Laurent Fedi, Introduction critique au bergsonisme
Laurent Fedi, Introduction critique au bergsonisme (Kimé : Paris, 2025, 384 pages)
Texte intégral
1Comme Laurent Fedi le souligne d’emblée dans la première page de son Introduction critique au bergsonisme, les ouvrages sur Henri Bergson (1869-1941) ne manquent pas. À la fois philosophe et personnage public de première importance, Henri Bergson a laissé une philosophie que Laurent Fedi scinde en deux et explore donc, dans son étude, en deux parties distinctes : il est d’abord question de la doctrine propre au bergsonisme, tandis que la seconde partie est consacrée à l’analyse de sa méthode.
2Soulignons à cet égard la première utilité de ce livre qui vient s’ajouter à de nombreuses autres études sur le sujet : Fedi propose un parcours panoramique, quasi-exhaustif, de l’ensemble des grandes idées et des grandes controverses relatives à la philosophie de Bergson. Tous les problèmes affrontés par Bergson et toutes les conceptions élaborées en retour sont tour à tour présentés : la question de la durée, celle de la mémoire, celle de la vie, celle de la liberté et du rapport entre morale et religion sont approfondies au gré des onze chapitres de la partie dite doctrinale. De même, les rapports entre philosophie, art et science, d’un point de vue bergsonien, ainsi que l’ambition métaphysique bergsonienne, fondée sur l’intuition, font l’objet d’une présentation d’ensemble à la fois synthétique, claire et précise, dans la seconde partie dite méthodologique. Pour qui veut entrer réellement dans la pensée de Bergson, le présent ouvrage peut donc constituer une porte d’entrée précieuse, voire jouer le rôle de manuel introductif idoine.
3Chaque chapitre commence par une présentation charitable et informée d’un point de doctrine ou de méthode précis, en se fondant sur de nombreuses citations prélevées dans l’ensemble du corpus bergsonien (les quatre ouvrages majeurs, bien sûr, mais aussi les conférences adjacentes, la correspondance privée et même les cours donnés par Bergson). Par exemple, le chapitre 1 s’ouvre sur une analyse éclairante du problème somme toute technique de la nature continue du mouvement, à partir du fameux paradoxe éléatique d’Achille et la Tortue – paradoxe paradigmatique sur lequel s’appuie Bergson et que décompose Fedi pour mieux marquer, aux yeux du lecteur, la différence bergsonienne fondamentale entre l’espace abstrait divisible et le mouvement concret indivisible.
4Chaque présentation est charitable parce que, malgré la dimension critique essentielle sur laquelle nous reviendrons, les arguments bergsoniens sont d’abord présentés de façon la plus fidèle et la plus convaincante possible. Autrement dit, il ne s’agit jamais de nier l’authentique pertinence et originalité des nombreuses méditations bergsoniennes ; par exemple, dans le chapitre 6 consacrée au concept de création, Fedi admet que l’« on sait gré à Bergson d’avoir énoncé la véritable essence de la création, qui est la nouveauté : quelque chose n’était pas là, et maintenant c’est là » (101). Dépliant la chaîne qui relie, chez Bergson, créativité, nouveauté, temporalité et spiritualité, Fedi fait le choix bienvenu de se placer du point de vue bergsonien le plus cohérent ; ce faisant, il parvient effectivement à exhumer les solidarités conceptuelles sous-jacentes à la pensée bergsonienne. Or la compréhension de ces déterminations conceptuelles réciproques (parfois trop implicites dans le texte source) est bel et bien indispensable pour qui voudrait comprendre et apprécier réellement la portée somme toute ambitieuse de la pensée de Bergson. De même, le chapitre 5 consacrée à la liberté manifeste les deux qualités indispensables à toute démarche introductive fructueuse. D’une part, un art de la synthèse : l’acte libre, d’un point de vue bergsonien, est en effet cet acte « singulier, expressif et imprévisible » (92). D’autre part, un art de l’analyse permettant d’approfondir, chacune à leur tour, ces propriétés fondamentales – tout en s’appuyant sur des exemples concrets.
5Chaque présentation est informée parce que Fedi restitue ces mêmes arguments bergsoniens dans le contexte scientifique et intellectuel qui les a vu naître et prospérer. Par exemple, le chapitre 7 consacré aux phénomènes paranormaux apporte une double-lumière, d’abord sur l’importance, trop méconnue, de ces sujets pour Henri Bergson (phénomènes de mort imminente, télépathie, question de la survivance de l’âme) – cela permet à Fedi de souligner les continuités qui ont uni le spiritualisme philosophique et le spiritisme proto-scientifique (et désormais pseudo-scientifique). Ensuite, le lecteur découvre, grâce à une utile contextualisation érudite, un ensemble de réseaux intellectuels où ces questions agitent un grand nombre de penseurs, notamment ceux de l’Institut général psychologique et ceux de la Society for Psychical Research – deux sociétés savantes qui accueillirent les contributions de Bergson en la matière. De même, dans le chapitre 9 consacrée aux compréhensions évolutionnistes de la vie, il est précieux de pouvoir apprécier la position bergsonienne au regard d’autres penseurs s’inscrivant peu ou prou dans la même lignée spiritualiste et dont Fedi résume utilement les positions respectives : Claude Bernard, Félix Ravaisson ou Pierre Teilhard de Chardin, pour ne citer qu’eux (152-156). Chaque chapitre est donc l’occasion d’une plongée dans le contexte épistémologique et historique qui rendit possible l’essor du bergsonisme comme philosophie à part entière, usuellement présentée indépendamment de son environnement. Ce livre consacré au bergsonisme en restitue donc l’arrière-plan et, ce faisant, esquisse en creux une histoire des sciences humaines, notamment en France, et plus particulièrement une histoire des nombreuses tentatives pour faire de la psychologie une science sur le modèle des sciences de la nature. Fedi s’efforce en outre de délimiter les contours du bergsonisme en faisant appel aux auteurs classiques de la tradition philosophique qui jouent également un rôle important dans l’élucidation de la spécificité bergsonienne (notamment Kant, Descartes, Platon ou Leibniz). L’éclairage du bergsonisme qui en résulte paraît donc doublement informé, à la fois synchroniquement et diachroniquement.
6Revenons maintenant à la dimension critique de cette introduction. Il s’agit là de la deuxième raison qui justifie la publication de l’ouvrage et qui en explique également l’utilité. À chaque chapitre, sur chaque point, Fedi entreprend de souligner les limites argumentatives, logiques ou empiriques, qui se sont dressées face au bergsonisme ; il s’agit en général de réponses historiquement documentées à certaines thèses bergsoniennes. Par exemple, il y a la critique philosophique d’un Julien Benda contre le mobilisme bergsonien (306), celle d’un Alfred Fouillée ou d’un Félix Le Dantec contre l’usage bergsonien de l’intuition (233). Il y a aussi des contre-arguments rétrospectifs, lorsque Fedi convoque par exemple des études neurologiques récentes pour expliquer l’expérience mystique autrement que ne le faisait Bergson, qui jugeait plausible le mysticisme entendu comme prise de contact avec le courant spirituel de la vie (206). Mais il y a surtout les nombreuses remarques critiques venant de Fedi lui-même qui s’efforce de montrer les limites des raisonnements ou des concepts bergsoniens ; et en effet, force est de reconnaître que le concept bergsonien d’inconscient n’est pas aussi riche qu’il aurait pu et dû l’être (78) ou que l’évolutionnisme bergsonien oscille bien entre contingence (aucune évolution déterminée nécessaire ne semble concevable) et directionnalité, car l’élan de vie va tout de même quelque part, ou porte en lui malgré tout une direction ou du moins une tendance : « Bergson est contingentiste en ce sens que l’évolution ne suit pas un plan détaillé d’avance, mais il croit que la vie répond à une espèce d’intention spirituelle, qui finalement donne un sens à l’évolution » (161).
7Avant de poursuivre sur la dimension critique, deux choses doivent être cependant soulignées. D’une part, pour des raisons didactiques et éditoriales évidentes, la présentation et la défense des thèses bergsoniennes occupe nettement plus d’espace que l’évocation de leurs impasses ou de leurs angle-morts – ce qui ne permet pas toujours au lecteur de former un jugement solide concernant le caractère dirimant (ou non) des objections classiques ou inédites mentionnées. D’autre part, le livre de Fedi est bien un livre de philosophie, qui met donc l’accent sur les questions essentiellement métaphysiques ou épistémologiques – à ce titre ce n’est pas un livre d’histoire intellectuelle ou d’histoires des idées politiques : la dimension publique du personnage Bergson (l’intellectuel organique de la IIIe République) n’est pas ici premièrement discutée. Les critiques de nature politique d’un penseur marxiste comme Georges Politzer contre Bergson ne sont pas ici développées, tout comme les attaques plus polémiques visant la célébrité qu’était aussi Bergson (attaques à ce titre sûrement moins pertinentes pour ce qui est du propos philosophique fondamental).
8Parmi l’ensemble des objections présentes, nous pouvons en relever deux. Premièrement, il y a le fameux démenti opposé par de nombreux physiciens à l’interprétation bergsonienne de la théorie de la relativité d’Einstein. Bien qu’il s’agisse d’une discussion essentiellement technique, Fedi restitue de façon éclairante les tenants et les aboutissants de cette controverse bien connue, dans le chapitre qui lui est consacré ; rappelons que c’est notamment cet épisode qui accentua la divergence entre les scientifiques et Bergson, alors que ce dernier entendait précisément dialoguer avec la science pour pouvoir en corriger certains présupposés métaphysiques. Deuxièmement (et cela va d’ailleurs dans le même sens), la seconde partie consacrée à la méthode permet à Fedi de développer sa principale objection contre le bergsonisme comme pensée qui aurait voulu se continuer au-delà de l’idiosyncrasie qui en a été la source : la méthode bergsonienne, requérant ce que Bergson appelait l’intuition, devait permettre non seulement de corriger certains biais à l’œuvre dans les sciences, mais en outre de faire de la métaphysique une science parallèle, fondée sur l’intuition de la durée et décelant le spirituel partout où il serait censé se trouver. Or, force est de constater que ce bergsonisme idéal (tel que le rêvait Bergson) s’est arrêté avec la disparition du philosophe : « son programme de métaphysique collaborative et progressive est resté infécond et le dialogue avec les sciences n’a jamais vraiment eu lieu » (375). Pourtant, Fedi reconnaît bien que Bergson, comme classique, n’a pas usurpé sa place (371), que ses analyses demeurent instructives et que sa description de la durée comme donnée psychologique fondamentale reste incontournable.
9D’ailleurs, il est possible de réévaluer la fécondité du bergsonisme à travers des auteurs plus actuels qui ont été influencés par ses thèses (Deleuze étant le plus connu) ; c’est ce que fait justement Fedi dans une sous-partie cruciale où l’histoire de la philosophie rejoint notre époque intellectuelle. Pour le dire en un mot, le problème examiné est le suivant : Bergson serait-il le père, ou plutôt le grand-père, de ce que l’on pourrait appeler la liquidité postmoderne ? Est-il à l’origine du « culte du changement » (311) qui régirait actuellement la vie intellectuelle, les transactions économiques, les rythmes politiques, les relations humaines ? Pour Fedi, la cause est entendue : « par sa philosophie, Bergson reflétait son époque plus qu’il ne le pensait : son mobilisme est symptomatique d’une séquence qui, d’étape en étape, aboutit à la valorisation idéologique du mouvement, du changement et de la transformation incessante » (313). Concluons en disant que pour ce qui est de l’agenda idéologique – comme Fedi le suggère d’ailleurs – il ne pourrait s’agir ici d’un agenda découlant du bergsonisme de Bergson lui-même.
Pour citer cet article
Référence électronique
Aurélien Gallèpe, « Laurent Fedi, Introduction critique au bergsonisme », Revue européenne des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le 03 septembre 2026, consulté le 08 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ress/14054
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