- 1 L’intérêt heuristique du couple urbain-rural a par exemple été l’objet du programme Interactions (2 (...)
1Comme d’autres couples thématiques longtemps utilisés pour caractériser le lien espace-société (urbain-rural1, ville-campagne…), le couple centre-périphérie est désormais remis en question dans sa qualité heuristique. De fait, dans un monde considéré comme globalement urbanisé, la question ne serait plus de savoir quelles oppositions duales persistent, mais plutôt quels continuums sont apparus et quelles en sont les variations. Les débats parfois houleux concernant l’appréciation de l’espace ont permis de dégager des catégorisations et ont donné lieu à une mobilisation constamment renouvelée de termes pour qualifier les formes spatiales qui se manifestent au gré des hybridations, invitant à « dépasser le binaire et le statique » (Gwiazdzinski 2016).
2Un amalgame s’est fait croissant dans la compréhension de la notion du modèle centre-périphérie. La critique opposée à son usage veut ainsi qu’il véhicule une approche dualiste des rapports entre les territoires quand ceux-ci sont multiples. D’après ses détracteurs, son usage par la sphère aménagiste aurait conduit à un renforcement des centralités au détriment des périphéries (Dumont 2017). C’est confondre deux approches opposées du modèle. La première approche le pose comme norme d’aménagement des territoires via un maillage par les équipements et les infrastructures, tendant à renforcer les rapports de domination et à homogénéiser les périphéries : c’est l’approche qui sous-tend le modèle d’aménagement métropolitain. La seconde approche le pose comme un outil critique de la domination de certains territoires – les centres – sur d’autres – les périphéries –, le modèle est donc issu de la méthode systémique. C’est à ce second sens du modèle centre-périphérie que nous consacrons cet article, considérant qu’il est plus que jamais utile à la compréhension des relations inter-territoriales.
3Pour en saisir l’intérêt, nous reviendrons dans un premier temps sur la terminologie relative aux centralités, aux périphéries et aux marges afin de déterminer l’utilité de ces catégories dans l’analyse des relations, en particulier des relations de domination. Dans un second temps, nous aborderons le processus de métropolisation en ce qu’il participe d’un renforcement des relations de domination entre les territoires, réaffirmant par là même l’actualité du modèle centre-périphérie. Nous conclurons l’article en rappelant que des implications découlent des différentes approches de l’organisation territoriale française. En particulier, nous poserons une brève critique de la tendance à penser que la complémentarité des territoires et leurs interdépendances seraient gages de leur émancipation : ne traitant pas d’égaux à égaux, les territoires se trouvent plutôt en position d’assujettissants et d’assujettis.
4D’un point de vue méthodologique, nous avons justement pu appliquer le modèle d’analyse centre-périphérie dans notre travail de thèse (Labat 2021). En partant du principe que l’observation d’un système par ses marges permet de mettre en lumière ses dysfonctionnements (Milhaud 2017), nous avons étudié les relations territoriales depuis six communautés de communes, identifiées comme des périphéries dans un système territorial, la région Occitanie, dont les centralités principales sont les métropoles de Toulouse et de Montpellier. Se dégagent des relations entre des éléments, dans un milieu, les trois constituantes de l’analyse systémique.
5Après avoir mené les monographies des éléments (les communautés de communes et les métropoles), nous avons pu observer leurs relations. Celles-ci se déclinent en deux types : horizontales et verticales. Les relations horizontales se tissent avec des échelons de même niveau (entre intercommunalités par exemple). Elles concernent les liens aux centres (entre les communautés de communes périphériques et les métropoles toulousaine et montpelliéraine, mais aussi avec des villes plus petites de l’armature urbaine comme Alès, Auch, Montauban, Nîmes, etc.) ainsi que les liens entre les périphéries elles-mêmes. Les relations verticales se tissent quant à elles avec des échelons de niveaux différents (avant tout avec le Département, la Région ou l’État).
6Pour observer ces relations, nous avons mené une enquête qualitative auprès de cent élu·e·s, technicien·ne·s des collectivités et acteur·rice·s socio-professionnel·le·s des territoires concernés. Nous avons complété l’enquête par l’analyse de nombreuses données statistiques et un examen de la littérature grise (documents de planification, documents d’orientation stratégique, etc.). Ce sont les discours de ces acteur·rice·s qui ont d’abord fait apparaître la nature asymétrique des liens entre les territoires. Ce sont donc ces discours qui ont fait apparaître l’utilité du modèle centre-périphérie comme outil de compréhension des phénomènes que nous observions. Nous mobiliserons quelques exemples issus de ce travail pour illustrer cet article.
7Une première adaptation du modèle centre-périphérie à la géographie a été proposée en 1981 par Alain Reynaud dans son livre Société, espace et justice. Inégalités régionales et justice socio-spatiale, où il approfondissait l’approche qu’il avait ébauchée dans un précédent article (Reynaud 1980). Alain Reynaud étudie les relations entre les éléments des systèmes spatiaux. Il expose l’idée d’une corrélation de trajectoires entre les centres et les périphéries, à quelque échelle que ce soit – locale, régionale, nationale ou internationale. Il y décrit chacun des deux éléments qui dialoguent.
- 2 Ainsi, la définition du centre évoque clairement celles de la métropole, de la métapole et de la vi (...)
8Le centre, c’est « là où les choses se passent » (Reynaud 1981 : 32). Un centre est doté d’une « masse de population […] relative plus qu’absolue », d’un « niveau de vie élevé », d’une « ancienneté du développement », d’une « capacité élevée de production » – il « regroupe fréquemment les activités de pointe, entre autres dans l’industrie » –, il dispose d’une « majorité […] d’entreprises capables non seulement de s’assurer le marché central mais aussi de concurrencer efficacement les entreprises situées dans la périphérie », et, surtout, d’une « capacité d’auto-développement », c’est-à-dire de ressources humaines et financières qu’il peut mobiliser à son avantage (ibid. : 32-33). Un centre est au cœur des réseaux, « de tout ce qui favorise et accélère la circulation des hommes, des marchandises, des capitaux et des informations » (ibid. : 34). Enfin, Alain Reynaud rappelle que centre et pouvoir sont intimement liés, qu’il s’agisse de pouvoir financier et économique – avec la concentration de sièges sociaux à l’échelle régionale – ou organisationnel – avec la présence de « grandes universités, de laboratoires, de bureaux d’études » (ibid. : 34-36) –, ou encore de la concentration des lieux du pouvoir politique. Jacques Lévy et Michel Lussault résument sa définition : « pour lui, le centre est un lieu de concentration de population, de richesses, d’informations, de capacités d’innovation, de moyens d’action et de pouvoirs de décision » (Lévy, Lussault 2013 : 142)2.
9Toulouse et Montpellier relèvent tout à fait de cette définition, au sens fort : elles concentrent d’importantes populations et de nombreuses activités, dont des activités de l’économie de la connaissance et de l’innovation rendues possibles et intensifiées par leur statut de technopoles (avec des sites universitaires, des pôles de compétitivité, la Cité des start-ups à Toulouse ou la Cité de l’économie et des métiers de demain à Montpellier…) ; chacune se situe à un nœud des infrastructures de transport (routières, ferroviaires, aéroportuaires…) et est insérée dans un système inter-métropolitain et national (Berroir et al. 2017) ; elles accueillent des équipements supérieurs, notamment culturels ; y siègent les niveaux institutionnels les plus élevés hors-capitale (conseil régional, directions régionales déconcentrées de l’État…) et des multinationales (Airbus à Toulouse, dans le secteur de l’aéronautique, étant la plus connue) ; etc. Et ces centralités existent parce que des territoires les environnent : elles ne sont pas des îles séparées les unes des autres par un océan uniforme, comme une notion telle que celle d’archipel métropolitain pourrait le laisser imaginer (Dollfus 1994).
- 3 Nous verrons bientôt qu’il convient de préférer le pluriel et d’évoquer les périphéries.
10La périphérie3, quant à elle, « se définit négativement par rapport au centre dont elle constitue le décalque, le contraire, le corollaire ou le complément » (Reynaud 1981 : 36). Est ainsi considéré comme périphérique l’espace au sein duquel la population est moins importante, moins dense et où les revenus sont plus faibles que dans le centre. Cela n’est pas sans rappeler la définition en creux du rural vis-à-vis de l’urbain. Surtout, la périphérie ne détient pas le pouvoir, elle est dépendante, elle « ne dispose pas d’autonomie en matière décisionnelle » (ibid. : 37). Ainsi, le modèle centre-périphérie relève de la systémique et de l’approche de l’espace par les relations. Il « est utilisé pour décrire un système spatial fondé sur une relation inégale entre deux types de lieux : ceux qui dominent ce système et en bénéficient, les centres, et ceux qui le subissent, les périphéries » (Lévy, Lussault 2013 : 141). À la notion de domination peut s’ajouter celle de « dépendance » des périphéries au centre (Brunet, Ferras, Théry 2005 : 96). L’interaction dynamique qui fait rentrer le couple dans une perspective dialectique est relative : le centre existe parce qu’il y a une périphérie et inversement. En effet, des échanges s’effectuent sous la forme de flux dissymétriques qui alimentent le rapport de domination et autorégulent le système : le rôle central de la centralité a tendance à se renforcer en même temps que la position périphérique de la périphérie s’affermit (Grataloup 2004). Cependant, le système étant dynamique, ces éléments ne sont pas figés dans leurs rôles – les périphéries peuvent devenir angles morts ou, au contraire, centralités à leur tour. C’est ce qu’a exploré Alain Reynaud en rappelant que « la croissance des divers éléments d’un système spatial est allométrique, c’est-à-dire que le taux de croissance de chaque élément tend à être différent du taux de croissance de l’ensemble » (Reynaud 1980 : 73). Selon lui, le temps est un facteur essentiel pour saisir la nature des rétroactions – qui sont dites soit « positives » si elles renforcent le système et accroissent les inégalités, soit « négatives » si les inégalités se résorbent au bénéfice des périphéries et au détriment de la centralité. D’abord en se basant seulement sur les taux d’accroissement démographique (Reynaud 1980), puis en enrichissant son approche en étudiant aussi les flux de capitaux et de ressources (Reynaud 1981), Alain Reynaud modélise et présente différentes figures, de la « périphérie délaissée » avec un « centre hypertrophié » à la « périphérie dynamique » avec un « centre déclinant ».
11Nous le verrons par la suite, au-delà des figures proposées par Alain Reynaud, d’autres typologies ont été émises, mais aucune ne semble satisfaisante. Il est difficile en effet de déterminer une typologie des périphéries (ou des centralités), faute de saisir aisément les degrés d’autonomie ou de dépendance des territoires. Et la périphéricité en question dépend de la centralité observée. Pour autant, les acteur·rice·s enquêté·e·s, élu·e·s ou technicien·ne·s, portent des discours sur le sujet de la nature du lien aux autres, sur les influences des centralités et leurs positions relatives. Un maire de la communauté de communes du Piémont Cévenol (dans le Gard) exprime son regard sur les influences exercées par (ou sur) les centralités voisines (entretien mené en 2018) :
Le Piémont Cévenol est au carrefour de plusieurs centres urbains : Alès et son agglomération, Nîmes et son agglomération, Le Vigan et son arrondissement et, plus bas, Montpellier et la Camargue. Le Piémont Cévenol est teinté par des influences culturelles et des influences économiques. […]Au nord on a Alès, grosse agglo avec une ville centre qui offre un tas de services à 75 communes très cévenoles, très rurales, parfois touristiques comme Anduze, et qui a un fonctionnement assez centralisé autour de cette ville centre, qui fait rayonner sur ce vaste territoire une certaine attractivité économique, touristique et culturelle, puisqu’il y a une scène nationale. Sur Nîmes, même principe : un vaste territoire, avec des services centralisés et un rayonnement. Le Vigan c’est plus compliqué, parce qu’il y a beaucoup moins de personnes : 15 000 habitants sur un territoire très vaste. Là, on joue sur autre chose : sur des valeurs, sur une identité, parfois un peu folklorique, un peu traditionnelle : la châtaigne, etc. C’est un autre développement intimement lié au nôtre. Là, c’est nous qui pouvons générer une dynamique. C’est-à-dire qu’on devient un peu ce centre qui rayonnerait, que ce soit sur le plan culturel, touristique, économique.
12Par ailleurs, les relations territoriales se concrétisent par des flux de personnes, de marchandises et de richesses. L’un des enjeux des acteur·rice·s d’une périphérie est de favoriser les effets d’entraînement émanant des centralités pour favoriser le développement local. Au-delà des discours donc, ces mêmes personnes mettent en place des stratégies visant à accroître la part des flux captés localement. Ils et/ou elles contribuent alors à la matérialisation des relations centres-périphéries qui, si on ne sait pas bien les catégoriser, n’en existent pas moins, de fait.
13Prenons l’exemple de la résidentialisation ou de la mise en tourisme, le principe en est similaire. Il s’agit de faire venir des actif·ve·s travaillant dans les centralités de manière qu’ils et/ou elles dépensent leurs revenus, générés ailleurs donc, dans des activités locales, de manière permanente (avec de nouveaux·elles habitant·e·s, appelé·e·s actif·ve·s navetteur·se·s) ou ponctuelle (avec des touristes). C’est le principe au cœur de l’économie dite « présentielle ». Or, pour attirer des personnes, il faut mettre à disposition du foncier, construire des équipements, générer des services, etc. Le territoire est organisé, en partie, dans ce sens. Seulement, sans moyens humains et financiers suffisants, les stratégies des communautés de communes périphériques sont souvent des répliques de politiques menées ailleurs. Elles sont peu territorialisées et c’est en cela que nous les qualifions de « génériques ». C’est ainsi qu’apparaissent des lotissements de moindre qualité dans de nombreuses communes, ou encore des offices de tourisme dans chaque petite ville, promouvant à qui mieux mieux la qualité du patrimoine matériel et immatériel du cru, si bien que nous finissons par nous demander comment tout un chacun peut être aussi « singulier » et « exceptionnel » (consulter à ce sujet les documents produits par les agences départementales de développement du tourisme). Et des effets négatifs s’ensuivent souvent, comme le rappelle un chargé de mission d’une petite ville (entretien mené en 2019) :
Les habitants qui viennent, ça crée des dynamiques, mais ça crée aussi de plus en plus de charges : ils ont des demandes, ils viennent de la ville et voudraient retrouver exactement les mêmes services, les équipements, les voiries… Et ça impacte fort sur les budgets des communes. Et pour l’instant, on fait tout seuls.
14Profiter de supposés « effets d’entraînement », cela n’est pas si simple donc, et cela renvoie à des stratégies individuelles et non collectives. Or, s’il y a des charges de centralité, il y a aussi des charges de périphérie dont la gestion est laissée à ces dernières (« on fait tout seuls ») : qui a dit complémentarité ? Ne serait-ce pas plutôt chacun pour soi ?
15Pour en revenir au modèle centre-périphérie, la principale critique qui lui est opposée repose sur l’idée que les territoires qui y sont dits périphériques sont réduits à leur position vis-à-vis du centre et ne sont pas étudiés en eux-mêmes. Cela ne saurait être autrement si l’on s’en tient à la systémique, méthode qui favorise l’étude des relations liant les éléments d’un système plutôt que l’étude des éléments eux-mêmes. Denise Pumain rappelle à cet égard
les apports épistémologiques de la notion de système : une conception circulaire de la causalité (boucles de rétroaction), une décomposition du réel en niveaux d’organisation dotés d’autonomie mais interdépendants, l’attention portée aux relations entre éléments plutôt qu’aux attributs de ces éléments. (Pumain 2004)
16Toutefois, l’approche systémique peut tout à fait se voir complétée par une analyse des éléments mis à l’étude.
Lotissement à Cologne, village gersois situé à 1 heure en voiture de Toulouse et à 40 minutes du pôle aéronautique de Blagnac. Crédit : Aurélio Labat, 2019.
17L’apparition de la notion de marges – il convient d’employer le terme au pluriel pour signaler leur pluralité, au cœur du concept – viendrait justement d’un glissement sémantique visant à ne pas seulement étudier les territoires dans leur statut de périphéries. Les territoires périphériques ont des fonctionnements propres à observer : « étudier les marges pour elles-mêmes, non pas pour cerner leurs manques par rapport à un centre supposé, mais pour souligner leur complexité et leurs potentialités, enrichit notre compréhension du territoire » (Milhaud 2017 : 5). Selon plusieurs auteur·rice·s, la notion de marges serait proche de celle de périphérie mais s’en distinguerait en désignant des espaces qui se trouveraient à l’écart du système. En effet, la marginalité renvoie au « caractère de ce qui ne fait pas pleinement partie du système » (Brunet, Ferras, Théry 2005 : 320) et le processus de marginalisation est une « mise en marge, autant dire à l’écart et en situation dominée, dépendante, hors du “centre” des décisions » (ibid.). À l’instar d’Olivier Milhaud, Brigitte Prost détaille l’intérêt de la marge :
[…] la marge est un concept […] essentiel dans le fonctionnement du territoire et dans sa compréhension. Elle est révélatrice de la dynamique et de l’évolution de ce système ; elle ne se comprend qu’à partir de cette dynamique, et c’est à travers le fonctionnement du système qu’on peut la découvrir et démonter son propre fonctionnement. (Prost 2004 : 175)
18Il subsiste une difficulté à qualifier un territoire de marge : la marginalité étant relative, il n’est pas de territoire qui soit une marge absolue. Aussi, n’y a-t-il pas une certaine confusion entre périphérie et marge ? Dans ses travaux, Christiane Rolland-May (2001) s’est attachée à clarifier les notions de périphéries, de bordures et de marges territoriales. Pour synthétiser ses propos, les franges territoriales se définissent par un triple fondement :
– un fondement « topologique », soit la proximité à d’autres systèmes, leurs frontières et leurs perméabilités ;
– un fondement « organisationnel », soit la capacité d’organisation systémique endogène du territoire ;
– un fondement « énergétique », soit la capacité à mobiliser des ressources et à construire un projet de développement.
De ces fondements et de leurs variations, une typologie est émise, où périphéries et systèmes territoriaux de bordure sont différenciés avant tout par leur capacité d’auto-organisation, capacité qui serait faible pour les premières et forte pour les seconds. Il s’agit d’une forme de gradient d’autonomie des sous-systèmes dont les limites catégorielles restent floues, et dont nous pouvons de surcroît questionner la possibilité d’évaluation et d’application : quel pourrait être un indice d’autonomie des territoires ? Finalement, Christiane Rolland-May a recours aux catégories spatiales classiques de périurbain et de rurbain pour appréhender ce qu’est la périphérie selon elle, nous ramenant à des débats connus et à des termes eux-mêmes très poreux entre eux, in fine malheureusement peu explicatifs.
19Néanmoins, dans une forme de continuité, Pierre-Antoine Landel, Pascal Mao, Andréas Rey et Nicolas Robinet se donnent pour objectif de « distinguer deux catégories d’espaces : ceux relevant d’une relative “autonomisation” (les marges), à l’inverse de ceux qui existent dans une relation de dépendance vis-à-vis des centres (les périphéries) » (Landel et al. 2017). Ils renvoient à un corpus qui fait de la marge un lieu d’indépendance, d’émancipation et d’innovation (Rolland-May 2001 ; Margetic, Roth, Pouzenc 2017), à l’inverse de la périphérie. Ils tentent une typologie des arrière-pays méditerranéens basée sur la nature de leurs rapports aux centres, où les classes des périphéries renvoient à des fonctions vis-à-vis des centres et les classes des marges renvoient à une relative autonomie vis-à-vis des centres. Les résultats de ce travail rendent compte d’une forte hétérogénéité des situations territoriales et, tout aussi important, d’une « juxtaposition des systèmes territoriaux à l’échelle locale » (Landel et al. 2017), aussi appelée « marqueterie territoriale » (ibid.).
- 4 Il s’agit du dialogue organisant l’articulation de plusieurs SCOT, dans ce cas les 12 SCOT du pourt (...)
20Les auteurs en concluent que « faire des arrière-pays un ensemble à la fois périphérique et marginal » (ibid.), c’est nier la diversité de leurs réalités et de leurs « logiques de développement distinctes : résidentielle, récréative et touristique, productive » (ibid.). Ils en reviennent à une critique des catégories spatiales généralistes et déclarent que « cette analyse impose d’émettre quelques réserves quant à la capacité de faire entrer les arrière-pays méditerranéens dans une logique de planification trop uniformisante et stricte » (ibid.). Au fond, ils critiquent, à l’instar de Gérard-François Dumont (2017), la dualisation des rapports territoriaux en aménagement des territoires, quand ces rapports sont multiples. Et ces mises en garde ne sont pas superflues : sans aller jusqu’aux territoires les moins denses, on note déjà une uniformisation de certaines villes moyennes situées aux alentours d’une métropole. Lors d’un entretien mené en 2018, une chargée de mission dans une préfecture indique que le document préparatoire à l’interscot toulousain4
questionne la métropole à horizon 2030 et ses relations avec les satellites – ils appellent ça les « satellites » : Auch, Montauban, Albi, Foix, Cahors… Le document est très axé sur la métropole toulousaine, justement au détriment de la réalité du fonctionnement qu’il y a entre la métropole, Toulouse donc, et ses «satellites ». Ils les mettent tous sur le même plan et, d’un point de vue territorial, on ne peut pas considérer qu’ils fonctionnent de la même manière.
21Pour terminer sur la marge, cette notion renvoie au constat que certains territoires ont résisté à la standardisation du monde, des réactions ont eu lieu, visant à affirmer les identités locales et la diversité des territoires. Mais là où il y a eu résistance, c’est-à-dire là où des organisations sociales particulières et des alternatives ont pu émerger et perdurer – selon le principe d’innovation sociale –, les rapports de domination n’en ont pas pour autant disparu. Les centralités ont toujours une influence et un rôle normalisant sur ces territoires. Il y a une tendance à l’uniformisation, à l’homogénéisation des périphéries. Jean-Baptiste Grison, Laurent Rieutort et Mauricette Fournier rappellent que la « marginalité évoque le cas d’espaces manifestement à l’écart des modèles de développement dominants mais qui sont en voie d’intégration dans un système géographique dominant » (Grison, Rieutort, Fournier 2018 : 42). Nous posons ainsi qu’aucun territoire ne se soustrait à l’hégémonie métropolitaine : de fait, tout territoire s’oriente pour répondre à une demande émanant d’une centralité, quelle que soit sa place dans la hiérarchie urbaine. Enfin, cela implique également que les marges ne sont finalement qu’une catégorie de sous-systèmes des périphéries dans le modèle englobant qu’est le système centre-périphérie.
22Pour Gérard-François Dumont, l’usage que l’on a fait de ce modèle – tel qu’il a été traduit et appliqué en aménagement des territoires – a participé au renforcement des centres au détriment des périphéries. Nous souscrivons entièrement à ce postulat selon lequel le modèle centre-périphérie a consécutivement percolé « dans la littérature » (Dumont 2017 : 65), « dans les concepts statistiques » (ibid. : 69) puis « dans les réglementations » (ibid. : 70) – nous pensons entre autres aux lois du 27 janvier 2014 de modernisation de l’action publique territoriale et d’affirmation des métropoles (dite « loi MAPTAM ») et du 7 août 2015 portant nouvelle organisation territoriale de la République (dite « loi NOTRe »), dont sont précisément issues Toulouse Métropole, Montpellier Méditerranée Métropole et plusieurs des communautés de communes étudiées.
- 5 Sont donnés les exemples de territoires qui accueillent des événements culturels majeurs comme le f (...)
23En revanche, selon Gérard-François Dumont, quatre raisons portent à penser que le modèle centre-périphérie est « désuet » (ibid. : 75-79) :
1. les centralités à une échelle donnée sont souvent elles-mêmes des périphéries à une autre échelle ;
2. les périphéries sont souvent « pluripériphériques » (ibid. : 76), c’est-à-dire qu’elles sont souvent périphériques à plusieurs centres ;
3. les périphéries peuvent être des centres ;
4. les périphéries peuvent être des centres temporaires5.
Les propositions 3 et 4 sont des extensions de la première. Mais, à notre sens, plutôt qu’une critique du modèle centre-périphérie, nous pensons que ces énoncés en sont un approfondissement. Ils ne le remettent nullement en cause, ils en sont une continuité.
24Ainsi, il semble primordial de distinguer deux approches opposées du modèle qui peuvent porter à confusion. La première le pose comme norme d’aménagement des territoires via, notamment, le maillage par les équipements et les infrastructures dans les centralités. Cette approche concourt au renforcement des rapports de domination et à l’homogénéisation des périphéries : c’est l’approche en réseau, qui sous-tend le modèle d’aménagement métropolitain. La seconde approche du modèle centre-périphérie le pose comme un outil critique de la domination de territoires sur d’autres, issu de la méthode systémique. C’est bien dans ce second sens que nous faisons usage du modèle centre-périphérie et que nous souhaitons participer à sa réhabilitation, car se priver d’user du modèle centre-périphérie serait se départir d’un outil de déconstruction critique de la norme. En limitant l’usage du modèle centre-périphérie à l’analyse relationnelle, nous rejoignons entièrement Christian Grataloup, selon qui :
le modèle centre/périphérie est donc d’une robuste capacité heuristique, à condition de ne pas le banaliser à l’excès. Il convient d’en réserver l’usage à la formalisation de tout système fondé sur des relations d’inégalité et non d’en faire usage comme simple description de gradient ou de différenciation spatiales [sic]. (Grataloup 2004)
Aussi, sous-entendre que ce modèle est « désuet » laisse à penser que la domination des centres sur les périphéries n’est plus vérifiée. Or, les faits contreviennent à ce postulat, la métropolisation renforçant au contraire les mécaniques d’assujettissement, comme nous le verrons dans la seconde partie de l’article. Attention, il s’agit d’insister : analyser la métropolisation et les rapports centre-périphérie n’est pas réduire le modèle centre-périphérie à la relation des périphéries aux métropoles. L’emboîtement des situations de centralité et de périphérie organise une hiérarchie territoriale qui génère des enjeux ou des tensions de centralité à différentes échelles. Les relations centre-périphérie sont multiscalaires et s’adossent à la hiérarchie de l’armature urbaine : métropoles, villes moyennes et petites, bourgs-centres. Les influences ne sont pas exclusives les unes des autres, au contraire : une ville moyenne ou un bourg peut à la fois être périphérie d’une métropole et centralité d’un territoire, territoire qui peut alors être doublement influencé, tant par la métropole que par la ville moyenne ou le bourg en question.
25Prenons l’exemple de Lodève dans l’Hérault, ville d’environ 7 400 habitant·e·s au cœur d’une intercommunalité de 28 communes, qui cumulent un total d’environ 14 800 habitant·e·s (dont plusieurs communes de moins de 100 habitant·e·s). Lodève a un poids fort à l’échelle locale, qui se traduit entre autres au sein du conseil communautaire et des politiques votées et menées à ce niveau. La maire d’une commune voisine en évoque les implications (entretien mené en 2018) :
On a toujours l’impression que tout se passe à Lodève, mais je pense que c’est difficile de faire autrement. Comme le bourg-centre a une majorité d’élus qui est représentée, ça se solde souvent par des votes où il y a des abstentions. Mais de toute façon, généralement, les propositions sont votées. Au conseil communautaire, la représentativité, ça a été l’objet de plusieurs discussions. Il y a plus d’une vingtaine de représentants de la ville de Lodève. […] Il suffit de deux ou trois communes avec Lodève pour que ça passe. Des fois, c’est vrai que certains se sentent impuissants par rapport à ça.
26À l’échelle de l’arrière-pays héraultais, il s’avère que l’influence de Lodève est relativisée par les deux pôles de Clermont-L’Hérault et de Gignac, plus proches de la conurbation montpelliéraine et davantage dynamiques dans les domaines économique et démographique. Les tensions de centralité apparaissent : les élu·e·s de Lodève ont dû manifester leur mécontentement lors de l’élaboration du SCOT du Pays Cœur d’Hérault. En effet, sur les cartes proposées lors du diagnostic, Lodève apparaissait d’abord comme une centralité secondaire vis-à-vis de Clermont-L’Hérault et de Gignac. Or, en matière d’aménagement, cela peut directement impliquer une moindre attention portée à Lodève pour le maintien de son niveau d’équipements et de services, et donc une relégation progressive dans la hiérarchie urbaine.
27Une variété de situations se nouent et se transforment autour de ces jeux d’échelles, ainsi que les décrit d’ailleurs Gérard-François Dumont. En ce qu’il s’agit de relations, il n’y a aucun obstacle à ce que les rapports centre-périphérie soient reproduits à n’importe quelle échelle.
28Pour François Ascher, la métropolisation peut être conçue comme « la concentration des richesses humaines et matérielles dans de grandes agglomérations ou à leur périphérie » (2009 : 67). La métropole est « indissociable de la mondialisation et de la globalisation » nous rappelle Cynthia Ghorra-Gobin (2015 : 3) et doit dès lors faire l’objet d’une approche multiscalaire. Cynthia Ghorra-Gobin explicite l’origine de ce processus aux États-Unis et son impact sur les reconfigurations spatiales :
l’accent est mis sur la métamorphose du capitalisme qui, parce qu’il se globalise et se financiarise, s’émancipe du territoire national pour s’inscrire dans un processus de déterritorialisation-reterritorialisation, […] a priori déterritorialisé – dans la mesure où il participe des flux d’échanges (matériels et immatériels) et des réseaux – [il] repose sur sa caractéristique de « reterritorialisation » sous la forme d’un ancrage dans les villes. C’est ce que défend la thèse de Saskia Sassen sur la ville globale dès 1991 : si le capitalisme participe certes des flux de capitaux, d’informations, de connaissances, de marchandises, et de transferts de données, il requiert néanmoins une inscription dans la ville. (Ghorra-Gobin 2015 : 13-14)
Concrètement, il s’agit d’un double processus de dispersion des activités économiques et de concentration des activités de contrôle et de direction dans les villes globales (Sassen 2004). Le territoire concerné par ces restructurations est dénommé métapole par François Ascher, terme qui désigne « l’ensemble des espaces dont tout ou partie des habitants, des activités économiques ou des territoires sont intégrés dans le fonctionnement quotidien (ordinaire) d’une métropole » (Ascher 1995 : 34), dont il précise qu’il s’agit de « vastes zones urbaines, d’échelle régionale, distendues et discontinues, hétérogènes, multipolarisées, qui intègrent dans le fonctionnement urbain quotidien des villes grandes et petites, des bourgs et des villages, des hypercentres et des zones rurales » (Ascher 2009 : 68). La métropole, la ville globale et la métapole définissent toutes trois la montée en pouvoir des centralités urbaines sur des territoires élargis et périphériques – qu’ils soient arrière-pays ou hinterlands – à des échelles régionales, nationales ou mondiales.
29Martin Vanier propose une lecture par l’inter-territorialité, la réciprocité et la complémentarité des territoires impliqués (2015). La métropolisation pourrait ainsi être appréhendée sous une forme intégratrice et ne saurait concerner que les espaces urbains. Elle impliquerait, en reprenant la définition de Philippe Estèbe (2015), l’ensemble des territoires inscrits dans un rapport d’échange, dans un réseau, incluant une centralité urbaine. La définition de la métropolisation ne s’arrête plus à « la concentration des richesses humaines et matérielles dans de grandes agglomérations ou à leur périphérie » (Ascher 2009). Elle est liée à la montée en puissance des villes dans un cadre de globalisation et intègre un ensemble de territoires : la métropolisation n’est pas l’influence d’un espace sur les autres, de l’urbain sur ses espaces périphériques, elle est la résultante de processus d’interdépendance dans un territoire large et multiple, la multiplicité évoquant la diversité des territoires interagissant dans l’aire métropolitaine. Un glissement se produit alors, selon lequel il n’y aurait plus de dualité centre-
périphérie et le référentiel urbain-rural serait dépassé pour traiter de l’interdépendance territoriale : il y aurait plutôt un ensemble d’unités en lien relatif les unes avec les autres dans un environnement diffus.
30Or, il existe un cadre théorique pour étudier les liens, les interactions entre des éléments dans un environnement donné : l’analyse systémique. Et dans le cadre de la systémique, le modèle centre-périphérie est un outil indispensable : sous-entendre qu’il est « désuet » (Dumont 2017) laisse à penser que toute relation se vaut par ailleurs, nous fait entrer dans un relativisme impropre à la compréhension des enjeux, et nous fait croire que la domination des centres sur les périphéries n’est plus d’actualité. Rien n’est moins vrai ! Pour l’illustrer, reprenons Philippe Estèbe qui observe un assujettissement de certains territoires à d’autres :
d’une certaine façon, la métropolisation ferme la controverse entre « ruissellement » (spillover) et « aspiration » (gushing out) : les très grandes villes agissent exactement dans les deux registres. Elles aspirent des forces vives et des entreprises dans leurs territoires environnants et redistribuent des résidents, des touristes, des retraités, des consommateurs, des fonctions supports, et ceci, de plus en plus loin en fonction de la taille de la métropole : Paris redistribue à l’échelle nationale, Lyon redistribue vers trois régions au moins, Toulouse alimente la quasi-totalité des territoires de Midi-Pyrénées. Les très grandes villes aspirent et refoulent, et assujettissent les territoires environnants. (Estèbe 2015 : 49)
31Les dynamiques de domination sont bien présentes, puisqu’il y a des territoires « assujettis », c’est-à-dire les « territoires environnants » (ibid.) des métropoles, soit les périphéries, et des territoires « assujettissants », c’est-à-dire les « métropoles » (ibid.), soit les centres. Que les centralités soient denses, polycentriques ou émiettées ne change rien à l’affaire : les rapports de domination restent présents. Relativiser le concept de centralité en supposant que tous les centres se valent, c’est ne pas considérer la hiérarchie urbaine et ce qu’elle implique, à la fois en matière de chaîne de commandement et en matière d’aménagement.
- 6 Nous explorons deux catégories de fonctions des périphéries dans nos travaux, catégories qui s’inte (...)
32La métropolisation est l’un des moteurs de la transformation des relations entre les territoires. En revenant sur ce phénomène, nous pouvons déterminer les clés d’une dialectique particulière qui se redéfinit entre des centres et des périphéries. Le modèle centre-périphérie nous est utile en ce qu’il est un outil d’analyse systémique, c’est-à-dire qu’il permet d’observer les relations entre des éléments participant d’un même système territorial. C’est d’une actualité toute renouvelée puisque, dans le cadre d’un État qui se libéralise et intervient de moins en moins directement dans la redistribution et le lissage des inégalités entre les territoires, c’est aux territoires eux-mêmes de s’insérer dans ledit système et de générer des alliances pour optimiser la circulation des richesses et pour maximiser les effets d’entraînement des métropoles. De telles alliances permettraient aux territoires de rentrer dans un « âge transactionnel » (Desjardins, Vanier 2017) où chacun aurait une place, de par les ressources qu’il mettrait en commun. Sans rentrer dans les détails ici, l’enjeu en sous-texte est de substituer à la solidarité territoriale la réciprocité territoriale, qui demande des contreparties aux territoires soutenus par les différents systèmes de compensation, contreparties pouvant prendre la forme d’une mise à disposition de leurs ressources territoriales (Gumuchian, Pecqueur 2007). L’un des enjeux que nous laissons de côté est la détermination des fonctions des périphéries dans le système territorial, fort intéressante néanmoins pour comprendre où peuvent se nouer de telles alliances6.
- 7 Deux contrats de réciprocité ont été signés en Région Occitanie : un entre Toulouse Métropole et le (...)
33Comprenons ce qu’il se passe à travers l’exemple des « contrats de réciprocité », dont la promotion a été faite dès 2015 par le Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET). Ils sont un excellent moyen de mettre en lumière les enjeux évoqués précédemment, même s’ils ont connu un faible succès : seulement 6 étaient signés en 20207.
- 8 Ces propos étaient tenus sur le site du Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET) (20 (...)
34L’État montre son attachement à voir s’engager une coopération territoriale intégrée. Le CGET indique qu’« il est essentiel de ne plus penser les territoires isolés, séparés, voire opposés les uns aux autres mais au contraire de travailler sur les synergies qu’ils peuvent ensemble définir » (CGET 2020)8. En revanche, le principe qui sous-tend la démarche reste de « conforter le rôle des métropoles, [d’]en faire des locomotives des économies régionales » (ibid.), avec pour corollaire l’idée que
la croissance [est] concentrée dans certains territoires à commencer par les métropoles et les grandes aires urbaines, [croissance qui] doit profiter aux territoires adjacents et plus éloignés […] permettant de passer de la seule logique de redistribution ou de péréquation à une logique de partenariat « gagnant-gagnant ». (CGET 2020)
Bien que ce discours recouvre celui d’une domination urbaine, il y a ici une volonté forte de renforcer les complémentarités par la co-construction du document qu’est le contrat de réciprocité.
- 9 France Urbaine est l’association des communes et intercommunalités urbaines de France. Elle résulte (...)
35Le contrat de réciprocité entre Toulouse Métropole et le Pays Portes de Gascogne est considéré comme le plus abouti de tous. Il a été signé en 2017 par Jean-Luc Moudenc, maire de Toulouse, Président de Toulouse Métropole et alors Président de France Urbaine9, et Raymond Vall, Président du Pays Portes de Gascogne et Président de l’Association Nationale des Pôles Territoriaux et des Pays. Le devoir d’exemplarité de ces acteurs a joué en faveur d’un document déterminant une autre approche de la relation ville-campagne :
Les métropoles, principaux moteurs de la croissance du pays, doivent, encore plus que par le passé, jouer un rôle d’accélérateur et d’impulsion mais aussi de solidarité et de partage, certes au bénéfice d’elles-mêmes, mais aussi à celui de leurs territoires de proximité et de leur ensemble régional […]. En contrepoint, les territoires périurbains ou ruraux assurent un rôle de « régulateur » de la densification métropolitaine en offrant une réserve foncière disponible pour les actifs urbains, une organisation sociale et des services « à taille humaine » accessibles à des populations plus modestes et un cadre de vie considéré par les familles comme de meilleure qualité. Si les relations ville-campagne existent déjà, elles ne sont pas nécessairement identifiées comme telles. Elles sont pourtant déterminantes dans l’objectif d’un développement équilibré du territoire national comme dans celui du maintien d’une égalité de traitement du citoyen devant les services publics. Dans ce cadre, la construction d’accords stratégiques entre territoires urbains et ruraux peut représenter un levier d’équilibre et de cohésion entre territoires et un facteur d’efficacité des politiques publiques. (Toulouse Métropole et Pays Portes de Gascogne 2017 : 2)
36Il n’est plus seulement question d’alimenter le centre depuis les périphéries, il est question de « solidarité », de « partage », de « rôle », de « développement équilibré », « d’égalité de traitement du citoyen ». Le projet politique est ambitieux et donne une place à chacun. Sept thématiques sont déclinées en fiches-action : le développement économique, l’agriculture, le tourisme, le développement culturel, la culture scientifique et la formation, les mobilités et la transition écologique. Cela dit, à ce jour, il reste difficile de déceler en quoi l’impulsion du contrat de réciprocité modifie l’aménagement de quelque manière que ce soit. La principale opération qui ait été menée à terme est la création d’un carreau de producteurs gersois au Marché d’intérêt national (MIN) de Toulouse. Or, les acteur·rice·s économiques n’ont pas attendu l’organisation politico-administrative pour se positionner sur le marché, comme nous le dit l’un des principaux auteurs gersois du contrat (entretien mené en 2019) : « Quand vous êtes producteur de céréales à Lectoure ou producteur de melons et que vous avez à 50 km de chez vous un MIN, vous dites pas : “’y a un contrat de réciprocité ? ‘Y a une coopération ?” Vous le faites, point à la ligne. » Pour cet acteur, la plus-value du contrat de réciprocité réside plutôt dans la capacité d’organisation et de coopération à une échelle plus large, qui n’aurait pas été possible sans le contrat. Dans le même entretien, il précise :
Je dirais que le temps des élus est venu en dernier. Mais c’est aussi un temps très important. […] Toulouse est un bassin de vie de consommateurs et, nous, de producteurs. Et ce qui s’est passé, c’est qu’on s’est rendu compte qu’avec l’usine-centrale de Toulouse, on produit 33 000 repas par jour, avec pour partie de son approvisionnement, parfois, des produits qui étaient à 70 % de l’extérieur à l’Occitanie, alors qu’il y avait les mêmes produits sur notre territoire. L’idée, ça a été de trouver une solution pour travailler sur de la proximité. Structurer des filières, notamment l’approvisionnement du MIN par des producteurs locaux, etc. On a réussi depuis à structurer un groupe de producteurs-consommateurs du Gers dans des logiques agro-alimentaires pour ouvrir un espace, un carreau gersois au MIN toulousain. Là, logiquement, ça devrait être opérationnel à l’automne. Sans soutien actif de la part de Toulouse Métropole, qui est partie prenante du MIN, je vois pas comment on aurait pu facilement aboutir à cette opération. C’est vrai qu’on est dans le dur : comment on fait pour l’espace ? Combien ça coûte ? Qui achète le matériel ? Il faudra qu’il y ait une participation de chaque territoire : de notre territoire, mais aussi probablement du territoire de Toulouse Métropole, qui a dit que s’il fallait qu’ils apportent un soutien – il sera modeste mais – au développement du MIN, qui passerait par l’ouverture aux territoires, pourquoi pas accompagner une expérimentation, la première, celle du Gers ? On a vu avec le président du MIN, logiquement, c’est en bonne voie. Simplement, les producteurs, pour s’installer, ils ont à payer un loyer, les fluides, les assurances, ils ont à payer quelqu’un qui va revendre tout simplement les produits, ils vont devoir payer des vitrines d’immobilier, et ça, ça a un coût. Et les producteurs, aujourd’hui, ils se disent, « quand on fait le montant de ce que ça va coûter, ça veut dire qu’avant d’avoir vendu quoi que ce soit, il faudrait qu’on investisse dans les 30-40 000 euros, sans savoir si ça va marcher. Nous, on veut pas prendre le risque seuls ».
37Qu’est-ce que cela nous dit ? Que les collectivités participent à l’organisation et au soutien de la mise en place de filières. Mais également qu’il y a une situation d’expérimentation qui génère une primauté de lien entre une périphérie et une centralité. Ce n’est pas rien : nous comprenons qu’une compétition s’engage entre les périphéries pour accéder au marché qu’est la centralité.
38Éclaircissons ce dernier point avec l’exemple du contrat de réciprocité liant Montpellier et la communauté de communes des Monts de Lacaune et de la Montagne du Haut Languedoc (2018). Ce contrat est centré sur l’approvisionnement en bois de la métropole montpelliéraine : ce thème est au cœur de quatre des six axes qui y sont développés (les deux derniers concernent la santé et le tourisme). À la lecture du court document qu’est le Contrat de réciprocité ville-montagne, nous apprenons que l’« atout » (ibid. : 3) de la communauté de communes est la forêt, « qui couvre 50 à 60 % de sa superficie » (ibid.), et que « le développement de ce territoire se construit autour des richesses que la Nature lui a offertes : l’eau, le vent, les paysages et la forêt » (ibid.). En face, la métropole de Montpellier a des besoins en bois-énergie et en bois de construction :
La métropole a bénéficié en 2016 d’une étude prospective sur le potentiel de développement du bois-énergie dans son patrimoine bâti. Cette action menée par les Communes forestières dans le cadre de la mission Bois-énergie, a permis d’identifier le bois-énergie comme un enjeu fort pour la métropole. La Métropole souhaite que l’ensemble des chaufferies situées sur son territoire, relevant de ses compétences ou d’organismes sur lesquels elle exerce un contrôle soit approvisionné par le bois de forêts locales. Elle souhaite aussi renforcer la filière constructions bois et développer une offre de qualité en lien avec la démarche ÉcoCité du ministère de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie, notamment concernant les équipements et bâtiments publics (écoles, crèches, structures culturelles, socio-culturelles, socioéducatives, à la rénovation thermique du parc de logements [sic]. (Montpellier Méditerranée Métropole et Communauté de communes des Monts de Lacaune et de la Montagne du Haut Languedoc 2018 : 3)
- 10 Au-delà des contrats de réciprocité, un thème intéressant est celui du tourisme : chaque périphérie (...)
39La communauté de communes est dotée par la « nature » de ressources que la métropole peut mobiliser ; il s’agit d’une mise à contribution d’un territoire périphérique pour l’approvisionnement et la couverture des besoins d’un centre. Cette mise à contribution fait écho, toutes proportions gardées, aux formes de domination les plus fortes que l’on puisse rencontrer : où la périphérie serait le territoire colonisé dont la métropole extrairait les ressources pour répondre à ses besoins, où l’on observerait une forme de néo-extractivisme, l’extraction étant médiatisée par les acteur·rice·s technico-administratif·ve·s locaux·ales (Denoël 2019). L’évolution, dans le rapport centre-périphérie à travers ce contrat dit de réciprocité, est que le territoire d’approvisionnement est fléché. Ce qui pose immédiatement un autre problème : celui de la compétition entre territoires périphériques se partageant un même marché, la métropole. Quid des autres périphéries qui souhaitent, elles aussi, valoriser la filière bois auprès de la métropole montpelliéraine ?10 Dans le contexte d’approvisionnement local, la métropole est en situation de monopsone, c’est-à-dire qu’elle est la seule acheteuse sur un marché où il y a plusieurs offreurs : elle peut mettre les périphéries en concurrence et choisir la proposition qui lui est la plus avantageuse. Finalement, l’étude de ce cas renvoie au précédent : l’objet de la coopération, quand celle-ci se concrétise, reste l’approvisionnement de la centralité depuis la périphérie – ici, le bois-énergie ou le bois-construction ; précédemment, l’agro-alimentaire. C’est la fonction de la périphérie par rapport au centre qui est l’objet de l’attention de ces contrats. L’inverse est moins vrai : si quelques actions sont réalisées pour rapprocher des périphéries les fonctionnalités du centre (accessibilité à l’emploi, aux services de rangs intermédiaires ou supérieurs, etc.), comme le déploiement de tiers lieux en Pays Portes de Gascogne, elles restent secondaires de par leur ampleur. Par exemple, quand il est question de mobilités dans les contrats de réciprocité, la première action envisagée est le covoiturage : il n’est pas question de transports en commun ou d’infrastructures et on en appelle à la responsabilité individuelle plutôt qu’à une réorganisation des institutions dans leur ensemble.
40Les effets des outils de coopération inter-territoriale, à l’instar des contrats de réciprocité, sont faibles. Plus, ils peuvent paraître paradoxaux puisque, du point de vue systémique, ces contrats censés favoriser la coopération – la « réciprocité » – participent plutôt de phénomènes de mise en compétition généralisée des territoires (ici, une compétition entre territoires périphériques ; ailleurs, une compétition entre grandes villes, etc.).
41La remise en question du modèle centre-périphérie dans le contexte actuel d’urbanisation mondiale et de multiplication des relations territoriales permet de mettre en lumière les débats entourant cette notion et souligne deux approches distinctes du modèle : la première considère le modèle comme une norme d’aménagement renforçant les rapports de domination tandis que la seconde le voit comme un outil critique de la domination de certains territoires sur d’autres, issu de la méthode systémique. À partir de la seconde approche, nous avons identifié toute la diversité que recouvrent les périphéries et ainsi rappelé que le modèle centre-périphérie n’est pas binaire.
42Par ailleurs, le phénomène de métropolisation n’est pas qu’un facteur de brouillage des catégories spatiales. La métropolisation renforce les rapports de domination entre les territoires. C’est en cela que le modèle centre-périphérie reste pertinent pour analyser leurs dynamiques relationnelles, contredisant l’idée qu’il serait désuet. Si nous insistons sur la nécessité de ne pas banaliser excessivement ce modèle et de le réserver à l’analyse des relations d’inégalité, nous insistons également sur l’importance de comprendre les dynamiques centre-périphérie dans un tel contexte. En effet, le modèle centre-périphérie reste un outil heuristique essentiel pour observer les relations entre les territoires, pour comprendre les enjeux territoriaux et, in fine, pour proposer des ajustements face aux déséquilibres constatés.
- 11 Les auteurs du rapport font ici référence aux villes petites et moyennes vis-à-vis des grandes vill (...)
43Justement, dans leur rapport d’information portant sur la préparation d’une nouvelle étape de la décentralisation en faveur du développement des territoires, déposé le 31 mai 2018 auprès de la Présidence de l’Assemblée Nationale, Arnaud Viala, Jean-François Césarini et Guillaume Vuilletet prennent la mesure du phénomène de métropolisation et signalent une marginalisation de certains territoires avec l’apparition de « profonds déséquilibres » (Viala, Césarini, Vuilletet 2018 : 28). Pour eux, la réponse ne saurait être institutionnelle – ils font référence aux précédentes réformes, notamment MAPTAM et NOTRe, et au « big bang » (ibid. : 28) territorial, annoncé avec l’Acte III de la décentralisation, qui n’a pas eu lieu. Selon eux, la solution résiderait dans « une réponse fonctionnelle avec des outils propres à impulser des dynamiques locales, afin de s’émanciper des métropoles régionales, “se décentraliser” de ces métropoles » (ibid.). L’effet ruissellement des métropoles vers les territoires périphériques est un levier qu’ils rejettent du fait qu’il ne se vérifie pas (ibid. : 29-30), tout comme ils rejettent la possibilité de procéder seulement à des coopérations (ibid. : 30-31) considérant que les déséquilibres des territoires qui dialoguent ne permettent pas de réelles négociations : « sans [une] taille critique, il est fatal d’en rester à de la satellisation, ou pire, de la vassalisation par rapport aux grandes métropoles »11 (ibid. : 31). Pour autant, selon eux, l’émancipation des territoires passerait en partie par l’établissement de projets établis autour de ressources territoriales. Nous touchons ici au cœur de la contradiction de l’inter-territorialité : les périphéries seraient incapables de négocier d’égal à égal avec les centres, néanmoins elles seraient comme par magie capables d’émettre des projets locaux s’appuyant sur des ressources territoriales dont la valeur serait négociée à sa juste mesure avec les centres. C’est précisément ce que dénonce Renaud Epstein en rappelant que l’apparition et le développement des modèles en réseaux et de la gouvernance multi-acteurs ont conduit à une tendance à la surestimation de l’horizontalité des rapports entre les territoires (Epstein 2015). Marteler les objectifs de coopération, de complémentarité et d’inter-territorialité dans un cadre d’égalité des chances, c’est postuler que tous ont la même capacité à s’autodéterminer, à dialoguer, voire surtout à négocier avec leurs pairs, horizontaux (de même échelon) ou verticaux (d’échelons différents).
44Les territoires n’ont pas les mêmes capacités (financières et humaines, soit l’ingénierie et la représentation par des élu·e·s) à se définir (le diagnostic de territoire), à se raconter (le récit territorial) et à se projeter (le projet de territoire). Dans un système transactionnel en construction, c’est aussi la capacité à négocier qui est asymétrique. Ainsi, les ressources territoriales des territoires les plus faiblement dotés sont mobilisées par ceux que le rapport de force favorise. Certains territoires – et leurs trajectoires de développement – sont assujettis aux besoins d’autres territoires : ce sont les périphéries d’un côté, les centralités de l’autre. Et le modèle centre-périphérie apparaît comme un excellent outil pour observer, en particulier depuis les périphéries, ce système relationnel et ses dysfonctionnements. Dans ce cadre d’analyse, l’on peut considérer que la focale est trop orientée sur les relations entre les éléments, les réduisant dans notre cas à leurs situations de centralité ou de périphéricité. Il est alors possible de compléter l’approche systémique par des approches monographiques visant l’approfondissement de la compréhension des dynamiques qui traversent chacun des éléments mis à l’étude.