Mirna Safi, Discriminations. Pourquoi sont-elles un défi majeur des sociétés démocratiques et comment les combattre ?
Mirna Safi, Discriminations. Pourquoi sont-elles un défi majeur des sociétés démocratiques et comment les combattre ? (Paris : PUF, 2025, 336 pages)
Texte intégral
1Cet ouvrage propose une synthèse des travaux de sciences sociales consacrés aux discriminations, envisagées comme fait social. Il poursuit quatre objectifs : clarifier la définition du concept, présenter les outils permettant de le mesurer, établir l’ampleur et la persistance du phénomène dans plusieurs sphères de la vie sociale, puis identifier les mécanismes qui le produisent et les leviers susceptibles de le réduire.
2Le premier chapitre pose les bases conceptuelles nécessaires à l’étude des discriminations. Celles-ci sont définies comme des inégalités de traitement qui affectent l’accès des individus à certaines ressources ou à certaines sphères de la vie sociale en raison de caractéristiques qui ne devraient pas, en principe, intervenir dans ces décisions. Cette définition doit être distinguée de celle d’inégalité sociale, qui désigne simplement des écarts entre groupes dans la répartition des ressources sans préjuger de leur origine. L’objectif des sciences sociales n’est donc pas seulement d’identifier les discriminations, mais surtout d’en comprendre les mécanismes et le rôle dans la production et la reproduction des inégalités sociales. L’ouvrage fait ensuite de la catégorisation sociale un élément central de l’analyse : les individus se perçoivent et sont perçus comme appartenant à différents groupes, et ces catégories influencent la manière dont ils sont traités dans les interactions sociales. Elles ne sont toutefois ni naturelles ni figées et reposent sur des marqueurs tels que l’âge, l’origine ou encore la religion, dont la signification varie selon les périodes et les contextes sociaux. Pour étudier les discriminations, il faut donc identifier la manière dont les individus sont catégorisés. Cette catégorisation constitue également une condition préalable à la mesure des discriminations, mais il existe toujours un écart entre les catégories sociales étudiées et la manière dont elles sont mesurées concrètement. Le recours aux prénoms peut ainsi renseigner sur le genre ou l’origine supposée d’une personne sans saisir parfaitement son identité sociale. Les catégories utilisées par les chercheurs doivent donc être considérées comme des outils d’analyse, qui peuvent d’ailleurs être croisés dans une perspective intersectionnelle afin d’étudier la combinaison de plusieurs caractéristiques sociales.
3La seconde moitié du chapitre est consacrée aux méthodes de mesure. L’autrice distingue les approches observationnelles, fondées sur des données recueillies dans la réalité sociale, et les approches expérimentales, qui cherchent à isoler l’effet d’une caractéristique grâce à la randomisation. Les premières peuvent être quantitatives, à partir d’enquêtes ou de données administratives, ou qualitatives, grâce aux entretiens et aux enquêtes ethnographiques. Les mesures déclaratives permettent de saisir l’expérience subjective des discriminations, mais peuvent être affectées par les biais de mémoire ou la formulation des questions. Les données qualitatives permettent quant à elles de comprendre les interactions, leur contexte, le ressenti des personnes concernées et les représentations des acteurs. Une autre méthode consiste à mesurer les écarts entre groupes à partir de données recueillies, notamment grâce aux régressions et aux décompositions. Ces méthodes permettent de comparer les résultats de différents groupes en tenant compte de caractéristiques observables, comme le niveau de diplôme ou l’expérience professionnelle. Elles présentent toutefois une limite importante : les variables utilisées pour « contrôler » les écarts peuvent elles-mêmes être le produit de discriminations antérieures. Ainsi, contrôler les différences de diplôme peut conduire à neutraliser une partie des inégalités qui résultent précisément de mécanismes discriminatoires. Les approches expérimentales cherchent à dépasser cette difficulté en isolant l’effet d’une caractéristique donnée. Les testing, notamment, permettent d’observer directement des traitements différents dans des situations réelles et constituent ainsi une démonstration convaincante de la discrimination, même s’ils présentent des limites de généralisation et d’ordre éthique. Les expérimentations de laboratoire offrent quant à elles un environnement plus contrôlé, mais au prix d’une validité externe plus limitée. Aucune méthode ne permettant à elle seule de saisir l’ensemble du phénomène, l’autrice défend finalement une combinaison des approches.
4Le deuxième chapitre dresse un état des lieux des recherches empiriques consacrées à l’ampleur des discriminations, en s’appuyant principalement sur les expérimentations de terrain, particulièrement nombreuses sur le marché du travail. Ces travaux, menés surtout dans les pays du Nord global, montrent que les discriminations ethnoraciales à l’embauche sont importantes. Les candidats associés à une origine minoritaire obtiennent moins souvent de réponses positives à leurs candidatures, et ces écarts demeurent relativement stables dans le temps. Des discriminations importantes sont également observées envers les personnes âgées et les personnes en situation de handicap. Les résultats concernant le genre sont en revanche plus hétérogènes : en moyenne, les études mettent en évidence une discrimination relativement faible à l’encontre des femmes à l’embauche, mais cette moyenne masque des différences importantes selon les métiers, leur niveau de qualification et leur degré de féminisation ou de masculinisation. D’autres caractéristiques, comme l’orientation sexuelle, l’identité de genre, l’origine sociale, le prestige du diplôme, les périodes de chômage ou le lieu de résidence, peuvent également influencer les décisions de recrutement. Les discriminations peuvent par ailleurs intervenir tout au long de la trajectoire professionnelle, lors de la sélection finale, de l’évaluation, de l’orientation vers certains emplois ou après l’embauche. L’analyse est ensuite étendue au marché du logement, où des discriminations envers les groupes minoritaires sont également observées, avec toutefois certaines différences : la discrimination semble notamment diminuer au fil du temps et les femmes sont globalement avantagées dans l’accès au logement, même si cet avantage varie selon leur appartenance à un groupe minoritaire. Enfin, des travaux consacrés aux marchés de consommation, à la police et à la justice ou encore à l’accès aux services publics montrent que les discriminations peuvent prendre des formes diverses, allant de l’accès inégal à une ressource à une tarification différente ou à un traitement plus sévère. Malgré des variations selon les critères et les contextes, l’ensemble de ces travaux converge donc vers un constat : les discriminations sont présentes dans de nombreuses sphères de la vie sociale et touchent particulièrement certains groupes minoritaires.
5Le troisième chapitre cherche à comprendre pourquoi les discriminations se produisent en présentant plusieurs mécanismes susceptibles d’agir à différents niveaux. Les premières théories ont distingué la discrimination « par les goûts », fondée sur une préférence ou une aversion envers certains groupes, et la discrimination statistique, qui repose sur des croyances relatives aux caractéristiques moyennes de ces groupes. Dans le premier cas, un employeur peut discriminer un candidat en raison de ses propres préférences ou en anticipant les réactions négatives de ses clients ou de ses collègues. Dans le cas de la discrimination statistique, l’individu prend une décision à partir d’informations imparfaites sur un membre d’un groupe et peut lui attribuer les caractéristiques moyennes supposées de celui-ci. Cette rationalité reste cependant limitée, car les informations peuvent être incomplètes ou biaisées. Ces différentes approches conduisent les chercheurs à accorder une place importante aux stéréotypes, c’est-à-dire aux représentations simplifiées associées à certaines catégories sociales. Produits par la catégorisation sociale, ils deviennent discriminatoires lorsqu’ils influencent les décisions prises à l’égard des individus. Le chapitre montre toutefois que les stéréotypes ne résultent pas uniquement de mécanismes cognitifs individuels. Leur contenu dépend aussi du contexte social et des inégalités historiques. Le biais de statut conduit notamment à associer la position d’un groupe dans la hiérarchie sociale à sa valeur ou à ses compétences supposées : les groupes historiquement favorisés peuvent ainsi être perçus comme plus compétents, tandis que les groupes désavantagés sont associés à des caractéristiques moins valorisées. Les inégalités passées contribuent donc à façonner les stéréotypes présents, qui peuvent à leur tour alimenter de nouvelles discriminations. Le chapitre élargit enfin l’analyse à la discrimination systémique, qui ne résulte pas seulement de décisions individuelles mais peut être produite par des normes ou des routines organisationnelles. La discrimination algorithmique en constitue une illustration : les outils automatisés peuvent reproduire des biais présents dans les données utilisées pour leur apprentissage, dans les critères d’optimisation ou dans les choix de leurs concepteurs. Le chapitre montre ainsi que les discriminations ne peuvent être expliquées par un mécanisme unique, elles résultent de l’articulation de facteurs individuels, cognitifs, organisationnels, sociaux et historiques.
6Le quatrième chapitre est consacré à la lutte contre les discriminations et montre d’abord que celle-ci ne se justifie pas seulement par des considérations juridiques ou morales. Les discriminations ont également des conséquences sur la santé et sur l’économie. L’exposition à des traitements injustes peut provoquer un stress chronique, tandis que la limitation de l’accès de certaines populations à l’éducation ou aux positions qualifiées entraîne une sous-utilisation du capital humain. Le chapitre examine ensuite cinq leviers d’intervention. Le premier repose sur la contrainte, à travers l’interdiction légale et les sanctions, mais aussi certaines politiques visant à corriger les inégalités héritées des discriminations passées. Le deuxième consiste à agir sur la catégorisation, par exemple en masquant certaines informations lors du recrutement. Cette stratégie peut toutefois être contre-productive lorsque l’absence d’information conduit les décideurs à recourir davantage aux stéréotypes. Le troisième levier vise les individus par l’information, la sensibilisation ou le développement de l’empathie. Les campagnes générales semblent avoir des effets limités, tandis que le contact répété entre groupes différents peut davantage réduire les préjugés et les stéréotypes. Le quatrième levier consiste à modifier les procédures de décision plutôt que de demander aux individus de devenir neutres. La transparence et la responsabilisation peuvent ainsi être renforcées par la centralisation des recrutements, l’évaluation simultanée des candidatures, la collégialité des décisions ou le suivi des résultats. Enfin, le cinquième niveau concerne le contexte sociétal. Les médias ou la littérature peuvent contribuer à transformer les représentations collectives, tandis que les politiques de redistribution et d’investissement social peuvent agir sur les inégalités matérielles qui contribuent à la reproduction des hiérarchies sociales. L’intérêt de ce chapitre réside donc dans cette conception multiniveau de la lutte contre les discriminations.
7Dans sa conclusion, l’autrice présente les discriminations comme un défi structurel pour les démocraties en ce qu’elles mettent à l’épreuve la promesse d’égalité. L’ouvrage défend ainsi une approche multiniveau, fondée sur la complémentarité des méthodes de mesure, l’analyse des mécanismes discriminatoires et l’évaluation des politiques publiques. Son apport est de montrer que les discriminations résultent de mécanismes multiples, individuels comme structurels, et doivent donc être pensées et combattues à plusieurs niveaux.
Pour citer cet article
Référence électronique
Tania Moutai, « Mirna Safi, Discriminations. Pourquoi sont-elles un défi majeur des sociétés démocratiques et comment les combattre ? », Revue européenne des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le 03 septembre 2026, consulté le 07 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ress/14029
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