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Lovecraft sans Cthulhu. Épistémologie et esthétique de la bestialité dans l’œuvre lovecraftienne

Lovecraft without Cthulhu. Bestiality’s Epistemology and Aesthetic in Lovecraft’s works
Aimé Guex

Résumés

Jamais commentée en soi par les Lovecraft Studies, la bestialité s’insère pourtant dans l’œuvre du « Maître de l’horreur » comme un motif décisif, distinct de la peur cosmique du Mythe de Cthulhu. Elle exploite différentes modalités esthétiques au centre de l’économie horrifique de la narration, tout en renvoyant à une vaste épistémologie. Celle-ci comprend tant un renouvellement de l’imaginaire du sabbat et de la sorcellerie qu’une interprétation libre et raciste du darwinisme qui spécule autour de la figure du chaînon manquant, que Lovecraft dépasse à travers un nouveau bestiaire. Cet article reconstitue le paysage intellectuel de l’auteur pour mieux comprendre les interférences entre le motif de la bestialité et une zoo-anthropologie raciale. L’étude des nouvelles Faits concernant feu Arthur Jermyn et sa famille, L’Ombre qui planait sur Innsmouth et L’Horreur de Dunwich permet d’articuler la bestialité avec un imaginaire évolutionniste esthétisé.

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Texte intégral

1L’entrée en octobre 2024 de l’écrivain H. P. Lovecraft au sein de la canonique « Bibliothèque de la Pléiade » constitue un point d’aboutissement de la reconnaissance posthume d’un auteur à l’histoire éditoriale tortueuse et compliquée. Cette marginalité tient notamment au statut générique hybride de son œuvre, à la frontière entre le « conte étrange » et le récit de science-fiction, les deux genres étant souvent confondus sous la plume de Lovecraft (Littmann, 2018, p. 96). Contextuellement, ces derniers appartiennent encore au début du xxe siècle à l’ensemble disparate de la littérature paria, non-canonique (Angenot, 2013, p. 243 et 251). Avant qu’il ne se répande dès 1929, le terme « science-fiction » n’a pas encore de contours stables et peut se définir au-delà de sa catégorisation générique et littéraire, en tant qu’imaginaire collectif, issu notamment des expositions universelles qui présentent, dès la fin du xixe siècle, des espace-temps étrangers et fascinants, entremêlant passés primordiaux, présents parallèles et autres futurs possibles (Luckhurst, 2016). Lovecraft, ainsi que les pulps, entretiennent des affinités avec l’imaginaire science-fictionnel de ces expositions, d’une part dans la spectacularisation d’architectures démesurées et déroutantes, mais aussi dans une idéologie colonialiste sublimée.

2Outre le contexte culturel, l’autre raison de cet entrelacs générique se trouve dans le continuum poétique entre fantastique, horreur et science-fiction, rassemblées par une esthétique de l’indicible, paradigmatique de Lovecraft (Menegaldo, 2008). Véritable lien entre ces genres littéraires, la narration lovecraftienne use d’une mise en fiction de la science à travers nombre de motifs et spéculations, mais aussi par l’emploi d’une rhétorique propre au discours scientifique (González Grueso, 2018, p. 62). Cette porosité générique de Lovecraft s’explique également par sa réception éditoriale française, puisque les premières traductions en 1954 sont publiées dans la collection de science-fiction « Présence du futur » de Denoël (Allart, 1999, p. 109), qui contenait passablement de textes fantastiques.

  • 1 Dans cet article, l’usage du terme de « race » et des mots dérivés de la même racine étymologique s (...)

3Malgré une réception francophone de l’œuvre lovecraftienne plus accueillante qu’aux États-Unis, les vicissitudes occasionnées au sein des domaines éditoriaux et génériques ont relégué Lovecraft à la marge, voire à une culture subsidiaire. Quoique plus minoritaires qu’auparavant, certaines voix renvoient l’auteur de Providence au rang des romanciers anodins, à la « faiblesse stylistique », ainsi qu’au rôle de vulgaire idéologue épris d’« obsessions racistes d’une violence extravagante » (Schaub, 2020, p. 102). La question du racisme1, indissociable de l’esthétique lovecraftienne, a fait couler beaucoup d’encre au cours des deux dernières décennies dans la sphère publique et académique (Ellis, 2010 ; Paz, 2012 ; Claverie, 2013 ; Baxter, 2014 ; Temples, 2017 ; Steadman, 2024). S. T. Joshi, éminente figure des Lovecraft studies, voit dans l’accusation de racisme un réductionnisme qui ignore une opinion politique et philosophique de Lovecraft plus ambivalente et ne place pas l’auteur dans son contexte historique (Joshi, 1980, p. 111 ; 2013, p. 586 ; 2015, p. 109 ; 2018, p. 48-50). Infructueux et limité, l’argumentaire « contextualisant » et détachant le racisme comme une excroissance de l’œuvre pèche d’autant plus qu’il sous-estime les modalités par lesquelles Lovecraft reprend pleinement les thèses d’une anthropologie raciale dans un dessein narratif et esthétique. Au-delà d’un angle biographique s’engageant dans le débat autour du racisme de Lovecraft, il convient plutôt d’interroger, dans ses fictions, les modélisations de rapports de domination hybridés, traversant les axes sociaux, genrés, raciaux et spécistes.

4Comme nous le verrons, ces rapports de domination revêtent une dimension libidinale et charnelle, souvent sous-estimée par la critique. Jean Bellemin-Noël (1971, p. 116) et Maurice Lévy (1992, p. 61) décrètent ainsi l’absence de la sexualité chez l’auteur de Providence. Bien que réévalué dans de récents travaux (Pace, 2008 ; Waugh, 2010 ; Sederholm, 2016 ; Henderson, 2023), ce postulat reste largement partagé comme une clé analytique, au point qu’on peut lire dans une chronique récente que l’œuvre de Lovecraft se caractérise par son « [a]bsence de sexe et d’argent […], comme s’ils n’existaient pas » (Bouhadjera, 2024).

5L’hypothèse qui suit avance au contraire que l’horreur lovecraftienne, avant de verser vers la création d’une théogonie cosmologique, le fameux « Mythe de Cthulhu », et au-delà de ce dernier, tire racine d’un entremêlement tentaculaire en trois points : un tropisme de l’animalisation, un imaginaire performant l’anthropologie raciale et une exploitation du libidinal teintée d’effroi. L’étude d’un motif littéraire, celui de la bestialité, comprise à la fois comme un retour ontologique à l’état animal et comme relation sexuelle interspécifique entre un humain et un non-humain (une bête ou, pour Lovecraft, un hybride), permet d’englober cette triade et d’en révéler l’importance au sein de la cartographie littéraire, épistémologique, idéologique et esthétique de l’auteur. Moins qu’une rupture au sein de l’œuvre, ce motif permet de penser un socle de représentations à la fois en amont et constitutif du « Mythe de Cthulhu » et de dégager dans un premier temps l’écriture lovecraftienne de l’ombre des Grands Anciens pour mieux comprendre les enjeux poétiques qui ont permis la formation ultérieure d’une cosmologie fictionnelle.

6L’étude de la bestialité lovecraftienne a reçu un intérêt critique limité, à l’exception notable de Michel Meurger (1994, p. 58-71), qui inscrit cette thématique dans une histoire littéraire et culturelle, mais délaisse la dimension esthétique, pourtant déterminante chez Lovecraft. Dans l’écriture horrifique de ce dernier, la bestialité constitue un véritable « paroxysme », au sens où l’entend l’historien Christian Ingrao : point culminant d’un phénomène et d’une affection, le paroxysme se définit par son caractère indicible, sensible par des dynamiques de sous- ou de non-verbalisation (Ingrao, 2021, p. 250). Ce concept s’écartera ici de l’approche historique et anthropologique propre à Ingrao pour servir d’outil heuristique rendant manifeste l’une des spécificités stylistiques de Lovecraft, à savoir la tension entre une surcharge descriptive qui tend à l’hypotypose et l’échec épistémologique de la perception et de l’entendement humain.

L’épistémologie lovecraftienne de la bestialité, entre régression phylogénétique et zoo-anthropologie raciale

7Le motif de la bestialité s’intègre à un large réseau sémantique au sein de l’œuvre de Lovecraft, dont l’un des référents concerne l’imaginaire fantasmatique du sabbat des sorcières, inspiré de la lecture de l’anthropologue Margaret Murray (Poole, 2016, p. 217-221). Si la validité scientifique de Murray n’est plus d’actualité, sa thèse d’une société secrète de sorciers a fait florès dans les décennies postérieures à 1920 et, de 1929 à 1968, son article « Witchcraft » est intégré dans la prestigieuse Encyclopædia Britannica (Simpson, 1994, p. 89). The Witch-Cult in Western Europe (1921) parcourt différentes sources relatives au sabbat et au pacte démoniaque, dans lesquels le diable apparaît sous une forme animale et où plane une dimension sexuelle et transgressive (Murray, 1921, p. 61-70). Cet ouvrage a certainement introduit Lovecraft à l’œuvre du théologien jésuite Martín Antonio Delrío, dont il conserve, dans son Commonplace Book, l’image spéculative de progénitures entre humains et démons (Lovecraft, 2022, p. 161). Cependant, la répartition genrée et spécifique à l’œuvre chez Lovecraft concerne majoritairement un humain mâle et un animal (ou hybride) femelle, ce qui correspond à la situation pénale de répression de la bestialité en Nouvelle-Angleterre aux xviie et xviiie siècles : cette dernière, qui s’effectue en parallèle de la chasse aux sorcières, punit quasi-unanimement des hommes, comme le relève John M. Murrin (1998, p. 9-10). L’historien note également que cette « horreur puritaine » envers la bestialité s’explique par une dynamique de transgression des frontières ontologiques et de « confusion » entre les espèces, pouvant enfanter, selon les croyances de l’époque, une progéniture hybride (Murrin, 1998, p. 10 et 28).

8La question de l’hybridité offre un lien avec l’autre référent du motif de la bestialité, à caractère biologique, relatif à une « horreur darwinienne » (Paz, 2012, p. 26) générée par un nouvel imaginaire issu des thèses évolutionnistes. À nouveau, cette épistémologie présente l’intérêt esthétique d’une transgression des frontières, balayées par le schéma d’une continuité phylogénétique entre les différents animaux, dont l’humain selon le paradigme avancé dans L’Origine des espèces ([On the Origin of Species, 1859], 1862). Comme le souligne Martin Hewitt (2024, p. 34 et p. 421), la thèse de Darwin, souvent considérée comme une « révolution culturelle » à l’effet immédiat dans la société anglo-saxonne des années 1860, a en vérité connu une acceptation lente, retorse et jamais fixée, au vu des débats occasionnés entre les différentes interprétations scientifiques. Ce paradigme scientifique est donc lui-même sujet à des évolutions et des variations. Les fictions et représentations artistiques de la seconde moitié du xixe siècle ont nourri ce constant renouvellement de l’imaginaire darwinien et des fantasmes qu’il véhicule (Gordon, 2009). Si Lovecraft a bien lu Darwin et surtout deux de ses vulgarisateurs, Thomas Huxley et Ernst Haeckel (Lovett-Graff, 1997, p. 371-376), l’héritage qu’il en tire se reflète en premier lieu autour de ce versant littéraire et culturel mais aussi dans une lecture du darwinisme appliqué aux sociétés et ethnies humaines. À la suite de Patrick Tort (2008, p. 30 et p. 88-89), on dénommera « social-darwinisme » ce détournement, symptomatique au sein de l’intelligentsia anglo-saxonne, en mesurant le fossé qui le sépare de l’anthropologie darwinienne.

  • 2 La représentation lovecraftienne de la dégénération emprunte tant à une épistémologie qu’au paysage (...)

9Outre la bestialité, l’horreur darwinienne mise en scène par Lovecraft s’évalue à l’intersection entre colonialisme, hygiène et anthropologie raciales, suprématie blanche et social-darwinisme, comme le reflètent les travaux de Lee Herrmann (2019, p. 310-314) et de John L. Steadman (2024, p. 35-60). L’écrivain hérite du paysage intellectuel américain de la fin du xixe siècle, où la réception des thèses évolutionnistes consolide la hiérarchie raciale au profit des Blancs et fomente une conception social-darwinienne de la société industrielle (Hawkins, 1997, p. 104-122). Plus précisément, à suivre John L. Steadman, les deux ouvrages déterminants de l’épistémologie raciste de Lovecraft sont La Genèse du xixe siècle ([Die Grundlagen des neunzehnten Jahrhunderts, 1899], 1913) de Houston Stewart Chamberlain et Le Déclin de l’Occident ([Der Untergang des Abendlandes, 1918-1922], 1931-1933), d’Oswald Spengler. Ces deux véritables best-sellers, respectivement traduits en anglais en 1912 et en 1926, se croisent dans une même lecture du déclin civilisationnel causé par « le mélange des races » (Steadman, 2024, p. 38-42). Au-delà des dimensions culturelles et politiques, la dégénérescence est également d’ordre biologique, idée que cristallise la notion pseudo-scientifique de « dysgénisme ». Le schéma mental n’est pas nouveau. L’ouvrage d’Edwin Ray Lankester de 1880, Degeneration, texte fondateur du pessimisme fin-de-siècle et des controverses au sein des écrits darwinistes sur le facteur héréditaire (Hewitt, 2024, p. 238-239), postule que la dégénération est un mécanisme à part entière des lois évolutives et se constate comme une règle de l’histoire humaine, annonçant ainsi le déclin des races occidentales blanches2. Liée aux travaux de Bénédict Morel (Traité des dégénérescences, 1857), la spéculation d’un facteur biologique de régression annulant l’évolution phylogénétique alimente les conceptions normatives de l’atavisme chez Cesare Lombroso (L’Homme criminel [L’Uomo delinquente, 1876], 1887) et de l’eugénisme théorisé par Francis Galton (Hereditary Genius, 1869). Ce dernier rend manifeste que l’hygiène raciale s’articule tant au niveau individuel et biologique qu’au niveau politique et démographique, en soulignant que les États-Unis « multiculturels » sont le lieu d’affrontements entre les « races » (Galton, 1892, p. xxiii-xxiv). La relation symbiotique entre un néo-malthusianisme aux accents sociaux-darwiniens et une anthropologie raciale se lit également chez William Graham Sumner, sociologue américain, qui analyse la paupérisation états-unienne au prisme de la lutte pour la vie et de l’hérédité raciale (Sumner, 1914, p. 19 et 52).

10Lovecraft cristallise pleinement cet imaginaire lorsqu’il rédige « Horreur à Red Hook » ([« Horror at Red Hook », 1925], 1969), véritable apex d’une narration raciste qui conjugue l’angoisse de l’immigration à une praxéologie pseudo-scientifique doublée de discours politiques et sociologiques à caractère ségrégationniste (McRoy, 2003, p. 339-340). La mise en parallèle d’un phénomène de subversion migratoire d’ethnies étrangères dans les quartiers populaires de New York avec des rituels et des monstruosités hybrides est balisée par une épanadiplose qui ouvre et ferme le récit sur le constat démographique suivant : « il entre plus de gens à Red Hook qu’il n’en sort » (Lovecraft, 2024, p. 178 et 198). L’affirmation s’inscrit à la suite d’une période démographique où les États-Unis accueillent 14,5 millions d’immigrants entre 1900 et 1920 (Temples, 2017, p. 63), avant d’imposer, à travers les lois anti-immigration de 1921 et 1924, de stricts quotas face aux étrangers ou « aliens » selon le terme alors d’usage (Heimburger, 2017, p. 36 et 71). L’horreur lovecraftienne se pose tant comme « une construction littéraire des peurs sociales » (Soldini, 2006) que comme le reflet métaphorique des rapports de domination. La législation anti-immigration états-unienne se situe dans un contexte historique plus large, qui suit le génocide amérindien et se caractérise par la ségrégation des Afro-américains, un discours suprémaciste prégnant (avec l’Immigration Restriction League et la seconde période du Ku Klux Klan de l’entre-deux-guerres), l’institutionnalisation de l’eugénisme dès 1903 (création de l’American Breeders Association), ainsi que les politiques de stérilisation débutant dès 1907 dans l’Indiana avant de s’étendre à d’autres États, touchant non seulement les criminels, mais aussi les handicapés et les Amérindiens (Portes, 2017, p. 185-187 ; Whitman, 2018, p. 75-76 ; Tort, 2022, p. 53-60).

11C’est dans ce terreau que fleurit l’imaginaire racial et social-darwinien de Lovecraft, manifeste dès ses premiers écrits. En avril 1915, dans le premier numéro de son journal auto-financé, The Conservative, Lovecraft prend position face à la guerre mondiale en cours, critiquant un conflit fratricide. Loin de promouvoir un pacifisme désintéressé, l’écrivain s’offusque que s’entredéchirent des « races blanches », notamment teutonnes, alors que leur vocation serait de s’allier pour dominer les « cultures inférieures ». L’exemple paradigmatique avancé est l’histoire des États-Unis, qui constitue selon Lovecraft « un long panégyrique du Teuton, et continuera ainsi si l’immigration dégénérée est réfrénée à temps afin de préserver le caractère primitif de la population » (1915, notre traduction). César Guarde Paz (2012) a démontré que les conceptions suprémacistes, décadentistes, génétiques et social-darwiniennes deviennent des motifs littéraires et fictionnels dès les premiers écrits de l’auteur de Providence, à l’instar des poèmes épiques « On the Creation of Niggers » (1912), « The Crime of Crimes » (1915) ou « The Teuton’s Battle Song » (1916). Ces écrits « poétiques et politiques » génèrent une construction axiologique des races selon l’impureté génétique et des processus d’animalisation et de dégradation ontologique (Ellis, 2010, p. 124 et 130-133). On s’autorisera ainsi à parler d’une « zoo-anthropologie raciale » propre à l’imaginaire lovecraftien pour mieux saisir conceptuellement la tendance de l’écrivain à mettre en parallèle les constructions sociales et théoriques de « races » et d’espèces, devenant concomitantes selon le polygénisme que l’auteur fait sien (Paz, 2012, p. 17).

12Le semi-affranchissement de la théogonie lovecraftienne de ce premier corpus s’explique par une véritable bascule de paradigmes. Celle-ci s’opère lorsque l’imaginaire social-darwinien se joint à la thèse de la relativité restreinte (1905) et générale (1915) d’Albert Einstein, qui participe à s’éloigner d’une téléologie anthropocentrée et reconfigure le principe évolutionniste de la variation et de la sélection selon une conception éphémère de l’espèce humaine. Lovecraft a suivi avec assiduité les débuts de la physique quantique (Joshi, 2010, p. 184) et ce legs se manifeste dans de nombreux textes où l’univers et la temporalité se structurent au-delà de l’être humain. Ce dernier se limite alors à être une parenthèse au sein du cosmos – une parenthèse sous un étau, puisque l’humain ne parviendra jamais à accéder à la compréhension du passé, ni à arrêter son futur inéluctable (Quinton, 2006, p. 232-233). C’est au sein de cette épistémè que se déploie la conception « cosmogonique » lovecraftienne, réduisant la place de « l’Homme » dans l’univers à celle d’un évènement anecdotique. Dans une lettre du 5 juin 1927 adressée à Farnsworth Wright, Lovecraft témoigne que ce qu’il nomme un « chaos extra-einsteinien » constitue un nouveau modèle esthétique, narratif et épistémologique :

[T]ous mes récits sont basés sur la prémisse fondamentale que les lois, émotions et intérêts communs aux humains n’ont aucune validité ou signifiance dans le vaste cosmos. Selon moi, il n’y a rien que de la puérilité dans un récit où la forme humaine – et les passions, conditions et standards d’humains locaux – est dépeinte comme propre à d’autres mondes ou univers. Pour atteindre l’essence de la réelle externalité, qu’elle concerne le temps, l’espace ou la dimension, il faut oublier que de telles choses que la vie organique, le bien et le mal, l’amour et la haine, et tous ces attributs locaux d’une race temporaire et négligeable dénommée humanité, puissent avoir une quelconque existence (Lovecraft, 1968, p. 150, notre traduction).

13Malgré son portrait nihiliste du genre humain en général, Lovecraft use à plusieurs reprises de l’adjectif « local », tendant ainsi à confondre (au sens étymologique de « mêler ensemble ») anthropocentrisme et ethnocentrisme, l’humanité abstraite et une culture spécifique, la sienne. Cette ambivalence, dans la narration et la philosophie de l’auteur de Providence, est symptomatique d’une représentation de la futilité humaine tant dans un registre ontologique que culturel et biologique. L’indifférence lovecraftienne prend ainsi acte de la conclusion « fatale et bouleversante » de la théorie darwinienne (Haeckel, 1877a, p. 2), à savoir la non-fixité de l’espèce humaine, doublée d’une relativité de l’univers qui sonne le glas définitif de l’anthropocentrisme. Ainsi, dans une correspondance du 30 octobre 1929, l’écrivain rejette l’idée d’un cosmos offrant un sens ou se préoccupant du bien-être “des moustiques, rats, poux, chiens, hommes, chevaux, ptérodactyles, arbres, champignons, dodos, ou autre formes » (Lovecraft, 1971, p. 39, notre traduction). Cette accumulation rompt toute logique de gradation axiologique puisque le genre humain apparaît comme un vulgaire maillon anecdotique au sein d’une chaîne phylogénétique qui brouille les frontières taxinomiques, avec la présence significative d’espèces éteintes. Tel semble être l’avenir d’un genre humain naturalisé dans une vision agonistique du vivant : « Comme les dinosaures furent autrefois remplacés par les mammifères, ainsi le mammifère humain sera remplacé par les insectes ou les oiseaux – l’effondrement de l’homme devant la nouvelle race » (Lovecraft, 2022, p. 51).

14Comme l’illustreront les deux sections suivantes, la fresque lovecraftienne d’une extinction de l’espèce humaine et de l’inanité ontologique de l’homme se sublime au sein du motif littéraire de la bestialité. Ce dernier permet à Lovecraft de réduire la temporalité d’une dégénérescence, longue et diachronique, à un instant donné. Il se forme ainsi une hypallage, l’acte sexuel interspécifique renvoyant à un référent épistémologique et à un imaginaire biologique plus large.

Le chaînon manquant ou la filiation du bestiaire lovecraftien

15Une analyse du bestiaire lovecraftien mettrait premièrement en relief l’investissement littéraire de ce qu’Ernst Haeckel nomme la « question simienne », à savoir la continuité physiologique et phylogénétique entre l’humain et les grands singes (1877b, p. 418). En cela, Lovecraft s’inscrit dans le sillage d’une longue tradition littéraire qui conjecture autour de la figure du « chaînon manquant », l’espèce spéculative qui cristalliserait le passage évolutif et la jonction taxinomique entre le singe et l’humain (Stead, 2004, p. 344-350 ; Richter, 2011, p. 39-61). Le futur « Maître de l’horreur » a ainsi pu puiser dans diverses sources fictionnelles de la culture populaire ou bien dans des travaux de sciences naturelles. Dans les années 1860, Thomas Huxley, puis Ernst Haeckel théorisent le chaînon manquant au sein du nouveau paradigme darwinien, respectivement dans La Place de l’homme dans la nature ([Evidence as to Man’s Place in Nature, 1863], 1868) et dans Generelle Morphologie der Organismen (1866). Lovecraft s’est grandement inspiré de l’ouvrage du premier et connait bien le second. Il retient notamment l’axiome de Haeckel selon lequel l’humain ne possède pas de fonction intellectuelle exclusive, puisqu’il ne diffère des autres animaux « qu’en degré, non en nature, quantitativement, non qualitativement » (Haeckel, 1902, p. 122). Enfin, Lovecraft a suivi avec assiduité la (fausse) découverte archéologique en 1912 de l’homme de Piltdown, dont les ossements retrouvés sont abusivement présentés comme preuve du lien phylogénétique entre homme et singe (Lovett-Graff, 1997, p. 375-376). L’œuvre horrifique de Lovecraft s’inscrit dans un paysage scientifique animé d’une véritable manie envers l’ancêtre commun de l’homme et des grands singes. Elle va la refléter en une anamorphose qui accentue la part dramatique, esthétique et dysphorique.

16Parmi l’immense fresque architecturale, historique et géologique que parcourt le narrateur des « Montagnes du délire » ([« The Mountains of Madness », 1931], 1954) qui relate l’histoire d’une civilisation antérieure et étrangère à l’espèce humaine, l’un des détails les plus consternants est la représentation d’« un mammifère primitif à l’allure gauche utilisé par les habitants terrestres tantôt comme nourriture, tantôt comme une sorte de bouffon amusant, qui présentait d’indubitables traits avant-coureurs du singe et de l’homme » (Lovecraft, 2024, p. 743-744). Sous cet imaginaire d’un « capital racial » (Laurent, 2024, p. 13 et 417-418), qui lie la domination raciale (ou spéciste) à l’exploitation sociale (et nutritive), se pointe un traitement répulsif et angoissant d’une figure devenue, dans la décennie 1930, une véritable convention au sein des récits lovecraftiens. Le chaînon manquant apparaît en effet depuis le premier texte fictionnel de l’auteur, « La Bête dans la caverne » ([« Beast in the Cave », 1905], 1969), et parcourt son œuvre, notamment dans « Faits concernant feu Arthur Jermyn et sa famille » ([« Facts Concerning the Late Arthur Jermyn and His Family », 1920], 1961), « La Peur qui rôde » ([« The Lurking Fear », 1922], 1961) et « Les Rats dans le mur » ([« Rats in the Wall », 1923], 1956). Attardons-nous sur le texte de 1920, le plus emblématique pour notre propos.

17Rédigée durant l’automne 1920, la nouvelle d’« Arthur Jermyn » paraît en deux parties dans le pulp The Wolverine, en mars et juin 1921, avant d’être republiée à deux reprises dans Weird Tales en avril 1924 et en mai 1935. Le récit s’ouvre sur le suicide abrupt d’Arthur Jermyn, après que ce dernier a appris la vérité concernant sa famille nobiliaire. Celle-ci nous est délivrée à la suite d’une investigation généalogique retraçant la dégénérescence des Jermyn, qui souffrent depuis le xviiie siècle de difformité et de déficience mentale. La cause semble être le voyage de Wade Jermyn au Congo, duquel il a ramené les récits d’une civilisation préhistorique blanche encore vivante à cette époque, composée d’hommes-singes, soit des chaînons manquants (Joshi, 2013, p. 236). Wade s’est également marié durant son séjour africain avec une femme présentée comme fille d’un marchand portugais, morte durant un second voyage au Congo. La dynastie connaît plusieurs mésalliances matrimoniales avec des familles non-nobles (marchands, garde-chasses, gitans), voire avec des figures marginales comme une danseuse et une chanteuse de music-hall. Dernier de sa descendance, Arthur décide de retourner au Congo pour trouver les traces de la civilisation évoquée par son aïeul, composée d’hommes-singes et désormais disparue. Arthur parvient à acquérir la momie de la divinité de cette civilisation par l’intermédiaire de Verhaeren, représentant de l’autorité coloniale belge. Ce dernier le prévient à travers une lettre qu’il est impossible de distinguer la nature humaine ou simienne de la momie, tout en ajoutant de plus que l’aspect étrange du corps est accentué par certains traits qui ressembleraient à ceux atypiques d’Arthur. Le protagoniste, en recevant le colis contenant la momie, l’ouvre et découvre, sous les traits simiesques du corps décomposé, ce qui s’avère être le cadavre de son aïeule :

La déesse empaillée, rabougrie et rongée, offrait un spectacle révoltant : il s’agissait clairement d’un corps momifié de guenon blanche, d’une espèce inconnue, moins poilue que toutes les espèces cataloguées et infiniment plus proche de l’homme – à un degré tout à fait choquant. Il serait assez déplaisant d’en donner une description détaillée, mais deux détails d’importance doivent être rapportés, car ils corroborent horriblement certaines notes prises par Sir Wade Jermyn lors de ses expéditions africaines, ainsi que les légendes congolaises du dieu blanc et de la princesse-singe. Voilà les deux détails en question : d’une part, les armoiries qui ornaient le médaillon doré retrouvé autour du cou de la créature étaient celles des Jermyn, d’autre part, la ressemblance certaine avec le visage rabougri qu’avait évoquée M. Verhaeren par plaisanterie concernait indubitablement – comble d’horreur et de monstruosité – le délicat Arthur Jermyn lui-même, arrière-arrière-arrière-petit-fils de Sir Wade Jermyn et de son épouse inconnue (Lovecraft, 2024, p. 53).

Le paroxysme est atteint par la tension stylistique entre un registre scientifique omniprésent et une sous-verbalisation qui refuse toute description détaillée, jusqu’à recourir à la litote et une économie du détail. Les épanorthoses viennent commenter la description et soulignent avec emphase le malaise que provoque la momie de l’aïeule, dont la soi-disant origine portugaise cache sa véritable nature de chaînon manquant, point le plus troublant de la frontière séparant les deux espèces.

  • 3 Le texte se garde bien de donner les motivations qui ont conduit Wade à épouser sa partenaire simie (...)
  • 4 « [L]a fiction lovecraftienne et sa capacité à dramatiser la peur humaine reposent sur l’anxiété de (...)

18Au centre horrifique de cette nouvelle demeure l’effroi de la « miscégénation », constitutive de la narration lovecraftienne (Steadman, 2024, p. 76). Issu du latin (miscere, mêler, et genus, espèce), le terme apparaît dans le contexte de la guerre de Sécession via un pamphlet anonyme de 1864, Miscegenation : The Theory of the Blending of the Races Applied to the American White Man and Negro. Sous couvert d’une fausse promotion du métissage, le texte déploie un imaginaire racial combinant l’union interethnique avec la dégénérescence biologique (Richter, 2011, p. 145-146). Lovecraft approfondit ce schéma en le mêlant avec la règle de l’hypodescence, qui voudrait que la plus infime trace héréditaire d’un sang mixte entraîne un abaissement social et ontologique (Laurent, 2024, p. 413). La bestialité et l’hybridation générée opèrent une lente décadence familiale, rythmée par des mésalliances, dont résulte le dysmorphisme affectant Arthur. Le motif lovecraftien du dysgénisme, bien étudié par Lee Herrmann (2019, p. 305-309), renouvelle ainsi la figure du chaînon manquant et se rattache à un mouvement dysphorique et pathologisant, qui aboutit à une fatalité soit à l’échelle personnelle, soit apocalyptique pour l’humanité entière. Dans le cas d’Arthur Jermyn, la miscégénation familiale cache une réalité génétique propre à l’espèce humaine en son entier, son origine simienne. En cela, Lovecraft sexualise implicitement le constat de Darwin, selon lequel « l’Homme porte toujours dans sa construction corporelle l’empreinte indélébile de sa basse origine » (Darwin, 2013, p. 941). Il subvertit également la principale démarcation taxonomique de l’humain qu’établit Linné : ce dernier distingue l’Homo sapiens des autres singes non par l’anatomie ou la physiologie, mais par un désir de savoir, le « Nosce te ipsum » delphique, que le français traduit par « connais-toi toi-même » (Linné, 1758, p. 20). Chez les Jermyn, que ce soit Wade ou Arthur, c’est cette libido sciendi qui ramène a contrario vers le singe. Dans le cas de Wade, le désir revêt un aspect érotique et amoureux, bien que la narration se refuse d’émettre cette idée3. On comprend ainsi que l’intérêt poétique et horrifique porte moins sur la représentation de l’acte que sur sa découverte laissée à l’implicite. L’acte de bestialité, dissimulé au sein d’un récit enchâssé, se situe dans l’arrière-fond d’une chronologie narrative qui privilégie les conséquences dramatiques de l’accouplement. Il articule les deux modalités d’une anxiété manifeste dans la fiction lovecraftienne, telle que la donne à lire César Guarde Paz : l’une, synchronique, relative à l’impureté génétique liée à la miscégénation, l’autre, diachronique, d’une dégénération qui renverse le cours de l’évolution4. La seconde modalité devient symptomatique dans une autre figure du bestiaire lovecraftien, à savoir le peuple des Profonds, tels qu’exposés dans la longue nouvelle « L’Ombre qui planait sur Innsmouth » ([« The Shadow Over Innsmouth », 1931], 1954).

Un atavisme abyssal. Métamorphoses de la bestialité

19Au début des années 1860, le géologue Adam Sedgwick s’est plu à tourner en dérision la théorie de l’évolution de Darwin face à ses étudiants de Cambridge, la réduisant à une saynète : « des poissons, sans doute insatisfaits de leur condition, ont obtenu des nez flexibles et ont été changés en la joyeuse créature dénommée singe. Et le singe, ayant perdu sa queue […] a été changé en homme » (cité par Hewitt, 2024, p. 57, notre traduction). Au-delà de la part sarcastique du propos, ces métamorphoses accentuent à une échelle cinétique supérieure l’évolution des espèces, dans une sorte d’anamorphose phylogénétique, également présente chez Lovecraft, qui choisit même d’en renverser le mouvement. L’humain n’est plus seulement détenteur d’une part animale indélébile, il est capable de retourner à un stade antérieur de l’évolution, tant simien que pisciforme.

20La première apparition des Profonds date de 1917 avec la nouvelle « Dagon », dans un traitement narratif distinct du chaînon manquant, puisqu’ils ne constituent pas un ancêtre de l’espèce humaine, mais la cause de sa potentielle extinction. Cette dimension se renouvelle dans « L’Ombre qui planait sur Innsmouth », rédigée à la fin d’année 1931. Il s’agit de l’unique œuvre de Lovecraft à avoir bénéficié d’une première diffusion non en format pulp mais en un volume publié en 1936 chez Visionary Publishing – une édition qui s’avère par ailleurs un échec commercial (Valéry, 2014, p. 14). Le récit relate la visite du narrateur, Robert Martin Olmstead, à la petite ville portuaire d’Innsmouth, où il reçoit un accueil hostile de la part de la population locale, jugée décadente par les régions voisines. En visitant la localité, le narrateur constate la « dégénérescence biologique » (Lovecraft, 2024, p. 808) de la population, qui s’avère finalement être des hybrides régressant à l’état de poissons anthropomorphes, les Profonds. Après avoir fui la bourgade, le jeune Olmstead découvre qu’il descend lui-même d’une famille d’Innsmouth et, contrairement à Arthur Jermyn qui se suicide en apprenant sa filiation, il finit par sombrer dans la folie et rejoindre dans les abysses les membres de sa véritable espèce. La figure de l’hybride diffère donc, il ne s’agit plus de traits simiens qui dévoilent une origine hétérogène, mais d’une ontogénèse qui se métamorphose physiologiquement et qui détruit le pan humain pour faire triompher la part bestiale, selon un processus de phagocytose où les cellules assimilent et digèrent des particules étrangères. La logique social-darwinienne se transpose sur le plan moléculaire. L’imaginaire de la dévoration, présent avec le chaînon manquant des « Montagnes du délire », se reformule ici au niveau génétique, mais aussi sexuel.

21Le point déterminant de la narration se situe lorsque le narrateur discute avec le seul habitant loquace, Zadok Allen, qui lui apprend l’origine de la miscégénation d’Innsmouth. Au début du xixe siècle, leurs ancêtres, durant une expédition marine dirigée par le capitaine Obed Marsh, ont accosté des rivages d’îles océaniennes où se trouvaient d’anciennes ruines vieilles de plusieurs millénaires. La tare héréditaire qui touche la population date de ce voyage, où les marins côtoient d’abord des populations canaques. Le choix onomastique de Lovecraft se réfère au réel peuple des Canaques qui se révolte contre le gouvernement colonial français à partir de 1917, défrayant l’actualité médiatique (Bensa, Goromoedo, Muckle, 2015). En outre, il possède sémantiquement une fonction péjorative, puisqu’autour de 1900, le mot anglais « Kanake » renvoie plus largement à une insulte envers les populations polynésiennes, tandis que le terme allemand « Verkanakerung » désigne la régression d’un colon blanc au niveau d’un natif (Herrmann, 2019, p. 316-317). Le récit exploite cette sémantique de la dégénérescence en révélant que les populations locales ont conclu des alliances matrimoniales avec les Profonds originaires de ces îles :

Pour ce qu’était de s’accoupler avec ces poissons à mine de crapaud, les Canaques étaient comme qui dirait pas très chauds, mais ils ont fini par apprendre quelque chose qui donnait un autre tour à l’affaire. Apparemment que les humains ont comme une espèce de parenté avec ces bêtes marines – que tout ce qu’est vivant est sorti de l’eau autrefois et qu’il y faut rien qu’un petit changement pour y retourner. Les choses a disent aux Canaques que s’y mélangeaient leurs sangs, ils auraient des enfants qu’auraient l’air humain au début, mais qu’après y deviendraient de plus en plus comme elles, jusqu’au moment qu’ils iraient dans l’eau pour rejoindre le gros des créatures là-dessous. Et c’est ça le plus important, jeune homme – ceux qui devenaient comme des poissons et qu’allaient dans l’eau, y mouraient pus jamais. Ces choses-là, a mouraient jamais, sauf si on les tuait de mort violente.

Hé ben, m’sieur, apparemment qu’à l’époque où Obed il a fait connaissance avec ces gens des îles, ils étaient tous pleins de sang de poisson qui leur venait de ces créatures de l’eau profonde (Lovecraft, 2024, p. 828-829).

22Dans cet imaginaire d’une origine aquatique commune, les Profonds tendent ainsi à se relier phylogénétiquement aux humains en tant que potentiel chaînon manquant. Lovecraft, par le motif de la miscégénation, reconfigure l’imaginaire darwinien de la phylogénèse sous plusieurs points. Dans un premier temps, l’acte de bestialité s’inscrit dans une continuité biologique, puisqu’il est mentionné que les humains descendraient d’ancêtres amphibies. Les progénitures hybrides de ces unions suivent, dans leur ontogénèse, une forme d’atavisme allant à rebours de la théorie de la récapitulation de Haeckel (1877a, p. 189 et 274). Cette théorie postule que l’évolution individuelle (ontogénèse), depuis l’état fœtal, récapitule différents stades phylogénétiques. Chez Lovecraft, il ne s’agit plus de suivre cette chaîne du vivant depuis son origine, mais plutôt de la remonter, l’humain devenant progressivement un être pisciforme. Surtout, ce retour à un stade biologique originel effectue une sorte d’inversion du cours du temps, jusqu’à l’annuler à travers l’immortalité. Plus qu’une « évolution à rebours », il s’agit d’anéantir son principe dynamique et de l’amener à un état homéostatique, les Profonds conservant éternellement la même forme et composition biologique après l’éradication de la souche humaine.

23Cette miscégénation ne concerne pas seulement les populations racisées des Canaques, puisqu’Obed et son équipage concluent aussi une alliance avec les Profonds, donnant naissance à une nouvelle génération d’habitants d’Innsmouth. Si la répulsion face à l’acte est explicitement mentionnée, les causes libidinales du rapport sexuel interspécifique recouvrent des logiques économiques ainsi que biologiques ou ontologiques. Il s’agit bien d’un pacte érotique et transgressif qui renouvelle l’imaginaire du sabbat et vise à tromper la mort en accordant l’immortalité. En outre, ce marché déploie pleinement sa portée lucrative, puisque les Profonds accordent à Obed et à la ville d’Innsmouth une abondance permanente relativement aux produits de la pêche, un « capital halieutique » permettant le redressement industriel de la ville. La sémantique lovecraftienne établit un réseau complexe entre économie, sexualité et horreur, que la notion de reproduction subsume. Celui-ci englobe tant un imaginaire charnel, souvent animalisé sous la plume de Lovecraft, qu’un référentiel de la gestation qui renvoie à des corps à l’état mouvant et répugnant (Sederholm, 2016, p. 136-142) – d’autant qu’il s’agit rarement d’humains, mais de créatures hybrides et démoniaques traversant la zoo-anthropologie raciale lovecraftienne.

24L’érotique lovecraftienne est non seulement diabolisée (Waugh, 2010, p. 161), mais aussi exploitée dans une veine horrifique à un stade paroxystique. À nouveau, on repère dans le récit d’Allen une sous-verbalisation, qui refuse de rendre explicite un acte de bestialité devenu pluriel et constant. La lacune descriptive provient du statut narratif, puisqu’il s’agit d’un récit enchâssé à un degré supplémentaire : Allen restitue une histoire qui lui a été transmise bien après que les Canaques l’ont premièrement racontée à Obed. S’accumulent ainsi les modalisations et structures hypothétiques, voire une « autocensure » volontaire de la part du personnage (Menegaldo, 2008, p. 17). Le résultat n’offre qu’un aperçu en-deçà d’une réalité incommensurable. S’il est commode depuis longtemps de parler d’une esthétique lovecraftienne de l’indicible, caractérisée par un surinvestissement descriptif autour d’un élément irreprésentable, un autre procédé de sous-verbalisation est à l’œuvre, qui désinvestit la description et appauvrit le lexique. Au demeurant, cette pauvreté descriptive se renforce par l’illettrisme d’Allen, qui, encore plus dans le texte original, abuse des apocopes et aphérèses. Le langage tend à s’effriter et se diluer, illustrant un processus de régression linguistique. Lovecraft exploite ce procédé en continuum de la dégradation physiologique. L’exemple le plus marquant est le narrateur des « Rats dans le mur », dont l’atavisme se traduit par le passage à un vocabulaire de la période élisabéthaine jusqu’à remonter vers le gaélique, puis à de simples borborygmes (Lovecraft, 2024, p. 122 et p. 1150). L’horreur de Dunwich, dans la nouvelle du même nom, mêle aussi des syllabes de la langue anglaise à des sons issus des plus « obscurs abîmes d’atavismes latents » (p. 579).

25La bestialité lovecraftienne reste ainsi à la marge de la narration et de la description, tout en influant pleinement sur son esthétique. Elle hante l’univers littéraire de Lovecraft, comme le confirment de nombreux passages du Commonplace Book, à l’instar du fragment suivant : « Quelqu’un qui, par une sorte de processus étrange, remonte le cours de l’évolution et devient amphibie » (Lovecraft, 2022, p. 150). La bestialité permet d’exploiter des inversions et suspensions d’une temporalité phylogénétique selon diverses modalités, à la croisée entre linguistique et biologie. L’entrecroisement entre atavisme, décadence et eschatologie constitue un véritable topos de la littérature fin-de-siècle (Ponnau, 1989, p. 445-449 ; Palacio, 2002). Si Lovecraft s’intègre pleinement dans le sillage de ce mouvement littéraire (Machin, 2020), il innove néanmoins en exploitant peu à peu de nouvelles combinaisons interspécifiques et d’autres schémas régressifs, qui ne concernent plus seulement le genre simien mais des espèces amphibies, voire des entités extraterrestres dépassant l’entendement et intégrant l’esthétique de l’horreur cosmique. Une véritable illustration de cette transition est « L’Horreur de Dunwich » ([« The Dunwich Horror », 1928], 1954), publiée en avril 1929 dans le treizième volume de Weird Tales. Cette nouvelle approfondit la cosmologie des Grands Anciens et la conjugue à l’imaginaire folklorique de la sorcellerie. Au centre de la dynamique narrative se présente un accouplement interspécifique entre Lavinia Whateley, fille d’un sorcier atteinte de troubles psychologiques, et la divinité Yog-Sothoth, donnant naissance à deux jumeaux. Le récit conserve cependant le mystère autour de cette naissance, suspectée par les rumeurs villageoises d’être le fruit d’un inceste, avant que les dernières lignes n’offrent la véritable nature de l’union, qui sous-entend d’ailleurs l’abus sexuel de Lavinia. Toutefois, la bestialité, bien qu’explicite, n’est nullement décrite, seulement renvoyée dans la marge temporelle et discursive du récit. Elle vise l’anéantissement de l’espèce humaine avec une double engeance démoniaque reliant le monde humain à des altérités cosmiques et annonçant la pleine venue de Yog-Sothoth. Cependant, le récit ne mentionne d’abord que le jumeau qui conserve une apparence humaine, Wilbur, son frère restant une « Chose » (p. 543), la fameuse horreur du village de Dunwich. Dans les deux cas, les enfants sont dysmorphiques et mêlent un visage anthropomorphe à une physiologie parcourant, pour le jeune Wilbur, les espèces vertébrées (crocodile, serpent et sauriens) et, dans le cas de son frère jumeau, les invertébrées, « une pieuvre, un mille-pattes, une espèce d’araignée, tout ensemble » (p. 580). En cela, Wilbur est dépassé par son jumeau anonyme relativement à un capital « d’extraneité » (p. 581) qui le détache d’une nature homogène et humaine.

26Que ce soit dans « L’Horreur de Dunwich » ou « L’Ombre qui planait sur Innsmouth », la bestialité se lit comme un pacte diabolique, désiré selon des modalités libidinales diverses, qui ne se résument pas à la seule libido sciendi fatale, mais traversent des logiques théologiques (une parousie inversée), marchandes (un monopole halieutique pour Obed) et ontologiques (l’immortalité) – rajoutons en tant qu’hypothèse, dans le cas de Wade Jermyn, l’aspect hédonique et affectif. L’acte sexuel interspécifique converge synchroniquement avec l’idée d’un péché originel, d’une dégénération et d’une apocalypse (Herrmann, 2019, p. 325). Les frontières biologiques et ontologiques se fracturent à travers la miscégénation et démontrent leur caducité. Au-delà des déplacements biologiques que génère le motif lovecraftien de la bestialité, un renversement irréversible s’effectue au sein du langage, de la vision du monde et de la compréhension de la nature de l’homme, de son origine et de sa profonde futilité. Cette fonction poétique et épistémologique de rupture ontologique et d’entropie, symptomatique de la bestialité, trouve une pleine expression dans un autre élément constitutif de l’œuvre lovecraftienne, le Mythe de Cthulhu.

L’intime microscopique et le cosmique

  • 5 Au terme de cet article, j’adresse mon entière gratitude à Francisca Rodrigues pour sa relecture et (...)

27Sous la formule paradoxale de « lire Lovecraft sans Cthulhu », sorte de gageure, l’objectif proposé était d’opter pour une autre herméneutique de l’œuvre du maître de la science-fiction horrifique moderne, s’éloignant des archétypes des « Grands Anciens » et de la « peur cosmique ». Cette lecture inscrit le corpus lovecraftien dans une histoire épistémologique, culturelle et littéraire et met en relief tant la zoo-anthropologie raciale qui anime l’écriture de l’auteur de Providence qu’une propension charnelle sous-estimée, qu’exprime de manière paroxystique le motif de la bestialité. Ce dernier cristallise chez Lovecraft un imaginaire de races et d’espèces dynamisé par des mouvements de régression biologique et ontologique, consubstantiels à une angoisse érotique d’accouplements jugés insidieux et impurs. La « peur cosmique » qu’incarne métonymiquement Cthulhu se lit donc à la fois comme prolongement de ce schéma sémantique et comme dépassement par le nouveau paradigme de la relativité. Il n’y a pas tant lieu de les opposer, mais d’articuler les connexions et évolutions qui les relient. On peut ainsi soutenir, contre González Grueso (2018, p. 48), qu’il n’y a pas de coupure générique en 1927, date à laquelle Lovecraft se retire dans sa demeure familiale de Providence et aurait alors développé un sous-genre propre, la science-fiction horrifique. On observe plutôt une continuelle altercation poétique entre régimes fantastique, science-fictionnel et horrifique qui, avant de s’élancer dans l’horizon macrocosmique d’une humanité futile face à des entités incommensurables et inexorables, se déploie dans un autre indicible, microscopique et intime, parsemé de miscégénations et de régressions tant transraciales que transpécifiques : un dysgénisme zoo-anthropologique dans lequel le registre libidinal et charnel n’est jamais loin et, au fond, névralgique5.

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Notes

1 Dans cet article, l’usage du terme de « race » et des mots dérivés de la même racine étymologique sert de catégorie d’analyse critique décrivant les hiérarchies fantasmées par Lovecraft et qui se manifestent à travers des rapports de domination et d’exploitation (Laurent, 2024, p. 434).

2 La représentation lovecraftienne de la dégénération emprunte tant à une épistémologie qu’au paysage littéraire de son époque. Ainsi, le premier roman de H. G. Wells, La Machine à explorer le temps ([The Time Machine : An Invention, 1895], 1898) présente une humanité dégénérée en deux espèces, les Morlocks et les Éloïs, mais ce motif narratif parcourt plus généralement les productions pulp.

3 Le texte se garde bien de donner les motivations qui ont conduit Wade à épouser sa partenaire simiesque, ce qui incite à supputer un amour interspécifique. On peut toutefois mesurer une portée érotique ou affective dans « ces histoires » que Wade raconte à ses camarades de boisson « avec une excitation troublante qui ne manquait pas de faire frissonner son auditoire. » (Lovecraft, 2024, p. 45).

4 « [L]a fiction lovecraftienne et sa capacité à dramatiser la peur humaine reposent sur l’anxiété de l’impureté génétique et le faible hasard d’un déclin, d’une inversion évolutive. » (Paz, 2012, p. 4, notre traduction).

5 Au terme de cet article, j’adresse mon entière gratitude à Francisca Rodrigues pour sa relecture et son intérêt, qui se sont révélés non seulement des plus bienvenus, mais aussi des plus précieux.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Aimé Guex, « Lovecraft sans Cthulhu. Épistémologie et esthétique de la bestialité dans l’œuvre lovecraftienne »ReS Futurae [En ligne], 27 | 2026, mis en ligne le 30 juin 2026, consulté le 16 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/resf/15765 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16htt

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Auteur

Aimé Guex

Aimé Guex est doctorant en littérature française à l’Université de Lausanne. Sa thèse porte sur l’imaginaire et l’esthétique de la bestialité au xixe siècle. Il est l’auteur de La Poétique de la bestialité. Une esquisse littéraire des marges érotiques et ontologiques, de Sade à Rachilde (Lausanne : Archipel Essais, 2025) et « “Le Pygmalion inversé” : simulation et réification. De Sade à Silent Hill » (Diogène, vol. 279-280, 2024).

Aimé Guex is a PhD student in French Literature at University of Lausanne. His thesis focuses on Bestiality’s Imaginary and Aesthetic in the 19th century. He’s the author of La Poétique de la bestialité. Une esquisse littéraire des marges érotiques et ontologiques, de Sade à Rachilde (Lausanne : Archipel Essais, 2025) and “‘The Reverse Pygmalion’ : Simulation and reification. From Sade to Silent Hill” (Diogène, vol. 279-280, 2024).

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