Navigation – Plan du site

AccueilNumeros57-1Nouvelles études sur la sociologi...La contribution de Raymond Boudon...

Nouvelles études sur la sociologie de Raymond Boudon

La contribution de Raymond Boudon à la sociologie des intellectuels

Raymond Boudon’s contribution to the sociology of intellectuals
Bernard Valade
p. 181-192

Résumés

Les intellectuels français ont fait l’objet, tout au long du siècle dernier, de nombreuses études. Celles que Raymond Boudon leur a consacrées doivent leur importance à la distinction des différents types de marché auxquels s’adresse leur « production ». Elles doivent aussi leur intérêt à la prise en compte du fonctionnement – et des dysfonctionnements – des instances d’évaluation et d’expertise en France. Le présent article vise à suivre la façon dont cette analyse a été élaborée pour en dégager la grande originalité.

Haut de page

Texte intégral

1« Intellectuels » est une des entrées, et non des moindres, du Dictionnaire critique de la sociologie de Raymond Boudon et François Bourricaud (1982). Le mode d’exposition caractéristique de Bourricaud, qui venait de publier peu de temps auparavant un Essai sur les intellectuels et les passions démocratiques (1980), s’y reconnaît dominant autant par le style que par les références bibliographiques. Parmi celles-ci figure le texte de Boudon « L’intellectuel et ses publics », paru l’année suivante dans un recueil d’études co-dirigé par Yves Grafmeyer et Jean‑Daniel Reynaud (Boudon, 1981) ; l’analyse qu’il propose des « marchés » des intellectuels n’est cependant pas intégrée, faute de place sans doute, au tableau synthétique de ladite « catégorie » fournie par le Dictionnaire critique. On en trouve l’amorce dans Effets pervers et ordre social et de substantiels développements, où perce parfois une pointe polémique, dans plusieurs morceaux de l’œuvre boudonienne. À côté de la conception classique du sujet en question, ces différentes contributions à la sociologie des intellectuels forment un ensemble d’un grand intérêt. Après avoir sommairement rappelé la première, on examinera successivement les secondes pour mettre en évidence la pertinence et la richesse de la réflexion qui les traverse

1. Valeurs et marchés

2« Nous conviendrons d’appeler intellectuels les individus qui, pourvus d’une certaine expertise ou compétence dans l’ordre cognitif, manifestent aussi un souci particulier pour les valeurs centrales de leur société » : telle est la définition donnée des individus qui constituent cette « catégorie », aujourd’hui très « visible », dans le Dictionnaire critique. Appelés « clercs » au Moyen Âge, « philosophes » au siècle des Lumières, ils se distribuent aujourd’hui entre un grand nombre de types sociaux qui vont du savant à l’animateur, chacun d’eux requérant « un minimum de compétence cognitive » généralement certifiée par un diplôme. Les intellectuels par vocation se distinguent de ces intellectuels par qualification par leur « proximité aux valeurs centrales de la société », attribut précisément identifié par Edward Shils (1972 [1958]).

3À ces valeurs centrales se fixent les « passions générales et dominantes » décrites par Alexis de Tocqueville, ces deux auteurs étant, avec Karl Mannheim, les seuls cités dans cet article dont les deux derniers paragraphes ouvrent sur des considérations qui sont au départ des analyses boudoniennes ultérieures. Il est, d’une part, observé que nombre d’intellectuels entretenant d’étroites relations avec l’institution universitaire, « la crise de celle-ci a une importance décisive sur la qualité de la vie intellectuelle ». Il est, d’autre part, noté que « tout intellectuel par vocation cherche à être reconnu par ses pairs ou par le public » ; la reconnaissance par les pairs réduit son audience aux spécialistes ; « mais quand l’intellectuel recherche la “consécration” du public, il est souvent prêt à toutes les facilités ».

4L’article du Dictionnaire critique met l’accent sur la « vive sensibilité aux valeurs » que manifestent les intellectuels par vocation ; ce « souci » pour les valeurs centrales de la société, est-il explicité, revêt deux formes : la laïcisation et la radicalisation. Au moment de sa parution, une autre « sensibilité » a déjà été prise en compte par Boudon : la sensibilité au(x) marché(s). Elle affleure, en effet, dans la longue section intitulée « L’université, la politique et les intellectuels » de la partie, consacrée à l’après 1968, d’Effets pervers et ordre social (Boudon 1977). Les conséquences de la nouvelle organisation de l’Université en France y sont en détails examinées, tant pour les étudiants que pour les enseignants. Les réformes introduites, en politisant officiellement l’enseignement supérieur universitaire, ont ouvert un large champ d’action aux formations politiques qui se sont implantées en son sein. Les controverses scientifiques ont cédé la place aux débats idéologiques, et les enjeux de la connaissance aux affrontements partisans. Face à cette situation, les issues et les solutions s’énoncent en termes de « retrait » et d’« innovation », au sens où Robert K. Merton l’entend. L’enseignant peut, par exemple, se replier sur ses activités de recherche, « mais la solution la plus intéressante du point de vue de ses conséquences sociologiques est la fuite vers le Tout-Paris intellectuel » (ibid., p. 88).

5Nombre d’universitaires se sont ainsi trouvés incités à rechercher la rémunération sociale de leurs activités, moins auprès d’une communauté de spécialistes en voie de désorganisation que d’un milieu plus large, « le milieu des intellectuels et plus précisément des intellectuels parisiens » ; « bref, est-il ajouté, il semble que la désorganisation des universités ait contribué à l’épanouissement de la vie intellectuelle parisienne » (ibid.). Dans les domaines des Lettres et des Sciences humaines et sociales des produits d’un type nouveau se sont multipliés ; des essais, des synthèses brillantes mais prématurées, toute une « littérature byzantine » si bien nommée naguère par Julien Benda, ont pris la relève des travaux d’érudition, de ceux qui, avant 1968, en sciences économiques et sociales, procédaient de modèles économétriques et d’enquêtes sociologiques. Désormais, « le nouveau sociologue, le nouvel économiste, le nouveau politologue s’adresse, par-dessus son milieu professionnel, aux journalistes de la vie intellectuelle et au grand public » (ibid., p. 89). Précision importante : « Rétroactivement, le destinataire anticipé du produit détermine la nature de ce dernier » (ibid.).

6Les « publics » des intellectuels ne sont pas encore clairement distingués ; leurs différents « marchés » non plus, mais les processus de dérégulation et les déplacements qui les affectent sont identifiés. Ils sont donnés à voir comme ayant spécifiquement pour cadre la France ; on ne les constate pas en Amérique du Nord où le cas d’Herbert Marshall McLuhan reste atypique. Ils sont principalement rapportés à la désorganisation du système universitaire français qui a engendré une régression des publications de type cognitif, et une parallèle prolifération de celles de types esthétique, éthique et politique. Au passage, Boudon pointe la pauvreté des ressources symboliques dont dispose le système universitaire français pour gratifier ses agents ; on ne doit pas s’étonner dans ces conditions que ces derniers en viennent à se tourner vers le « Tout-Paris intellectuel » pour obtenir ces gratifications. Il pointe également la substitution dans l’Université de « structures oligopolistiques » à la « structure monopolistique » du mandarinat ; substitution en trompe l’œil d’ailleurs, car les stratégies monopolistiques se perpétuent, en se renforçant même ; un changement s’est simplement opéré dans les personnes qui les mettent en œuvre ou les contrôlent : ce ne sont plus des « mandarins » mais des « gourous ».

2. Les marchés des « intellectuels producteurs »

7Ce qui est esquissé dans Effets pervers et ordre social va trouver sa place, au titre de facteur institutionnel, dans « L’intellectuel et ses publics : les singularités françaises » (Boudon, 1981). Cette contribution majeure de Boudon en ce domaine s’ouvre sur l’opposition des schémas interprétatifs de Tocqueville (2004 [1856]) – pour qui la production des intellectuels est déterminée par leur position sociale – et de Mannheim (1956 [1929]), déliant, avec sa freischwebende Intelligenz, la première de la seconde. Une importante précision est d’emblée apportée : l’auteur s’en tiendra aux « intellectuels producteurs », ce qui restreint la population étudiée par Frédéric Bon et Michel-Antoine Burnier à ceux qui sont « plus ou moins sensibles », à l’instar des autres producteurs, au(x) marché(s) auxquels ils s’adressent et à la demande qui en émane. On notera qu’il est renvoyé en note à la première édition (1966) et non à celle remaniée et complétée des Nouveaux intellectuels (Bon et Burnier, 1971). Il ne s’agit pas, en tout cas, pour Boudon d’étudier comme l’ont fait ces deux auteurs les couches intellectuelles dans leurs rapports avec les classes « en régime capitaliste occidental » (ibid., p. 7), mais, d’un côté, de « tracer dans ses grandes lignes une théorie générale de la production et de la consommation intellectuelle », et, de l’autre, de voir comment cette théorie est en mesure de rendre compte « des similarités et différences de la “vie intellectuelle française” avec celle de quelques pays comparables » (Boudon, 1981, p. 466).

8La théorie présentée se fonde sur la reconnaissance qu’un « marché triple » est offert à l’intellectuel-producteur ; à ces trois marchés est ordonnée la « production et consommation intellectuelle ». La validation par les pairs dans chaque discipline concernée – qu’il s’agisse de sciences physico-mathématiques ou de sciences humaines –, est la condition de la diffusion des produits sur le marché de type 1 ; il revient, en effet, à une communauté scientifique particulière de procéder prioritairement à l’évaluation ; le journaliste n’a ici qu’un « simple rôle d’information et de vulgarisation ». Sur le marché de type 2 circulent des produits qui s’adressent certes aux spécialistes, mais qui intéressent aussi un public plus large par le thème traité et les commentaires qu’il appelle ; le journaliste fait dans ce cas partie intégrante du processus d’évaluation, où celle des pairs est court-circuitée. Qualifié de « diffus », le marché de type 3 accueille toutes sortes d’ouvrages accessibles au « grand public » comme les romans. Le romancier est précisément l’exemple canonique du producteur en prise sur le troisième marché, de même que le mathématicien l’est pour le premier.

9Dans cette typologie, largement idéale-typique – les cas douteux et les figures mixtes abondent –, c’est le marché de type 2 qui fait l’objet d’une particulière attention. Il donne lieu à des illustrations et à une première comparaison. Ainsi, L’École capitaliste en France de Christian Baudelot et Roger Establet (1971) est un livre qui, avec son argumentation complexe, ses tableaux statistiques et sa bibliographie critique, s’adresse aux spécialistes des systèmes d’éducation. Mais le sujet dont il traite, et d’abord son titre même, comme les options partisanes qui s’y font jour, attirent l’attention de groupes et d’instances extérieurs à ce cercle étroit. « Le journaliste est donc inévitablement impliqué dans le processus d’évaluation » qui, effectué à chaud, « peut avoir une influence sur le processus d’évaluation à froid de la communauté des pairs » (Boudon, 1981, p. 468). Aux États-Unis, les ouvrages de John Rawls, de Robert Nozick, de Daniel Bell sur la justice sociale, l’État, le capitalisme ont d’abord été discutés au sein de revues professionnelles de sciences politiques et de sciences sociales ; ils n’ont été qu’ensuite portés à la connaissance d’un plus vaste public. Il en a été de même pour ceux de James Coleman et de Christopher Jencks consacrés aux inégalités en matière d’éducation. En France, le livre de Baudelot et Establet a d’entrée été regardé comme une « contribution scientifique » à l’étude de la question

10Les variations de la demande sur les trois types de marché s’expliquent par le jeu de deux facteurs, institutionnels et sociétaux. Les seconds sont assez bien connus : les débats publics sur des questions de société – la pauvreté et les inégalités, notamment –, ainsi qu’une série de phénomènes divers – montée du niveau d’instruction, croissance de l’urbanisation, rationalisation de la vie privée, intellectualisation de la vie politique –, ont effectivement contribué à l’augmentation de la demande sur les marchés de type 2 et 3. Concernant les facteurs institutionnels, Boudon reprend son propos de 1977 sur la crise du système universitaire : l’emprise syndicale a eu pour conséquence de rendre la carrière des enseignants-chercheurs moins dépendante de la qualité de leurs production et prestations. Il y ajoute le rayonnement d’une « épistémologie anarchiste » inspirée de l’anything goes de Paul Feyerabendb (1979 [1975]), épistémologie qui donne le primat au sentiment et à l’intuition sur la démonstration et l’analyse. La discréditation des instances d’évaluation, la disqualification des critères scientifiques dans l’évaluation des produits de la recherche, la « déflation brutale des ressources symboliques et matérielles à la disposition des sous-marchés de type 1 » (ibid., p. 472) ont ainsi cumulé leurs effets : la répulsion pour les marchés de type 1, l’attraction pour les marchés de type 2 et 3. Des intellectuels comme Louis Althusser ou Gilles Deleuze qui naguère « produisaient » pour le premier marché se sont tournés vers le deuxième ; Bernard‑Henri Lévy, quant à lui, s’est directement porté sur le troisième. Certes, de nouvelles comparaisons avec ce qui se passe dans d’autres pays font partout apparaître des tendances similaires, mais la résistance des clercs traditionnels y est plus forte qu’en France à la subversion du rationalisme critique par des penseurs engagés ; en témoigne, en Allemagne, l’affrontement de Theodor Adorno et Karl Popper (1979) dans la querelle du positivisme (Positivismusstreit).

11La spécificité de la « vie intellectuelle » française est finalement mise en évidence, sur fond de « gonflement de la demande sur les marchés de type 2 et 3 » et de « l’attrait des intellectuels pour des publics plus larges ». Il est préalablement bien précisé que les intellectuels producteurs ne sont pas seulement sensibles à l’esprit du temps (Zeitgeist) : leur production, affectée par les incitations émanant des marchés 1 et 2, l’est également « en amont, par l’effet déterminant des institutions sur la structure de la demande émise par les trois types de marché » (ibid., p. 474). Aux États-Unis, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, la « crise » qui a combiné l’institutionnel et le sociétal a stimulé « l’apparition de produits de type 1 et 2, en même temps que de produits de type 3. En France, la stimulation paraît s’être exercée plutôt au profit des types 2 et 3 » (ibid., p. 475). Contrairement à ce que Michel Crozier (1979) avait prévu, prévision sur laquelle il est d’ailleurs lui-même revenu, ce ne sont pas à des analyses rigoureuses qu’ont donné lieu les grandes mutations en cours mais à des considérations propres à attirer l’attention des médias et à alimenter les discussions de salon. « L’esprit littéraire » dont parle Tocqueville a triomphé, et avec Jean‑Paul Sartre, modèle de référence des intellectuels français, s’est imposé « le traitement rhétorique et pseudo-déductif des questions empiriques » (Boudon, 1981, p. 479). Une production intellectuelle de nature esthétique ou idéologique s’est massivement développée au détriment de celle à finalité essentiellement cognitive.

3. Les intellectuels français du deuxième marché

12Le « schéma de type économique » exposé par Boudon pour expliquer les orientations de la production intellectuelle est assorti de remarques qui nuancent sensiblement ce qu’il était appelé à mettre en évidence. Elles portent, par exemple, sur la nécessaire prise en compte des différences historiques et des traditions culturelles dans chacun des pays considérés. Autre observation importante : les facteurs institutionnels et sociétaux précédemment recensés ont joué de façon plus marquée dans certaines disciplines – les sciences humaines et sociales, au premier chef –, que dans d’autres, les sciences physico-mathématiques notamment. Il est surtout explicitement reconnu qu’« une œuvre qui court-circuite le processus “naturel” d’évaluation par les pairs n’est pas nécessairement dépourvue de portée sur le plan cognitif et réciproquement » (ibid., p. 475). La critique se fait plus précise et se radicalise dans deux textes ultérieurement publiés sur le même thème, « L’intellectuel et ses marchés » (Boudon, 1988), « Les intellectuels du second marché » (Boudon, 1990). Le propos s’y trouve entièrement centré sur les intellectuels français, le fonctionnement des marchés de type 2 et 3, le rôle des médias dans la dérégulation de la production intellectuelle.

13Dans le texte de 1988, donné à l’Encyclopaedia universalis, Boudon revient d’abord  sur ce qu’il entend par « intellectuels » : « tous ceux qui contribuent à la production, à la confirmation ou à la diffusion de valeurs, de “visions du monde” ou de connaissances, notamment lorsque ces connaissances comportent des conséquences axiologiques ou plus généralement philosophiques » (1988, p. 331). La population de ceux qu’il appelait auparavant « intellectuels producteurs », est bien plus nombreuse, précise-t-il, que la cohorte des « créateurs » qui, comme jadis Zola, peuvent se prévaloir de la notoriété acquise dans le domaine où ils excellent « pour dire le juste en matière de valeurs ». Un couple de figures antithétiques est ensuite mis en scène : le « savant » et le « littérateur », respectivement représentés par le mathématicien ou le physicien qui s’adressent à un public étroit, et le romancier qui écrit pour un vaste public. Dans les Lettres et Sciences humaines, l’intellectuel peut se donner pour modèle l’une ou l’autre de ces figures, et donc adopter soit un style scientifique soit un style littéraire. En philosophie Kant et Kierkegaard font ainsi contraste, de même qu’en histoire la rigueur de Ranke s’oppose au lyrisme de Michelet.

14Sans doute la nature des objets étudiés n’est-elle pas indifférente. L’historien qui écrit une biographie n’a pas à faire abstraction de sa subjectivité ; celui qui traite d’une question d’histoire économique réputée austère s’adresse évidemment à un autre public que l’historien des mœurs, qui en brosse un tableau plus ou moins haut en couleurs pour des lecteurs friands d’anecdotes. Plus généralement, poursuit Boudon, « l’historien, le critique littéraire, le sociologue, etc., abordent des questions qui peuvent être traitées dans des registres ou des styles très différents » ; ils disposent d’une « liberté de manœuvre » que n’ont ni le littérateur ni le scientifique, « et ils en usent parfois de façon ambiguë » (ibid., p. 332). Contextes et conjonctures mêlés font que cette liberté de manœuvre permet aux intellectuels de se positionner sur tel ou tel marché. Dans la société contemporaine où le « marché des médias est dominant », nombre d’intellectuels désertent les recherches strictement scientifiques pour disserter sur des sujets propres à satisfaire la curiosité du grand public. Ce n’est plus dès lors l’approfondissement des connaissances qui est visé, mais une fonction de « divertissement » qui est exercé.

15Loin de s’en tenir à des variables explicatives sociologiques – elles ne doivent pas revêtir une « importance exclusive » –, Boudon distribue les intellectuels en « types psychologiques ». Il le fait à partir d’un ouvrage de Taine sur les philosophes français du xixe siècle (1979 [1857]). La comparaison de trois d’entre-eux Maine de Biran, Royer Collard, Victor Cousin –, fait apparaître chez le dernier un rapport politique aux idées. Le commentaire de ce point est un peu plus développé dans le texte de 1990, issu d’une communication faite, en 1989, au colloque de Dorigny, « Les intellectuels : déclin ou essor ». Pour Boudon, Taine a fait une « distinction capitale » parmi les fins visées, la même que l’on peut faire aujourd’hui entre les intellectuels qui, poursuivant des objectifs cognitifs, sont susceptibles de marquer de leur empreinte l’histoire de la pensée, et ceux, attachés à des objectifs politiques ou esthétiques, qui peuvent éventuellement « laisser une trace dans l’histoire des idées, plus précisément des opinions » (1990, p. 97). Taine est aussi crédité d’avoir mis au jour un « paradoxe fondamental » qui consiste pour des individus à s’employer « officiellement » à dire le vrai en s’appliquant « officieusement » à plaire et à toucher – le second dessein, voie d’accès au vedettariat, n’étant pas avouable. Comment donc concilier esthétisme et production d’un savoir scientifique ? Comment passer pour un savant en se comportant comme un littérateur ou un artiste ? Artifices et procédés ne manquent pas pour faire accroire que l’on est mû par un intérêt prioritairement cognitif, de la mobilisation des rhétoriques certifiées scientifiques, à l’invention et à l’invocation d’un méta-savoir permettant de se situer au-dessus de la science ordinaire.

16La quasi-totalité des points abordés dans le texte de 1990 sont déjà examinés, en des termes identiques et au moyen des mêmes exemples, dans celui de 1988. On ne s’y attardera donc pas davantage. On se dispensera également ici de faire plus qu’une allusion à Pourquoi les intellectuels n’aiment pas le libéralisme (Boudon, 2004) : les types d’intellectuels et l’exploitation du marché des idées n’y sont que très incidemment évoqués. Il reste à souligner la grande originalité du « paradigme d’analyse » que Boudon a voulu « suggérer » (1981, p. 478). C’est à mettre en lumière ce qui se joue dans la zone intermédiaire du deuxième marché que Boudon s’est principalement attaché. En y repérant la diffusion de rôles intellectuels « mixtes » ou « ambigus », il entendait bien « soulever des questions indiscrètes » (ibid.) – sur le déclin du premier marché, l’essor du deuxième, l’ascendance des médias, l’attirance du vedettariat, etc. Ainsi mettait-il en cause ceux qui prêtent moins d’attention à la vérité qu’aux conditions de leur visibilité. De même, mettait-il en garde contre l’esthétisme des nouveaux maîtres à penser, en opposant Raymond Picard, soucieux de donner l’explication la plus rigoureuse d’un texte déterminé, à Roland Barthes en quête de l’interprétation la plus séduisante. Ainsi dérangeait-il en invitant à réfléchir sur les procédés au moyen desquels Michel Foucault a pu s’imposer sur la scène médiatique.

17On ne s’étonnera pas dans ces conditions que les travaux de Boudon sur cette question ne soient pas des plus cités. Ils sont marqués au coin d’un pessimisme qu’en France la plupart des intellectuels ne pouvaient, et pour cause, partager. Tout comme le diagnostic posé, l’avertissement donné ne manquait pourtant point de justesse : « Lorsque les intellectuels sont incités à travailler surtout pour le second marché, des branches entières de la recherche et de l’activité intellectuelle sont menacés de disparaître […]. Mais il y a plus grave, lorsque les lieux de la discussion et de la critique rationnelle tendent à être désertés, l’intolérance des idées dominantes s’installe discrètement sous un pluralisme de façade » (1990, p. 103).

Haut de page

Bibliographie

ADORNO Th. et POPPER K., 1979, De Vienne à Francfort. La querelle allemande des sciences sociales, Bruxelles, Éd. Complexe.

BAUDELOT Ch. et ESTABLET R., 1971, L’École capitaliste en France, Paris, Maspero.

BON F. et BURNIER M.-A., 1971 (1966), Les Nouveaux Intellectuels, Paris, Éditions du Seuil.

BOUDON R., 1977, « L’université, la politique et les intellectuels », in Id., Effets pervers et ordre social, Paris, PUF, p. 84-94.

–, 1981, « L’intellectuel et ses publics : les singularités françaises », in J.-D. Reynaud et Y. Grafmeyer (dir.), Français qui êtes-vous ?, Paris, La Documentation française, p. 465-480.

–, 1988, « L’intellectuel et ses marchés », Encyclopaedia Universalis, p. 331-334.

–, 1990, « Les intellectuels et le second marché », Revue européenne des sciences sociales, 28-87, p. 89-103.

–, 2004, Pourquoi les intellectuels n’aiment pas le libéralisme?, Paris, Odile Jacob.

– et BOURRICAUD Fr., 1982, « Intellectuels », in Id., Dictionnaire critique de la sociologie, Paris, PUF, p. 335-339.

BOURRICAUD F., 1980, Le Bricolage idéologique. Essai sur les intellectuels et les passions démocratiques, Paris, PUF.

CROZIER M., 1979, « Les angoisses existentielles des intellectuels français. Réflexions sur vingt ans de révolution culturelle », Commentaire, 6, p. 169-180.

FEYERABEND P., 1979 (1975), Contre la méthode: esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance, Paris, Éditions du Seuil.

MANNHEIM K., 1956 (1929), Idéologie et Utopie, Paris, Rivière.

SHILS E., 1972 (1958), « The Intellectuals and the Powers : Some Perspectives for Comparative Analysis», in Id., The Intellectuals and the Powers, and Others Essays, Chicago, The University of Chicago Press, p. 1-22.

TAINE H., 1979 (1857), Les Philosophes classiques du xixe siècle en France, Paris, Slatkine.

TOCQUEVILLE A. (de), 2004 (1856), L’Ancien Régime et la Révolution, in Id., Œuvres, Paris, Gallimard, t. III.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Bernard Valade, « La contribution de Raymond Boudon à la sociologie des intellectuels »Revue européenne des sciences sociales, 57-1 | 2019, 181-192.

Référence électronique

Bernard Valade, « La contribution de Raymond Boudon à la sociologie des intellectuels »Revue européenne des sciences sociales [En ligne], 57-1 | 2019, mis en ligne le 01 janvier 2023, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/ress/5203 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ress.5203

Haut de page

Auteur

Bernard Valade

Université Paris-Descartes – GEPECS
bernard.valade"at"parisdescartes.fr

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search