- 1 La Horde du Contrevent, deuxième roman d’Alain Damasio, est devenu l’un des succès majeurs de la s (...)
1En 2024, la maison d’édition La Volte, dirigée par Mathias Echenay, a fêté ses vingt ans : il était tentant de saisir l’occasion de cet anniversaire pour proposer une étude de cas, afin d’observer comment se sont posées durant ce parcours, concrètement et à petite échelle, certaines des questions qui traversent le champ éditorial et esthétique de la SF. Sans chercher à faire de la Volte un modèle, un spécimen ou une moyenne, l’idée était de l’envisager comme un terrain de recherche, qu’il s’agissait d’explorer dans l’espace de son catalogue, la sédimentation de ses strates temporelles, la circulation de ses acteur·rices et auteur·rices. D’autant que La Volte est pleine de paradoxes. La réputation d’Alain Damasio1, qui jouit d’une reconnaissance critique et d’un succès public, rejaillit indirectement sur son propre statut, bien qu’elle présente surtout les caractéristiques d’une petite maison indépendante, défendant des auteur·rices qu’elle peine à médiatiser, assumant des choix éditoriaux exigeants, et se réclamant d’un esprit collectif. Longtemps réticente à revendiquer la coloration science-fictionnelle de son catalogue, elle s’est plutôt attachée à gommer la frontière entre littérature générale et littérature de genre. Elle mêle récits d’anticipation et réflexions critiques, expérimentations littéraires et prises de position politiques, dans une grande diversité qui, pour complexifier la définition d’une ligne éditoriale, n’en développe pas moins une identité très forte, dont ce dossier essaiera de donner un aperçu, sur le vif.
2Vingt ans c’est peu au regard de l’histoire littéraire, mais à l’échelle d’une aventure éditoriale, c’est déjà un temps long permettant d’observer sur la durée des choix, des positionnements, des stratégies, qui participent, à leur mesure, à la fabrique de la littérature contemporaine.
- 2 Les informations concernant les choix personnels de Mathias Echenay et les positionnements respecti (...)
- 3 Cependant, il est intéressant de noter qu’au cœur même de cet espace généraliste, Mathias Echenay d (...)
3Créée en 2004, la maison s’inscrit dans un mouvement plus général de reconfiguration du champ éditorial de la science-fiction depuis la fin des années 1990. Témoignage de « la fin des modèles populaires d’après-guerre » selon Loïc Artiaga et Matthieu Letourneux (2022, p. 157), les collections emblématiques du genre déclinent puis disparaissent (« Fleuve noir anticipation » est ainsi arrêté en 1997, « Présence du futur » en 2000), au profit de nouveaux labels principalement consacrés à la réédition de titres en poche (Folio SF), favorisant en contrepoint l’apparition de petites structures indépendantes portées par des passionné·es, souvent libraires ou éditeur·rices, disposant d’une bonne connaissance de la chaîne du livre : après l’Atalante en 1989, ce sont le Bélial’ et Mnémos (1996), Le Diable Vauvert (2000), ActuSF (2003), Les Moutons électriques et La Volte (2004) donc qui participent à cette recomposition. Paradoxalement, La Volte, à son origine, se refuse à revendiquer l’étiquette science-fictionnelle2, tout en s’inscrivant dans les espaces de ce sous-champ (salons, festivals…). Un choix qui semble tout d’abord s’expliquer par le désir, partagé par d’autres de ces nouveaux acteurs éditoriaux, de désenclaver les littératures de genre et favoriser la découverte (par un public peu familier de la SF) et la reconnaissance (par une critique encore réticente malgré une légitimation du genre largement engagée), des œuvres publiées. Ce positionnement tient également à la trajectoire de son fondateur. S’il est un lecteur assidu de science-fiction depuis son enfance, son activité ne s’inscrit pas alors spécifiquement dans ce secteur, mais au sein de grands groupes éditoriaux généralistes, où Mathias Echenay a notamment occupé les postes de chef des ventes (Le Seuil), puis de directeur des ventes (Flammarion)3.
- 4 Mathias Echenay s’en explique dans l’entretien publié dans ce dossier.
- 5 On peut consulter cette page sur le site internet de La Volte, à l’adresse : https://lavolte.net/pa (...)
- 6 Par contraste avec une pratique anthologique présentant un panorama des talents contemporains, qui (...)
- 7 Pour une étude plus précise de l’évolution diachronique du catalogue de La Volte, voir l’analyse de (...)
4C’est ainsi d’abord une politique d’auteurs, plutôt que l’appartenance à un domaine spécifique, que Mathias Echenay revendique en créant sa maison afin de publier un roman à l’étiquette générique incertaine (science-fiction ? fantasy ?) et refusé par de nombreux autres éditeurs : La Horde du Contrevent d’Alain Damasio. Cet acte inaugural et le succès progressif, devenu massif, rencontré par ce livre, permettront à cette jeune maison d’asseoir sa réputation d’éditeur audacieux et désintéressé, privilégiant le surgissement singulier du geste créateur, avant toute considération économique ou toute logique de segment éditorial4. Depuis ce premier livre et au gré d’un rythme de publication allant de 3 à 8 livres par an, son catalogue s’est étoffé et compte aujourd’hui près de cent-vingt titres, pour cent auteur·rices répertorié·es, dont la contribution va d’une seule nouvelle à plusieurs volumes5. Si certains textes échappent au genre de la science-fiction et des littératures de l’imaginaire, à l’image d’Âme sœur (2005), le premier roman d’Ivan Jablonka, force est de constater que le catalogue se compose principalement d’auteur·rices appartenant à ce domaine, selon différentes stratifications générationnelles : écrivain·es en voie d’émergence au cours des années 2000 et obtenant une reconnaissance progressive (Stéphane Beauverger, Léo Henry, luvan, Sabrina Calvo, Li-Cam…), figures historiques (Philippe Curval, Francis Berthelot, Antoine Volodine, Jacques Barbéri…) ou auteur·rices plus récent·es, comme Michael Roch. Cette liste montre que La Volte s’inscrit dans une histoire de la science-fiction qui l’a précédée, mais qu’elle a contribué également à faire place à de nouvelles générations d’écrivain·es, processus qui se prolonge aujourd’hui. À ce titre, le choix de publier régulièrement des recueils collectifs6 lui permet de faire émerger de nouvelles plumes : si les premiers volumes, à partir de 2006, sont placés sous le signe d’une cooptation informelle, le recours systématique, à partir de 2019, à des appels à contribution, souligne ce désir de découverte. Il s’agit, comme l’explique Stuart Calvo dans sa postface à Sauve qui peut. Demain la santé, d’une « ouverture motivée aussi par la volonté de découvrir de nouvelles voix à même d’insuffler de nouveaux imaginaires comme autant de portes vers des alternatives – et des ressources – insoupçonnées » (Collectif, 2020, p. 657). À l’enrichissement du traitement des thématiques proposées s’ajoute une forme de solidarité intergénérationnelle, dans ce qui s’apparente à un rituel d’intégration. Les nouveaux·elles venu·es, même lorsque leur contribution reste au début modeste, apparaissent d’ailleurs de manière non hiérarchisée dans la page « auteurices » du site de La Volte au milieu des écrivain·es plus capé·es, classé·es par ordre alphabétique, et donnant l’impression que la photo de famille, simplement, s’élargit. Faire corpus revient ainsi à faire corps, associant des auteur·rices d’âges et d’horizons divers, et soudant lors de ces accointances occasionnelles des affinités plus diffuses7.
- 8 Voir l’entretien avec Mathias Echenay dans ce dossier.
- 9 Les premières œuvres de ces deux auteurs avaient d’abord été publiées chez d’autres éditeurs : Payo (...)
5C’est ce principe affinitaire qui semble aussi guider les politiques de traductions, que Mathias Echenay estime proportionnellement moins systématiques que dans des maisons partageant un même positionnement éditorial8. La publication au long cours d’auteur·rices étrangers·ères comme Valerio Evangelisti ou Jeff Noon crée un effet de familiarité, et participe également de la mise en valeur d’ensembles au sein du catalogue : qu’il s’agisse d’éditer un cycle (autour du personnage d’Eymerich, dans les livres de Valerio Evangelisti, ou à travers la série Canopus dans Argo de Doris Lessing9), ou les différentes étapes d’une œuvre, de Jeff Noon à Angélica Gorodischer, les livres n’ont pas vocation à rester isolés. Dans le domaine étranger comme dans le domaine francophone, ce sont les effets de continuité qui priment, les collectifs permettant aussi aux auteur·rices aguerri·es de donner des nouvelles en pointillé entre deux œuvres plus longues. Et si le hasard a sa part dans les rencontres littéraires, tout nouveau nom, apportant sa bifurcation propre à la ligne éditoriale, est en même temps la promesse d’un prolongement du catalogue.
- 10 Conventions, congrès et salons dédiés à la science-fiction apparaissent en France dès les années 19 (...)
- 11 Il s’agit du projet transmédia Phonophore, initié en 2013 (consultable à l’adresse suivante : https (...)
6Ces prolongements peuvent d’ailleurs se poursuivre hors du livre, floutant les contours de ce qui relève, ou pas, du travail éditorial. C’est tout un ensemble de pratiques qui s’étoilent autour de La Volte. Si la participation aux salons et festivals, comme les rencontres en librairie, s’inscrivent dans la logique communicationnelle et commerciale de toute maison d’édition, en particulier en science-fiction10, le désir de nourrir les débats littéraires, idéologiques et universitaires semble animer les auteur·rices au-delà des périodes promotionnelles – la participation généreuse de luvan, Léo Henry et Alain Damasio au colloque, aux côtés de leur éditeur, en témoigne d’ailleurs. La présence nombreuse des auteur·rices dès qu’un événement bat le rappel des troupes, à rebours de possibles postures de retrait, témoigne d’une solidarité et d’un ethos impliqué voire engagé, chacun estimant important d’investir, à des échelles et dans des espaces divers, la vie artistique et le discours social. L’initiative est elle-même partagée pour suivre l’inspiration des auteur·rices, des artistes associé·es, des fans, les trois se confondant parfois en une même incarnation. Ainsi, si la lecture-marathon de La Horde du Contrevent est un projet qui tenait à cœur depuis longtemps à Mathias Echenay, c’est portée par un trio d’acteurs proches de lui (Benjamin Mayet, Guillaume Lecamus et Aymeric O’Cornesse) qui s’en sont saisis, qu’elle a vu le jour au théâtre du Lavoir parisien, les 27, 28 et 29 juin 2025. En 2023 et 2024, Agrapha, de luvan, s’est également matérialisé le temps d’une installation sonore à l’Abbaye de Beauport, grâce à la collaboration de l’autrice avec Floriane Pochon, qui avait déjà donné une existence phonique aux furtifs d’Alain Damasio, en parallèle de l’écriture du roman11. L’œuvre sort du livre, sa circulation est prise en main par un cercle élargi, dans un processus ouvert de trivialité (Jeanneret, 2008) transmédiale (Jenkins 2014) et collective.
- 12 L’expression renvoie en effet à un groupement (ré)volutionnaire dans La Zone du dehors d’Alain Dama (...)
- 13 Groupe d’auteur·rices de science-fiction, principalement édité·es à La Volte (Alain Damasio, Norber (...)
7Dans un même ordre d’idées, associant lecteur·rices, auteur·rices et artistes, la communauté hybride des Volté·es, comme elle s’autodésigne en empruntant à La Zone du Dehors d’Alain Damasio12, associe simples sympathisant·es, collaborateur·rices ponctuel·les, compagnons de route et acteur·rices des processus éditoriaux. Les « Encombrants », rendez-vous mensuel informel, facilite par sa récurrence les rencontres, les échanges et l’émergence de projets collaboratifs : il s’agit de créer du lien et des synergies, à une échelle plus large et plus inclusive que les collectifs d’auteur·rices (comme le collectif Zanzibar13), mais de manière plus efficiente que lors des rencontres en marge des festivals. Et ce désir commun de faire corps peut contribuer à élargir le corpus, avec par exemple l’entrée au catalogue du Dehors de toute chose (Damasio, Mayet, 2016), l’adaptation par Benjamin Mayet de La Zone du dehors d’Alain Damasio, ou de l’Oratorio furtif (2024), composé par la compagnie Roland Furieux à partir de l’œuvre du romancier.
- 14 À l’occasion de sa communication intitulée « La Volte, nouvelle école politique de la SF française (...)
- 15 Voir à ce sujet l’entretien avec Alain Damasio, luvan et Léo Henry, qui revient sur les nombreux pr (...)
8Faut-il aller jusqu’à voir dans cette dynamique collective de La Volte une « école française de science-fiction », comme le suggère parfois Alain Damasio (2022) ? Margot Chatelet l’a pris au mot lors du colloque14, relevant à partir du modèle d’Yves Stalloni (2009) un certain nombre d’indices en faveur de cette hypothèse, et même sans prendre l’expression au pied de la lettre, force est de constater qu’un partage se noue autour de discours, de postures (Meizoz, 2007, 2011), de pratiques, d’imaginaires et de styles qu’on pourrait qualifier de « volté·es ». Au sein et autour de La Volte se dessine un ethos collectif cohérent, non parce qu’il y aurait une ligne à suivre, mais parce que le fonctionnement de la maison d’édition construit une posture commune que chacun·e de ses auteur·rices s’approprie singulièrement au sein de cet espace d’échange et de création littéraire à plusieurs mains – celui-ci poussant les murs de la maison, se prolongeant en l’absence de l’éditeur dans des reconfigurations à géométrie variable, dans le feu d’un projet collectif ou la continuité d’un compagnonnage15.
- 16 L’expression connaît depuis quelques années un succès important, qui dépasse largement le champ sci (...)
- 17 Pour une réflexion critique sur l’intérêt des humanités environnementales pour la science-fiction e (...)
9Et aujourd’hui ? L’époque est aux » nouveaux imaginaires » et aux « nouveaux récits16 » : les futurs auxquels nous ne voulons pas croire ont besoin d’être racontés pour être envisagés ; on mise de plus en plus sur les pouvoirs d’entraînement de la narration pour dévier des lignes de fuite qui vont droit dans le mur ; les récits sont chargés de retisser d’espérance une trame qui s’assombrit. C’est sous cet angle qu’est présenté le tout dernier ouvrage publié par La Volte, en mai 2026, Lucioles, un recueil de nouvelles réalisé à l’initiative du média écologiste Reporterre17 :
Comment l’imaginaire peut-il allumer des lueurs d’espoir et fabriquer des moteurs de luttes pour sortir d’un réel trop sombre ? L’équipe de Reporterre a invité des auteurices de science-fiction et de littérature politique pour répondre à cette question, avec la conviction que la fiction peut nous mettre en mouvement en déplaçant les idées sur le terrain du sensible18.
- 19 Lettre d’information de La Volte du 6 mai 2026 (newsletter numérique, sur inscription).
- 20 Il s’en est expliqué lors du colloque dans une communication intitulée : « Trois philofictions volt (...)
- 21 Sylvie Servoise a proposé une distinction stimulante entre ces deux modèles, qui tient notamment, s (...)
10La lettre d’information de La Volte qui annonce cette parution promet également « des histoires pour changer le monde19 », alors même que Mathias Echenay, comme la plupart des auteur·rices qu’il publie, revendique une lucidité critique qui tiendrait à distance toute instrumentalisation du littéraire. La perspective positive dessinée par ce recueil semble faire écho à celui publié en 2025, en co-édition avec le Mudac de Lausanne, Soleil·s. 12 fictions héliotopiques, qui paraissait déjà s’éloigner de la veine plus sombre caractérisant jusque-là ces anthologies, aux tonalités souvent plus dystopiques que ne l’auraient souhaité leurs appels à contribution. Comment définir, pour une maison d’édition, la ligne de crête entre une pente sociétale déléguant peut-être un peu trop facilement aux fictions un pouvoir d’action qui devrait s’incarner politiquement, et l’affirmation singulière d’une foi dans les pouvoirs politiques de la littérature ? Certes, comme le remarque Anne Besson dans Les Pouvoirs de l’enchantement, « le potentiel disruptif du laboratoire de l’imaginaire » (2022, p. 58) est fréquemment surestimé, accompagnant les prises de conscience plus qu’il ne les déclenche. Mais ce tropisme pose la question plus générale d’un « usage des mondes » fictionnels (Gefen, 2010). Si Yannick Rumpala, proposant une approche issue des sciences politiques n’hésite pas à envisager la production science-fictionnelle comme un « réservoir cognitif », un répertoire d’expérimentations possibles (il s’agit dit-il, d’ » imaginer des mondes pour tester le futur » – Rumpala, 2018, p. 144), quitte à en gommer la dimension proprement littéraire, Ariel Kyrou semble plus proche du positionnement de La Volte20 lorsqu’il aborde plus globalement la SF, tout au long de son histoire, comme un espace de réflexivité, dès lors que les œuvres y assument leur statut de « philofictions » (Kyrou, 2024). Si la Volte cherche une forme d’efficience, proposant à l’occasion à ses lecteurs un « recueil de combat » (Collectif, 2020, introduction), c’est en effet moins en publiant ce qu’Aurélie Huz désigne, en reprenant les termes employés dans les années 1970 pour parler de la science-fiction politique française, comme de la « littérature-tract » (Huz, 2018, p. 45), qu’en pariant sur des œuvres capables de plonger d’un même geste le lecteur dans une immersion esthétique et sensible, et dans une réflexion mettant en jeu choix et valeurs. C’est en cela qu’Alain Damasio peut assumer de manière un peu provocatrice d’écrire des « romans à thèse » (2022) : les auteur·ices de La Volte n’hésitent pas à mettre en œuvre des convictions, à proposer des univers fictionnels idéologiquement orientés – mais les formes prises par ces récits tendent à s’éloigner du genre tel qu’il est défini par Susan Suleiman (1983) et ont sans doute davantage à voir avec la littérature engagée21. D’une certaine manière, la nouvelle écrite par Elio Possoz dans Lucioles est symptomatique du projet volté : il s’agit d’un récit conçu sur le mode des « romans dont vous êtes le héros » des années 1980 (Possoz, 2026). Demandant au lecteur un engagement actif dans la lecture (même si ses initiatives sont évidemment limitées par le scénario fictionnel prévu), il souligne que prendre la décision de suivre un fil narratif, d’adhérer à des valeurs, in fine, lui revient.
11Mais quelles valeurs seraient ainsi proposées au lecteur ? Alors que le storytelling et la prospective marchaient sur les plates-bandes de la fiction pour mieux nous vendre des lendemains qui chantent, la science-fiction a pu être tentée de se concentrer sur des versions dystopiques de l’avenir, que les séries télévisées et la littérature young adult, faisant la part belle à des récits postapocalyptiques mettent notamment en avant (Stiénon 2023). S’attachant plus particulièrement au domaine français, Simon Bréan a étudié l’évolution du « paradigme dominant » (Bréan, 2012, 2013, 2019) de la littérature science-fictionnelle, c’est-à-dire la manière dont un certain « air du temps » imprègne les représentations dans une aire culturelle et sur une période donnée – ces représentations participant elles aussi à renforcer ou nuancer les discours sociaux. Ces évolutions permettent aussi de rendre compte des mutations du catalogue de La Volte qui, si elle revendique des valeurs de singularité et d’innovation littéraires, ne s’inscrit pas moins dans les dynamiques, les possibles et les contraintes de l’espace éditorial où elle se situe. Simon Bréan observe ainsi une tendance des écrivains de SF, dans les années 2000, à choisir le couple utopie/dystopie, l’uchronie, ou des espaces nettement séparés de notre réalité contemporaine, dans une sorte de fuite. Les années 2010 marqueraient alors une sorte de retour au réel, dont les problèmes seraient envisagés de manière plus frontale, remplaçant la fuite par une prise de conscience multifocalisée des crises en cours, et des tentatives de résistance collective – des romans comme Toxoplasma de Sabrina Calvo et Les Furtifs d’Alain Damasio, tous deux parus à La Volte, témoignent selon lui de cette inflexion (Bréan, 2019).
- 22 Au niveau éditorial, ce tournant semble reposer à la fois sur le succès renouvelé de livres embléma (...)
- 23 Cette adhésion critique au modèle utopique semble s’être faite progressivement. Dans sa postface au (...)
12Qu’en est-il des années 2020 ? S’il est trop tôt pour porter un regard rétrospectif sur cette période dans sa globalité, on peut remarquer que La Volte, à la fois dans ses publications récentes et dans ses discours d’escorte, met l’accent sur de nouvelles manières, plus sobres et plus inclusives, de faire société – perspective qui s’inscrit dans les mouvances plus larges du solarpunk, du biopunk ou du hopepunk (Brown et al., 2023, Ruaud, 2024). Plus optimiste, moins héroïque, ce paradigme SF formerait une sorte de tournant utopique22, n’hésitant pas à revendiquer à nouveau ce genre, au cœur notamment de la collection « Eutopia », lancée en 2018 par La Volte. Si ces explorations spéculatives n’éludent pas les tensions propres au genre, entre idéal impossible et dérive autoritaire23, elles dessinent aussi de nouvelles configurations narratives, politiques et technologiques – possibles low tech, alternatives réalisables, suites imparfaites mais fonctionnelles – proposant des transitions, des protocoles, des bricolages sociaux : tout un work in progress dont l’état d’équilibre se cherche encore, organisé déjà mais pas encore figé, remis en jeu de l’intérieur dans des récits qui en explorent les apports et en testent les limites. Le créateur des anarchies de Koinè de Mélanie Fiévet (Fiévet, 2024) s’inquiète ainsi de leur croissance encore fragile et les protège de sa mauvaise conscience ; Ortie, par son errance, s’oppose à la dérive autoritaire de La Grande Verdure, dans le livre du même nom de Lucie Heder (Heder, 2025). Pour une mégalopole tentaculaire et hiérarchisée (Lanvil dans Tè Mawon, de Michael Roch, 2022), on trouve de multiples structures plus horizontales, plus restreintes ou plus souples : outre l’archipel de Koinè, les « écobats » de Visite (2023), chez Li-Cam, les petites communautés ouvertes (Les Mains vides, d’Elio Possoz, 2025) ou fermées (La Grande Verdure), les populations nomades de La Trame (2023), du Bombyx Mori Collectif. Parfois, plutôt qu’un régime postapocalyptique supposant de repartir de zéro (présent dans Koinè et La Grande Verdure), ces récits préfèrent un point de bascule plus diffus, une insurrection ou un effondrement partiel permettant à des modèles sociaux minoritaires de devenir majoritaires. Li-Cam met en évidence les enjeux d’une réforme du langage pour déconstruire les rapports de domination, et favoriser l’instauration d’une répartition des rôles plus égalitaire dans Visite. Le maillage territorial des écolieux et des communautés traversés dans Les Mains vides d’Elio Possoz interroge la généralisation de modèles d’organisation collective dont Les Furtifs, en 2019, montraient les prémices. Et c’est sans rupture temporelle globale que Sabrina Calvo, dans Melmoth furieux (Calvo, 2021), nous place au cœur d’une Commune énergique et inventive, qui pourrait peut-être faire tache d’huile, dans un territoire fonctionnant encore sur un modèle radicalisant le nôtre. De même, les idéaux promus par Michael Roch, dans la lignée de la diversalité théorisée par Patrick Chamoiseau, sont mis en œuvre au cœur battant d’une ville qui n’a rien d’idéal : pas de table rase, il s’agit bien de faire avec, mais de faire autrement. Catherine Dufour, autrice proche de La Volte, chez qui elle a publié plusieurs nouvelles souligne ainsi cet infléchissement de la SF vers des élaborations plus concrètes :
Maintenant que tout le monde a très peur, elle doit prendre le contre-pied. Il y a un avenir à construire, même si, pour le moment, il a une gueule d’accident de voiture. (Thévenet, 2020)
13Sortant d’une pure fonction d’alerte, la SF pourrait ainsi proposer des ébauches de solutions. C’est dans cet esprit d’« optimisme subversif » (id.) qu’a ainsi travaillé le collectif Zanzibar- structuré autour d’auteur·rices de La Volte – comme leur « Minifeste » en témoigne :
[…] nous restons convaincus que nos avenirs – communs et individuels – nous appartiennent, et que nous avons le pouvoir de les imaginer, de jouer avec, de les expérimenter et les construire à notre guise.
Nous sommes un collectif d’auteurs de science-fiction.
Nous rêvons nos textes comme des endroits où se rencontrer, où penser et commencer à désincarcérer le futur. (Zanzibar, 2016)
14Cette volonté de « désincarcérer le futur » se décline en un ensemble de gestes éditoriaux complémentaires qui constituent la stratégie de la maison, visible notamment dans la façon dont La Volte investit la question écologique depuis la dernière décennie. Un premier geste d’incitation éditoriale a consisté à encourager les auteur·rices ancien·nes ou nouveaux·elles à explorer cette thématique, par la problématisation des appels à texte pour les anthologies de nouvelles ou la création de la collection « Eutopia ». Un deuxième a visé à mettre en cohérence les pratiques éditoriales avec le contenu de ces publications en adoptant des modes de production plus écologiques (type et format de papier, impression, origines de la matière première…), explicités depuis 2024 en dernière page de chacun des livres de La Volte. Un troisième geste, enfin, consiste à investir des espaces militants, alternatifs ou des institutions consacrées à l’écologie permettant ainsi de prolonger la réception de ses livres – avec par exemple l’attribution à La Grande Verdure, en juin 2026, du prix des lecteurs d’Altémed, institution montpelliéraine se donnant pour mission de « bâtir le territoire de demain24 » – de rendre visibles ses auteur·rices, régulièrement invité·es, par exemple, à l’Académie du Climat à Paris, et ainsi d’élargir le lectorat de la maison et consolider son positionnement, voire de saisir de nouvelles opportunités éditoriales, à l’image du recueil Lucioles : 15 fictions pour des futurs écologiques, mentionné plus haut.
15L’horizon de lecture du catalogue de La Volte suppose ainsi une circulation des idées et des imaginaires entre fiction et réalité, sans cependant se réduire à une visée purement prospective, grâce, en particulier, à l’ambition formelle et stylistique de ses œuvres qui tentent d’articuler ensemble, chacune à leur manière, poétique et politique.
- 25 Voir l’entretien avec Mathias Echenay dans ce dossier.
16La Volte fait partie des maisons d’édition de science-fiction mettant l’accent sur la recherche formelle. Créée pour publier un roman qui paraissait impubliable, et qui a trouvé largement son public, la maison d’édition a fait de ce critère provocateur (« si c’est impubliable, c’est pour La Volte » aime à répéter Mathias Echenay25), si ce n’est une véritable ligne éditoriale, du moins un élément important de son prestige postural, la maison s’affichant ainsi comme capable de s’affranchir d’un certain nombre de limitations habituellement associées à la structuration du champ éditorial et aux goûts supposés des lecteur·rices. La présence d’Alain Damasio au catalogue consolidant la balance financière de la maison, celle-ci peut se permettre d’aller au bout de sa logique et de parier sur la puissance formelle d’une œuvre ou l’originalité inclassable de sa facture.
- 26 L’édition d’une version vinyle de l’album a cherché sans doute à compenser cette perte de matériali (...)
- 27 Annoncé peut-être dès 2019 par les Décollages de Philippe Curval, et surtout par l’album illustré p (...)
17On peut évoquer tout d’abord la tentation du livre-objet, qui affleure dès les débuts de La Volte dans l’association plurimédiale du roman et d’un CD présenté comme la « bande originale du livre ». Les premiers ouvrages paraissent sur ce principe : La Horde du contrevent, d’Alain Damasio en 2004, Âme sœur, d’Ivan Améry et La Cité nymphale de Stéphane Beauverger, en 2005. Le premier recueil de nouvelles collectif, en 2005 toujours, non seulement adopte ce double support médiatique, mais thématise cette dimension sonore par son sujet : Aux limites du son. Puis les publications se diversifient, s’écartant de plus en plus souvent de ce modèle initial, que le passage au format numérique (pour Les Furtifs, d’Alain Damasio, en 2019) fait évoluer en dématérialisant l’association du livre et de son univers sonore26. Le choix, pour la réédition collector des vingt ans de La Horde, en 2025, d’associer le récit non à du son mais à des sérigraphies d’Esther Szac et Héloïse Laurent marque peut-être un nouveau type d’association plurimédiale27.
18Celle-ci s’inscrirait dans la lignée d’une autre quête de formes singulières passant, au plus près de la matérialité textuelle, par un travail particulier sur la typographie. Les ouvrages de La Volte sont composés dans une police qui lui est propre, créée par Laure Afchain. Son geste initial a été prolongé, en 2020, par la création de la police luvanscript pour les parties manuscrites de ce récit composite de luvan. En 2019, c’était Esther Szac qui dessinait, pour Alain Damasio, les caractères de la langue furtive, le Skymweg, et travaillait avec lui sur les signatures typographiques des discours des personnages, multipliant les couches d’altérations apportées à la police habituelle de la maison d’édition.
19Cet ancrage matériel de l’expérience de lecture se redouble plus généralement, au niveau des œuvres elles-mêmes, par le choix de formes narratives et stylistiques parfois expérimentales, souvent poussées vers des effets de singularisation – cette exigence constituant peut-être le plus sûr dénominateur commun des récits publiés par la Volte. Les narrations polyphoniques sont fréquentes, les voix alternant souvent selon des séquences courtes (quelques pages dans La Horde du contrevent ou Visite, quelques paragraphes dans Les Furtifs ou Tè Mawon, quelques lignes parfois dans Agrapha ou dans le « Texte » de Koinè), sans indications didascaliques explicites (un alinéa, un signal typographique, un indice idiolectal ou thématique signalent juste le changement de locuteur). Des structures composites, elliptiques sont souvent privilégiées (Le Premier Souper, d’Alexander Dickow, Agrapha), ainsi que des exercices à contraintes (Cent-vingt, de Léo Henry). La prose se mélange volontiers à des passages versifiés ou à des sortes de stances (Les Mains vides, Agrapha, Koinè). Tantôt le livre innove en puisant à des pratiques avant-gardistes, tantôt il réactive des formes populaires qu’il déplace et décale (on pense au modèle du jeu de rôles transposé par luvan et Léo Henry à la fin de Splines, 2022).
20Enfin, le style même des auteur·rices, leur rapport à la langue qu’ils écrivent et qu’ils prêtent à leurs personnages, fait l’objet d’un travail approfondi, aussi bien linguistique (la Babel des langues médiévales d’Agrapha, ou de la cité créole de Lanvil, imaginée par Michael Roch), syntaxique (les langues inclusives de Visite, Melmoth furieux ou de La Grande Verdure, les formes archaïsantes et les solécismes du Premier Souper, mais aussi, moins visible mais sensible, le travail sur le rythme dans les textes de Damasio). Le lexique enfin, chargé de néologismes à la fois porteurs d’« estrangement » science-fictionnel (Suvin, 1979 ; Spiegel, 2008) et d’altérité artistique, produit tout à la fois des effets de déstabilisation et de cristallisation sensible et signifiante.
21Ces jeux formels, qu’ils soient ouvertement ludiques ou investis plus sérieusement, ont en commun de procurer au lecteur des expériences de lectures ouvrant un espace éditorial où peuvent se croiser librement les pratiques de la littérature blanche et celles de la littérature de genre, La Volte bénéficiant ainsi de ce double positionnement, entre « mythologie de l’éditeur exigeant » (Bonazzi, 2012, p. 127), généralement attachée à la première, et plaisir fictionnel et romanesque, associé à la seconde.
- 28 Le colloque « La Volte : vingt ans d’édition à contrevent » s’est tenu à l’Université Sorbonne Pari (...)
22Ce sont ces différentes facettes de La Volte que le colloque qui s’est tenu à l’USPN en juin 2024 a tenté d’explorer28. Ce dossier en livre une sélection de sept contributions et deux entretiens, mettant l’accent à la fois sur les affinités unissant les acteurs de ce projet, les récits qu’ils écrivent ou publient, contribuant à définir l’identité de la maison d’édition ; et sur les singularités qui s’y manifestent, signalant dans son catalogue des tendances et des cristallisations plus localisées.
23En guise de préambule, Simon Bréan nous propose une traversée de l’histoire de la maison et de son catalogue. Il montre ainsi que la ligne éditoriale de La Volte se construit initialement à la conjonction de deux paradigmes dominants en science-fiction au début des années 2000 : le refus de la fin de l’histoire et une valorisation des formes hybrides. Cette ligne doit cependant être envisagée selon lui comme une « matrice souple », identité cumulative qui connaît différentes phases d’expansion et de diversification, agrégeant de nouveaux·elles auteur·rices autour de trois pôles de détermination principaux : la recherche formelle, qui réactive en bonne part l’héritage de Limite, l’implication politique et ce qu’il nomme un ouvroir d’imaginaires.
24Les deux premiers articles du recueil s’intéressent au fonctionnement et à la posture éditoriale de la maison. Oriane Desseilligny s’attache à saisir l’évolution de l’ethos éditorial de La Volte, à partir de l’analyse des différentes versions de son site internet, des choix matériels effectués et des prises de position de son fondateur, Mathias Echenay. Elle étudie l’affirmation progressive de cet ethos spécifique, mais aussi ses tiraillements, entre désir de « fictions volontiers inclassables » (Echenay, 2019) et revendication progressive du genre science-fictionnel, entre le « nous » du collectif et le « je » de l’éditeur qui est en son centre. C’est à cette tension, qui se résout dans l’adoption d’une « posture communautaire », selon la belle expression de Margot Châtelet, que s’intéresse Jean-Marc Baud dans son article sur les Volté·es, ce groupement informel de lecteur·rices, éditeur·rices, auteur·rices, graphistes, ami·es qui gravite autour de la maison et contribue à sa vie interne et à son bon fonctionnement. Dans le sillage des fan studies, le chercheur, lui-même auteur de la maison, étudie en « aca-volté » les ferments et les rituels de cette communauté fluctuante dont il a interrogé une quinzaine de membres et dont il retrace les trajectoires, les activités et les rituels structurants, à l’image des Encombrants, soirée mensuelle organisée dans un bar parisien depuis 2010.
25L’article qui suit s’attache à une approche stylistique des productions de La Volte. À partir de l’étude de cinq auteur·rices de la maison (Li-Cam, Alain Damasio, Michael Roch, luvan et Alexander Dickow), Christèle Couleau revient sur les dispositifs travaillant la langue des écrivain·es de cette maison volontiers décrite comme expérimentale. Entre micro-lectures et enquête de réception, elle met au jour dans ces récits ce qu’elle nomme une « épreuve de l’illisible » qui en appelle à l’engagement du lecteur pour être surmontée, tant cet « hermétisme ludique » et inventif produit des effets de défamiliarisation, d’immersion et de décentrement. Cette expérience de lecture, faisant résonner sur notre scène intérieure les voix de l’autre, est empreinte d’une portée politique, qu’il s’agisse d’œuvrer à une « décolonisation linguistique » chez Michael Roch ou à des formes de féminisation et de neutralisation de la langue chez Li-Cam ou luvan.
26Les trois articles suivants proposent de sonder plus avant différentes œuvres de la maison qui, si elles témoignent de ce même désir de coupler ambition formelle et ambition politique, manifestent la diversité de son catalogue, axes structurants ou lignes de fuite. Marc Ang-Cho met en lumière la présence d’une weird littérature en son sein, à travers l’analyse de deux œuvres déployant une poétique de l’étrangeté, Mondocane de Jacques Barbéri et Amatka de Karin Tindbeck. Étienne Tancré observe quant à lui les dispositifs de l’habitation chez trois auteur·rices de la maison, Alain Damasio, Sabrina Calvo et Philippe Curval. Entre effet d’estrangement et écriture de la quotidienneté, ils témoignent selon lui de l’hybridité du positionnement de la maison située à la jonction de la SF et de la littérature générale et constituent une véritable expérience de pensée, anthropologique, psychologique et politique, de l’habiter, cette « première capacité des vivants » selon l’expression d’Alain Damasio. Enfin, Estelle Mouton-Rovira clôt ce parcours par l’étude resserrée du très impressionnant Agrapha de luvan. Objet-livre composite et polyphonique gravitant autour du témoigne fictif de huit sanctimoniales de l’an Mil, Agrapha constitue tout à la fois selon la chercheuse une « fiction de traduction savante », un « contre-récit de fondation » et une « parabole écoféministe », dont elle s’attache à déplier les enjeux et les procédés.
27Pour clore ce dossier, nous avons voulu laisser la parole aux acteur·rices de cette aventure éditoriale, et en premier lieu Mathias Echenay, interrogé lors du colloque par le libraire et critique Hugues Robert. L’éditeur revient dans cet entretien sur la fondation de la maison, l’évolution de son catalogue et la façon dont il conçoit son positionnement au sein du sous-champ science-fictionnel. Christèle Couleau et Jean-Marc Baud s’entretiennent ensuite avec trois auteur·rices de la maison, par ailleurs membres du collectif Zanzibar, Alain Damasio, Léo Henry et luvan, dont la trajectoire est indissociablement liée à l’éditeur et qui décrivent les formes de ce compagnonnage fécond et singulier.