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Patrick Pharo, En état de nature

Stanislas Deprez
Référence(s) :

Patrick Pharo, En état de nature (Paris : Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2026, 300 pages)

Texte intégral

1Spécialiste de sociologie morale, Patrick Pharo est l’auteur d’une vingtaine de titres – sans compter les directions d’ouvrages –, dont Le Civisme ordinaire (Klincksieck : 1985), Morale et Sociologie (Gallimard : 2004), Le Capitalisme addictif (Paris : PUF, 2018) ou encore Les Data contre la liberté (PUF : 2022). En état de nature prolonge ces travaux, en adoptant un point de vue plus général. De sorte que l’on peut aussi bien considérer cet essai comme un texte de philosophie que de sciences sociales, dans la mesure où il n’est pas le fruit d’une enquête empirique même s’il repose sur des données de terrain. L’auteur lui-même ne tranche pas, qui écrit qu’à « la différence des grandes approches philosophiques, la sociologie morale n’est pas une philosophie de première ligne, mais plutôt une sorte de métaphilosophie qui espère apporter une contribution limitée aux précédentes par la prise en considération de philosophies pratiques plus courantes » (39-40).

2La thèse centrale du livre est que nous ne sommes jamais sortis de l’état de nature, entendu en un sens particulier : nous sommes et resterons des êtres naturels, caractérisés par l’usage de la raison et aussi par un mécanisme de désir et récompense essentiel à notre survie. Il découle de cela que nous vivons dans « une dépendance collective aux récompenses des sociétés industrielles » (9-10), dont il est extrêmement difficile de nous dégager, malgré le fait qu’elle risque fort de provoquer l’extinction de l’humanité et avec elle d’une bonne partie de la vie sur la Terre. Si cette vision pourrait sembler pessimiste, Pharo la considère comme simplement réaliste, tout en laissant place à un certain espoir : « Le naturalisme qui inspire ce travail est au contraire un naturalisme qu’on peut dire émancipateur, puisqu’en soulignant la flexibilité aisément observable de n’importe quel état de nature, il intègre la possibilité pour les décisions humaines d’influer sur son évolution historique, pour le pire mais aussi pour le meilleur. » (12) Nous avons la capacité d’infléchir la trajectoire catastrophique vers laquelle nos sociétés semblent se diriger. Encore faut-il le vouloir.

3D’agréable lecture, le livre se divise, outre une introduction et une conclusion, en 31 chapitres répartis en quatre parties, les trois premières attirant l’attention sur un danger – respectivement environnemental, civil et politique – et la dernière soulignant la possibilité d’encore vivre comme des humains.

4La première partie forme le socle sur lequel reposent les trois autres. En effet, souligne Pharo, on ne sort jamais de la nature, qui est l’existence normale de l’être humain, « ce à quoi on peut s’attendre compte tenu de ce qu’on a observé dans le passé, y compris dans les comportements de soi-même ou d’autrui » (23). Il est difficile de ne pas accorder cela à l’auteur. Mais alors il faut convenir avec lui qu’il n’y a pas de sens à opposer naturel et artificiel, puisque « l’artifice provient d’un être naturel [l’artisan], utilise un substrat naturel et prolonge la nature en accompagnant des processus naturels » (25). La technique, mais aussi la société, émanent d’un environnement naturel qui peut être contrôlé et transformé, quoique seulement de manière lente et souvent indirecte. Et cela vaut aussi, bien sûr, pour l’humain de la société industrielle, c’est-à-dire la quasi-totalité des habitants de la planète. La société s’impose à nous naturellement. La meilleure preuve en est que sans cela il serait très facile de cesser la destruction de l’environnement. Et pourtant, ajoute l’auteur, les êtres humains ont une capacité « à vouloir transcender leur situation d’existence par des visées éthico-esthétiques susceptibles d’inspirer leurs actions futures en y intégrant des engagements axiologiques, des espérances surnaturelles ou des considérations utopiques » (39). L’être humain ainsi esquissé semble en tension entre une propension à suivre ses habitudes acquises par inculcation ou expérience, et une tendance à fonder ses actions sur – ou à les justifier par – des valeurs mobilisatrices. Précisons que ces deux tendances sont naturelles et ne constituent pas un dualisme, l’aspiration à un idéal étant une donnée d’observation, qui confère au naturalisme un caractère émancipateur.

5Le désir et la motivation sont liés à des neurotransmetteurs formant un dispositif de la récompense activé lorsqu’on a une heureuse surprise ou que l’on approche d’objets convoités. Nous partageons cette neurophysiologie avec un grand nombre d’animaux. Notre spécificité tient à la plasticité de notre cerveau, qui rend nos comportements extraordinairement flexibles, partant davantage conditionnés par notre environnement social et nos habitudes de vie que par l’instinct : « les attentes de récompense sont donc historiques de bout en bout, puisque leur devenir dépend étroitement de leurs conditions sociales d’émergence et de satisfaction actuelle » (74). Mais cela ne signifie aucunement que ces conditionnements ne seraient pas réellement prégnants au motif qu’ils sont sociaux. Toutes les sociétés ont connu et connaissent des formes d’assuétude, soit la création de dépendance vis-à-vis de certains objets, physiques comme le tabac ou le sucre, ou immatériels comme le plaisir de se battre par exemple. La particularité des sociétés industrielles et de marché est qu’elles permettent d’obtenir une très grande quantité de biens matériels, ce qui entraîne une habituation à la récompense, provoquant l’augmentation des quantités nécessaires pour parvenir à la satisfaction. C’est cette « assuétude à l’industrie » (77) qui provoque la dégradation des conditions d’existence, en exigeant la production d’un nombre toujours plus important de biens matériels. L’auteur précise que la capacité de la société industrielle à transformer l’environnement ne sera jamais suffisante pour permettre à l’humanité de s’affranchir des lois de la nature (contrairement au rêve transhumaniste, pourrait-on ajouter). Autrement dit, la technique liée à l’industrie détériore l’environnement mais ne pourra jamais pallier ces dégradations par plus de technique. Au XIXe siècle, Vico puis Hegel nous avaient fait croire que l’histoire était le moteur des transformations sociales. La crise climatique et la pollution nous conduisent à redécouvrir l’impact de la nature sur les sociétés humaines, une nature dont on a compris qu’elle a une histoire tout comme l’humanité : « il devient logiquement impossible de penser que la nature n’aurait aucune histoire et que l’histoire n’aurait aucune nature » (91).

6Pharo approfondit ce constat dans la deuxième partie, intitulée « État civil ». L’histoire, explique-t-il, montre que l’industrialisation – idéologiquement vue comme un progrès par rapport à des temps antérieurs supposément obscurantistes – repose sur une boucle de rétroaction où le renouvellement constant des produits industriels stimule le désir de consommer, qui incite des entrepreneurs poussés par l’appât du gain à produire toujours davantage, sans égard pour l’état de la planète : « la dépendance des entrepreneurs est en effet l’exacte contrepartie de la dépendance des consommateurs » (108). Il existe certes des expériences de vie alternative, mais c’est une logique générale, dans laquelle « un individu quelconque, qu’il soit simple salarié ou entrepreneur, peut difficilement ne pas se plier aux règles de production et de consommation en vigueur » (101). Cette dynamique de production et consommation repose sur des habitus affectifs, c’est-à-dire un désir compulsif qui nous fait « machines désirantes ». Le terme est évidemment emprunté à Deleuze et Guattari, même si Pharo n’en retient que l’idée de l’importance du désir pour comprendre le comportement humain. Ce mécanisme du désir explique notre dépendance aux produits industriels, tout comme il éclaire les raisons de l’assuétude aux drogues, au jeu ou au sexe. La différence entre ces diverses formes d’addiction est que celle à l’industrie est collective, apprise dès l’enfance et bâtie sur une rationalité calculatrice mise au service du plaisir des machines désirantes. Pharo semble ainsi opposer en l’individu la rationalité, qu’il place du côté de la personne responsable, et le désir, qu’il situe du côté du machinique, donc irresponsable. Le cœur du capitalisme, poursuit-il, est la recherche du rendement maximal, ce que nous avons appris à considérer comme normal alors même que nous savons parfaitement qu’elle a des conséquences écologiques dramatiques pour la survie de la planète et celle de l’humanité. Cette dynamique a même mis la guerre à son service, en en faisant un moyen de soutenir l’industrie d’un État. Elle explique aussi l’essor des gouvernements illibéraux, qui s’appuient sur la peur des citoyens de perdre leurs avantages économiques et sociaux, menacés par la nécessité de réduire la consommation afin de lutter contre la pollution et le réchauffement de la planète.

7La politique est une des clés dans le combat pour l’écologie. C’est pourquoi la troisième partie du livre lui est consacrée. Le vote, soutient l’auteur, est moins déterminé par les conditions de vie que par « l’environnement communicationnel » (173) dans lequel baignent les individus. Pour emporter le soutien des électeurs, il faut leur donner l’impression de la vérité en orientant leurs désirs. Pharo se réfère ici à la théorie de la « pro-attitude » du philosophe états-unien Donald Davidson, selon laquelle nous entremêlons désirs, volontés, incitations, conceptions morales et esthétiques, préjugés économiques, conventions sociales… De sorte que l’information ne se réduit jamais à un phénomène purement cognitif mais est aussi, et d’abord, une affaire de désir. Ce qui explique le succès des théories complotistes ou les discours délirants d’un Trump ou d’un Milei. Le ressort de l’adhésion n’est pas un dysfonctionnement cognitif – comme le prétend Gérald Bronner, contesté par l’auteur – mais un espoir de changement et un dégoût diffus par rapport à la réalité quotidienne. Il est vrai que ces messages alternatifs sont favorisés par les réseaux internet, qui personnalisent la communication en créant des groupes affinitaires, fidélisés par des mécanismes d’addiction. Concrètement, ces réseaux sociaux ont contribué, avec l’aide des chaînes d’information en continu, à dédiaboliser les extrêmes-droites, et à substituer à la lutte contre le réchauffement climatique des attaques contre les droits des LGBTQIA+ (accusés de « wokisme ») et contre l’accueil des étrangers, dont on sait pourtant qu’ils profitent à l’économie des pays hôtes et qu’ils migrent en raison des transformations environnementales causées principalement par les pays riches. Pour prolonger quelque temps le désir de consommation, conclut Pharo, il semble préférable à beaucoup d’afficher un patriotisme et un élitisme confinant au racisme plutôt que de se poser les questions de la destruction de la planète par le capitalisme.

8Comment créer les conditions permettant de tenir réellement compte de la situation de la Terre ? Comment mettre fin au capitalisme ? Les réponses à ces questions font l’objet de la quatrième partie de l’ouvrage, « État d’humanité ». Si on accepte la thèse de Hans Jonas selon laquelle l’humanité doit se soucier de son environnement dans la mesure où elle cherche à garantir sa propre survie, on conviendra qu’il est urgent de s’adapter. Toutefois, note Pharo, cette exhortation est ambiguë tant qu’on ne précise pas qui s’adapte, comment, ce qu’on perd et ce qu’on gagne à le faire :

La grande difficulté des projets d’adaptation est en effet qu’il faudrait modifier des habitudes de vie qui se sont installées au cours de l’histoire moderne sur la base d’un aller-retour permanent entre des spéculations industrielles et des pratiques de consommation qui, les unes comme les autres, ont modifié non seulement l’état de la nature environnante, depuis la géologie et le climat jusqu’au paysage et aux étalages des marchands, mais également celui des dispositifs neurophysiologiques des individus concevant les nouveaux produits ou les recherchant sur les marchés (244).

9Nous savons rationnellement qu’il faudrait changer, mais le problème est une sorte de faiblesse de la volonté, qui nous empêche d’agir. C’est pourquoi l’auteur propose « une nouvelle sorte d’état civil en état de nature, très différent de celui issu de la révolution industrielle et porteur d’autres promesses » (262). Il s’agit de déterminer ce que nous voulons comme « commun d’existence » (249-250). La société industrielle a considéré la nature comme une simple ressource où l’on peut puiser sans vergogne. Il importe de remplacer cet imaginaire techniciste par un autre, qui humaniserait la nature. Si cette suggestion semble rejoindre des propositions comme celle de l’hypothèse Gaïa, elle serait en réalité plutôt d’inspiration kantienne. En effet, pour Pharo, il ne s’agit pas de révérer les cataclysmes ou les lois aveugles du vivant, mais de voir dans la nature le miroir de notre propre humanité. Le respect de la nature, comme celui des autres humains, est « une sorte de fait brut de conscience morale » (257), une vertu de générosité certes souvent bafouée mais qui resurgit obstinément. De sorte que s’il ne sera peut-être pas possible de sauvegarder la planète, ce qui importe est de « sauver ce qu’il reste de l’idéal d’humanité par des pratiques significatives de rénovation du monde social et politique » (263).

10Pierre Bourdieu qualifiait la sociologie de sport de combat. Pharo préfère définir la sociologie morale comme « un sport de nature » (270) consistant à expliciter les comportements et les choix plutôt qu’à se battre contre les politiques officielles. Il n’empêche qu’En état de nature en appelle à instaurer un autre rapport à nous-mêmes et au monde. Briser l’assuétude industrielle nécessite une nouvelle discipline de l’esprit et du corps, et pour cela une révolution morale apte à modifier les habitus de consommation.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Stanislas Deprez, « Patrick Pharo, En état de nature », Revue européenne des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le 04 septembre 2026, consulté le 08 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ress/14064

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Auteur

Stanislas Deprez

Université catholique de Louvain

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Droits d’auteur

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