François Héran, Face à l’immigration, le savant et le politique
François Héran, Face à l’immigration, le savant et le politique (Paris : Éditions du Collège de France, 2026, 150 pages).
Texte intégral
1François Héran publie, aux Éditions du Collège de France, dans la collection « Leçons de clôture », la leçon finale de son cours Migrations et Sociétés, qu’il développe depuis la saison 2017-2018, sous un titre emprunté à deux conférences de Max Weber : Face à l’immigration, le savant et le politique. Cet essai se compose de trois parties : la première revient sur son parcours institutionnel et scientifique au prisme des migrations ; la deuxième est consacrée à l’exposition des faits statistiques permettant de situer la place de la France dans les migrations européennes ; enfin, la dernière aborde la dimension morale et politique des migrations.
2La première partie est l’occasion de revenir sur un parcours scientifique multidisciplinaire (anthropologie, sociologie, statistique, démographie) qui l’a conduit à naviguer entre plusieurs institutions de production de données statistiques, comme l’INSEE (où il a dirigé la division Population et Démographie) et l’INED (dont il a assuré la direction durant trois mandats), mais aussi de gestion et de pilotage de la recherche, à travers un passage à l’ANR et, surtout, la direction de l’Institut Convergences Migrations, dont la trajectoire est parallèle à celle de sa chaire au Collège de France. Ce retour sur son parcours lui permet d’aborder l’extension du champ des migrations dans les sciences, dans les sciences sociales en particulier, mais aussi dans les sciences en général : une expansion qui a connu un véritable essor bien après le début de sa carrière. En effet, bien que l’auteur ait travaillé sur de nombreux objets thématiques distincts tout au long de son activité scientifique (les couples ou les systèmes agraires, par exemple), la migration faisait bel et bien l’objet de sa thèse de doctorat en anthropologie, dans laquelle il s’intéressait déjà à la sélectivité des migrations à partir de données andalouses. Cela en fait, d’une certaine manière, un pionnier dans ce champ à une époque où la question principalement étudiée par les géographes et les démographes.
3La deuxième partie est l’occasion de définir son positionnement dans les débats autour des migrations internationales à l’aune de sa posture scientifique : ses prises de position découleraient de ses constats scientifiques, et non l’inverse, comme l’insinuent ses détracteurs. L’une des singularités de ce positionnement consiste à ne pas considérer le mouvement migratoire comme l’antithèse du mouvement naturel (différence entre naissances et décès), mais à veiller à déconstruire l’idée selon laquelle le mouvement migratoire constituerait une anomalie de la société. Cette posture s’inscrit dans un contexte où la démographie est traversée depuis longtemps par un « fantôme » d’extrême droite. Une partie des démographes qui s’apparentent à ce spectre, telle Michèle Tribalat, se disputent ainsi l’héritage de la « vraie démographie », celle d’Alfred Sauvy. On apprend d’ailleurs, grâce à cette leçon de clôture, que ce dernier aurait adopté des positions très réactionnaires à la fin de sa carrière. Dans ce contexte, François Héran se positionne comme le savant. Il montre qu’il mobilise des opérations statistiques assez simples, que beaucoup omettent pourtant d’effectuer, notamment la standardisation. C’est un classique de son cours au Collège de France : rapporter les flux, les stocks et les valeurs absolues à la population concernée. Cette opération permet notamment de repositionner, et finalement de minimiser l’attractivité de la France dans les hiérarchies européennes. Cet outil le conduit notamment à contester les analyses de l’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau, qui effectuerait des doubles comptes dans ses déclarations et considérerait que la France se situe dans la partie haute de l’attractivité européenne, alors que, selon François Héran, si l’on rapporte les chiffres à la population, elle se situe plutôt dans la partie basse. En statique, la France n’est ainsi qu’à la dix-septième position en Europe occidentale en termes de proportion de migrants au sens de l’ONU, c’est-à-dire des personnes nées à l’étranger et résidant durablement dans un autre pays. En dynamique également, si l’on considère l’augmentation de la population immigrée ou de sa proportion dans la population totale, la France ne se situe pas du tout dans les premières places. Elle est donc loin d’occuper le haut du classement européen en matière d’immigration comme le pensent les « illettrés statistiques ».
4La dernière partie, sous le titre « L’hospitalité en procès », propose une critique des positionnements de la droite identitaire post-chrétienne. Selon cette nouvelle morale nietzschéenne et schmittienne, la parabole du Bon Samaritain et l’Évangile de Luc seraient dépassés et ne s’appliqueraient pas aux États, contrairement à ce qu’affirmait le pape François dans l’encyclique Fratelli tutti de 2020. L’une des émanations de cette nouvelle idéologie réactionnaire est un colloque sur le thème « Christianisme et migration », organisé à Paris, au cours duquel Pierre Manent affirme que l’assistance au prochain étranger est un idéal hors d’atteinte et contraire au prétendu « droit des peuples à la continuité historique ». François Héran montre toutefois que ce positionnement ne relève pas nécessairement d’une tradition de droite et que Rousseau adoptait déjà une posture critique à l’égard de la charité chrétienne dans Du contrat social.
5Concernant la panique morale autour du « grand remplacement », l’auteur montre qu’elle trouve notamment son origine dans la déformation d’un rapport de l’ONU. Alors que celui-ci posait la question « la migration est-elle susceptible de compenser le vieillissement démographique ? » et y répondait par la négative, Renaud Camus et la famille Le Pen ont accusé à tort l’ONU d’organiser une « submersion migratoire ». Ce discours désigne désormais plus largement la crainte d’une transformation des valeurs morales des sociétés d’accueil sous l’effet des flux migratoires. François Héran montre cependant que cette peur hante depuis longtemps les architectes des politiques migratoires. Elle était déjà présente chez Thomas Jefferson aux prémices de la construction des États-Unis, lorsqu’il craignait que les populations européennes fuyant le despotisme n’importent leurs dispositions anti-autoritaires et ne subvertissent ainsi les valeurs du pays de destination. Face à cette croyance, François Héran mobilise une étude quantitative d’Hillel Rapoport, Sulin Sardoschau et Arthur Silve, Migration and Cultural Change, fondée sur les données de la World Values Survey de 1980 à 2014. Celle-ci montre que plus la migration est intense entre deux pays, plus leurs systèmes de valeurs tendent à se rapprocher. Selon ces données empiriques, les idées d’intolérance, d’autoritarisme ou de sexisme ne menaceraient donc guère d’envahir les pays de destination à mesure que progresserait la migration. Bien au contraire, la migration vers l’Occident contribuerait davantage à diffuser les valeurs occidentales dans le reste du monde que l’inverse. À cela s’ajoute un effet de sélection : les personnes tendent davantage à émigrer vers des pays dont elles sont déjà culturellement proches.
6Cette leçon de clôture prend ainsi à contre-pied la distinction entre éthique de conviction et éthique de responsabilité habituellement retenue des conférences données par Max Weber en 1917 et 1919. Loin de s’appuyer sur la tradition conservatrice qui voit dans cette distinction un clivage fondamental permettant de justifier des politiques inhumaines au nom de leur caractère ferme et « responsable », François Héran se réclame davantage de la lecture de Catherine Colliot-Thélène, qui y voit au contraire une imbrication entre éthique et politique : « la morale ne peut esquiver la politique, la politique ne peut esquiver la morale ».
Pour citer cet article
Référence électronique
Célio Sierra-Paycha, « François Héran, Face à l’immigration, le savant et le politique », Revue européenne des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le 03 septembre 2026, consulté le 08 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ress/14053
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