1Pour les tenants du néolibéralisme comme pour les personnages de space opera de « l’âge d’or », les ressources de l’univers pourraient bien être infinies. La conquête spatiale va de pair avec l’exploitation de ces ressources, au nom d’une expansion sans limites de l’humanité. Tel est le constat dressé par Jerome Winter, ou du moins son point de départ pour analyser le new space opera. Aujourd’hui lecturer à l’Université de Californie, Jerome Winter a publié Nostalgia for Infinity dans la continuité de son PhD. Le space opera s’était développé en parallèle de l’idéologie néolibérale (1930-1970), mais le new space opera, depuis les années 1980, fait évoluer ce sous-genre et en reprend les tropes initiaux pour critiquer le néolibéralisme.
2L’ouvrage de Jerome Winter vient apporter une pierre importante à l’étude du space opera et du new space opera, en ce qu’il constitue une synthèse historique de ces sous-genres. En France, le genre demeure peu étudié, citons le Space Opera ! L’imaginaire spatial avant 1977 d’André-François Ruaud et Vivian Amalric (2009), qui, comme son titre l’indique, ne s’intéresse pas au new space opera et qui ne constitue pas une étude universitaire du sous-genre. Dans le monde anglo-saxon, le passage du space opera au new space opera a donné lieu à des articles de la part de Gary Westfahl (2003) ou de David Pringle (2000) qui, au début des années 2000, s’interrogeaient sur la définition et la spécificité du genre. Gary Westfahl notait, à partir des années 1980, l’apparition d’un « space opera postmoderne », mais appelait de ses vœux une meilleure appellation. David Pringle questionnait les origines du genre, et notamment ses liens avec la satire antique. Nostalgia for Infinity prend acte de cette difficulté à saisir le new space opera et propose de le resituer dans l’histoire de la science-fiction mondiale.
3Le livre de Jerome Winter met en parallèle l’histoire du space opera et celle du néolibéralisme. Pour ce qui est de la science-fiction, l’« âge d’or » américain à partir des années 1930, avec Edgard Rice Burroughs ou E. E. « Doc » Smith, fixe les images du genre : l’espace est un lieu de conquête, les héros sont virils, les ennemis sont des « Autres » à détruire ou soumettre. Les années 1950-1970 sont pour le chercheur une période de transition. La hard science fiction donne lieu à une science-fiction plus directement concernée par des questions scientifiques et développant des intrigues plausibles. Ensuite, la New Science Fiction, en partie sous l’influence de Michael Moorcock, produit des œuvres plus expérimentales en rejetant les canons de l’« âge d’or » au profit de thèmes issus de la contre-culture (libération sexuelle, préoccupations écologiques, réalités parallèles). Enfin, le genre subit ses premières reconfigurations antilibérales (Samuel R. Delany et M. John Harrison, auxquels il consacre son premier chapitre).
4Jerome Winter situe à la fin des années 1980 la véritable apparition du new space opera. Dans le champ de la science-fiction, le genre du cyberpunk exprime en images les biopouvoirs théorisés par Foucault (2004). Dans le champ économique, la mise en place intensive d’une mondialisation néolibérale sert de contexte à une représentation critique de l’époque contemporaine par la science-fiction. En somme, le space opera peut se lire comme une mise en acte de l’idéologie néolibérale, tandis que le new space opera s’en fait une critique qui reprend pourtant les mêmes codes esthétiques et narratifs que ceux du space opera.
5Face à cette périodisation historique précise, celle du néolibéralisme par Jerome Winter se révèle moins détaillée, surtout dans sa terminologie : de 1944 (accords de Bretton Woods) à nos jours, le chercheur distingue à la fois une grande période néolibérale et une succession de néolibéralismes de plus en plus mondialisés, son tournant historique étant la non-convertibilité du dollar en or décidée en 1971. Les politiques de Reagan, Thatcher ou Deng Xiaoping sont citées comme des exemples de néolibéralismes propres aux années 1980, mais leur analyse avec la même terminologie que celle utilisée pour parler des politiques économiques des années 1950 empêche de bien les distinguer historiquement et économiquement. En effet, Jerome Winter désigne sous le même nom de « néolibéralisme » les deux périodes qu’il distingue, sans recourir à celui d’ultralibéralisme pour qualifier la seconde, alors même qu’elle correspond selon lui à une accentuation des politiques menées depuis les accords de Brettons Woods.
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6Dans l’ensemble, la mondialisation néolibérale qui débute à la fin des années 1940 est pour le chercheur « la propagation du mal-nommé ‘‘libre’’ marché sous une bannière qui promeut l’autonomie, l’individualisme, la compétition, le consumérisme et l’efficacité » (p. 16)1. Jerome Winter s’efforce donc de lier histoire littéraire et histoire économique afin d’éclairer la première par la seconde : le space opera est le reflet, la traduction en science-fiction, de l’idéologie portée par le néolibéralisme et du monde qu’elle est appelée à créer.
7On mesure ce qu’une telle lecture idéologico-économique du space opera a de fécond. Néanmoins, en analysant l’histoire du sous-genre uniquement sous l’angle d’un dialogue avec le néolibéralisme, une clef importante pour la comprendre et surtout pour comprendre le passage du space opera au new space opera, Jerome Winter prend le risque d’une réduction de cette histoire à ce même dialogue.
8Nostalgia for Infinity propose également une définition stimulante de la notion de sous-genre. Se situant dans la continuité de John Rieder ([2010] 2013), Jerome Winter adopte une approche historique de la notion de genre et rejette toute essentialisation des œuvres. Le genre littéraire est reconnu comme une entité mouvante, toujours définie en regard d’autres pratiques littéraires et d’un horizon d’attente qui évolue aussi en dehors du champ littéraire. Le sous-genre, lui, est soumis aux mêmes critères d’analyse que le genre, à ceci près que le genre dont il est issu le configure aussi. En d’autres termes, les évolutions du sous-genre qu’est le space opera sont déterminées par celles de la science-fiction, en plus d’être déterminées par des facteurs extérieurs, en l’occurrence politiques ou économiques. « L’étude des sous-genres comme supplément à l’étude des genres […] peut plus concrètement déterminer les contours historiques et la mémoire institutionnelle d’un genre » (p. 21). Là où le genre est pour Winter un objet à l’intersection de la littérature et de l’histoire, le sous-genre apporte une dimension réflexive à l’analyse : il permet de comprendre les interactions propres au milieu littéraire. Le new space opera est ainsi un sous-genre à double temporalité : du point de vue idéologique, il naît du contexte historique propre au néolibéralisme de la fin des années 1980, et du point de vue esthétique et thématique, il opère un retour critique aux images et tropes du space opera des années 1930-1950.
9Les analyses de Jerome Winter apportent un élément nouveau à la théorie des genres littéraires, notamment avec cette question du sous-genre. Penser ainsi le sous-genre permet de mieux mesurer combien la notion même de genre littéraire est une construction à l’intersection de l’idéologie et de l’esthétique, du littéraire et du non-littéraire.
10Jerome Winter propose une définition idéologico-culturelle du new space opera : « un sous-genre complexe et laissé de côté a développé des réponses esthétiques et allégoriques à la conjonction des idéologies néolibérales dans le système mondial postcolonial, dans la foulée des récentes vagues de transformation de la technoculture mondiale » (p. 31). Sur le plan idéologique, le new space opera est une réponse anti-néolibérale, voire anti-mondialiste, à l’économie moderne. Sur le plan culturel, il émane d’approches postcoloniales à la fois ludiques et critiques vis-à-vis du sous-genre originel. Nostalgia for infinity a le grand mérite de replacer les pratiques de la science-fiction dans le spectre plus large d’une « culture mondiale », voire mondialisée, mais le corpus utilisé pour le démontrer est uniquement anglophone. Même si les œuvres choisies par Jerome Winter proviennent de pays différents (Etats-Unis, Angleterre, Ecosse, Grenade, Jamaïque, La Barbade), il serait intéressant de voir ce que donnerait le même cadre d’analyse pour des new space operas non-anglophones, de Liu Cixin, Pierre Bordage ou Andreas Eschbach par exemple.
11L’ouvrage de Jerome Winter est divisé en quatre chapitres, consacrés chacun à un « temps » du new space opera, et à des études plus précises d’auteurs ou d’autrices, selon une logique d’études des enjeux de classe, de race et de genre dans une perspective postcoloniale.
12Le premier chapitre s’intéresse aux prémices du new space opera, et notamment aux tentatives isolées de Samuel R. Delany (Nova ([Nova, 1968], 1971)) et de M. John Harrison (La Mécanique du centaure ([Centauri Device, 1974], 2003)) de convertir les images du space opera en discours critique. L’afrofuturisme de Samuel R. Delany est la preuve que l’écrivain « privilégie le pouvoir du sous-genre du space opera pour parvenir à une signification durable » (p. 59) : autrement dit, la pratique de la science-fiction permet d’ancrer des discours dans une histoire littéraire qui leur donne une portée. En reprenant les schémas du space opera mais en les incarnant au travers de personnages marginaux, l’auteur esquisse une évolution possible de la science-fiction dans une direction différente de celle que proposait la New Wave anglaise, qui préconisait d’abandonner ces mêmes images. Cette idée est pour Jerome Winter exemplifiée chez M. John Harrison par le trope de la découverte d’artefacts extraterrestres : le space opera excave ses propres vestiges et met en scène sa réflexivité. Il s’agit tout autant de parler du présent néolibéral que de faire évoluer les discours et les images portés par la science-fiction.
13Les romans La Schismatrice ([Schismatrix, 1985], 1986) de Bruce Sterling et Cyteen ([Cyteen, 1988], 1990) de C. J. Cherryh sont identifiés comme les premières bases du new space opera en tant que sous-genre et non plus comme tentatives isolées. Sont ainsi mises en images deux idées importantes que Jerome Winter identifie dans la pensée de Foucault : le biopouvoir par l’intermédiaire du cyberpunk chez Bruce Sterling, et l’homo economicus chez C. J. Cherryh. L’émergence du sous-genre du new space opera lie donc réflexivité littéraire et critique d’un néolibéralisme représenté comme une forme de domination économique et politique.
14Le deuxième chapitre de l’ouvrage propose une analyse de deux cycles : « Fall Revolution » de Ken MacLeod (non traduit, 1995-1999) et le cycle de la Culture de Iain M. Bank (1987-2012). Abordés comme des new space operas de gauche, voire d’extrême-gauche, ces cycles côtoient l’évolution contemporaine de la mondialisation néolibérale, alliant libre marché et domination économique des pays du Nord. Jerome Winter qualifie ces œuvres d’utopies libertariennes et socialistes au regard de l’identité écossaise de leurs auteurs, membres à la fois d’un pays du Nord participant de la domination néolibérale et d’un pays assimilé au Sud car dominé politiquement par le Royaume-Uni. Les discours produits par ces cycles se veulent critiques quant aux prétentions des démocraties néolibérales. Le progrès technologique et économique est vu comme une façon de justifier une domination politique que ces œuvres mettent en échec par l’anarchie et la révolution.
15Le troisième chapitre de Nostalgia for Infinity aborde la question du féminisme au travers de l’œuvre de Gwyneth Jones, « The Aleutian Trilogy » (non traduit, 1991-1997). Jerome Winter y distingue deux féminismes grâce aux travaux de Spivak (2003) et Mohany (1991) : un féminisme mondialisé, qui écrase en réalité les différences de condition entre les femmes du Nord et celles du Sud, doublement dominées, et un féminisme postcolonial qui s’intéresse à la condition particulière de ces femmes du Sud. Le new space opera apparaît comme un moyen pour les auteurs et autrices du Nord de montrer leur prise de conscience de cet écart : « dans le processus de ce démembrement des échappatoires piégés du New Space Opera, Jones éclaire les schismes et les divisions qui fracturent la catégorie unique des femmes mondiales et la division néo-impériale qui prévient toute solidarité sur-simplifiée au sein de l’unité sexuelle de la division du travail » (p. 149). Jerome Winter rappelle ici de manière très pertinente la mode des house operas dans les années 1950 (Newell et Lamont, 2005), une science-fiction proto-féministe porteuse d’un discours néolibéral. Le new space opera aborde donc la question du féminisme de manière double, en adaptant la représentation des femmes en science-fiction à la fois aux réalités du néolibéralisme mondialisé et aux renouvellements propres au genre.
16Le quatrième et dernier chapitre de l’ouvrage traite du new space opera par le biais de la littérature mondiale, au travers d’exemples tirés d’auteurs et d’autrices issus du monde caribéen. Par l’analyse du cycle « Xenowealth » de Tobias Buckell (non traduit, 2006-2013) et des romans Le Meilleur des Mondes possibles ([The Best of All Possible World, 2013], 2014) de Karen Lord et Midnight Robber de Nalo Hopkinson (non traduit, 2000), Jerome Winter offre un développement intéressant sur la créolisation en littérature de science-fiction, adaptant pour l’occasion les idées d’Edouard Glissant (1981). On peut critiquer le recours à la catégorie du réalisme magique pour qualifier ces romans, en particulier depuis le mouvement McOndo, créé dans les années 1980 par Alberto Fuguet en réaction à l’assimilation constante, voire l’essentialisation, de la littérature sud-américaine et du réalisme magique. En effet, Jerome Winter (p. 161-162) applique en bloc le genre du réalisme magique aux œuvres qu’il étudie sans livrer d’analyse de détail pour identifier des éléments précis dans ces romans qui en ressortiraient. Il situe ces textes dans le prolongement d’une tradition postcoloniale d’Amérique latine qui s’oppose au rationalisme occidental.
17Cependant, les analyses du chercheur font apparaître la labilité générique du new space opera, à même de créer des contre-récits postcoloniaux dont l’ouvrage montre lui-même les limites : comment créer des contre-récits anti-néolibéraux tout en participant à la littérature mondiale de science-fiction et en conservant certains tropes du sous-genre du space opera pour qu’il soit toujours reconnaissable comme tel ?
18Il faut cependant noter l’ambivalence de la démarche de Jerome Winter pour ce cas précis : son propos est d’illustrer des résistances littéraires du Sud face au néo-impérialisme libéral du Nord né de la mondialisation, et dont la science-fiction offre un exemple privilégié. Cependant, les romans étudiés dans l’ouvrage sont uniquement des œuvres anglophones, et donner la voix à d’autres langues aurait pu permettre de faire apparaître un spectre plus large de ces résistances postcoloniales justement mondialisées.
19Nostalgia for Infinity se révèle une lecture précieuse pour l’effort constant que déploie Jerome Winter afin de lier étroitement histoire littéraire propre à la science-fiction et aux évolutions de ses sous-genres, et histoire économique, et plus précisément idéologie de l’économie. Le titre même de cet ouvrage résume l’idée générale de Jerome Winter : le genre du new space opera qui se développe à partir des années 1980 joue sur une double nostalgie. En premier lieu, celle de l’espace lui-même, que le new space opera se refuse à considérer comme infini pour ne pas tomber dans les travers du néolibéralisme. En second lieu, une nostalgie concernant le space opera lui-même, dont le new space opera se veut à la fois une critique et un hommage. Les apports de ce livre pour la définition des sous-genres et la compréhension des mécanismes réflexifs à l’œuvre en science-fiction sont des jalons importants. Pour ce qui est de l’étude du space opera et du new space opera, Nostalgia for Infinity est une synthèse éclairante tant pour l’approche historique que thématique qu’il propose. Aujourd’hui, la parution récente, sous la direction de Gary Westfahl, de Global Science Fiction, Essays on the International Imagination, semble montrer que la démarche de Jerome Winter d’interroger les rapports entre science-fiction et mondialisation mérite d’être prolongée.