Une année à la Cour Suprême des États-Unis (2022-2023) : après le séisme, les répliques ?
Résumé
Après une année 2021-2002 marquée par le choc du revirement sur le droit à l'avortement, l’année 2022-2023 n’a pas été une simple année de transition pour la Cour suprême des États-Unis. Poursuivant sur sa lancée, la Cour a rendu des décisions importantes qui s’inscrivent dans la philosophie judiciaire conservatrice de sa « super majorité » : elle a ainsi porté un coup d'arrêt à l'affirmative action à l'université et affaibli la législation anti-discrimination en admettant le refus de certaines entreprises de fournir des services pour des mariages entre personnes de même sexe. Mais ce tableau mérite d’être nuancé car la Cour a aussi rendu, sur des sujets importants comme le droit électoral ou l'équilibre entre propriété intellectuelle et liberté d'expression, des décisions qui montrent que sa majorité conservatrice ne constitue pas toujours un bloc homogène de sorte que les clivages au sein de la Cour ne correspondent pas systématiquement à sa division idéologique.
Plan
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- 1 Cette lettre est la version légèrement remaniée de la conférence inaugurale du Master Système Jurid (...)
- 2 Dobbs v. Jackson Women Health Organization, 597 U.S. __ (2022).
- 3 Voir Céline Fercot, « Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization ou l’anéantissement du droit à l (...)
- 4 Voir notamment : https://www.lemonde.fr/politique/article/2023/10/30/emmanuel-macron-engage-le-proc (...)
1L’année judiciaire 2021-2022 a été une année exceptionnelle pour la Cour suprême des États-Unis1. Elle a en effet été marquée par un revirement jurisprudentiel majeur puisque dans l’affaire Dobbs v. Jackson2 la Cour est revenue sur la jurisprudence Roe v. Wade de 1973 qui avait reconnu un droit constitutionnel à l’avortement3. D’ailleurs, la secousse n’a pas été ressentie seulement aux États-Unis. Ce revirement a eu un retentissement dans le monde entier et a même eu des conséquences dans d’autres systèmes juridiques, telles que le projet de constitutionnalisation du droit à l’avortement en France4. Le revirement n’était pas pour autant une complète surprise dans la mesure où, depuis 2020, la Cour est dominée par une « super majorité » de 6 juges conservateurs sur les 9 qui la composent. Mais il a montré que la Cour était prête, sur des sujets controversés et à forte charge idéologique, à revenir sur des jurisprudences anciennes et bien établies. En d’autres termes, ce revirement a révélé que le principe de stabilité jurisprudentielle (« stare decisis ») ne pouvait à lui seul faire obstacle à l’abandon de solutions considérées comme erronées par la majorité conservatrice.
2Après cette année hors-norme, on pouvait donc se demander de quoi serait faite l’année judiciaire 2022-2023. Le séisme serait-il suivi de répliques ? Et si oui, de quelle ampleur seraient-elles ? Allait-on assister à de nouveaux revirements jurisprudentiels majeurs ou, au contraire, allait-on vivre une année de transition et de temporisation ?
3Il s’avère que l’année 2022-2023 n’a pas été une simple année de transition. Poursuivant sur sa lancée, la Cour a rendu des décisions importantes qui s’inscrivent dans la philosophie judiciaire conservatrice de sa majorité (II). Mais ce tableau mérite d’être nuancé car la Cour a aussi rendu, sur des sujets importants, des décisions qui montrent que sa majorité conservatrice ne constitue pas toujours un bloc homogène de sorte que les clivages au sein de la Cour ne correspondent pas systématiquement à sa division idéologique (III). Avant de présenter les arrêts particulièrement significatifs de l’année écoulée, une contextualisation s’impose (I).
I/- La Cour, une institution juridictionnelle puissante aujourd’hui dominée par les juges conservateurs
4Pour comprendre les conséquences d’un séisme, il faut rappeler quelques principes de tectonique des plaques. Il est donc nécessaire d’opérer un bref rappel sur la place qu’occupe la Cour dans le système juridique américain, et de replacer la situation contemporaine dans une perspective historique.
- 5 Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, édition Pagnerre (1848), Tome I, p. 242.
- 6 Sur la procédure de certiorari, voir : https://www.scotusblog.com/supreme-Court-procedure/
5Rappel sur le fonctionnement de la Cour. Dans une formule passée à la postérité, Tocqueville écrivait à propos des États-Unis que « Jamais un plus immense pouvoir judiciaire n’a été constitué chez aucun peuple »5. Au sommet de ce pouvoir judiciaire se trouve la Cour qui est la juridiction fédérale suprême. Elle est susceptible de connaître en dernier ressort de tout litige concernant l’application du droit fédéral, c’est-à-dire de la Constitution, des lois fédérales, et des actes réglementaires pris par les autorités fédérales. Aussi même si depuis l’arrêt Marbury v. Madison (1803), la Cour se reconnaît compétente pour apprécier la constitutionnalité des lois par voie d’exception, ses compétences ne se limitent pas à l’examen des questions constitutionnelles. Elle n’est donc pas une Cour constitutionnelle sur le modèle européen. Si on voulait la décrire d’un point de vue français, il serait plus juste de dire qu’elle exerce les compétences tout à la fois de la Cour de cassation, du Conseil d’État et du Conseil Constitutionnel. En outre, la Cour dispose d’une compétence essentiellement discrétionnaire, c’est-à-dire qu’elle n’a pas l’obligation - à quelques rares exceptions - d’examiner les affaires qui lui sont soumises. Ainsi, sur les 7 000 à 8 000 requêtes reçues chaque année, la Cour n’en examine en formation plénière qu’environ 80 (voire un peu moins ces dernières années)6.
- 7 Le nombre de juges n’est pas fixé par la Constitution, mais par une loi ordinaire.
6Rappelons enfin que la Cour se compose de 9 juges nommés à vie par le Président avec l’approbation du Sénat7. Il n’y a ni limite d’âge, ni rotation des juges, ce qui veut dire que les seules façons pour un juge de quitter la Cour sont le décès, la démission ou l’impeachment. Certains juges ont ainsi été en fonction plus de 30 ans. Même si la Constitution ne pose pas de condition particulière pour la nomination à la Cour, ses membres sont des juristes éminents, choisis pour leur compétence, mais aussi, de plus en plus souvent, pour leur profil idéologique. Aussi la Cour est-elle depuis 2020 dominée par une « super majorité » conservatrice de 6 juges sur 9.
- 8 Voir notamment Morton J. Horwitz, The Warren Court And The Pursuit Of Justice, 50 Wash. & Lee L. Re (...)
- 9 Brown v. Board of Education of Topeka, 347 U.S. 483 (1954)
- 10 Miranda v. Arizona, 384 U.S. 436 (1966)
- 11 Baker v. Carr, 369 U.S. 186 (1962)
- 12 Engel v. Vitale 370 U.S. 421 (1962)
- 13 Griswold v. Connecticut, 381 U.S. 479 (1965)
- 14 Frontiero v. Richardson, 411 U.S. 677 (1973)
7Mise en perspective historique. La situation actuelle de la Cour est, à bien des égards, l’aboutissement d’un long processus qui vise à corriger et à défaire ce qui a été accompli par la juridiction suprême au cours des années 1960 et 1970. En effet, au milieu des années 1950, la Cour a connu ce qu’on a coutume d’appeler « l’ère Warren » (1953-1969)8. En 1953, Earl Warren est nommé à la fonction de « chief justice » (c’est-à-dire à la présidence de la Cour). Sous son impulsion, et avec le soutien d’une majorité de juges, la Cour suprême rend une série de grands arrêts ayant une influence profonde sur la société américaine. Durant cette période, elle déclare inconstitutionnelle la ségrégation raciale9, elle renforce la liberté d’expression, elle développe les droits des accusés dans la procédure pénale10, elle applique le principe d’égalité au découpage des circonscriptions électorales11, elle renforce la séparation des Églises et de l’État12, elle consacre un droit constitutionnel à la vie privée qui inclut notamment le droit à la contraception13. Malgré le remplacement d’Earl Warren par un conservateur, Warren Burger, cette période « progressiste » se poursuit dans les années 1970, au cours desquelles la Cour reconnaît un droit constitutionnel à l’avortement, consacre l’égalité hommes-femmes14, limite le champ d’application de la peine de mort (qui est même brièvement suspendue au milieu des années 1970), et admet le recours à « l’affirmative action » pour l’accès aux Universités.
- 15 https://en.wikipedia.org/wiki/Robert_Bork
- 16 Sur le développement de l’originalisme, voir notamment : Erwin Chemerinski, Worse than nothing : Th (...)
- 17 Voir Emma Green, How the federalist society won, The New Yorker, 24 Juillet 2022, https://www.newyo (...)
8La Cour s’attire alors les critiques des conservateurs et, au premier chef, celles du parti républicain et des présidents qui en sont issus (Nixon, Reagan, Bush père et fils) lesquels l’accusent d’outrepasser son rôle - en créant du droit au lieu d’interpréter la Constitution - et d’utiliser la fonction judiciaire pour poursuivre un programme de changement social. S’amorce alors une « contre-révolution judiciaire », qui produit aujourd’hui pleinement ses effets. L’objectif de ce mouvement est de modifier la composition de la Cour pour mettre fin à l’hégémonie des libéraux-progressistes et revenir sur certaines avancées jurisprudentielles de l’ère Warren. Cette critique politique de la Cour se dote d’un outil théorique, « l’originalisme », notamment développé par le juriste conservateur Robert Bork15, puis, au sein de la Cour, par les juges Scalia et Thomas16. L’originalisme considère que la Constitution doit être interprétée selon le sens qu’elle avait lors de son adoption et que toute interprétation évolutive ou vivante du texte pour l’adapter à la société contemporaine est à proscrire. Ce mouvement peut également s’appuyer sur une organisation, la Société Fédéraliste17, créée en 1982, qui se fixe au départ comme objectif la promotion de l’originalisme dans les facultés de droit et dans la doctrine, mais dont l’influence s’amplifiera au fil de temps, et qui prendra une part active à la sélection des juges fédéraux par les présidents républicains.
- 18 Sur l’évolution de la Cour dans les années 1980-1990, voir généralement l’ouvrage : Jeffrey Toobin, (...)
- 19 District of Columbia v. Heller, 554 U.S. 570 (2008)
- 20 Citizens United v. Federal Election Commission, 558 U.S. 310 (2010)
- 21 Obergefell v. Hodges, 576 U.S. 644 (2015)
- 22 Roper v. Simmons, 543 U.S. 551 (2005)
9Ce programme conservateur ne se concrétise toutefois pas immédiatement. En effet, si la composition de la Cour évolue peu à peu dans un sens plus conservateur, à la faveur des nominations opérées par les présidents Nixon, Reagan, puis Bush, l’influence des juges conservateurs au sein de la Cour reste longtemps relative18. Des années 1980 à la fin des années 2010, la Cour est essentiellement divisée en deux blocs de juges de poids égal, conservateurs d’un côté et libéraux/progressistes de l’autre. L’orientation jurisprudentielle de la Cour est, dès lors, essentiellement déterminée par des juges « pivots », c’est-à-dire quelques juges centristes qui votent tantôt avec les conservateurs, tantôt avec les libéraux/progressistes. Ce rôle sera notamment tenu par deux Républicains modérés, Sandra Day O’Connor, puis Anthony Kennedy. Aussi, pendant les années 1990 et 2000, les conservateurs marquent-ils des points sur un certain nombre de sujets - tels que la reconnaissance d’un droit constitutionnel de détenir et porter des armes19 ou la dérégulation du financement électoral20 -, tandis que sur d’autres sujets - comme l’interdiction des discriminations fondées sur l’orientation sexuelle, la reconnaissance du mariage « gay »21 ou l’abolition de la peine de mort pour les mineurs22 -, la Cour conserve une orientation libérale/progressiste.
10Il faut attendre la présidence de Donald Trump pour que, à la faveur de trois nouvelles nominations (Gorsuch 2017, Kavanaugh 2018 et Coney Barrett 2020), se constitue une « super majorité » conservatrice au sein de la Cour, aujourd’hui composée de 6 juges conservateurs contre 3 libéraux/progressistes.
11La question est désormais de savoir jusqu’où cette majorité conservatrice est prête à aller dans la remise en cause des acquis jurisprudentiels.
II/- La « super majorité » conservatrice de la Cour décisive sur des sujets à forte charge idéologique
12Durant l’année qui vient de s’écouler, la Cour a rendu deux décisions importantes, dans la lignée de son orientation conservatrice.
- 23 Students for Fair Admissions v. Harvard, 600 U.S. 181 (2023)
13Affirmative action. La première de ces décisions concerne « l’affirmative action » (ce qu’on traduit généralement par discrimination positive, même si certains auteurs considèrent qu’il s’agit d’une traduction incorrecte) dans l’accès à l’université, c’est-à-dire la pratique consistant à favoriser les étudiants issus de minorités ethniques (« raciales », dans la terminologie américaine) dans les décisions d’admission universitaire. Dans les affaires Students for Fair Admission v. Harvard et Students for Fair Admissions v. UNC23, la Cour a jugé que les règles d’admission de Harvard et de l’Université de Caroline du Nord étaient contraires au principe d’égalité reconnu par le 14e amendement de la Constitution.
- 24 Regents of the University of California v. Bakke, 438 U.S. 265 (1978)
- 25 Grutter v. Bollinger, 539 U.S. 306 (2003) et Gratz v. Bollinger, 539 U.S. 244 (2003)
- 26 Fisher v. University of Texas, 570 U.S. 297 (2013) et Fisher v. University of Texas, 579 U.S. 365 ( (...)
14Les politiques d’« affirmative action » à l’université ont été mises en place à la fin des années 1960 et dans les années 1970. Elles visaient à réduire les inégalités éducatives frappant les minorités et, au premier chef, la minorité africaine-américaine. En effet, bien que la ségrégation raciale dans les écoles ait été juridiquement déclarée illégale en 1954, dans la pratique, les inégalités éducatives en fonction de l’origine ethnique ont perduré bien après cette décision, et perdurent aujourd’hui. Dans ce contexte, de nombreuses universités, dont Harvard, ont mis en place des règles d’admission conférant un avantage aux candidats issus de minorités sous-représentées. Ces politiques d’admission ont été examinées à plusieurs reprises par la Cour Suprême, qui a admis l’« affirmative action » tout en posant des limites strictes. Ainsi, en 1978, dans l’affaire Bakke24, la Cour a exclu tout système rigide de quota ethnique, mais a admis l’octroi d’un « avantage » aux candidats issus de minorités, dans le but de favoriser la diversité au sein de la population étudiante. Cette jurisprudence a été confirmée en 2003 dans l’affaire Grutter25. Malgré plusieurs tentatives d’obtenir un revirement, cette jurisprudence a été réaffirmée par la suite, notamment, dans l’affaire Fisher, en 2013 et en 201626.
15Bien qu’elles aient bénéficié à un nombre relativement réduit d’étudiants, et qu’elles aient été supprimées depuis plusieurs années par référendum dans un certain nombre d’États importants (comme la Californie ou le Michigan), ces politiques d’affirmative action sont demeurées un point de fixation dans la « guerre culturelle » entre conservateurs et libéraux, au même titre que les questions de l’avortement ou de la détention d’armes. Une organisation constituée pour les besoins de la cause, Students for Fair Admissions, dirigée par le militant conservateur Edward Blum, s’est d’ailleurs donné pour but d’obtenir une évolution de la jurisprudence de la Cour et la fin de l’affirmative action. Après avoir échoué dans l’affaire Grutter, l’association a finalement obtenu gain de cause en 2023.
16Techniquement, la décision de la Cour n’opère pas formellement un revirement de jurisprudence, mais, en appliquant exactement les mêmes principes que ceux qu’elle avait posés dans la décision Grutter de 1992, elle aboutit à un résultat opposé : elle déclare inconstitutionnelles des règles d’admission à peu près équivalentes à celles qu’elle avait admises en 1978, 2003 et 2013. En effet, la décision de 1978 avait explicitement mentionné les critères utilisés par Harvard comme l’exemple d’une politique d’affirmative action conforme à la Constitution et, à la suite de l’arrêt, les universités avaient pris ces règles comme modèle à adopter.
17En 2023, pour censurer les règles mises en place par les deux universités, la Cour note que les objectifs affichés par les établissements sont trop flous, que le lien entre ces buts et les moyens utilisés est imprécis et inadapté, que ces règles reposent en partie sur des stéréotypes et qu’elles défavorisent certaines catégories d’étudiants (notamment les étudiants d’origine asiatique). Enfin la, Cour note que ces règles n’ont aucune limitation dans le temps ou aucune date ou principe d’expiration défini, alors que la décision Grutter de 2003 avait noté, dans une incidente, que ces règles ne pouvaient être admises que pour une période transitoire (la Cour ayant évoqué une échéance d’une vingtaine d’années).
18Même si la Cour relève dans ses motifs que cette décision n’exclut pas la prise en compte de la façon dont la discrimination raciale ou l’appartenance à une minorité a pu affecter la trajectoire d’un candidat, cette décision rend très difficile le maintien d’une politique d’affirmative action par les universités. Il est possible que cette décision ait également des conséquences à l’égard d’autres mesures destinées à favoriser la diversité, et notamment les politiques de recrutement des entreprises.
- 27 303 Creative LLC v. Elenis, 600 U.S. 570 (2023)
- 28 Masterpiece Cakeshop, Ltd. v. Colorado Civil Rights Commission, 584 U.S. ___ (2018)
- 29 West Virginia State Board of Education v. Barnette, 319 U.S. 624 (1943)
- 30 Boy Scouts of America et al. v. Dale, 530 U.S. 640 (2000)
- 31 Hurley v. Irish-American Gay, Lesbian, and Bisexual Group of Boston, 515 U.S. 557 (1995)
19Liberté d’expression vs anti-discrimination. L’affaire 303 Creative LLC v. Elenis27 concerne le conflit entre la liberté d’expression (en l’occurrence la liberté de ne pas s’exprimer) protégée par le 1er amendement et les lois anti-discrimination des États fédérés, en l’occurrence les lois interdisant la discrimination à l’encontre des personnes LGBT. Mme Smith, qui gérait une société de conception de sites web a refusé d’en réaliser un pour un mariage gay au motif que cela aurait été contraire à ses convictions religieuses et aux « vérités bibliques ». Or la loi anti-discrimination du Colorado interdit aux établissements recevant du public - ce qui inclut les établissements offrant des biens ou services au public, même en ligne - de refuser un bien ou un service à raison de l’orientation sexuelle. Mme Smith a engagé une action en justice pour faire juger que cette loi ne pouvait la contraindre à fournir ses services dans la mesure où cela aurait constitué une violation de sa liberté constitutionnelle d’expression, en la contraignant à exprimer une opinion contraire à ses convictions. Cette affaire est en fait le « remake » de la décision Masterpiece cakeshop28 de 2018 ayant opposé un pâtissier à un couple homosexuel pour refus de confection d’un gâteau pour leur mariage. Si la Cour avait alors donné raison au pâtissier, elle n’avait pas tranché la question de principe. Elle s’était contentée de juger que l’autorité administrative en charge d’appliquer la loi avait fait preuve, dans les circonstances de l’espèce, d’un manque d’impartialité et d’une hostilité à l’égard des convictions religieuses du pâtissier. En outre la solution avait été rendue avant que la Cour suprême ne soit dominée par une « super majorité » conservatrice. En revanche, dans la présente affaire, la Cour rend (à une majorité de 6 contre 3), une décision de principe au terme de laquelle elle donne raison à la conceptrice de site web. La Cour souligne d’abord que la conception de sites web n’est pas une simple activité de fourniture de biens ou de services, mais une activité créative qui exprime un message protégé par la liberté d’expression (freedom of speech). Elle s’appuie ensuite sur la ligne de jurisprudence protégeant la liberté de ne pas s’exprimer de façon contraire à ses convictions. Elle cite l’arrêt Barnette de 194329, qui jugeait que des témoins de Jéhovah ne pouvaient être contraints au serment d’allégeance au drapeau américain pratiqué dans certaines écoles ; l’affaire Boy Scouts of America v. Dale30 qui jugeait, dans le domaine de la liberté d’association, qu’une organisation scoute ne pouvait être contrainte à accueillir des homosexuels ; l’affaire Hurley31, qui avait jugé que les organisateurs d’un défilé sur la voie publique ne pouvaient être contraints d’accepter la participation d’une organisation LGBT.
20La décision 303 Creative LLC v. Elenis s’inscrit clairement dans un mouvement visant à renforcer les droits des « entreprises de tendance » (qu’il s’agisse d’entreprises commerciales ou d’associations), à faire prévaloir leurs convictions - le plus souvent religieuses - sur des lois d’application générale, y compris des lois anti-discrimination. Elle ouvre ainsi une brèche dans l’application des lois anti-discrimination en matière d’établissements ouverts au public et de fourniture de biens et services.
III/- Des divisions au sein de la Cour dépassant la seule ligne idéologique classique
21Il convient cependant de ne pas se méprendre. Pour importantes que sont ces décisions, elles ne doivent pas conduire à voir dans la majorité conservatrice un bloc monolithique. Deux affaires permettent d’en attester.
- 32 Allen v. Milligan, 599 U. S. 1 (2023)
- 33 Thornburg v. Gingles, 478 U.S. 30 (1986)
22Découpage électoral et minorités ethniques. Un premier exemple relatif au droit de vote montre qu’il existe encore des sujets, même controversés, sur lesquels les juges libéraux et une partie des juges conservateurs peuvent s’entendre. L’affaire Allen v. Milligan (2023)32concerne l’interprétation et l’application de la loi contre les discriminations en matière de droit de vote, le Civil Rights Acts de 1965. Cette loi avait été adoptée pour mettre fin à la discrimination raciale qui, dans les faits, privait les Noirs du droit de vote dans le Sud des États-Unis. En effet, sauf pendant une courte période après la fin de la guerre de Sécession, le 15e amendement de la Constitution - qui interdit les discriminations en matière de droit de vote - était resté lettre morte dans la plus grande partie de l’ancien territoire confédéré. La loi de 1965, adoptée sous la pression du mouvement des droits civiques, a permis d’éliminer les formes les plus ouvertes de discrimination (telles que les soi-disant tests d’éducation civique qui étaient utilisés pour écarter systématiquement les électeurs noirs). Pour autant, sont demeurées des pratiques tendant à affaiblir le poids électoral des minorités par le biais notamment du découpage électoral (gerrymandering). C’est pourquoi, en 1982, le Congrès avait adopté un amendement à la loi de 1965 qui, en substance, permettait d’invalider les découpages électoraux ayant manifestement pour effet de discriminer une minorité ethnique. Mais cet amendement, fruit d’un compromis, a exclu qu’il y ait un droit à la représentation proportionnelle des minorités dans le découpage. En 1985, la Cour a posé des principes d’interprétation de cet amendement dans l’affaire Thornburg v. Gingles (1985)33 en édictant une série de critères permettant de savoir si l’article a ou non été violé. Cette jurisprudence a fonctionné bon an mal an et a permis de sanctionner des cas flagrants de « charcutage électoral ».
- 34 Shelby County v. Holder, 570 U.S. 529 (2013)
23Mais la loi de 1965 est remise en cause, depuis une dizaine d’années, par les conservateurs qui estiment qu’elle a produit les effets attendus et que certains de ses dispositifs anti-discrimination ne sont plus justifiés et même contraires à la Constitution en ce qu’ils limiteraient excessivement l’autonomie des entités locales. En 2013, la Cour a ainsi jugé dans une affaire Shelby County v. Holder (2013)34 qu’une autre partie de la loi était désormais contraire à la Constitution. L’opinion avait été rédigée par le chief justice Roberts. Compte tenu de la composition actuelle de la Cour, beaucoup plus conservatrice qu’en 2013, de l’opposition viscérale de certains de ses membres à des jurisprudences appliquant la loi de 1965 (notamment le juge Thomas), du scepticisme du chief justice Roberts à l’encontre de cette même loi, l’annonce selon laquelle la Cour allait examiner une affaire relative à l’application de la loi de 1965 avait suscité la crainte d’un nouveau revirement de jurisprudence vidant de sa substance cette disposition de la loi ou la déclarant inconstitutionnelle.
24Or, à une majorité de 5 juges contre 4 (les 3 juges libéraux, le Chief Justice Roberts, et l’un des juges conservateurs, Kavanaugh) la Cour a maintenu sa jurisprudence et confirmé une décision qui avait invalidé le découpage électoral de l’Alabama pour les élections des représentants au Congrès. En Alabama, environ 25% de la population est noire, et vote généralement pour les Démocrates (à plus de 80%). La population blanche vote généralement pour les Républicains (à 68%). Le découpage invalidé concentrait l’essentiel de la population noire dans une circonscription. Dans les 6 autres circonscriptions, la proportion des électeurs noirs était faible. Toutes ces circonscriptions ont donc des élus républicains. Les juridictions du fond avaient jugé que ce découpage qui regroupait les électeurs noirs dans une circonscription pour mieux diluer leurs voix dans toutes les autres devait être invalidé.
25En confirmant cette annulation et en maintenant la jurisprudence Gingles, la Cour a surpris beaucoup d’observateurs. Elle a montré que, même si elle désormais clairement dominée par les juges conservateurs, il existe des divergences au sein de cette majorité conservatrice, ce que confirme une autre affaire, moins chargée sur le plan politique, mais posant des questions très intéressantes sur l’articulation entre propriété intellectuelle et liberté artistique.
- 35 Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc. v. Goldsmith (598 U.S.___, 2023)
26Propriété intellectuelle vs liberté artistique. Cette affaire a opposé la fondation Warhol à la photographe Lynn Goldsmith au sujet d’une œuvre de « pop art », une lithographie du chanteur Prince (aujourd’hui décédé)35. Il s’agissait de déterminer dans quelle mesure un artiste peut réutiliser et transformer le travail d’un autre artiste sans enfreindre sa propriété intellectuelle (en l’occurrence, son « copyright », qui désigne le régime de la propriété littéraire et artistique aux États-Unis).
En 1984, le magazine Vanity Fair avait acheté pour $400 le droit d’utiliser une des photos prises par Lynn Goldsmith afin d’illustrer un article sur Prince. Sur la base de cette photo, le célèbre artiste Andy Wahrol avait ensuite réalisé une lithographie, laquelle a illustré l’article. Celui-ci a également produit, sans en informer la photographe, une série de quinze autres lithographies sur la base de cette même photo. Quelques années plus tard, le même magazine a payé $10,000 à la fondation Warhol pour l’utilisation d’une de ces lithographies, en couverture. Goldsmith, qui n’a pas été consultée et qui n’a touché aucune rémunération pour cette couverture, a protesté auprès de la fondation Warhol. La fondation l’a assignée en justice pour faire déclarer que l’usage qu’Andy Warhol avait fait de la photo rentrait dans le cadre d’une exception à la propriété intellectuelle, le « fair use » (qu’on traduirait littéralement par « juste usage »).
- 36 17 U.S.C. § 107
- 37 Campbell v. Acuff-Rose Music, Inc., 510 U.S. 569 (1994)
27Aux termes de la loi fédérale sur le copyright (la propriété littéraire et artistique), l’exception de « fair use » est appliquée sur la base de quatre critères36, dont « le but et le caractère de l’usage » qui est fait de l’œuvre originale. Il s’agit notamment, mais pas seulement, d’apprécier si l’usage avait ou non un but lucratif ou commercial. Pour autant, tout usage à but lucratif n’est pas exclu dès lors que l’usage a un caractère « transformatif ». Par exemple, la Cour a jugé en 1994, dans l’affaire Campbell v. Acuff-Rose37, qu’une chanson de Hip Hop qui parodiait la chanson Pretty Woman de Roy Orbison pouvait, en dépit d’un but commercial, se rattacher au premier facteur du « fair use », dans la mesure où cette parodie avait transformé l’œuvre originale en une œuvre nouvelle. Dans la présente affaire, la Cour juge, par 7 voix contre 2 (la minorité étant constituée d’une alliance inhabituelle, celle du chief justice Roberts et de la juge libérale Kagan) que le seul fait que Warhol ait voulu exprimer un message différent de la photo originale ou, selon les préceptes du « pop art », se livrer à un « commentaire » sur la société de consommation, ne suffisait pas à invoquer avec succès le caractère transformatif de l’œuvre. Elle juge que l’usage de l’œuvre originale (la photo) et celui de l’œuvre secondaire (la lithographie) étaient en l’espèce trop similaires pour admettre le caractère transformatif de l’usage : dans les deux cas, il s’agissait d’illustrer un article ou une série d’articles sur Prince. Même si elle prend toutes sortes de précautions dans ses motifs pour expliquer qu’il s’agit d’une décision d’espèce, l’opinion majoritaire de la juge Sotomayor pose des limites à la production d’œuvres d’art par la transformation d’autres œuvres d’art. Au-delà du cas du « pop art », la décision pourrait donc avoir des conséquences sur de multiples formes d’expressions artistiques, comme le sample en musique, le collage, les images transformées par ordinateur, etc. La Cour envoie ainsi le signal que la protection économique du premier artiste peut justifier de limiter la liberté de création du second, ou tout du moins de le contraindre à rémunérer le premier.
28Dans son opinion dissidente, la juge Elena Kagan - rejointe par le Chief Justice Roberts – souligne que la décision de la Cour aura des conséquences négatives sur la liberté de création dans son ensemble. Au terme d’un long panorama sur l’histoire de l’art - dans lequel elle tente de montrer que certaines des plus grandes œuvres de la peinture sont issues de la transformation d’œuvres préexistantes -, elle conclut que la décision de la Cour risque d’empêcher l’émergence de nouvelles idées et expressions, aboutissant à un monde « plus pauvre ».
29Parvenus au terme de ce panorama, que retenir ? Au cours de l’année 2022-2023, la Cour a confirmé que la majorité conservatrice qui la contrôle est prête à revenir sur d’importants acquis jurisprudentiels de la Cour progressiste des années 1960 et 1970. Mais cette Cour peut aussi réserver quelques surprises, e qui invite à suivre avec attention ses prochaines décisions.
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Les Lettres « Actualités Droits-Libertés » (ADL) du CREDOF (pour s’y abonner) sont accessibles sur le site de la Revue des Droits de l’Homme (RevDH) – Contact
Notes
1 Cette lettre est la version légèrement remaniée de la conférence inaugurale du Master Système Juridiques et Droits de l’Homme qui s’est tenue à l’Université Paris Nanterre le 5 septembre 2023.
2 Dobbs v. Jackson Women Health Organization, 597 U.S. __ (2022).
3 Voir Céline Fercot, « Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization ou l’anéantissement du droit à l’avortement en tant que standard fédéral », La Revue des droits de l’homme [En ligne], Actualités Droits-Libertés, mis en ligne le 04 juillet 2022, consulté le 10 septembre 2023. URL : http://journals.openedition.org/revdh/14777
4 Voir notamment : https://www.lemonde.fr/politique/article/2023/10/30/emmanuel-macron-engage-le-processus-visant-a-inscrire-l-ivg-dans-la-constitution_6197298_823448.html
5 Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, édition Pagnerre (1848), Tome I, p. 242.
6 Sur la procédure de certiorari, voir : https://www.scotusblog.com/supreme-Court-procedure/
7 Le nombre de juges n’est pas fixé par la Constitution, mais par une loi ordinaire.
8 Voir notamment Morton J. Horwitz, The Warren Court And The Pursuit Of Justice, 50 Wash. & Lee L. Rev. 5 (1993), disponible à l’adresse: https://scholarlycommons.law.wlu.edu/wlulr/vol50/iss1/4
9 Brown v. Board of Education of Topeka, 347 U.S. 483 (1954)
10 Miranda v. Arizona, 384 U.S. 436 (1966)
11 Baker v. Carr, 369 U.S. 186 (1962)
12 Engel v. Vitale 370 U.S. 421 (1962)
13 Griswold v. Connecticut, 381 U.S. 479 (1965)
14 Frontiero v. Richardson, 411 U.S. 677 (1973)
15 https://en.wikipedia.org/wiki/Robert_Bork
16 Sur le développement de l’originalisme, voir notamment : Erwin Chemerinski, Worse than nothing : The dangerous fallacy of Originalism, Yale University Press (2023)
17 Voir Emma Green, How the federalist society won, The New Yorker, 24 Juillet 2022, https://www.newyorker.com/news/annals-of-education/how-the-federalist-society-won
18 Sur l’évolution de la Cour dans les années 1980-1990, voir généralement l’ouvrage : Jeffrey Toobin, The Nine : Inside the secret world of the Supreme Court (2008)
19 District of Columbia v. Heller, 554 U.S. 570 (2008)
20 Citizens United v. Federal Election Commission, 558 U.S. 310 (2010)
21 Obergefell v. Hodges, 576 U.S. 644 (2015)
22 Roper v. Simmons, 543 U.S. 551 (2005)
23 Students for Fair Admissions v. Harvard, 600 U.S. 181 (2023)
24 Regents of the University of California v. Bakke, 438 U.S. 265 (1978)
25 Grutter v. Bollinger, 539 U.S. 306 (2003) et Gratz v. Bollinger, 539 U.S. 244 (2003)
26 Fisher v. University of Texas, 570 U.S. 297 (2013) et Fisher v. University of Texas, 579 U.S. 365 (2016)
27 303 Creative LLC v. Elenis, 600 U.S. 570 (2023)
28 Masterpiece Cakeshop, Ltd. v. Colorado Civil Rights Commission, 584 U.S. ___ (2018)
29 West Virginia State Board of Education v. Barnette, 319 U.S. 624 (1943)
30 Boy Scouts of America et al. v. Dale, 530 U.S. 640 (2000)
31 Hurley v. Irish-American Gay, Lesbian, and Bisexual Group of Boston, 515 U.S. 557 (1995)
32 Allen v. Milligan, 599 U. S. 1 (2023)
33 Thornburg v. Gingles, 478 U.S. 30 (1986)
34 Shelby County v. Holder, 570 U.S. 529 (2013)
35 Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc. v. Goldsmith (598 U.S.___, 2023)
36 17 U.S.C. § 107
37 Campbell v. Acuff-Rose Music, Inc., 510 U.S. 569 (1994)
Haut de pagePour citer cet article
Référence électronique
Johann Morri, « Une année à la Cour Suprême des États-Unis (2022-2023) : après le séisme, les répliques ? », La Revue des droits de l’homme [En ligne], Actualités Droits-Libertés, mis en ligne le 13 novembre 2023, consulté le 10 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/revdh/18961 ; DOI : https://doi.org/10.4000/revdh.18961
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