la production alimentaire : le bœuf demande approximativement 3,63 kilos de fourrage pour produire 0,45 kilo de chair, et même des animaux moins consommateurs (comme le porc, le poulet ou le poisson) exigent tout de même une quantité de fourrage deux à trois fois supérieure à la quantité de chair produite (Dillard-Wright, 2014, p. 1705). Dans ce même texte, Clarke prédit une augmentation des aliments synthétiques au début du xxie siècle, donnant comme exemple l’exportation russe de caviar synthétique, et « promettant » (quoique cela soit « peu appétissant ») des avancées dans la production de protéines à partir de pétrole, qui permettront un mouvement général vers la production d’aliments synthétiques (Clarke, 1986, p. 144). Il n’est pas aisé de savoir à quel point Clarke était sincère dans cette allocution, surtout quand on regarde son texte comique « The Future Isn’t What It Used to Be » (1970b), dans lequel il émet une protestation, apparemment authentique, contre la production de viande. Dans ce texte, il prédit de nouveau que la fin du xxe siècle verra l’avènement de la nourriture synthétique, avec des communautés, voire des maisons, autosuffisantes, capables de produire toute leur nourriture à l’aide d’« automate[s] à domicile » (Clarke, 1970b, p. 5), avant de réitérer qu’élever des animaux pour leur viande coûte bien trop cher pour « continuer à gâcher du terrain agricole de qualité » (p. 6). Clarke continue en déclarant que le développement de la nourriture synthétique viendrait de la recherche spatiale, puisqu’« une écologie en circuit fermé dans laquelle tous les déchets sont recyclés et reconvertis en nourriture » est essentielle pour des « voyages spatiaux de longue durée » et l’établissement de colonies extraterrestres (p. 6). Par conséquent, il souligne le besoin de nous distancer de l’élevage animalier à la fois sur Terre et dans l’espace. Même si Clarke s’identifie dans l’article à un « carnivore qui déteste les légumes » (p. 6), il se positionne constamment contre l’élevage animalier lors des discussions sur la durabilité et les perspectives futures des technologies de production alimentaire.

14Puisqu’aucun avant-poste permanent, sur la Lune ou en espace profond, n’a encore été établi, les astronautes et autres voyageurs interstellaires dépendent toujours des ressources exportées depuis la Terre pour leur alimentation. Les stocks actuels de nourriture réservés aux voyages spatiaux de la NASA proposent des « aliments familiers, appétissants et consensuels », dont du bœuf, du poulet, de la saucisse, du jambon, de la salade de jambon, des boulettes de viande épicées, du saumon, du thon, de la dinde et de la saucisse de porc (NASA, 1981). Auparavant, les astronautes consommaient des cubes de poudres lyophilisées et des aliments semi-liquides, souvent enrobés de gélatine (substance collagène obtenue à partir d’animaux) pour réduire l’émiettement. Néanmoins, des aliments plus familiers à base d’animaux comme le poulet, les légumes et même les cocktails de crevettes sont également disponibles dès le milieu des années 1960 (NASA, 2007), et les astronautes modernes peuvent créer des menus selon leurs goûts individuels (1981). Tant que les vols spatiaux seront de courte durée et les colonies (relativement) accessibles depuis la Terre, les aventuriers de l’espace ne seront pas contraints de changer leur régime carnivore.

15Néanmoins, les propositions de régime végétarien que fait Clarke rejoignent celles qui sont formulées pour des voyages spatiaux de longue durée et des colonies spatiales plus permanentes. Les projets de base lunaire publiés dans le numéro de décembre 1962 d’Aerospace Engineering incluent des systèmes d’oxygénation à base d’algues, qui pourraient aussi potentiellement servir de réserve alimentaire, même si les auteurs avertissent que les systèmes « devraient être considérablement développés » avant de pouvoir être intégrés en tant que système primaire (DeNike et Zahn, 1962, p. 13). Quelques années plus tard, en 1968, une étude commandée par la NASA sur la faisabilité d’un observatoire lunaire proposait, au vu des améliorations des méthodes agricoles, de ne plus compter sur un approvisionnement terrien de viandes lyophilisées, mais plutôt sur un régime végétarien exclusivement à base de graines (LaPatra et Wilson, 1968, p. 106). Cependant, ce document spéculait aussi sur la possibilité d’étendre ce régime pour y inclure de la volaille, en important des poulets depuis la Terre sous la forme d’œufs fertilisés (p. 34). Plus récemment, une étude datant de 1992, rédigée par l’entreprise américaine McDonnel Douglas Aerospace et l’entreprise japonaise Shimizu Corporation, proposait des avant-postes sur la Lune et sur Mars qui dépendraient entièrement d’aliments produits sous serre (NASA, 2008). La culture extraterrestre a fait des avancées considérables ces dernières années, notamment avec l’ajout d’un système de culture maraîchère sur la Station spatiale internationale (ISS) (Herridge, 2014). En 2017, un « Advanced Plant Habitat » [un Habitat Végétal Avancé] a été introduit sur la station dans le cadre d’un projet de recherche qui « aidera la NASA à préparer ses équipages à cultiver leur propre nourriture dans l’espace durant les missions d’exploration en espace profond » (Herridge, 2018). En janvier 2019, on a tenté de faire croître des plantes sur la surface lunaire à l’intérieur d’une biosphère autonome, construite par la sonde lunaire chinoise, Chang’e 4. L’enceinte comportait également des animaux, en l’occurrence des vers à soie, pour aider à créer du dioxyde de carbone, ainsi que des provisions pour faire pousser des pommes de terre, des tomates et une variété de cresson. Cette expérimentation a échoué, mais le responsable est persuadé que les pommes de terre seront l’une des principales sources de nourriture pour les futurs voyageurs spatiaux (Letzer, 2019). La NASA a également investi dans la recherche sur la production de viande synthétique. Des projets, menés par Morris Benjaminson en 2001, ont permis de stimuler la croissance de fragments de tissu musculaire prélevés sur des poissons rouges et immergés dans des cuves de sérum fœtal bovin (Sample, 2022). Dans leurs premières moutures, de tels procédés restent des « entreprise[s] qui exploitent encore beaucoup les animaux » (Dillard-Wright, 2014, p. 1706), puisqu’ils utilisent à la fois de la chair prélevée sur des poissons rouges vivants et un sérum bovin, qui est un « produit dérivé de l’industrie de la transformation animale » prélevé sur « ces animaux condamnés à la consommation humaine » (Siegal et Foster, 2013, p. 28). Réitérée, l’expérience a cependant permis de stimuler des « taux de croissance plus élevés » en utilisant de l’extrait de champignon (Edelman et al., 2005, p. 661). Néanmoins, comme le souligne Benjaminson, le processus de culture reste bien plus efficient que le processus d’élevage – qui requiert beaucoup de ressources et génère beaucoup de déchets – tout en étant, très certainement, beaucoup plus éthique (Sample, 2002). Même si certains théoriciens du végétarisme et du véganisme déclarent que l’envie de créer de la viande synthétique ou cultivée ne fait que renforcer le « pouvoir hégémonique de la viande » (Fudge, 2010, p. 161), la recherche d’alternatives a reçu un soutien considérable de la part d’organisations comme PETA ou de philosophes comme Peter Singer qui affirme qu’« être végétarien ou végan n’est pas une fin en soi, mais un moyen pour réduire la souffrance à la fois de l’animal humain et des animaux non humains, afin de laisser une planète habitable aux futures générations » (Singer, 2013). En outre, alors que la NASA considérait que le projet de Benjaminson était trop onéreux à court terme pour continuer à le financer, la recherche pour le développement de la viande cultivée a continué à travers des projets soutenus par le co-fondateur de Google, le « très célèbre amoureux des animaux », Sergey Brin, sponsor du premier hamburger à la viande synthétique consommé en public en 2013 (Mensvoort et Grievink, 2014, p. 47-48). D’autres soutiens célèbres, comme Bill Gates et Richard Branson, ont également investi dans le développement de viande cultivée en laboratoire, notamment pour des raisons environnementales (Morgan, 2018). De la même manière, en 2016, Eric Schmidt, le directeur général de la société mère de Google, Alphabet, a décrit le développement d’alternatives à la viande à base de plantes comme étant le premier de six « projets fous » en matière de technologie, nécessaires à la lutte contre le changement climatique (Fehrenbacher, 2016). Des recherches sont actuellement conduites sur l’utilisation de l’impression 3D d’organes pour produire de la viande synthétique (Ben-Arye et Levenberg, 2019). Alors que la production de viande in vitro n’en est qu’à ses débuts, et que la production d’aliments synthétiques n’est pas encore devenue une réalité, l’investissement continu (de la part de personnalités publiques) dans des technologies proposant des alternatives à la viande montre bien que l’idée est prise au sérieux par celles et ceux qui se sentent concernés par l’efficience environnementale et l’exploration spatiale.

16Pourtant, si dans ses travaux sur le monde réel Clarke insiste grandement sur l’efficience du végétarisme, dans ses œuvres de fiction l’argument premier en faveur du remplacement de la viande animale est plutôt celui de la question éthique. Non seulement la nourriture synthétique est une denrée disponible dans Terre, planète impériale (1977 [1975]), mais la viande y est un produit illégal considéré comme une « perversion » ; les prohibitionnistes affirment que la tolérer reviendrait à faire « du mal, un mal irréparable, à d’innombrables animaux innocents, et ferait revivre le commerce révoltant du boucher » (Clarke, 1978, p. 149). Clarke décrit un futur similaire dans Le Marteau de dieu (1995 [1993]), dans lequel les familles ont l’habitude des « système[s] de recyclage de la nourriture » si bien que « l’idée de manger la viande d’un animal mort [les] répugn[e] au plus haut point » (Clarke, 1995, p. 13). Le roman met aussi en scène un sénateur pro-armes qui, néanmoins, s’oppose à la chasse puisqu’il déclare que « tuer des animaux sans défense pour le plaisir » le « rend malade » (Clarke, 1995, p. 37). Chants de la Terre lointaine (1986 [1986]) dépeint une société dans laquelle s’est créée une résistance officielle contre la consommation de viande, et dans laquelle l’inventeur d’un piège à poissons électrique se retrouve piégé par des « Conserveurs » environnementaux et des gens « qui croient que toute l’alimentation doit être synthétique parce que c’est mal de manger des créatures vivantes, comme les animaux, ou même les plantes » (Clarke, 2014, p. 97). Les arguments de ces derniers sont qualifiés de « cinglés » mais les Conserveurs, quant à eux, « ont une raison valable » (Clarke, 2014, p. 97), puisque la surpêche pourrait engendrer un déséquilibre écologique.

17La viande synthétique fait l’objet d’une réflexion éthique approfondie dans une nouvelle antérieure de Clarke, « La Nourriture des dieux » (1983 [1964]). L’histoire se présente comme la transcription d’une commission durant laquelle un chimiste spécialiste de la nourriture synthétique raconte l’histoire choquante des habitudes alimentaires du xxe siècle. L’évolution vers un régime entièrement synthétique a rendu le concept de carnisme impensable pour la population du futur. Le développement de l’alimentation de synthèse est, une fois de plus, présenté comme un « des innombrables à-côtés de la recherche spatiale », d’abord conçu pour répondre à des besoins d’efficience et pour alimenter la population croissante. Le glissement vers un régime entièrement synthétique est également considéré comme étant à l’origine d’un « progrès moral » supplémentaire ayant permis à « ces établissements révoltants qu’étaient abattoirs et boucheries [de disparaître] de la surface de la Terre » (Clarke, 2016a, p. 936). Le développement de l’alimentation synthétique est donc considéré comme seul responsable des grandes améliorations constatées dans l’utilisation efficiente de l’environnement et des ressources, la gestion de la population et l’éthique humaine. De plus, la commission est choquée d’apprendre qu’« [i]l y a quelques siècles encore, la nourriture favorite de tous les hommes était la viande – la chair d’animaux qui avaient été vivants » (Clarke, 2016a, p. 935, italiques dans l’original). Cependant, le chimiste spécialiste de la nourriture révèle que, bien que les aliments de son entreprise soient fabriqués entièrement à partir de matériaux non organiques, ils imitent la viande de façon à ce qu’elle soit chimiquement identique, et, dans un dernier rebondissement étonnant, il accuse ses compétiteurs d’imiter la chair humaine. L’histoire se conclut ainsi, non pas par un soutien au végétarisme synthétique, mais par sa choquante subversion cannibale.

18Néanmoins, comme Tom Shippey l’indique dans The Encyclopedia of Science Fiction (Shippey, 2017), Clarke a surpris beaucoup de lecteurs et de lectrices de science-fiction en soutenant le végétarisme dans son roman Les Prairies bleues (1972 [1957]). Le fait que le roman défende le végétarisme est encore plus surprenant lorsque l’on sait qu’il est en réalité adapté d’une nouvelle du même titre écrite en 1954, dans laquelle l’élevage de baleines est glorifié pour avoir permis de mettre fin à la famine mondiale. Dans le roman, cependant, l’élevage de baleines est remis en cause par une faction bouddhiste de plus en plus puissante qui cherche à imposer « le respect de toutes les créatures vivantes », concept fondamental de cette religion (Clarke, 1985b, p. 199). À la fin du récit, l’humanité se tourne vers un régime alimentaire à base de plancton, plus efficace et plus humain, ce qui est interprété comme une première étape vers la suppression de la souffrance animale ainsi que de la famine mondiale. Alexander Boyce, le chef bouddhiste qui mène la révolution végétarienne dans le roman, est présenté comme un homme pragmatique qui « comprend que tout le monde ne peut être végétarien » (Clarke, 1985b, p. 201). Il reconnaît également que même Bouddha ne s’abstenait pas complètement de consommer de la viande, car il acceptait la nourriture qui lui était offerte. Néanmoins, Boyce maintient que « dès qu’il n’est plus indispensable de tuer, il faudrait cesser de le faire » et adopte le glissement vers un régime composé de protéines de synthèse à base de plancton comme une occasion de se « libérer d’une lourde culpabilité » qui, selon lui, « tourment[e] tout être humain lorsqu’il réfléchit un instant à ce qu’il fait des créatures qui vivent avec lui sur cette planète » (Clarke, 1985b, p. 232). En 1956, Clarke déménage au Sri Lanka, berceau des plus anciennes traditions bouddhistes encore existantes. Le fait que son déménagement soit advenu juste avant la publication révisée des Prairies bleues suggère que la culture bouddhiste du Sri Lanka a directement influencé les discours végétariens de la fin du récit. Comme Clarke lui-même l’affirme pendant une conférence donnée au Sri Lanka sur les mammifères marins en 1983, les positions bouddhistes en ce qui concerne le massacre des animaux sont « régulièrement mentionnées », et il ajoute que Les Prairies bleues est « peut-être encore plus d’actualité » (Clarke, 1985b, p. 240) qu’au moment de l’écriture du roman.

19Des références similaires au bouddhisme et au végétarisme éthique apparaissent dans des romans plus récents de Clarke. Le Marteau de Dieu fait écho aux Prairies bleues dans sa mise en place du « Chrislamisme » (Clarke, 1995, p. 105), mélange du christianisme et de l’islam avec « un zeste [de] […] Bouddhisme » (p. 113-114), qui mène à la réutilisation des énergies fossiles pour la production alimentaire. Les Fontaines du paradis, qui se déroule au Sri Lanka, décrit également un important ordre bouddhiste qui refuse de servir de la viande dans ses monastères, puisque le fait de prendre une vie quelle qu’elle soit est situé « très bas » sur l’« échelle de tolérance » de ses membres (Clarke, 1980, p. 96). Même si Clarke souligne plus régulièrement les avantages pragmatiques et environnementaux du végétarisme dans ses œuvres non fictionnelles, son contact avec le bouddhisme est à l’origine de son soutien systématique aux avantages éthiques du végétarisme dans ses œuvres de fiction.

20Néanmoins, ce ne sont pas des arguments pratiques ou religieux, mais bien l’idée que l’humanité pourrait rencontrer d’autres formes de vie intelligente qui jugeront les humains selon « [leur] comportement envers les autres créatures de [leur] propre monde » (Clarke, 1985b, p. 214), qui convainc finalement le protagoniste des Prairies bleues de mettre fin à toute opération d’abattage et de s’orienter vers un futur végétarien. De fait, dans le roman de Clarke, Les Enfants d’Icare (1956 [1953]), l’humanité est jugée par les extraterrestres selon son traitement des autres espèces. L’un des premiers actes entrepris par les Suzerains extraterrestres en arrivant sur Terre est de prescrire une « interdiction […] concernant la cruauté envers les animaux » qui, bien qu’elle n’interdise pas l’abattage des animaux pour « [se] nourrir ou pour défendre [sa] vie », punit tous les autres actes de cruauté animale en retournant télépathiquement toute douleur infligée contre ses responsables (Clarke, 1978, p. 47-48). Néanmoins, quand il réfléchit à la possibilité de contacts extraterrestres réels, Clarke se demande si les extraterrestres seraient même capables de reconnaître les formes de vie terrestres, sans parler d’être capables de distinguer les humains des autres espèces. Il réfute également l’idée que les humains pourraient être traités comme de la nourriture par une espèce, quelle qu’elle soit, qui viendrait envahir la Terre, et ce pour les mêmes raisons (Clarke, 1985c, p. 101-102).

21Il n’existe cependant aucune preuve que Clarke était lui-même végétarien. Bien qu’il se soit décrit à une occasion comme un « crypt[o]-bouddhiste » (Cherry, 1999, p. 37), il n’aurait « jamais dérogé au régime alimentaire britannique, qui privilégie les pommes de terre et la viande », comme l’affirme Neil McAleer (McAleer, 1992, p. 118). Clarke admet même avoir goûté de la viande de baleine dans l’introduction de la nouvelle « Les prairies bleues » (Clarke, 1990, p. 96) et précise dans Indian Ocean Adventure (1961b) que, bien qu’il « aime trop les poissons pour les tuer », il ne voit « aucune objection à les manger » (Clarke, 1961b, p. 28). Plus tard, il évoquera Les Prairies bleues pour soutenir l’élevage de baleines dans son discours à l’American Institute of Architects (Clarke, 1985c, p. 145) ainsi que dans son texte « The Future Isn’t What it Used to Be » (Clarke, 1970b, p. 6), oubliant apparemment que le roman soutient en réalité le végétarisme et la libération des animaux. Malgré tous ses soutiens textuels au végétarisme, Clarke n’a jamais donné son soutien pratique à ce régime alimentaire.

22Ainsi, Clarke s’est montré inébranlable dans son insistance sur la nécessité des méthodes végétariennes reposant sur la culture hydroponique et la synthèse chimique alimentaire pour l’exploration spatiale. Bien que les auteurs et autrices plus tardifs aient continué avec constance à inclure des moyens naturels de production de viande dans leurs descriptions de l’exploration en espace profond et de la colonisation d’autres planètes, Clarke a reconnu que la limitation des ressources inhérente à une exploration spatiale plus poussée était trop conséquente pour permettre de continuer l’élevage animalier. Il a également reconnu les bénéfices économiques et environnementaux du végétarisme dans le contexte terrien, et a continué de soutenir les aspects à la fois pratiques et éthiques de l’expansion du végétarisme jusqu’à sa mort en 2008. L’invention de vrais aliments de synthèse reste pour le moment hors de portée, mais les expériences de culture extraterrestre de plantes conduites à bord de l’ISS et de l’écosystème lunaire établi par la sonde chinoise Chang’e 4, en parallèle des investissements considérables réalisés dans le domaine du développement de la viande cultivée et d’autres substituts, suggèrent que l’humanité se rapproche petit à petit du genre de vie spatiale que Clarke imaginait.

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Notes

1 En version française, il s’agit d’un sandwich à la dinde (NdT)

2 Le terme replicator a été traduit en français par « synthétiseur » dans les différentes séries Star Trek. Le terme fait à présent partie du macro-texte français (NdT).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Joshua Bulleid, « « Et ici, nous sommes tous végétariens » : Arthur C. Clarke, viande synthétique et exploration spatiale »ReS Futurae [En ligne], 27 | 2026, mis en ligne le 29 juin 2026, consulté le 16 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/resf/15597 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16htq

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