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Présence de Max Weber, la portée d'un classique

Entre conflit et entente

La théorie wébérienne de la légitimité comme théorie générale du politique
Between conflict and agreement: Weber’s theory of legitimacy as a general theory of politics
Patrice Duran
p. 43-75

Résumés

Un des premiers à évoquer la question de la légitimité politique au sein des sciences sociales, Max Weber avait bien perçu la fragilité de tout ordre politique dès lors qu’il ne saurait y avoir de fondement définitif à l’obligation politique dans un monde sécularisé. C’est tout le mérite de sa réflexion que d’avoir permis l’élaboration d’une théorie de la légitimité qui ne saurait se cantonner à la seule évocation de la célèbre typologie des modes de domination légitime et qui assure ainsi une meilleure compréhension des mécanismes qui fondent le fonctionnement d’un ordre politique. Réfléchir sur la légitimité est une opportunité pour revenir sur la conception même du politique chez Weber comme pour en saisir la modernité et la pertinence à travers l’étude des difficultés actuelles du pouvoir politique.

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Texte intégral

Introduction

1La sociologie politique wébérienne est largement une sociologie de l’histoire allemande moderne et plus particulièrement de la difficile construction de l’État national allemand (Staatsbildungsprozess). Quel que soit leur degré de généralité, les concepts, dans les sciences sociales, restent toujours plus ou moins marqués dans leur construction par leur indexation à une histoire toujours spécifique. On le voit à la richesse des articles écrits en 1917 comme « Droit de vote et démocratie en Allemagne » et « Parlement et gouvernement dans l’Allemagne réorganisée ». Certes, il s’agit de « textes d’intervention politique » comme les a qualifiés Catherine Colliot-Thélène (2004, p. 83), et Max Weber lui-même a souvent insisté sur le caractère moins scientifique, peu « académique » dirait-on aujourd’hui, de ses écrits politiques. Néanmoins, en dépit de la dimension souvent polémique du propos, il convient de souligner avec force la nature profondément sociologique du raisonnement qui guide Weber dans sa réflexion. De ce point de vue, il y a bien unité du mode de raisonnement : c’est le même qui se déploie dans la sphère proprement scientifique de connaissance et dans la sphère pratique. Cette acuité sociologique est encore plus manifeste dans la conférence qu’il prononcera en 1919 sur « La profession et la vocation de politique ». Comme Raymond Aron le fait bien ressortir, « une science qui analyse les rapports de cause à effet, telle que la souhaitait Weber en théorie, est donc celle même qui répond aux besoins de l’homme d’action » (Aron, 1959, p. 13). De par sa dimension explicative, la sociologie wébérienne de l’action est manifestement aussi une sociologie pour l’action.

2Si le concept de légitimité occupe aujourd’hui une place essentielle au sein de la sociologie politique, son usage est resté flottant, longtemps marqué par une recherche des principes au fondement de l’ordre politique qui relevait plus de la philosophie que de la théorie sociologique stricto sensu (Duran, 1989). Weber fut l’un des premiers à évoquer cette question de la légitimité au sein des sciences sociales, car il avait bien perçu la fragilité de tout ordre politique dès lors qu’il ne saurait y avoir de fondement définitif à l’obligation politique dans un monde sécularisé marqué au sceau de la « dé-magification du monde » (Entzauberung der Welt). La fascination exercée par la pensée de Weber sur le sujet réside tout simplement dans le fait que, comme le notera Stefan Breuer, il a rencontré avec son concept de légitimité un « problème central » pour tout groupement politique moderne (Breuer, 1991). La référence de Weber à la légitimité va d’ailleurs se faire plus précise dès lors qu’il va aborder de manière systématique la question de l’État dans une « sociologie de l’État » (Staatssoziologie), qui est le fruit relativement tardif de sa sociologie de la domination, marquée par une attention extrême à la construction de l’État qui constitue l’expression moderne du visage institutionnel du politique. À la différence des études sur l’État telles qu’elles dominaient le droit positif à son époque, Weber n’en est pas resté à la seule évocation de l’État comme groupement politique, il a mis en jeu à travers la légitimité une catégorie d’analyse sans laquelle le rapport de l’État et de la domination ne pouvait être pensé. Weber, en sociologue, en a fait clairement une catégorie analytique essentielle pour la compréhension de l’État, « la légitimité est la sœur jumelle (Zwillingsschwester) de l’État moderne » conclura Andreas Anter (1995, p. 66). Comme celui-ci le précise à juste titre, la légitimité constitue « le point archimédien de sa sociologie de la domination » (ibid., p. 64). Chez Weber, État, domination et légitimité entretiennent des relations indissociables. Toute théorie moderne de l’État devra désormais traiter la question de ce qui motive l’adhésion à l’ordre étatique et sur quelle base les règles sur lesquelles il repose sont considérées comme valides.

3Weber ne cessera de dire d’ailleurs que la légitimité joue un rôle déterminant insuffisamment apprécié dans la stabilisation des régimes politiques. Si l’on admet que, pour être pleinement stabilisé, tout pouvoir doit être justifié et accepté, le pouvoir politique ne peut en effet se maintenir sans un minimum d’adhésion car le seul usage de la force ne saurait assurer sa permanence, non plus que la seule docilité dès lors qu’elle ne reposerait que sur des considérations d’opportunité. S’il convient d’analyser la légitimité dans le cadre de relations de domination, Weber est cependant conduit à différencier la revendication de légitimité de l’acquisition de la légitimité proprement dite, laquelle dépend de la croyance généralisée dans la validité d’un ordre. Si, comme il dit, toutes les dominations cherchent à éveiller et à entretenir la croyance en leur légitimité, ce qui importe c’est bien le « crédit » dont dispose une domination. La sécularisation du politique ne pouvait que rendre les régimes politiques modernes plus sensibles aux variations de la confiance que leurs sujets étaient susceptibles de leur accorder et faire du même coup de la légitimité une catégorie centrale de leur existence comme de leur analyse. L’importance pour la sociologie politique du raisonnement wébérien aura donc été déterminante de ce point de vue.

4Si l’apport de Weber s’est avéré incontestable par son caractère systématique, la théorie wébérienne de la légitimité est cependant difficile à cerner. En rester en particulier à une conception étroite de la domination comme relation d’obéissance conduit à une vision restrictive du pouvoir politique. Weber en avait eu conscience et, pour cette raison, il est permis de trouver dans son œuvre la présence d’une théorie élargie qui permet de penser la légitimité de manière plus complète. La légitimité est en effet un mécanisme d’entente reposant sur une adhésion à une communauté au fondement d’un ordre institutionnel qui en assure la représentation et la direction, et d’une action qui en conditionne le maintien. C’est peu dire, pour reprendre la formule d’Edith Hanke, que nous sommes en présence d’une « composition complexe » (Hanke, 2001). Du même coup, le travail de reconstruction et d’interprétation n’est ni facile ni assuré, d’autant que l’étude de la légitimité recouvre par là même une multiplicité de facettes et convoque plusieurs niveaux d’analyse qui montrent à quel point il est fallacieux de l’enfermer dans l’apparente simplicité de la trilogie bien connue des formes de domination.

5De fait, c’est peut-être dans la complexité de la question qu’il faut chercher l’explication du paradoxe comme dans l’inachèvement d’une réflexion tardive sur le politique. On peut d’ailleurs faire le parallèle avec le concept d’ordre (Ordnung) dont il est bien difficile de trouver une définition précise. Une autre explication est peut-être à chercher dans la perspective de la sociologie de l’action qui est celle de Weber et qui le conduit à mettre l’accent sur les processus sociaux à travers lesquels les acteurs sociaux s’approprient un contexte particulier. On connaît son aversion pour les « concepts collectifs » comme celui d’État par exemple, qu’il est impossible de réduire théoriquement à un même dénominateur dès lors que cet objet est susceptible d’apparaître sous une diversité de formes. Weber tient de manière générale le concept d’État pour le cas le plus intéressant et le plus compliqué de construction conceptuelle (Anter, 2007). De manière similaire, l’étude sociologique de la légitimité vise moins à cerner un « objet » qu’à rendre compte d’un processus social complexe par lequel se construit la stabilité d’un ordre politique comme nous l’avons dit. La légitimité est ce qui permet de saisir la nature des relations qui se nouent entre les composantes d’un ordre politique, à savoir l’adhésion à une communauté de référence, l’accord sur un dispositif institutionnel qui détermine les mécanismes de dévolution et d’exercice du pouvoir ainsi que l’acceptabilité des actions entreprises sur la base de la responsabilité de ceux qui gouvernent à l’égard de la communauté. L’étude de la légitimité est donc bien ce « point archimédien » par lequel il est permis d’entrer pour saisir ce qui peut s’apparenter à une théorie générale du pouvoir politique et à une réflexion sur la démocratie comme régime politique. C’est là ce qui définit la perspective de recherche choisie. Il ne s’agit plus de revenir sur les mécanismes par lesquels la croyance en la légitimité du pouvoir politique se construit à travers, en particulier, la question délicate de la légitimité en entente, ni même de reprendre l’approche sous l’angle de l’écriture des textes, mais de discuter tout au contraire de la façon dont la question de la légitimité rend compte de la réalité de l’ordre politique dès lors qu’il s’agit d’en penser la stabilité et l’efficacité. Il convient pour cela de restituer les contours de l’approche wébérienne de la légitimité et d’en marquer les potentialités (1) afin d’apprécier ce qui en fait la portée et ce qui peut fonder en retour la validité historique du raisonnement wébérien sur le politique (2).

1. Une problématique sociologique de l’ordre politique

6Les caractéristiques propres au pouvoir politique sont pour Weber essentiellement de deux ordres : d’une part il est soumis à une contrainte de légitimation, d’autre part son exercice est toujours lié à une assise territoriale. Pour être analytiquement distinctes, ces deux dimensions n’en sont pas moins étroitement liées. La dimension sociologique de la théorie wébérienne de la légitimité est très claire dans la mesure où elle s’exprime par le fait que la légitimité est affaire de croyances et qu’elle s’objective dans un type particulier de relation de domination. Le politique s’inscrit dans un collectif qui s’inscrit lui-même dans un espace spécifique et le territoire crée en quelque sorte une obligation de vivre ensemble. Si la légitimité a partie liée avec l’adhésion à une communauté politique, elle est nécessairement impliquée dans la confiance du dispositif institutionnel qui en assure la direction comme dans l’évaluation de l’action de ceux qui gouvernent.

1.1. L’ancrage communautaire

7Ces considérations illustrent un élément décisif, à savoir qu’il est difficile de dissocier l’étude de la légitimité des conditions d’existence d’une communauté politique (politische Gemeinschaft). Dès lors, la validité de la légitimité d’un ordre social ne se joue pas dans la seule agrégation de comportements d’obéissance, pas plus qu’il ne faut voir dans ces derniers de simples comportements d’imitation (nachahmendes Handeln), l’enjeu est d’une autre nature. La communauté politique est pour Weber une communauté d’intérêt qui se construit et se consolide dans et par l’histoire au sein de laquelle elle acquiert ses fondements émotionnels durables (dauernde Gefühlsgrundlagen) (Weber, 1972 [1921-1922], p. 514). Le partage d’un même territoire conforte le sentiment d’une commune destinée (gemeinsames politisches Schicksal) qui est l’élément de base de la « conscience nationale » (Nationalitätsbewusstsein) de manière bien plus importante encore que les dimensions linguistiques ou culturelles. Jean-Marie Vincent soulignait avec raison que Weber « s’éloignait de plus en plus d’une tradition allemande qui, dans la nation, voyait avant tout un peuple, une langue, une culture, et non un ensemble complexe articulé de relations sociales et politiques, de relations à un passé et à un présent, ensemble dans lequel les institutions et la culture politique devaient forcément jouer un rôle important » (Vincent, 1998, p. 40). On est ainsi loin d’une conception de la nation comme communauté transcendant les divisions sociales, culturelles ou politiques qui en fait en réalité une « communauté fictive ».

8Pour autant, l’existence d’une communauté ne saurait supprimer toute possibilité de lutte (Kampf). Cette dimension est d’autant plus importante que, on le sait, la sociologie de Weber est une sociologie sans société. Le concept de « société » (Gesellschaft) n’apparaît d’ailleurs que rarement dans l’édition allemande d’Économie et Société. Il n’y a pas de totalité sociale, mais bien une décomposition en sphères sociales, en ordres de vie (Lebensordnungen). L’espace social est un espace fragmenté, un espace de tension (Spannung) et de conflit (Kampf). La problématique de Weber n’est pas une problématique de l’intégration. Il n’y a pas d’interdépendance fonctionnelle entre les différents secteurs de la vie sociale qui définirait a priori une intégration du tout.

9Aussi, Weber le note avec force, une communauté politique suppose‑t‑elle une action en communauté organisée qui vise à réguler (regulierendes Gemeinschaftshandeln) les relations des hommes qui vivent sur son territoire. C’est bien l’ancrage identitaire qui confère une entente spécifique quant à la pertinence et la légitimité des normes qui assurent le vivre ensemble. De ce point de vue, les règles formelles qui vont assurer le fonctionnement d’un univers marqué par la pluralité des valeurs ne peuvent exister que dans la mesure où prévaut au départ l’expression d’une communauté. Il n’est donc pas improbable qu’il faille chercher pour partie dans l’attachement à la communauté le sentiment de devoir qui conduit au respect des règles, car on peut penser que leur caractère fonctionnel ne saurait suffire à lui seul à créer un devoir moral. La domination qui se fonde sur l’entente en légitimité (Legitimitätseinverständnis), laquelle « détermine de façon fondamentalement importante son caractère spécifique partout où la peur toute nue devant la violence directement menaçante ne conditionne pas l’obéissance » (Weber, 1982, p. 470) est ainsi un élément décisif de régulation des comportements. D’autant que, dans le même temps, note Weber, la formation durable d’une structure de domination assise sur un appareil de règles formelles et une administration – en laquelle on peut voir la marque d’une « sociétisation » (Vergesellschaftung) rationnelle – ne peut que susciter en dehors du processus d’institutionnalisation lui-même une « activité communautaire orientée d’après une entente » (ibid., p. 461, 471). C’est là un point qui revient aussi régulièrement chez Weber, celui du façonnage de la vie sociale par des règles que les acteurs sociaux incorporent et qui déterminent un certain état de leurs relations sociales.

10Le politique comme sphère d’action n’est pas seulement le lieu où se distribuent le pouvoir et l’autorité, il est aussi celui dans lequel se joue l’avenir de la communauté parce qu’il est, comme le dit Julien Freund, « le foyer de l’unité sociale » (Freund, 2004 [1965]). C’est dans le « pilotage » du groupement politique (Leitung eines politischen Verbandes), dans lequel il s’institutionnalise (Weber, 1972 [1921-1922], p. 29) que se jouent la production et la garantie des règles susceptibles de maintenir l’équilibre social grâce à une mise en compatibilité des intérêts sociaux dans la gestion des problèmes de gouvernement. Que Weber s’affranchisse de la question purement philosophique de recherche des fondements même du politique ne l’empêche pas cependant, en sociologue, de voir dans le politique l’instance dans laquelle se construit et se stabilise la communauté politique. Les institutions sont sociologiquement les conditions de possibilité de l’ordre politique et de la stabilité des régimes politiques tout simplement parce qu’elles participent de la constitution d’un ordre légitime.

11La réflexion wébérienne est ainsi conduite à interroger, à travers la question de la légitimité, la capacité de régulation des institutions politiques, en voyant dans celles-ci des créations artificielles à caractère intentionnel et instrumental qui sont susceptibles d’offrir des cadres fiables et efficaces aux échanges sociaux à travers des modèles structurés de relations. C’est bien parce qu’il existe un risque fort de centrifugation des communautés politiques que la croyance en la légitimité des institutions qui en assurent la gestion, est nécessaire. On comprend du même coup la portée et les enjeux de la réflexion wébérienne sur la question de l’État.

1.2. Le moment de l’État comme cristallisation institutionnelle de la communauté

12Ce n’est pas un hasard si Weber a largement utilisé les concepts de communauté politique, groupement politique et État comme synonymes pour en marquer en quelque sorte le chevauchement empirique. Ainsi, il ne peut y avoir de théorie de la légitimité sans théorie de la communauté, pas plus que celle-ci ne pourra, à l’époque moderne, se maintenir sans la figure de l’État. Weber considérait la question de la légitimité comme partie prenante d’une théorie de l’institution et du groupement et il est clair également que c’est à partir de la communauté politique qu’il convient de penser l’exercice du pouvoir dans sa nature, mais aussi dans sa portée comme dans son cadre. Ceci l’a conduit à voir dans l’État l’une des manifestations historiques essentielles du politique. De la même manière que le concept de capitalisme ne recoupe pas une réalité uniforme mais constitue un principe de lecture des situations économiques, le concept d’État peut s’ordonner autour de quelques traits distinctifs qui permettent de l’identifier dans une réalité foisonnante sans perdre en pouvoir explicatif. Il définira ainsi l’État comme un « groupement de domination politique à caractère institutionnel » au sein duquel ses gouvernants revendiquent avec succès le « monopole de la violence physique légitime ». Le caractère distinctif de l’État n’est pas de monopoliser la violence, mais de s’être entièrement approprié la monopolisation de son exercice légitime (Anter, 2007, p. 16).

13La caractérisation de l’État par le monopole de la contrainte est en fait un lieu commun de la théorie générale de l’État à la fin xixe siècle. La formation d’un État correspond bien à un processus de centralisation et d’étatisation des fonctions d’ordre, « de sorte qu’il n’existe aujourd’hui de violence légitime que dans la mesure où l’ordre étatique le permet ou le prescrit » (Weber, 1972 [1921-1922], p. 30). On comprend que, note Anter, « La monopolisation de la violence et la monopolisation du droit sont aussi pour Weber les deux faces d’une même médaille » (Anter, 2001, p. 124). N’oublions pas que le droit positif allemand attribuera la personnalité juridique à l’État.

14Il est clair que la sociologie du droit est, chez Weber, un élément important dans la construction de sa sociologie de la domination manifeste dans la proximité de la rationalité formelle du droit avec la domination « légale-rationnelle » qui présuppose l’identité du droit et de l’État. Du reste, il parle à propos de l’État de la « seule institution coercitive étatique se prétendant seule source de tout droit “légitime” » (Weber, 2014 [1921], p. 34). La victoire du rationalisme juridique formaliste a permis le développement en Occident du type légal de domination dont on sait que l’incarnation la plus pure reste la domination bureaucratique, laquelle est indispensable à l’émergence de l’État moderne. La cohérence du tableau de la modernité telle qu’esquissée par Weber s’incarne dans la « réciprocité fonctionnelle » unique entre État, droit et bureaucratie (Chazel, 2009). L’État rationnel « repose sur le fonctionnariat expert et sur le droit rationnel » au sens où l’État a besoin d’un droit prévisible (berechenbar) et d’une administration régie par des règles formelles (Weber, 1991, p. 357). L’État a besoin de la croyance en la conformité au droit des actions entreprises en son nom et le droit ne peut exister sans l’État. L’existence d’une bureaucratie formelle efficace ne peut avoir de réelle portée sans l’appui d’une mise en cohérence juridique rigoureuse. Inversement, la rationalisation des moyens d’administration contribue à l’unification et la systématisation du droit. Ainsi l’État dispose du monopole de l’usage de la force pour faire respecter l’ordre de droit qu’il a lui-même instauré et qui lui confère une légitimité spécifique à la mise en œuvre de la contrainte physique. En termes non wébériens, il est permis de dire que nous sommes là en présence d’une interdépendance systémique particulièrement déterminante.

15Pour Weber, l’État se caractérise essentiellement par un mécanisme de rationalisation et de professionnalisation visant en particulier à s’affranchir des puissances privées indépendantes, et dont le fonctionnement va conditionner le traitement des questions politiquement sensibles (Weber, 2003 [1919]). La rationalisation de la politique trouve ainsi sa forme la plus achevée dans l’État bureaucratique moderne qui a précisément pour caractéristique et pour principe de légitimité la régulation formelle de l’exercice du pouvoir par des lois, des règlements et des procédures codifiées. La solidarité entre État rationnel et droit formel est fortement soulignée par Weber. Dans une société qui ne connaît plus d’univers culturel unifié, on peut penser que l’accord sur la règle de droit se fait en raison, au sens où seule celle-ci devient apte à stabiliser et permettre des relations durables et prévisibles entre les acteurs. L’accent de Weber sur un droit formel qui n’incorpore pas de valeur particulière au nom d’une supériorité d’une rationalité formelle sur une rationalité matérielle, s’explique bien. La régularité procédurale est une garantie contre l’arbitraire, c’est bien ce qui fait que Weber défendra le formalisme. Une telle régularité est nécessaire dès lors que les fondements de l’ordre social sont seulement immanents. Les deux phénomènes se nourrissent l’un l’autre. La règle positive (positive Satzung) devient ainsi un medium d’échange, dans la mesure où elle ne présuppose pas l’accord sur les valeurs. En ce sens, Weber anticipe les travaux, certes sociologiquement différents, de Robert K. Merton et Alvin W. Gouldner qui montrent bien comment la perception de valeurs différentes entre les acteurs en interaction est producteur d’un accord sur les normes, ce qui fonde la validité des procédures d’institutionnalisation des conflits par exemple. À défaut d’un accord sur les valeurs, on construit un accord sur les normes.

16Cependant, la seule fonctionnalité de la technologie juridique ne saurait suffire. La vraie force du droit réside sociologiquement autant dans les solutions qu’il apporte à la régulation des conduites sociales que dans le « crédit » dont il dispose, c’est-à-dire la façon dont les acteurs sociaux en perçoivent l’évidence. C’est bien le problème des gouvernants qui doivent éveiller la croyance en la légitimité. La légitimité ne vient donc pas d’un principe abstrait, et du même coup c’est bien le problème des gouvernants qui doivent éveiller la croyance en la légitimité. Parce qu’il inscrit sa théorie de la légitimité dans une conception relationnelle du pouvoir, Weber ne pouvait négliger cette dimension. Le pouvoir implique toujours dépendance et réciprocité, ce qui explique qu’à défaut de participer à une « histoire d’en bas » Weber ne pouvait en ignorer ni la place ni l’importance. Freund le rappelle à cet égard, « à l’opposé de la légalité qui vient d’en haut, la légitimité vient d’en bas », et il rajoute, « il n’en reste pas moins vrai que seule la durée fait la légitimité » (Freund, 2004 [1965], p. 61).

17La légitimité est affaire de croyances, il n’y a pas de recouvrement mécanique de la légalité et de la légitimité. La légitimité repose sur une croyance qui s’actualise dans une conduite d’obéissance, la légalité est une dimension technique qui ne vaut que par la croyance partagée dans le bienfondé de la légalité, croyance qui fonde la légitimité de l’exercice de la contrainte. Si la règle de droit constitue une régulation, sa crédibilité, son « crédit », dépend aussi de l’efficacité avec laquelle elle permet la gestion des problèmes publics en même temps que du consentement généralisé que les modalités choisies sont susceptibles de générer. Ceci montre que l’on ne peut seulement évaluer les normes selon une logique principielle a priori, indépendamment de toute logique de résultat. Le droit aussi est soumis à des impératifs d’efficacité. S’il convient de distinguer analytiquement légitimité et légalité, il faut aussi les articuler. Ainsi, la croyance dans la légalité ne fait que définir l’accès légitime au pouvoir d’un dirigeant, elle ne définit pas la légitimité de son maintien qui relève, comme nous le verrons d’un autre registre de justification. Il est probable que l’impossibilité de trouver un fondement métajuridique à la légalité formelle comme critère définitif de la légitimité de l’État allié à la disparité irrémédiable des formes dernières de représentation du monde ait conduit Weber à insister sur la dimension procédurale de l’action, mais il ne pouvait non plus totalement s’en satisfaire.

1.3. La responsabilité comme condition de la légitimité

18L’émergence d’une classe politique est apparue avec la naissance de l’État moderne, c’est-à-dire un « groupement de domination de type institutionnel [anstaltsmäβig] » (Weber, 2003 [1919], p. 127). Sans revenir sur un processus historique complexe, c’est en effet là que se développent « les premières catégories d’hommes politiques professionnels [Berufspolitiker] » (ibid., p. 128). Cette classe politique est liée de fait à un pouvoir qui ne tient plus la légitimité de sa domination du caractère traditionnel, et le plus souvent religieux du pouvoir politique. On voit d’ailleurs comment Weber parvient à fonder la vocation professionnelle sur des bases renouvelées et foncièrement laïques. L’action politique ne peut être dissociée de ceux qui la conduisent, et par là même, la viabilité d’un régime politique est liée à la qualité des hommes qui gouvernent. Dans un monde où la qualité de chef n’est jamais donnée d’emblée, il faut bien faire la preuve, apporter la « confirmation » (Bewährung) de ses qualités, ce qui explique en quoi l’exercice du pouvoir est devenu un élément de la légitimité même des hommes politiques. Si la légitimité d’une domination s’exprime sur des bases légales-rationnelles, le succès des individus se mesure aussi aux résultats de leur action. Avoir le droit de gouverner ne dispense pas de la qualité du gouvernement, la croyance en la légitimité du pouvoir se nourrit aussi de la réalité de la puissance. Pour reprendre la formule forte de Colliot-Thélène, le pouvoir est devenu « un privilège pour lequel il faut rendre des comptes » (Colliot-Thélène, 2003, p. 59). Gouverner, c’est tout à la fois être efficace et utile. L’exercice du pouvoir est devenu, avec Weber, un élément de la légitimité politique.

19Le propre du pouvoir politique est d’être soumis à une contrainte de légitimation. La légitimité du politique s’est longtemps incarnée dans ce que l’on a pris coutume d’appeler, à la suite de Weber, une légitimité légale-rationnelle. Cependant, celle-ci définit en fait une légitimité de position au sens où elle détermine un droit de commander en fonction du respect des règles de dévolution et d’exercice du pouvoir qui caractérisent ce qu’Aron nommait une « démocratie constitutionnelle pluraliste ». Or, si l’on ne peut évacuer la question de l’ordre politique et du régime qui lui correspond, on ne peut plus désormais ignorer que le pouvoir trouve aussi sa justification dans ses réalisations. Du même coup, la légitimité du pouvoir s’incarne aussi dans une légitimité d’action. En effet, on n’obéit plus seulement pour ce que sont les règles constituant le cadre de l’action, mais pour ce qu’on pense que sont ou seront les résultats de celle-ci (Duran, 2009a). Dans une période aussi troublée que la sienne, Weber ne pouvait qu’être sensible au fait que, sans pour autant qualifier l’État par la nature de ses activités, il devenait difficile d’appréhender l’action des hommes politiques indépendamment du contenu de leurs interventions, surtout lorsque celles-ci se développent suivant une logique de rationalité en finalité qui vise du même coup à l’efficacité. Même si les « écrits politiques » sont davantage concernés par des questions d’ordre pratique qui font plus appel aux catégories du combat, de la lutte et du rapport de force qu’à celles de l’ordre et de la légitimité, on est aussi en droit d’y trouver une analyse renouvelée des critères qui constituent la justification du pouvoir en même temps que les exigences à partir desquelles il est possible de penser la légitimité des gouvernants.

20Si la politique est portée par une cause, elle est aussi et tout autant affaire de choix et de réalisation. Autrement dit la qualité des idéaux énoncés ne saurait conférer à elle seule la dignité à celui qui les porte. Weber nous donne ainsi une représentation « complète » de ce que doit être le pouvoir politique dans les sociétés modernes : le pouvoir politique est tout à la fois une activité de formulation et de réalisation des fins. Mais surtout il développe une conception très moderne de la responsabilité, dès lors que celle-ci n’est pas simplement celle des réalisations, mais de façon plus profonde celle des résultats, c’est-à-dire celle des conséquences produites par les actions entreprises. Les conséquences sont de fait les vrais critères à partir desquelles on peut évaluer (bewerten) la contribution des hommes politiques au traitement des problèmes de la communauté. Weber n’est certes pas le premier à insister sur l’importance des conséquences de l’action, mais il est au fond le premier à mettre véritablement la question des conséquences au cœur du politique et à en faire la responsabilité des hommes politiques en la rapportant à l’existence de la communauté politique nationale au sein de laquelle il s’agit de penser l’avenir. Si la liberté individuelle a constitué le fondement du libéralisme politique, l’idée de Nation a introduit l’idée d’un monde collectif. D’où la tension sur laquelle repose la modernité, à savoir l’articulation et la coordination de la liberté individuelle avec l’existence d’un monde commun qui suppose un intérêt général empiriquement saisissable et non la seule évocation d’un principe plus ou moins vague. La question de la communauté et de sa réalité est donc décisive, car elle en est en quelque sorte la solution. C’est également la présence de la communauté qui permet d’évaluer le rapport entre conviction et conséquences, et donc de définir la nature de la responsabilité politique. C’est bien du point de vue de la communauté, en l’occurrence « des intérêts vitaux de la nation » (Mommsen, 2004 [1959]), qu’on va apprécier les conséquences de l’action, autrement dit sa portée. En définissant la communauté politique comme une réalité historique, Weber confère du même coup à la responsabilité une dimension tout à la fois empirique et prospective. Ainsi, c’est l’existence de cette responsabilité, de la nécessité de rendre des comptes, qui définit et justifie l’importance du contrôle populaire sur les dirigeants.

21Dans ces conditions, la légitimité est d’autant plus essentielle à acquérir qu’elle constitue une sorte de « ciment » de l’ordre politique au sens où elle garantit la permanence des relations d’obéissance, et donc la stabilité des formes de pouvoir. La sociologie de l’ordre légitime conduit naturellement à poser la question de la souveraineté populaire et par là même à s’interroger sur la démocratie, ses modalités d’exercice comme ses difficultés, autrement dit à regarder dans l’État, qui gouverne, pour faire quoi, comment et avec quelles conséquences.

2. Lectures wébériennes pour le temps présent

22La conception sociologique de la légitimité débouche ainsi chez Weber sur une interrogation sur la démocratie comme sur l’État auquel elle est adossée qui n’est pas sans portée historique. C’est bien pour en prolonger l’analyse qu’il paraît intéressant et utile de la confronter au temps présent et d’en préciser ainsi la portée tant théorique que pratique. Le souci de toujours contextualiser les questions abordées a toujours animé Weber. Mettre à l’épreuve de l’histoire ses analyses afin d’en faire varier les configurations historiques de référence est bien dans la logique même du raisonnement wébérien qui a toujours su pratiquer la comparaison historique comme mode d’approfondissement et de perfectionnement de ses résultats de recherche.

2.1. Pour une « démocratie ordonnée »

23Si la pertinence de la pensée wébérienne pour la sociologie politique est indéniable, sa contribution à l’étude de la démocratie est cependant moins claire et a rencontré de nombreuses critiques en l’absence d’une conception suffisamment précise et explicite (Green, 2008). De plus, en faisant du charisme politique une catégorie centrale de sa sociologie politique, Weber a malheureusement nourri parfois des confusions regrettables.

24Pour avoir mis clairement en lumière les conditions de possibilité d’un ordre légitime, Weber ne pouvait être que sensible à la fragilité de la légitimité politique tout en étant conscient qu’il ne peut y avoir de pouvoir politique conséquent sans légitimité démocratique. La démocratie doit assurer la participation du plus grand nombre à l’expression politique, et c’est bien parce qu’aucun principe ne permet d’instituer en raison la supériorité des uns sur les autres qu’il faut accepter l’égalité de tous qui fonde la validité du suffrage universel. La politique ne peut donc se résumer pour Weber à de simples jeux de pouvoir entre hommes politiques de plus ou moins grande qualité.

25Weber voit dans la construction démocratique deux tendances lourdes à l’œuvre : une tendance à la bureaucratisation et une tendance plébiscitaire, « la démocratie moderne, partout où elle est démocratie d’un grand État, deviendra une démocratie bureaucratisée » (Weber, 2004 [1895-1919], p. 464). Ainsi, par-delà la diversité des situations observables viennent se combiner de manière décisive les deux variables analytiquement distinctes et fortement complémentaires que sont la bureaucratisation et l’extension du droit de suffrage. Si les deux ont partie liée avec le mouvement plus général de rationalisation qui affecte les sociétés modernes, la seconde renvoie à un processus de désacralisation du pouvoir et de laïcisation de la politique.

26On n’a pas toujours traité la démocratie plébiscitaire comme une authentique théorie démocratique. Pourtant, pour Weber, il s’agit de la possibilité de faire émerger des chefs capables d’assurer la direction de l’État de manière forte et indépendante des intérêts particuliers. Or, le césarisme plébiscitaire contrebalance la bureaucratisation partisane et l’éclatement des pouvoirs tel qu’il peut résulter de la concurrence des partis politiques au sein du parlement ; la force de la parlementarisation compense celle de la bureaucratisation de l’État et de la concentration du pouvoir dans la personnalité d’un leader politique.

27Weber diffère cependant fortement des théoriciens élitistes dans la mesure où il accorde au pouvoir du peuple un rôle important et significatif dans la fabrication des élites. Et s’il doit y avoir césarisme, il doit être « strictement encadré et limité » (Monod, 2012, p. 59). Weber n’a pas sombré dans ce que Monod nomme justement « l’illusion personnaliste » qui fait disparaître derrière la personne du leader toute l’organisation qui concourt à l’exercice du pouvoir. Si Weber a bien perçu la place du charisme dans nos démocraties modernes, il a su en cadrer les effets à travers ce que j’appellerai sa « constitutionnalisation ». Le charisme est ainsi devenu l’une des dimensions possibles de la légitimité légale-rationnelle. Lui-même, dans ses derniers travaux, a admis que la démocratie plébiscitaire dotée d’un chef était compatible avec la démocratie, ce qui constituait à ses yeux une importante contribution à la théorie politique (Mommsen, 2004 [1959]).

28Weber n’a pour autant jamais pensé que le suffrage universel puisse accorder au peuple la capacité de déterminer de quelque façon que ce soit la substance des politiques publiques tout autant que les normes de la vie politique. L’incapacité à influencer sérieusement le contenu des programmes d’action comme des lois est pour lui un fait sociologique incontournable et c’est bien ce qui fonde à ses yeux la dimension fondamentale de la responsabilité et de son exercice. La sélection démocratique des élites est de fait de nature bien différente que la sélection des experts de l’administration. Loin de voir un fossé ou une dichotomie radicale entre les masses et l’élite, il voit une réelle complémentarité. Le peuple dispose d’un pouvoir instrumental décisif à générer des leaders charismatiques, ce qui conduit à lui attribuer une réelle importance. Ce n’est pas par hasard s’il définit dans Le Président du Reich le droit de choisir directement un chef comme le maître mot de la démocratie active des masses (Weber, 2004 [1895-1919], p. 504 et suiv.). Pour autant, il n’y a pas chez Weber de « réenchantement laïc du politique » et en cela il se garde bien d’offrir une vision enchantée de la légitimité politique.

  • 1 Nous reprenons ici une formule de Weber qui permet une caractérisation globale commode du type de r (...)

29Pour ces raisons, la nature des institutions et leur capacité d’intégration politique en orientant les comportements sont un élément décisif à l’existence de la communauté. Il s’agit en l’occurrence de parvenir à concilier les structures propres à un État moderne, « impliquant un niveau élevé de bureaucratisation, avec le nouveau type de légitimité propre à la démocratie de masse, dans le cadre d’un État de droit » (Chazel, 2005, p. 866). Les écrits politiques ont ainsi dessiné en creux l’idéal type d’un régime démocratique équilibré que j’ai cru pouvoir caractériser par l’expression de « démocratie ordonnée » (geordnete Demokratie) (Duran, 2009a)1. Celle-ci procède de manière systémique d’une logique des contrepoids qui repose sur une règle très claire et très classique : le pouvoir arrête le pouvoir. Autrement dit, un régime équilibré implique la force des institutions qui le composent : un parlement puissant, des partis politiques structurés, des hommes politiques autonomes, une bureaucratie d’État compétente, un droit de vote égal pour tous. Une démocratie efficace est bien la combinaison de l’impulsion d’un intérêt supérieur exprimé par le chef politique, mis en œuvre par une bureaucratie compétente contrôlée par un parlement d’hommes politiques responsables choisis par un « peuple souverain » formés des électeurs représentant l’ensemble des classes sociales sur la base d’une compétition entre les partis politiques qui les supportent. Il le soulignera fortement dans Droit de vote et démocratie en Allemagne, il convient en effet d’intégrer « la masse des citoyens » à l’État « en les associant, parce qu’ils sont souverains, à la domination » (Weber, 2004 [1895-1919], p. 305). Il ne faut pas perdre de vue cependant que la réflexion wébérienne demeure en fait largement et clairement prospective, passant au prisme de la sociologie de l’action la jeune histoire politique et institutionnelle des régimes démocratiques occidentaux.

30Le régime pensé par Weber suppose la force de chacun des piliers qui le composent. C’est la puissance combinée de chacune des composantes qui fera l’efficacité du régime en obligeant à une coopération efficace entre les acteurs du système politique. Donner du pouvoir aux acteurs est selon la démonstration wébérienne la seule manière d’arrêter la démagogie et l’irresponsabilité en construisant une interdépendance obligée. Weber craint par-dessus tout l’irresponsabilité politique telle qu’elle peut naître d’une confiscation du pouvoir par les fonctionnaires car ces derniers ne sont en aucune manière responsable des « conséquences » de leurs décisions et de leurs actes. Pour cette raison, il se prononcera toujours pour l’élargissement du suffrage. « Seul un peuple politiquement mûr est un “peuple souverain”, c’est-à-dire un peuple qui a lui-même en main le contrôle sur l’administration de ses affaires et qui, du fait qu’il élit ses représentants, contribue de façon décisive à sélectionner ses chefs politiques » (Weber, 2004, p. 453). L’immaturité politique, pour autant qu’elle existe, résulte pour lui de ce que la domination des fonctionnaires est libre de tout contrôle, or le suffrage est nécessairement synonyme de publicité, au sens allemand d’Öffentlichkeit. De la même façon, il faut pouvoir « opposer le contrepoids de la transparence, de la publicité à tout “ordre et désordre majoritaire” parlementaire » (ibid., p. 364). Mais, la force des institutions est aussi pour lui une façon de canaliser, à défaut de toujours maîtriser, la part des émotions dans la vie politique. « Car le danger politique de la démocratie de masses réside bien en tout premier lieu dans la possibilité de prévalence des éléments émotionnels en politique », dira-t-il (ibid., p. 413). Il écrira encore dans Droit de vote et démocratie en Allemagne, « la domination de la rue n’a rien à voir avec le droit de vote égal » (ibid., p. 301). Cependant, s’il craint les masses inorganisées et leur prise en mains par des « démagogues de fortune », il craint tout autant la médiocrité et la pure démagogie des chefs politiques.

31À défaut d’avoir toujours des hommes politiques de qualité, il faut donc construire les conditions institutionnelles qui favorisent l’émergence de conduites sociales appropriées. La responsabilité est affaire de pouvoir en même temps que de contrôle. Cette double problématique du pouvoir et du contrôle conditionne le dispositif de pouvoir autour duquel s’organise le traitement des tensions propres à tout fonctionnement collectif et permet in fine l’action de l’homme politique de profession-vocation, c’est-à-dire celui qui agit pour la sauvegarde de la communauté dans son ensemble et qui sait garder ses distances à l’égard des intérêts particuliers. À nouveau s’exprime la nature profondément sociologique du raisonnement qui guide Weber dans sa réflexion et dans le dessin implicite du modèle de démocratie qu’il nous livre.

32À travers la thématique de la responsabilité et du contrôle, Weber a d’ailleurs ouvert la voie à une réflexion sur la redéfinition de la démocratie telle qu’elle s’impose aujourd’hui du fait d’un exercice du pouvoir politique qui s’est fortement transformé et dont l’analyse des politiques publiques a fortement renouvelé la connaissance. Le pouvoir politique doit intégrer une nouvelle dimension qui est liée à sa capacité à traiter les problèmes qui affectent la collectivité. Selon une définition de la démocratie que Fritz Scharpf a qualifiée de bidimensionnelle, un bon gouvernement se doit désormais d’être responsive, sensible aux demandes sociales, et problem solving, efficace dans le traitement des problèmes qui se posent à la collectivité (Scharpf, 1997). La recomposition des registres de justification du pouvoir politique crée de nouvelles contraintes dans l’exercice même du pouvoir. La revendication de légitimité de nos gouvernants ne peut plus se satisfaire de la seule légalité de leurs actes indépendamment de leur portée. Quand l’efficacité et la performance sont devenues dans la plus large part des États modernes les mots d’ordre d’une doctrine d’action publique, la mise en évidence des résultats de l’action publique s’impose. Elle est en effet une double exigence de recherche et de correction des erreurs d’une part, de démocratie d’autre part. La question de la participation politique naît aujourd’hui des insuffisances de la « démocratie constitutionnelle pluraliste », comme la nommait Aron, à assurer la pleine légitimité du pouvoir politique en même temps qu’un contrôle satisfaisant sur les actes de ce même pouvoir (Aron, 1965). Le soutien généralisé dont les autorités doivent bénéficier pour agir doit pouvoir s’accompagner d’une capacité de contrôle démocratique sur la conduite même de l’action.

33Évidemment, Weber ne pouvait anticiper le fonctionnement de sociétés modernes, mais, à travers la question de la légitimité, il a su souligner avec force l’importance de celle-ci pour la stabilité politique. La confiance des masses est une condition même de l’efficacité politique. De plus en plus, le pouvoir politique est confronté à des problèmes nouveaux et inattendus pour le traitement desquels il a besoin du soutien préalable des masses. L’absence de légitimité démocratique est à l’inverse un obstacle majeur à la stabilité des institutions. Si la politique entre dans la modernité avec la dissolution des sources externes de la légitimité politique, cela veut dire que celle-ci devient endogène à l’action des autorités publiques au sein de ce qui en constitue jusqu’à aujourd’hui le cadre naturel, à savoir l’État dont il convient du même coup d’étudier tout autant la centralité que la portée. Une théorie moderne de la légitimité doit en effet intégrer à un cadre démocratique une conception du pouvoir politique définie comme activité de formulation et de réalisation des fins comme il a été souligné plus haut.

2.2. ...dans quel État ?

34Aujourd’hui, légitimité et légitimation sont bien liées tant la revendication de légitimité est devenue le problème lancinant qui se pose à présent aux différents régimes politiques toujours à la recherche d’une stabilité d’autant plus difficile à maintenir qu’elle repose sur l’adhésion des citoyens. On peut même dire avec Simone Goyard-Fabre que « dans le monde contemporain, la question de la légitimation du Pouvoir a supplanté le problème de sa légitimité » (Goyard-Fabre, 1996). De l’idée d’une « crise de la représentation politique » à la remise en question de l’efficacité des gouvernements, les interrogations se sont en effet multipliées pour conclure à une « délégitimation du politique » conduisant nécessairement à une érosion du soutien aux institutions des démocraties libérales. Si le thème de la légitimité s’est imposé, c’est bien parce que la question de la légitimation s’est posée à partir des années 1970 sous l’angle de la crise de légitimité suite à l’affaiblissement des performances de l’État (Habermas, 1978 [1973]), puis par la suite du fait de la concurrence d’autres formes institutionnelles du politique.

35Confondue avec la souveraineté, l’idée de puissance publique fut historiquement la forme moderne du pouvoir de l’État caractérisé par son unité, son indivisibilité et sa suprématie. Or, c’est bien dans ce triple registre que le désenchantement de l’État s’est révélé le plus fort (Duran, 2001). Certes, on se garde bien aujourd’hui de parler de « fin de l’État » comme on a pu le faire hâtivement et imprudemment dans un passé récent. Il en est cependant fini d’un espace public se résumant à la seule figure de l’État, c’est désormais une affaire entendue. Les processus de globalisation économique, l’intégration européenne et la décentralisation viennent en effet conjuguer leurs effets pour remettre en cause la figure longtemps hégémonique d’un État-nation omnipotent auquel on avait de fait assimilé le système politique. La question de l’impuissance publique renvoie ainsi à des problèmes de fond que tous les États modernes connaissent aujourd’hui quant à leurs modalités de gestion, même si la convergence des problèmes ne doit pas masquer la diversité de leur ancrage empirique liée à la spécificité des trajectoires de construction étatique. C’est bien la justification même de l’institution étatique, autrement dit sa légitimité, qui est désormais en jeu.

36Pour le dire dans les mots de Stefan Breuer, l’idée d’un pilotage centralisé a vécu quand le droit a perdu son côté systématique et la bureaucratie son autorité et sa compétence (Breuer, 1991). Si la centralité de l’État s’est construite à travers un triple processus d’étatisation du droit, de juridicisation de l’État et de bureaucratisation des dispositifs de gouvernement, il peut paraître logique qu’à l’érosion de l’État corresponde celle du droit et de la bureaucratie compte tenu des liens qui unissent les deux éléments. Dès lors que le pouvoir politique trouve sa justification dans ce qu’il fait, c’est-à-dire dans sa capacité à traiter les problèmes qui se posent à la collectivité, il est probable que la revendication de légitimité ne puisse se résumer à la seule conformité du pouvoir à un exercice juridiquement réglé. On a cru voir pouvoir identifier « crise de l’État » et « crise du droit » quand bien même il convient de distinguer analytiquement les deux phénomènes. Certes, il existe des liens, mais ils relèvent généralement d’explications d’une autre nature telles que par exemple l’émergence d’autres lieux de production du droit que l’État. Aujourd’hui le droit public est en pleine dispersion, en particulier du fait de la multiplication des foyers de juridicité et de la dé-hiérarchisation des niveaux de gouvernement, mais aussi du fait du décloisonnement des droits public et privé comme des types de droit, droit de common law et droit romano-germanique (Auby, 2003). Dans le cas qui nous occupe, la perte de centralité du droit est moins liée à celle de l’État qu’à sa propre perte de centralité dans la gestion des affaires publiques. Non seulement le droit n’apparaît plus comme le seul instrument de la puissance publique, même s’il convient de rappeler que « c’est par le droit, qu’on sort du droit » (Mockle, 2007), mais il rentre en concurrence avec d’autres principes de justification du pouvoir que le développement du New Public Management a exacerbé à travers l’introduction de critères de performances et d’efficacité. Dans le même temps cependant, l’éloignement du traitement des problèmes publics des solutions bureaucratiques conduit à dissocier l’ordre légal de l’ordre bureaucratique. Autrement dit, c’est largement dans les propriétés de l’action publique qu’il faut chercher les raisons des mutations en cours dans l’ordre du pouvoir politique, de sa représentation et de son exercice plus que dans la seule nature de l’État. Là encore, il est aventureux de parler de crise du droit, quand il est plus prudent d’évoquer les transformations qui caractérisent ses usages. La place du droit dans la conduite des affaires publiques explique sa place dans l’ordre de la justification du pouvoir, le droit ne peut résumer à lui seul l’exercice du pouvoir, pas plus que la rationalité formelle du droit n’incarne à elle seule toute la rationalité formelle.

37Quant à l’État-nation dans sa globalité, il a été pris au piège de l’ouverture du monde. Le changement d’échelle des problèmes publics qui apparaissent de moins en moins solubles au seul niveau national, dénote une découverte tardive d’une contrainte extérieure trop longtemps ignorée et une appréciation nouvelle de l’interdépendance des évolutions nationales qui marque encore plus l’affaiblissement de l’État comme échelon pertinent de gouvernement. Devenu « trop grand pour les petits problèmes de la vie et trop petit pour les grands problèmes de la vie » suivant la formule suggestive de Daniel Bell, l’État se trouve lui-même contesté comme échelon pertinent de gestion des affaires publiques. Tout ceci n’est pas étranger au changement de nature des enjeux auxquels les pouvoirs publics sont confrontés et auxquels ils doivent aujourd’hui apporter une réponse. Quand l’État-providence définissait le risque social comme risque individuel, on a été progressivement conduit à penser une nouvelle catégorie de risques, les risques collectifs, marquant ainsi l’émergence d’une nouvelle préoccupation et d’un nouveau mode de raisonnement. Aucun État ne peut échapper aux grands problèmes du xxie siècle qu’il s’agisse des migrations, de la prolifération nucléaire ou du péril climatique qui viennent contester, sinon remettre en cause, le bien fondé des frontières institutionnelles de la communauté politique dans une conception de la responsabilité strictement internaliste. On le voit très clairement avec l’émergence de ce que Norberto Bobbio identifie comme les « droits de troisième génération » qui concernent le droit de vivre dans un environnement non pollué et le développement durable (Bobbio, 2007 [1984]). La référence ne peut plus manifestement être la nation, mais la planète comme espace dans lequel nous inscrivons notre « destin » commun ! La sécularisation du politique montre aussi la pluralité possible des intérêts publics. Commune, région, État, Europe, etc., autant de scènes constitutives d’intérêts publics susceptibles de devenir concurrents. Le brouillage des repères introduit par le cadre européen est en soi une bonne illustration de ces difficultés. Si l’État n’a plus le monopole du bien public selon la formule classique du grand juriste Léon Duguit, comment tranche-t-on cette nouvelle guerre des Dieux ? Quelle est du même coup la communauté qui doit être « choisie » comme cadre de référence aux actes du pouvoir ?

38Pour autant, Weber était loin d’avoir ignoré le développement d’une économie internationale, on le voit très clairement dans ses écrits sur la bourse (Weber, 2010 [1894-1896]). La perspective wébérienne est en effet celle d’un capitalisme international dont l’État-nation constitue l’unité de base. Même si Weber utilise peu le mot, il en a l’intelligence : nous sommes bien en présence d’un « système » économique où la force des interdépendances exclut les stratégies strictement « individuelles » des États. En conséquence, il n’est pas possible de penser une sortie du système boursier comme il serait utopique de penser que l’on peut supprimer seul et unilatéralement le commerce à terme, car en fait on ne ferait que s’exclure du jeu du marché. Restent, pour canaliser la spéculation, la puissance publique en interne à l’État-nation, les accords internationaux en externe entre États souverains. De fait, l’économie capitaliste est un combat et la bourse fait partie des moyens de puissance des États. Cependant, on le voit, l’État-nation est encore le seul acteur de référence, même dans un marché internationalisé.

39Or, nous vivons désormais dans un monde multipolaire et plus ouvert caractérisé par la fragmentation de la souveraineté et la segmentation des pouvoirs qui met fin à une vision hiérarchique et intégrée de l’ordre politique et rend les modes de pilotages centralisées de moins en moins crédibles. Dans un univers où la connaissance nous montre l’interdépendance très forte des acteurs politiques de toute nature, le politique pose nécessairement la question de son propre bornage, de ses propres frontières, c’est-à-dire de l’espace qui correspond à la manifestation d’une volonté de vivre ensemble et qui amène à logiquement hiérarchiser les intérêts en présence. C’est bien l’interrogation qui traverse les multiples études qui se rangent sous le concept de « gouvernance » et qui font état d’un nouvel âge d’une action publique caractérisée par la complexité des problèmes publics, la croissance des interdépendances et de la compétition internationales, la pluralité des centres de décision sans hiérarchie claire et le développement de modes de décision informels pour contrebalancer l’absence de flexibilité des structures bureaucratiques. Les interrogations sur le pilotage des sociétés modernes poussent du même coup à réfléchir aux dispositifs institutionnels les plus aptes à répondre à cette situation inédite, et c’est donc naturellement l’État qui est le premier dispositif à être questionné.

40Bien que nous soyons dans une « post strong state era », l’État demeure donc l’acteur politique clé dans la société et l’expression encore prédominante de l’intérêt collectif. Il est en tout cas le seul acteur qui peut réellement s’attribuer un mandat politique légitime pour faire ce qu’il a à faire et qui dispose de surcroît de la capacité de contrainte pour se faire obéir. Contrairement à d’autres autorités publiques, il faut toujours compter sur la puissance d’exécution de l’État, ne serait-ce que pour la signature de traités. C’est d’ailleurs bien le « monopole de l’exercice de la violence légitime » qui le permet et qui explique le retour à l’unilatéralisme en matière internationale tout en fondant encore la croyance dans le bienfondé du repli sur le seul État national, alors même que l’interdépendance des institutions étatiques rend une telle logique délicate pour ne pas dire impossible. D’où le malaise devant les difficultés d’une figure institutionnelle qui a de plus en plus de mal à incarner une régulation politique maîtrisée et l’incapacité à penser la réalité étatique autrement que de manière convenue dans les termes de « plus » ou « moins » d’État, de « crise » ou de « retour » de l’État.

41Nous sommes confrontés à une recomposition de notre espace politique et à une interrogation sur la nature de notre communauté politique qui n’est pas non plus sans poser de multiples problèmes. L’identification de la communauté à l’État-nation était certes classique à l’époque où Weber écrivait, mais nous sommes loin maintenant d’une telle réalité. Pour la première fois, la question des frontières de notre système politique se trouve clairement évoquée, ce qui introduit une rupture fondamentale dans notre culture en brisant l’image d’un politique, lieu magique de recomposition du tout et de restitution de l’unité de la société. Nous l’avons dit, le pouvoir politique était hanté par une représentation unitaire et communautaire du politique incarnée dans la majesté de l’État-nation. L’observation nous restitue un monde sans centre bien précis, marqué au contraire par la pluralité des centres, l’hétérogénéité des fins, la diversité des acteurs. Bref, c’est notre propre idée du pouvoir qui a basculé dans la fin d’un modèle dont la vivacité des débats sur la souveraineté et la République auront montré encore la forte prégnance. Au fond, la notion même de gouvernance, plus descriptive que réellement analytique, exprime bien notre embarras devant une situation que les concepts classiques de la sociologie politique ne permettent plus de penser.

42Parvenir à articuler des buts collectifs dont la formulation est délicate, des acteurs dont le statut et les intérêts sont très différents, des territoires hétérogènes et des échelles de temps variables est tout à la fois une question pratique et une question de recherche qui nous permet de mieux saisir le pouvoir politique dans son exercice, tant en termes de coordination de l’action que de responsabilité et légitimité politiques. C’est ainsi une manière de poser à nouveaux frais la question de la gouvernabilité de nos sociétés et de s’interroger sur la centralité du politique dans leur régulation. Penser l’action publique dans une situation de fragmentation de la souveraineté et de dilution du pouvoir conduit à se poser à nouveau la question des conditions de possibilité de la construction d’un ordre politique légitime.

2.3. La force d’un raisonnement

43La transformation des conditions historiques de l’exercice du pouvoir politique signe-t-elle pour autant l’acte de décès de l’idéal-type wébérien de la domination légale rationnelle comme celui de l’État ? Non, car les choses sont plus complexes : Weber l’a lui-même puissamment démontré : la causalité sociologique n’est pas la causalité historique.

44La conceptualisation idéal-typique initiée par Weber nous autorise tout au contraire à pratiquer une comparaison historique qui fait apparaître par contraste la singularité des transformations à l’œuvre dans l’ordre présent du politique. La force du modèle, dont la formation reste toujours indexée à une réalité historique particulière, est justement qu’il nous permet aussi de rendre le présent compréhensible dans son éventuel éloignement en offrant les critères de son intelligibilité. Non que Weber ait réponse à tout, ni a fortiori qu’il ait raison sur tout. Il s’agit moins aujourd’hui de combler les lacunes de l’œuvre que de saisir la portée explicative des raisonnements proposés avant d’en marquer les inévitables limites comme les potentialités analytiques. Or, sa sociologie constitue une ressource pertinente pour la saisie des dimensions les plus significatives du pilotage démocratique des « communautés politiques ». Évidemment, Weber ne pouvait anticiper le fonctionnement de sociétés modernes, mais, à travers la question de la légitimité, il a su souligner avec force l’importance de celle-ci pour la stabilité des régimes politiques.

45En termes actuels, nous pourrions même dire que Weber avait bien perçu l’importance de l’articulation des trois dimensions essentielles du politique : polity, politics, policy. Or, les désajustements possibles sont aujourd’hui nombreux qui remettent en cause un ordre stable assurant la combinaison d’une identité communautaire, d’un cadre institutionnel qui permette la sélection des dirigeants et le fonctionnement d’un appareil de domination susceptible de produire de manière rationnelle des actions efficaces pour le devenir de la communauté. C’est tout le mérite de Weber d’avoir permis l’élaboration de ce qui s’apparente à une théorie de la légitimité qui assure une meilleure compréhension des mécanismes fondant le fonctionnement d’un ordre politique. C’est bien parce que la stabilité d’un ordre politique est déterminante compte tenu de la fonction de centralité et d’unité du politique qu’il faut lui savoir gré d’en avoir marqué tout à la fois l’importance, la nécessité, en même temps que la fragilité. Fragilité d’autant plus accentuée dans la période contemporaine qu’elle est de plus en plus liée aux performances mêmes de l’État, ce qui la rend plus erratique, et que son affaiblissement n’est pas non plus sans conséquence tant sur la crédibilité du dispositif institutionnel qui en détermine le cadre que de ceux qui gouvernent. Il n’est d’ailleurs pas incongru de se demander dans quelle mesure la théorie wébérienne de l’État ne doit pas être réévaluée à la lumière de cette évolution, dès lors qu’on a pu apparenter l’affaiblissement de ses performances à une « crise de l’État » (Anter, 2001). C’est bien ce qui explique, pour une part, que la typologie des formes de légitimité n’épuise pas la réflexion wébérienne sur la légitimité et que c’est certainement dans la notion essentielle d’éthique de responsabilité et dans les observations sur le métier d’homme politique que l’on doit chercher un utile et indispensable prolongement.

46En même temps, à travers la question de la légitimité, c’est bien à un exercice de sociologie pratique auquel se livre Weber, dès lors que se profile assez clairement dans les écrits politiques l’idée d’un meilleur gouvernement. La question de l’ordre politique qui parcourt l’ensemble des écrits politiques du sociologue allemand n’est pas que théorique et c’est la force de l’explication qui permet de comprendre l’ambition prescriptive de Weber par la prise qu’elle offre sur le réel. Le travail réalisé ne pouvait manquer de conduire Weber à poser la question du régime politique le plus adéquat à la production d’une action politique tout à la fois efficace et responsable. La démarche de Weber s’affirme d’emblée comme résolument sociologique, en accord avec sa définition des sciences sociales comme sciences de la réalité empirique (Wirklichkeitwissenschaften). C’est de fait ce qui peut apparaître comme une leçon de pilotage sociologique du changement qui guide Weber. Ainsi, la neutralité axiologique n’est-elle pas un énoncé métaphysique, mais un principe méthodologique, elle ne détermine pas un intérêt de connaissance. Weber voulait l’objectivité en histoire et dans les sciences sociales « à cause de » et non « en dépit de » la politique. La séparation de la science et de la politique est au fondement de leur unité pratique (Bruhns, 2009). Quand la science est explicative, c’est-à-dire lorsqu’elle permet de mettre au jour des schèmes de causalité, fussent-ils restreints, et qu’elle n’est pas qu’une simple description « caméraliste » de la réalité, elle permet la prescription dès lors qu’on a identifié ce que l’on cherche à maximiser. Sa propre théorisation de la domination légitime est sans surprise cohérente avec sa sociologie de l’action. Le mérite de la sociologie de l’action est bien de nous rappeler que, si toute action est affaire d’intentions et de capacités, elle est aussi liée à des conditions d’exercice, et que le propre de l’action est justement de rendre compte de leur articulation. De ce point de vue, l’intérêt et la force de la démonstration wébérienne reposent sur la rupture que le raisonnement sociologique introduit dans la réflexion sur le changement avec les fausses évidences d’un sens commun qui ne croit qu’à la qualité des hommes ou à la seule rationalité des règles de droit, ou qui pense qu’il est toujours possible de s’affranchir d’un contexte qui détermine les opportunités d’action.

47Ainsi, on peut toujours mobiliser des principes, mais il doit être aussi tenu compte des données caractéristiques de la situation historique dans laquelle ses propres choix vont devoir s’inscrire. La conviction doit être contextualisée. L’action politique doit être élaborée en référence à des situations concrètes et non par simple déduction des principes d’action : c’est ce qui définit une politique « objective » (sachlich), c’est-à-dire conforme aux faits, qui n’est pas une politique « réaliste » (Realpolitik), simple adaptation à l’ordre des choses. C’est bien ce réalisme sociologique qui conduit Weber à défendre la création d’un État fédéral plutôt que celle d’un État unitaire à la française dans l’Allemagne de 1919.

48De manière très significative, on peut aussi se reporter à question qui parcourt l’ensemble des écrits politiques du sociologue allemand et qui n’est pas que théorique : à savoir, si la viabilité d’un régime politique est liée à la qualité des hommes qui gouvernent, dès lors comment produire un contexte approprié à l’émergence de tels hommes étant donné le peu de confiance qu’il convient d’avoir dans la nature humaine ? On se souvient de la référence à la formule de Fichte que lui-même tire de Machiavel, selon laquelle on n’a pas le droit de présupposer la bonté et la perfection de l’homme. Aussi, au lieu de chercher de bons dirigeants, justes et sages, faut-il se demander plutôt comment se prémunir contre un mauvais gouvernement, ou tout au moins comment en minimiser la portée. Si toutes les parties d’un système politique ou autre doivent être considérées comme des acteurs à risques, il faut donc faire porter son attention non pas sur les acteurs ou sur les parties, mais sur le système en totalité. La question primordiale est alors la suivante : est-il possible de mettre au point un système qui soit plus sûr que ses parties les plus sûres ? La confiance n’est pas une pure composante psychologique, elle s’organise et se développe aussi à travers le fonctionnement des institutions qui en créent la possibilité et en assurent l’exercice.

49Ainsi, la sociologie, en tant que science de l’action, peut aussi se définir comme une science de gouvernement, ce qui peut se dire d’ailleurs de l’ensemble des sciences sociales. Pour Weber, la science peut se passer de politique, pas l’inverse.

Conclusion

50Weber a su montrer qu’il n’est guère possible de réfléchir sur l’ordre politique sans intégrer d’une façon ou d’une autre la question de la légitimité, car ce que vise tout pouvoir à travers ce qu’il fait, c’est bien l’acquisition ou le maintien de son autorité. La question des fondements du politique est permanente dès lors que l’on admet qu’il ne saurait y avoir de fondement définitif à l’obligation politique. L’analyse sociologique, par le réalisme qu’elle impose, conduit à assumer le caractère aléatoire et contingent de la légitimité en obligeant à abandonner les accents mystiques qui avaient fait de l’État ou de l’intérêt général les équivalents de la puissance divine. Le pouvoir politique, avec Weber, a désormais perdu toute transcendance.

51L’étude approfondie de la légitimité est ainsi une bonne illustration des difficultés actuelles du pouvoir politique comme des questions de fond que pose son architecture. Il n’est pas sûr cependant que l’on puisse continuer à éluder une question dont l’importance pratique ne peut se satisfaire de considérations conceptuelles vagues. Le paradoxe est en particulier saisissant quand on compare l’importance de la question de la légitimité et la faiblesse de son traitement. Il n’est pas étonnant dans ces conditions que la réflexion wébérienne continue à s’imposer comme recours indispensable et occupe de ce fait une place centrale dans l’évocation de cette question décisive, en dépit de ses multiples imperfections. Non seulement Weber nous a légué la réflexion sociologique certainement la plus conséquente sur la légitimité, mais il avait lui-même bien perçu la difficulté de sa caractérisation sociologique. C’est peut-être la raison qui peut nous inciter à évoquer la légitimité plus comme une thématique que comme un concept. En faire l’analyse a conduit à en présenter une théorie qui a permis d’en dégager les multiples dimensions dont l’articulation conditionne la qualité de l’ordre politique. Sa grande richesse tient ainsi à la multiplication des angles d’analyse fondés sur des niveaux d’agrégation très divers qui permettent du même coup de mieux saisir l’ensemble des dimensions dont l’ordre politique n’est que la résultante.

52En ce sens, nous l’avons vu, la réflexion wébérienne n’est pas seulement engagée dans l’analyse du passé, elle est aussi une remarquable contribution visant à aiguiser notre regard analytique sur la situation présente ; à nous de la prolonger, voire de la refondre sur la base des indications précieuses apportées par Weber lui-même. L’apport indubitable de Weber aura été de montrer qu’une sociologie de la légitimité était possible, ouvrant de facto sur une intelligence renouvelée de ce qu’est un ordre politique. Weber voyait moins l’histoire comme une discipline académique que comme un champ d’expérience. Son insistance sur la question des conséquences et de leur responsabilité est au cœur de notre modernité. Car, pour dire les choses autrement, l’identification d’un futur possible est bien une manière d’en fixer les causes probables dans le présent. Certes, une telle responsabilité est prioritairement celle des hommes politiques, mais c’est bien aussi la responsabilité des sciences sociales que de participer à leur énonciation. Si l’on ne doit pas faire de politique dans l’amphithéâtre (Politik gehört nicht in den Hörsaal) comme le disait Weber, la légitimité politique ne peut pas rester non plus étrangère au développement des sciences sociales si le « futur passé » (die vergangene Zukunft) comme le nomme Reinhart Koselleck (2016 [1979]), doit pouvoir être aussi un « futur pensé ».

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Notes

1 Nous reprenons ici une formule de Weber qui permet une caractérisation globale commode du type de régime politique qu’il souhaite voir se développer : « En Allemagne, nous avons la démagogie et l’influence de la populace sans la démocratie, ou plutôt faute d’une démocratie ordonnée » (Weber, 2004, p. 402).

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Pour citer cet article

Référence papier

Patrice Duran, « Entre conflit et entente »Revue européenne des sciences sociales, 57-1 | 2019, 43-75.

Référence électronique

Patrice Duran, « Entre conflit et entente »Revue européenne des sciences sociales [En ligne], 57-1 | 2019, mis en ligne le 01 janvier 2023, consulté le 12 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/ress/4957 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ress.4957

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Auteur

Patrice Duran

CNRS – ENS Paris Saclay, Institut des sciences sociales du politique
patrice.duran"at"ens-paris-saclay.fr

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Droits d’auteur

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