Ghislain Leroy, Penser l’enfant comme un individu. Un défi sociologique
Ghislain Leroy, dir., Penser l’enfant comme un individu. Un défi sociologique (Paris : Presses Universitaires de Vincennes, 2026, 277 pages)
Texte intégral
1Quelle place donner au concept d’individu dans l’étude sociologique de l’enfant ? Comme le souligne cet ouvrage, la sociologie francophone envisageait volontiers dans les années 1990-2000 l’enfant comme un « acteur » du monde social, dans une visée émancipatrice. Depuis, une « sociologie des enfants » s’est progressivement imposée, mettant davantage l’accent sur le modelage des enfants et leur différenciation sociale. Cet ouvrage collectif se présente comme un espace pour réfléchir aux dialogues et dialectiques possibles entre ces deux courants, à travers le concept d’individu : « Peut-on être attentif au poids des dispositions sociales tout en reconnaissant des formes d’action propres aux enfants ? Comment les institutions éducatives contemporaines socialisent-elles (ou non) à l’individualisation ? » (4e de couverture). Ghislain Leroy, qui a dirigé cet ouvrage, annonce un double objectif : « Tout d’abord, il vise à montrer la complexité que pose aujourd’hui une appréhension “individuelle” de l’enfant dans une démarche faisant toute sa place à la rigueur sociologique. L’ouvrage vise en ce sens à saisir l’épaisseur théorique contemporaine de la question. Ensuite, une fois prises en compte ces complexités, ce livre cherche à donner à voir malgré tout l’intérêt d’appréhender l’enfant comme tel » (9).
2Leroy propose dans sa dense introduction générale une éloquente problématisation des questions qui animent ce projet, retraçant l’histoire de l’appréhension de l’enfant par divers courants sociologiques, les tensions entre les concepts d’enfance et d’individu, et les controverses « sociologie de l’enfance/sociologie des enfants » (9). Ce « panorama historique » (15) couvre essentiellement les années 1990 à nos jours. Pour une rétrospective moins linéaire, il eût été notamment bienvenu d’inclure les travaux précurseurs de Marie-José Chombart de Lauwe qui avaient déjà étudié le rôle actif des enfants dans leur propre socialisation. Toutefois, est à juste titre soulignée la constitution d’un champ de recherche autour de l’enfance dans le sillage de la Convention relative aux droits de l’enfant de 1989 (qui – soit clarifié au passage – n’a pas le statut de « Déclaration » (159) ni de « déclaration universelle des droits de l’enfant de 1989 » (10), mais bien de convention ; cette distinction essentielle du droit international marquant précisément son caractère juridiquement contraignant). L’auteur retrace le projet intellectuel de nombreux travaux de cette période regroupés sous l’appellation « sociologie de l’enfance » (10) dont « l’objectif était surtout de porter la focale sur les enfants, ce qui était peu fait jusque-là » (14). Ces travaux entretenaient généralement des liens avec une approche interactionniste et avec les théories de l’acteur social, dialoguant « assez volontiers – bien que plus ou moins explicitement – avec la notion d’individu » (11) : l’enfant était appréhendé « comme un acteur ayant un pouvoir d’agir significatif, ou pouvant le devenir, au sein du monde social » (11). Considérer « l’enfant comme un individu serait donc en somme une des formes du projet théorique de la sociologie de l’enfance, soit une manière de le défendre, et/ou d’être sensible au rôle social croissant qu’il jouerait (ce qui va de pair avec une certaine appréhension de la notion d’individu [...]) » (11). La sociologie de l’enfance insiste donc sur la notion d’agency, poursuivant un projet à la fois scientifique et politique.
3Durant le même temps, note Leroy, des travaux davantage axés sur les inégalités sociales et sur la socialisation ont cherché à montrer que « l’enfance ne devrait pas être pensée comme un espace isolé au sein du monde social » (14). Cette tendance se confirme dès les années 2010 avec « de nombreux travaux et conférences [qui] prennent désormais leurs distances avec une conceptualisation isolationniste de l’enfance, en abstraction du monde social, pour insister au contraire sur la nécessité de l’y réinscrire » (14). Ce courant que l’on peut nommer « sociologie des enfants » (14) renoue avec la notion de socialisation : « Concernant la question plus spécifique de l’individualisation (et non plus simplement de l’individuation), le champ de la sociologie de la socialisation invite de même à bien cerner qu’il n’y a pas qu’une enfance mais des enfances et à porter la focale sur leurs sociogenèses. Dès lors, les rapports des enfances à l’individualisation pourraient bien être multiples, car relatifs aux classes sociales, elles-mêmes indissociables de socialisations diverses, rendant les enfants différents et plus ou moins “individus” (plus ou moins enclins à s’individualiser) » (15). Pour Leroy, la sociologie de la socialisation invite « à un pas de côté heuristique : ne pas considérer que chacun est individualisé (ni même que nous serions dans une ère historique particulièrement propice à l’individualisation, ce qui était l’hypothèse de François de Singly ou Danilo Martuccelli), mais que le fait même d’être un individu singulier et de se considérer tel, est aussi le fruit d’une histoire sociale, que certains enfants vivent plus que d’autres » (16). Il note que la montée en puissance des approches liées à la notion de socialisation est parfois « allée de pair avec l’idée de considérer davantage l’enfant comme “fait”, “façonné” » (15). Bien que non formulée en ces termes, ce débat se situe dans la tension entre actionnisme et déterminisme qui traverse toute la sociologie générale, avec diverses tentatives de prendre en compte simultanément les deux pôles que sont l’acteur et la structure. Leroy s’interroge : « Les différentes approches que nous venons de parcourir sont-elles complètement inconciliables ? Nous n’en sommes pas certains. Cela apparaît en premier lieu lorsque l’on se penche sur le détail de la socialisation. En ne la considérant pas comme un processus extérieur aux individus, on voit bien qu’elle se constitue dans et par des interactions sociales, qui engagent des actions de tous ses participants » (17). Pour lui, « s’il est pertinent de critiquer l’idée d’un acteur social “négociant” librement au sein des situations sociales, réécrivant le cadre, il reste néanmoins possible d’intégrer davantage à la réflexion les activités que les individus déploient pour se conformer, mais aussi parfois certaines logiques de “détournements” [...], qui donnent à penser des formes d’“agentivité” en contexte, corsetées par les cadres sociaux » (18). Dans cette optique, « la société apparaît [...] davantage faite par les forces individuelles de chacun (on porte la focale sur eux et leur activité), sans pour autant que soient niées certaines formes sur lesquelles ils n’ont pas de prise ni la présence d’inégalités traversant l’ordre social (et limitant bien sûr de façon fondamentale certaines agentivités individuelles) » (18).
4En somme, cet ouvrage prône un dialogue entre ces approches : « Nous souhaitons ici mettre en avant des travaux qui ne renoncent pas à faire une place théorique à l’enfant-individu et à son pouvoir d’agir, sans pour autant adopter une position désocialisée à son propos ou qui ne tirerait pas profit des apports de la sociologie de la socialisation » (17). Cet ouvrage ambitionne donc de proposer « de nombreuses voies théoriques d’attention aux actions des individus dans le monde social ne renonçant pas à une focale dispositionnaliste » (19). Ce projet intellectuel nécessite « de créer des articulations entre l’action de l’enfant, son rôle dans les interactions sociales, les déterminismes sociaux, les inégalités et les relations de pouvoir » (21). Pour Leroy, « l’originalité de cet ouvrage est d’avoir donné la parole, en toute liberté, à des chercheuses et chercheurs, presque tous sociologues, sur la question des liens entre enfance et individualité » (32), avec l’objectif de « rassembler des points de vue théoriques divers sur le rapport entre ces notions » (32). Le choix a été fait « de donner la parole à des chercheuses et chercheurs d’âges très divers, au début ou en fin de carrière, issus de sous-champs variés » (32), en leur demandant « de développer un point de vue théorique sur ces questions, ancré dans un travail de terrain » (32). L’on trouve ainsi de riches contributions de Solène Brun, François Dubet, Leia Duval-Valachs, Alain Ehrenberg, Rachel Gasparini, Émilie Grisez, Cédric Laheyne, Nicolas Marquis, Laure Sève et Simone Spera. Ces chapitres portent en majorité sur le contexte français et sur diverses facettes de l’éducation scolaire, auxquels s’ajoutent des textes explorant notamment la parentalité positive, les styles familiaux ou encore l’identité racisée.
5Après l’entrée en matière de Ghislain Leroy, l’ouvrage se poursuit par un préambule où Christian Le Bart revient sur l’histoire des liens entre la sociologie française et la notion d’individu. L’ouvrage se divise ensuite en deux parties : la première porte sur « L’individu-enfant à l’école » et la seconde sur « L’individu-enfant dans la famille et la société ». D’emblée, Leroy avertit : « Le lecteur ne trouvera [...] pas ici de réponse définitive ou univoque à la question des liens entre enfance et individualité. Nous cherchons plutôt à susciter chez lui des interrogations, des mises en questionnement, dans une démarche socratique de valorisation du doute, afin d’œuvrer à l’activation d’une réflexivité épistémologique sur ces questions et sur la notion même de socialisation » (32). Cet avertissement est nécessaire, puisqu’on ne trouvera pas dans cet ouvrage une proposition théorique cohérente et unifiée sur la question, mais bien une foisonnante diversité d’approches, de méthodes, de terrains – qui participent tant à la richesse qu’aux limites de cet ouvrage – avec des chapitres ayant chacun leur autonomie propre et ne dialoguant pas explicitement entre eux. Dans cette polyphonie qui le caractérise, ce livre pose de nombreuses questions essentielles pour la compréhension de l’enfance contemporaine, en articulant des concepts tels qu’individuation, individualisation, subjectivation, socialisation, autonomie, émancipation, éducation, institutions socialisatrices, famille, école, inculturation, autorité, identité, appartenance, valeurs, authenticité, modernité, classes sociales, reproduction sociale, méritocratie, habitus, assignation, (in)égalité, justice sociale, idéologie, capitalisme, racisme, néolibéralisme, démocratie, etc.
6À son ambition de mettre en dialogue « sociologie de l’enfance » et « sociologie des enfants », ce livre répond partiellement, s’inscrivant plus largement dans la seconde approche. En investiguant la place de l’enfant comme individu, les chapitres qui le composent ont en commun de s’éloigner d’une vision déterministe de la socialisation. Cela s’inscrit bien dans les tendances sociologiques qualitatives contemporaines, où il semblerait anachronique d’envisager l’enfant comme une tabula rasa. Aucune conclusion ne vient refermer les portes ouvertes tout au long de l’ouvrage, laissant au lecteur le soin de tracer son proche chemin. L’on pourra néanmoins retenir ces mots de Leroy en introduction : « Au terme de ce parcours, les conceptualisations ici proposées pourraient permettre de renouer en partie avec le projet théorique de la “sociologie de l’enfance” des années 1990, c’est-à-dire avec une certaine défense politique de l’enfant comme sujet, à la condition de ne pas le postuler à priori, mais de le construire dans certaines situations éducatives, pédagogiques, c’est-à-dire socialisatrices » (31). Nous pouvons ainsi en rester avec ces questions explorées sous divers angles : « Comment construire un enfant acteur ? Quelles limites à son action ? Cela a-t-il lieu partiellement dans certains espaces sociaux déjà constitués (établissements éducatifs, familles) ? » (31). En présentant un aperçu stimulant des travaux de chacun des contributeurs, cet ouvrage fournit des éléments de réponses et invite à poursuivre la réflexion ; il intéressera tant le champ des études de l’enfance que celui des sociologies des individus et de l’éducation.
Pour citer cet article
Référence électronique
Samuel Morard, « Ghislain Leroy, Penser l’enfant comme un individu. Un défi sociologique », Revue européenne des sciences sociales [En ligne], mis en ligne le 04 septembre 2026, consulté le 08 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ress/14078
Haut de pageDroits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
Haut de page


