1La distribution spatiale des activités marchandes est principalement régie par le binôme attractivité-accessibilité. De fait, la production d’espaces marchands sur les cinquante dernières années dans les pays industrialisés se manifeste principalement par des formes concentrées mono-fonctionnelles (malls, zones commerciales) ou mixtes (hypercentres à dominante marchande). Tout se passe comme si les modalités de production de la centralité marchande (Bordreuil 1985) ne pouvaient se faire selon d’autres « régimes de centralité » (Bourdin 2019) que le centre,
entendu comme lieu où la fonction est spatialement concentrée.
2Pourtant, depuis le tournant des années 2000, une prise de conscience s’opère principalement du fait d’un élément exogène à la centralité, l’accentuation globale de nos mobilités, et d’un élément endogène à la fonction marchande, la diversification des formats de vente et notamment l’explosion du commerce en ligne. Laurent Devisme (2005) se demande si la centralité telle que la définissait Henri Lefebvre (1967) ne serait pas remise en cause par nos mobilités, Frédéric Gaschet et Claude Lacour (2002) affirment que le centre est une réponse désormais datée à la production de la centralité.
3Mais si la polarisation n’est plus un élément aussi régulateur que par le passé, c’est assurément parce que d’autres effets spatiaux interviennent, générant d’autres modes de centralité (Lebrun 2023a) : au point (la polarisation) s’ajoutent la ligne (la discontinuité), l’aire (l’ancrage territorial) et le réseau (le commerce en distanciel). La mise en articulation de ces différents modes va assurément se faire selon des modalités différentes en fonction du contexte.
4Cet article propose de voir dans un premier temps ce qui serait responsable de cette fin du primat de la polarisation. Cette remise en cause du rôle majeur de la polarisation dans l’opérabilité des localisations marchandes rend l’usage du centre, entendu comme concentration marchande, moins impérieux. Pour autant, cela peut vouloir dire trois choses qu’il faudra explorer dans un second temps :
– la centralité marchande aujourd’hui se doit d’exister sous des formes plus diffuses notamment pour mieux répondre aux enjeux de la proximité ;
– le centre, en tant que lieu d’accumulation marchande, est toujours un régime de centralité pertinent, mais pour des raisons différentes puisque motivées par d’autres modes de centralité que la polarisation ;
– la diversification des formes de consommation par la proximité, notamment virtuelle, bouscule nos proxémies marchandes (Hall 1971 ; Lebrun 2023a) rendant moins cruciale la question de la localisation du lieu de vente, ceci aux dépens tant des centres que d’une centralité plus diffuse.
5Cet article est essentiellement à portée théorique et épistémologique. Il emprunte nécessairement des éléments de l’argumentaire théorique développé dans de précédentes recherches (Lebrun 2023a), mais il propose des éléments théoriques inédits sur le rapport centre-centralité afin de répondre plus spécifiquement aux attentes de ce numéro. Il s’alimente plus particulièrement sur des terrains qui permettent de voir en quoi le rôle différencié du réglementaire (Dugot 2019 ; Alonso-Provencio 2016) et des pratiques influe sur le devenir de la place des centres dans la production de la centralité marchande.
6Dans ce premier point, il s’agit de voir en quoi la logique de polarisation, largement dominante dans les réflexions sur les localisations marchandes, semble devoir être remise en cause. C’est principalement l’évolution des pratiques de mobilité qui en est responsable, entraînant une désolidarisation du binôme attractivité-accessibilité. Or, c’est cette logique de polarisation qui explique très largement le poids accordé à la cristallisation commerciale sous forme de centres dans le fonctionnement marchand.
7Depuis cinquante ans, notamment en France, la distribution des localisations marchandes sur les territoires est principalement pensée en fonction du binôme accessibilité-attractivité dans une logique purement économique : en améliorant l’accessibilité on améliorerait l’attractivité et, à l’inverse, en améliorant l’attractivité on repousserait les limites de l’aire de chalandise à l’envi. Ce rapport offre-qualité d’accès a eu plusieurs conséquences :
– les localisations marchandes sous forme de centres (centres commerciaux et zones commerciales) sont nécessairement favorisées puisqu’elles seules permettent la concentration de l’offre en générant des effets d’agglomération. Dès lors, la polarisation marchande générée entraîne la constitution de centres plus qu’elle ne favorise une distribution moins spatialement concentrée des commerces. En cela, les centres commerciaux périphériques ne font que rééditer une recette qui avait fait le succès du centre-ville ;
– l’amélioration des mobilités motorisées dans les années 1960 a permis de générer des centres reposant sur une très bonne accessibilité en termes de métrique automobile, entraînant de facto l’émergence de zones commerciales dites périphériques. Celles-ci seront ensuite pérennisées, d’une part, parce qu’elles seront au cœur des mobilités des nouveaux périurbains, d’autre part, parce qu’elles élargiront leur offre. En cela, le centre-ville a souvent souffert, l’amélioration de ses conditions d’accès (notamment automobile) étant plus difficile à mettre en œuvre ;
– le recours au calcul des aires de chalandise s’est systématisé, notamment pour communiquer sur le bien-fondé de nouveaux développements marchands. L’aire de chalandise, c’est l’outil qui fait directement correspondre largeur de l’offre et largeur de l’accessibilité ;
– le primat de ces considérations sur toute autre considération urbanistique a longtemps entraîné une forme de négligence vis-à-vis des autres éléments, mis à part l’accessibilité, qui sont susceptibles de participer à une meilleure attractivité ; comme si l’accessibilité, hors poids de l’offre, se suffisait à elle-même.
8Le législateur, face à cette situation, a eu des réactions sensiblement différentes. En France, cette logique économique est apparue structurante, au point que le droit de l’urbanisme commercial est distinct de celui de l’urbanisme général. Pour agir sur les localisations marchandes, le législateur agit, sans grand succès d’ailleurs, sur les autorisations marchandes par leurs surfaces de vente, notamment depuis la loi Royer de 1973 (Lebrun 2023b). En Suisse, par exemple, le législateur a choisi de réguler le commerce selon les mêmes modalités que toute autre fonction urbaine, privilégiant très tôt des critères de durabilité : on régule les surfaces des parkings indépendamment des fonctions que l’on trouve autour (Alonso-Provencio, Da Cunha 2013 ; Alonso-Provencio 2016). De fait, le développement des centres commerciaux périphériques reposant sur un modèle tout automobile y a pendant longtemps été jugulé sans que l’on parle un instant de mètres carrés de surface de vente.
- 1 En France, le niveau élevé constant des demandes d’autorisation soumises à la CDAC (Commission dépa (...)
9Dans un contexte de mobilité de plus en plus marquée des consommateurs, qui n’hésitent plus à aller plus loin ou à « zapper » d’une zone commerciale à une autre, l’accessibilité est devenue de moins en moins discriminante. Depuis une trentaine d’années, les Français sont de plus en plus mobiles : une bonne accessibilité ne suffit plus à les convaincre. De fait, le binôme offre-accès est devenu bancal. On observe une forme de fuite en avant par l’offre afin de se démarquer de la concurrence1.
10Il y a une érosion du rôle de l’accessibilité dans le binôme accessibilité-attractivité. De fait, puisque l’accessibilité devient secondaire, la pérennité d’un lieu marchand, jusqu’alors garantie par sa bonne localisation, est rapidement mise à mal. Si le centre-ville a tenu aussi longtemps, c’est avant tout parce qu’il était au cœur des pratiques de mobilité, et donc que son accessibilité était plutôt satisfaisante. Sa faiblesse réside davantage dans sa capacité à retenir sur place le consommateur (problématiques liées au stationnement par exemple) et dans sa difficulté à faire évoluer le bâti à moindre coût. En revanche, les polarités de quartier ont dès les années 1950 été mises à mal. Jean-Pierre Grimmeau et Benjamin Wayens (2016), par l’étude du cas belge, ont ainsi montré que l’érosion du petit commerce de quartier est bien antérieure au développement des entrées de villes et autres grandes surfaces périphériques. Tout simplement parce que le binôme accessibilité-attractivité permettait déjà une meilleure mise en valeur de lieux marchands à l’offre plus développée, principalement dans les centres-villes.
11Si certaines entrées de villes ont pu émerger du fait d’une localisation sur des flux ville-campagne et interurbains importants, leur devenir s’est vite heurté, au début des années 2000, au fait que les lieux à bonne accessibilité devenaient concurrents entre eux et que, lorsque c’était le cas, ce n’était plus l’accessibilité qui devenait le facteur discriminant mais bel et bien l’offre et donc l’attractivité. C’est alors que sont apparues les premières friches commerciales périphériques dans un contexte général d’augmentation en mètres carrés des surfaces de vente (Valdiguié, Schmit 2018 ; Dugot 2019). En effet, qui dit logique d’attractivité non pondérée par la logique d’accessibilité dit nécessairement surenchère de l’offre, dans un contexte concurrentiel, pour tenter d’accroître la réussite marchande et de faire la différence avec d’autres espaces. Cette logique prévaut à toutes les échelles :
– mise en concurrence des points de vente entre eux, notamment dans les domaines les plus concurrentiels ;
– mise en concurrence des périphéries marchandes d’une même agglomération ;
– mise en concurrence des centres commerciaux régionaux et autres entrées de villes d’importance dans un contexte de tissu urbain dense.
L’amélioration rapide des pratiques de mobilité sur les trois dernières décennies, à finalité marchande ou non, a contribué à faire voler en éclats les logiques de chalandise classiques, le binôme attractivité-accessibilité reposant désormais sur la seule attractivité puisque la mobilité à accomplir n’est plus nécessairement un frein pour les consommateur·rice·s qui s’inscrivent dans une logique constante et assumée de déplacement, voire d’hypermobilité (Sheller, Urry 2006). Mais, par facilité, on a continué à fonctionner selon la logique des aires de chalandise, avec une défiance vis-à-vis d’espaces jugés comme concurrents : les consommateur·rice·s sont plus mobiles, la concurrence est donc plus proche, il faut donc à nouveau renforcer l’attractivité par l’offre pour mieux repousser les limites des espaces de chalandise. On a donc cherché, face au constat que les populations sont plus mobiles, à leur donner à tout prix des raisons supplémentaires de faire jouer la concurrence, au risque d’une accentuation supplémentaire des mobilités et d’une course au gigantisme des polarités marchandes. Faute d’avoir encore la main sur l’accessibilité, on développe l’offre alors même que le niveau démographique et le pouvoir d’achat n’augmentent plus. C’est ce fonctionnement en surrégime que Pascal Madry qualifie de bulle marchande (2013).
- 2 La motilité (Kaufmann 2002), renvoie au potentiel de mobilité, tant technique que social. Elle se c (...)
12Le fait que le binôme accessibilité-attractivité apparaisse comme incontournable n’est donc pas sans conséquence : il a abouti, dans un contexte de mobilité facile et de motilité2 forte, à un renforcement des logiques d’attractivité générées par l’offre. Cet élargissement de l’offre a pris la forme soit de nouvelles polarités marchandes, soit d’une augmentation de la taille des polarités existantes. La centralité marchande s’est alors massivement exprimée sous forme de centres. Ce point est facilité par une souplesse réglementaire, pour ne pas dire un laxisme coupable, qui contribue à ce que la logique d’accroissement de l’attractivité par l’élargissement de l’offre supplante toute autre logique d’implantation (Valdiguié, Schmit 2018).
13D’un point de vue conceptuel, cela correspond à ce que l’on peut appeler un changement de « régime d’accumulation marchande » par analogie avec le concept de « régime d’accumulation » développé par le géographe David Harvey dans les années 1980 (Harvey 1987). Chez Harvey, l’impact de la flexibilité sur l’urbanisme se limite aux conséquences des évolutions structurelles du marché du travail sur le fonctionnement de la ville. Mais la flexibilité ne s’est en rien limitée, dans l’urbanisme commercial, aux seules évolutions des conditions d’emploi : les modalités de gestion du bâti commercial ont tout autant été marquées par une souplesse qui existait déjà depuis les années 1970, et ce, alors que le contexte aurait mérité davantage de rigidité à partir des années 1990 et sur le long terme. Dès lors, à conditions réglementaires comparables, la flexibilité est, à compter des années 1990, d’autant plus visible qu’elle devient structurante : c’est ce qui explique sans changement notable ce glissement d’un « régime d’accumulation marchande standardisée à un régime d’accumulation marchande flexible » (Lebrun 2023a). Comment expliquer autrement que le développement des surfaces marchandes, notamment les zones commerciales périphériques et les centres commerciaux régionaux, ait pu se poursuivre dans de telles proportions, alors même que le marché était arrivé à maturité ? On peut donc parler d’urbanisme commercial flexible à partir du moment où les logiques d’implantation permettent des créations importantes de nouvelles surfaces de vente alors même que ces créations génèrent les premières friches commerciales et se font sans croissance proportionnelle du marché.
14Nous parlerons de centralité de polarisation pour définir la centralité marchande générée par le binôme offre-accessibilité, dont on voit qu’il est désormais fragile. D’ailleurs, Gaschet et Lacour (2002) disaient déjà, il y a vingt ans, que la conjonction centre-centralité était datée, en ce sens que la concentration répondait à un besoin de satisfaire des contraintes de mobilité qui n’existaient plus. On se rend compte que l’on a continué à penser la centralité marchande en termes de développement des centres, par accumulation de l’offre fonctionnelle, alors même que les conditions d’une disjonction centre-centralité étaient réunies. Il s’ensuit donc une logique complètement déphasée, alors que le passage à un régime de mobilité plus apaisé, laissant une plus grande place à des approches plus qualitatives du déplacement et surtout à la proximité, permettrait en théorie de penser les logiques d’implantation marchande selon des modalités plus diversifiées.
15Cela veut donc dire que la centralité de polarisation est cadrée : elle répond à un certain nombre de conditions en dehors desquelles la centralité marchande peut être gérée selon d’autres modalités et à un certain nombre de règles et de lois qui sont nécessaires à son opérabilité mais en conditionnent aussi les formes. Offre et facilité d’accès sont donc au cœur des lois de la centralité de polarisation. Mais, paradoxalement, c’est parce que nous sommes potentiellement de plus en plus motiles que la centralité de polarisation montre ses limites. Il est en effet difficile de créer de la différenciation à partir d’un critère de moins en moins discriminant. Ainsi, la disjonction mobilité-motilité est très largement sous-estimée et les motivations qui génèrent les pratiques d’achat sont assurément régies par d’autres facteurs, que les autres modes de centralité nous permettent d’aborder.
16À trop miser sur les centres pour appréhender la structuration des espaces marchands, on a trop vite conclu que l’un et l’autre étaient irrémédiablement liés. Pour autant, la centralité marchande n’est pas liée à la façon dont se cristallise l’offre mais au potentiel marchand détenu par chaque lieu. Assurément, d’autres modes de centralité permettent de l’appréhender que la seule centralité de polarisation.
17Dans ce second point, nous devrons tirer les conclusions de cette remise en cause des logiques de polarisation dans l’appréhension de la centralité marchande. Quelles sont les autres logiques spatiales qui peuvent être opérantes ? Toutes les formes marchandes sont-elles affectées de la même façon ? Qu’est-ce que cela nous dit sur le fonctionnement et les dysfonctionnements du binôme centre-centralité ?
18Renoncer à la polarisation comme élément générateur de centres, ce n’est pas renoncer aux centres, c’est simplement penser que le centre est une forme spatiale qui peut faire sens dans d’autres modes de centralité ou que d’autres formes spatiales peuvent aussi être pertinentes.
19Ces modes de centralité deviennent eux-mêmes possibles si l’on envisage l’ensemble des configurations spatiales pouvant potentiellement être génératrices de centralité ; la polarisation en est une. Mais les formes spatiales de base, telles qu’elles ont été théorisées par Roger Brunet en géographie dans les années 1980 (Brunet 1986) et actualisées ensuite par d’autres (Casanova Enault, Chatel 2017), nous laissent entendre que d’autres options sont possibles (cf. tableau 1).
Tableau 1 : Formes spatiales et modes de centralité
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Forme spatiale de base
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Effet spatial structurant
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Mode de centralité
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Pôle
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Polarisation marchande
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Centralité de polarisation
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Ligne
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Effets de discontinuité
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Centralité de positionnement
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Aire
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Territorialité et ancrage
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Centralité d’ancrage
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Réseau
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Accessibilité au numérique
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Centralité en distanciel
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20Dès lors, outre la centralité de polarisation, on peut distinguer trois autres modes de centralité possibles, qui supposent un rapport à l’espace différent. Il nous faut voir maintenant en quoi ces rapports à l’espace différenciés sont susceptibles d’entraîner des formes marchandes soit sous forme de centres, soit sous des formes plus diffuses.
21Il est à noter que ces modes de centralité ne sont en rien exclusifs : la centralité marchande d’un lieu peut être marquée par un ou plusieurs des effets spatiaux cités. L’équilibre en un lieu entre les différents modes de centralité participe à sa « coloration marchande » (Lebrun 2023a). Pour autant, nous ne pourrons pas nous permettre de développer dans le présent article les modalités et les formes de la mise en synergie des différents modes de centralité.
22Si la manière d’appréhender le centre et la centralité change, cela aura nécessairement un impact sur l’appréhension et la définition des périphéries. En effet, si le centre peut se penser au regard de ses qualités intrinsèques, centre et périphérie ne prennent pleinement sens que par les relations qu’ils entretiennent (Reynaud 1981). Changez la nature du centre et vous changerez la nature de la ou des périphérie(s). Pour chacun des modes de centralité, il faut donc envisager l’impact éventuel sur les relations centre-périphérie.
23La centralité d’ancrage est celle permise par l’attachement et par l’identité territoriale. C’est elle qui va faire que les habitant·e·s d’un quartier vont continuer à y fréquenter les commerces, alors même qu’elle pourra sembler inintéressante aux habitant·e·s d’un autre quartier.
24Pour autant, la centralité marchande d’ancrage a-t-elle besoin de se réaliser sous forme de centres, en tant que concentration fonctionnelle ? Pas nécessairement. En effet, le lien à l’espace entretenu par l’ancrage s’appuie non pas nécessairement sur un lieu précis mais sur un territoire, espace que les habitant·e·s se sont approprié et duquel ils se revendiquent. La distribution spatiale de l’offre marchande dans ce territoire peut alors se faire selon diverses modalités et divers choix urbanistiques. C’est pour cela que les commerces de quartier, par exemple, peuvent tout aussi bien être présents en étant disséminés dans quelques rues que concentrés autour d’une place. La localisation exacte de la présence marchande est accessoire, seul compte le territoire pris dans sa globalité. La logique est celle du « chez nous » par rapport à l’Ailleurs. Le territoire génère une forme d’auto-centrage de la présence fonctionnelle.
25C’est la dimension marchande des « centralités populaires » (Collectif-Rosa-Bonheur 2016) ou des « centralités immigrées » (Bredeloup 2007) qui a été la plus étudiée en sciences sociales (principalement en anthropologie, en géographie et en sociologie). Deux terrains ont été particulièrement travaillés : les quartiers populaires du centre de Marseille (Tarrius 2000 ; Grellier 2013 ; Morvan 2023) et les quartiers Goutte d’Or et Château d’Eau à Paris (Bouly de Lesdain 1999 ; Chabrol 2013 ; Lallement 2015).
26De fait, si dans la centralité d’ancrage, c’est le territoire qui fait centre pour ses habitant·e·s, cela signifie que tout espace extérieur à ce quartier leur apparaît comme périphérique. Cela ne veut pas dire pour autant que des relations de type centre-périphérie ne peuvent exister. Ainsi, la centralité d’ancrage peut être valorisée de façon extravertie : lorsqu’un territoire a une identité si forte qu’il en devient une destination touristique. C’est ce que l’anthropologue Sophie Corbillé appelle le « commerce de l’identité » (Corbillé 2017). Dans ce cas, la mise en valeur marchande est permise par les résident·e·s des périphéries (le mot désigne dans ce cas le « reste du monde », hors territoire d’ancrage de la centralité).
27Photos 1 et 2 : l’exemple de la médina de Rabat, Maroc. Environ 350 mètres séparent les deux sites photographiés.
Photo 1 : Centralité d’ancrage extravertie dans la médina de Rabat (rue des Consuls), dans le périmètre touristique, © N. Lebrun, 2023.
Le commerce y est marqué par une offre destinée aux touristes. Les seuls Marocains à fréquenter ce lieu sont les commerçants eux-mêmes. Il s’agit d’un exemple type de commerce de l’identité : seul l’ancrage sur l’identité locale permet sa présence, mais seule la mise en relation avec le monde entendu comme périphérie permet sa valorisation.
Photo 2 : Centralité d’ancrage dans la médina de Rabat (rue du Mellah), hors périmètre touristique, © N. Lebrun, 2023.
Le commerce y est marqué par une offre banale (principalement alimentaire) totalement destinée aux locaux.
28Le positionnement sur des flux ou sur des lieux privilégiés de mise en connexion des différentiels territoriaux entraîne possiblement l’émergence de lieux privilégiés de mise en valeur. C’est la logique du pied de col telle qu’elle a été décrite par le géographe Kevin Sutton, expliquant la possible émergence d’un lieu central d’un côté d’un col de montagne, du fait du goulot d’étranglement des flux que constitue le col :
Un col existe en mobilités parce qu’il supporte un itinéraire utilisé pour franchir une ligne de crête (Bernier 2004). Le pied de col doit donc être affirmé comme une forme de centralité des mobilités (des services) associée à une qualité nodale motile d’éclatement (un carrefour), groupée autour du pôle (le bourg ou la ville). En cela il se compose de fonctions centrales et de fonctions nodales dont la dynamique de confrontation est à interroger. (Sutton 2011)
29Par analogie, il est possible d’étendre cette logique de pied de col à toute autre configuration spatiale comparable hors montagne. On parlera alors de « pied de col marchand » pour désigner tout lieu à forte centralité marchande en position d’entrée ou sortie de franchissement d’une discontinuité, indépendamment de la nature de cette dernière. De fait, on peut distinguer différents types de pieds de cols marchands :
– le pied de col aéroportuaire. Le pied de col fort est celui qui se situe en amont de la mobilité, où une rétention des flux va momentanément s’opérer. On y trouvera les espaces marchands des aéroports qui peuvent aller de la simple boutique à l’ensemble commercial dédié au duty free, comme on le constate par exemple dans certains aéroports émiratis tels que celui de Dubaï (Lebrun 2017). C’est la même logique qu’on va retrouver par extension dans les gares susceptibles de retenir momentanément les flux de voyageurs, apparue sous la forme désormais classique des librairies de gare à la fin du xixe siècle, jusqu’à constituer, dans la ville moderne, des centres commerciaux importants dans les gares les plus fréquentées des métropoles mondiales ;
– le pied de col de dyade frontalière. C’est comment la proximité frontalière, par les différentiels de prix et d’offre générés, permet la cristallisation marchande du côté le plus avantageux. C’est par exemple la surreprésentation de l’offre marchande alimentaire côté français à proximité de la frontière avec le Luxembourg ou la Suisse ;
– le pied de col de lisière urbaine. Le pied de col de lisière urbaine, c’est la configuration spatiale où l’entrée de ville est en situation de capture de flux intensifiés entre la ville et les campagnes environnantes, dans un contexte de développement des pratiques de mobilité périurbaine (photo 3).
Notons néanmoins que ce n’est pas la complémentarité ville-campagne qui a généré le développement des entrées de villes. Celles-ci existaient déjà du fait de la périphérisation préalable de certaines polarités marchandes, dans un contexte de forte évolution des formats de vente et de forte évolution des pratiques de mobilité motorisées. Logique de polarisation et logique de positionnement se complètent donc, la seconde permettant de pérenniser un modèle de localisation provoqué par la première. Une sorte de compromis s’établit alors entre logique de polarisation et logique de positionnement sur les flux. C’est le sens même du bel oxymore de « centralité périphérique » utilisé pour caractériser notamment la périphérisation des activités marchandes autour des villes puis leur formalisation en centres.
Photo 3 : Commerces de restauration rapide dans la gare de Neuchâtel, Suisse. La gare, du fait des flux et de l’attente qu’elle génère pour le voyageur, constitue un pied de col valorisable, © N. Lebrun, 2015.
30Ce compromis spatial a pu s’établir de façon très variable dans le temps, selon que la logique attractivité-accessibilité ou celle de capture des flux prenait l’ascendant. Ainsi, lorsqu’on s’intéresse à l’émergence des hypermarchés à la fin des années 1960 et durant les années 1970, la périurbanisation n’est pas encore de mise : la polarisation marchande joue à plein dans l’émergence des centres commerciaux. Mais plus tard, quand les entrées de villes deviennent centrales dans les pratiques de mobilité d’un nombre croissant de ménages, la logique de positionnement sur les flux prend le pas sur la logique de polarisation. C’est l’irrépressible mise en concurrence des périphéries marchandes qui va aboutir à une nouvelle surreprésentation des logiques de polarisation (cf. tableau 2).
Tableau 2 : Pied de col marchand de lisière urbaine et type de centre généré
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Période
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1960-1980
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1980-1995
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Depuis 1995
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Situation de pied de col marchand
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non
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oui
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oui
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Régime d’accumulation marchande
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Accumulation standardisée
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Accumulation standardisée
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Accumulation flexible
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Mode de centralité structurante
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Centralité de polarisation
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Centralité de positionnement
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Centralité de polarisation
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Mode de centralité complémentaire
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Centralité de polarisation
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Centralité de positionnement
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Type de centre
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Périphérisation du centre
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Renforcement du centre par la mise en situation de capture de flux
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La périphérie devient centre
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31Dès lors, par la centralité de positionnement, on contribue à redistribuer les localisations des centres et des périphéries. Des espaces de marge territoriale (frontière par exemple) deviennent centraux (Siadou-Martin et al. 2020), reléguant le cœur des territoires au statut de périphéries (où l’effet frontière ne se fait plus sentir). S’il y a périphérisation du centre, il y a potentiellement mise au centre de certaines périphéries.
- 3 La mobiquité (mobilité + ubiquité) renvoie à la capacité à rester connecté en mobilité sans contrai (...)
32La virtualisation marchande aurait pu entraîner une déspatialisation du rapport à la consommation. Or, il n’en est rien. L’acte marchand est toujours spatialisé mais le rôle de sa localisation devient plus flou pour les consommateur·rice·s, puisque le produit vient à eux. Néanmoins la polarisation existe, sous la forme d’une concentration logistique dont la connaissance de l’organisation importe peu à la consommatrice ou au consommateur final. On passe d’une polarisation marchande à une polarisation logistique plus ou moins transparente pour les consommateur·rice·s. Le besoin de centre s’est déplacé dans un processus de transaction spatialement étirée, entraînant un dédoublement de la polarisation :
– une polarisation logistique (les grandes plateformes d’Amazon, les dark stores, etc.) qui témoigne d’une forme d’organisation du cheminement logistique afin de centraliser l’offre pour faciliter sa distribution jusqu’à la consommatrice ou au consommateur final ;
– une « recentration » de l’individu-consommateur·rice sur lui-même, qui, dans l’évolution de son rapport à la consommation, tend à désacraliser le lieu marchand en s’autorisant à privilégier une approche mobiquitaire3 de la consommation (Thévenet-Deparis 2017).
33J’utilise le terme de « recentration » comme pendant du terme « décentration » tel que l’utilise le psychologue Jean Piaget (1966) dans un contexte scientifique en apparence très différent. Ainsi, le terme de décentration est développé par Piaget lorsqu’il aborde le développement de la connaissance spatiale chez l’enfant, comme le rappelle Claire Tourmen :
Le développement de l’intelligence humaine prend la trajectoire d’une décentration, pour reprendre un autre concept fertile de Jean Piaget. Les petits enfants ont du mal à « se placer du point de vue des partenaires » et à « parler non pas pour soi, mais dans la perspective d’autrui » (Piaget & Inhelder 1966), et la découverte des points de vue des autres (en contradiction avec le sien) introduit du conflit et du malaise. Vu que la pensée ne déteste rien tant que l’incohérence, […] on cherche alors à construire les points de vue des autres en les intégrant dans un tout plus large, décentré de son point de vue propre, qui ne devient alors qu’un point de vue possible parmi les autres. […] In fine, la décentration permet de comprendre que ce qui est central pour moi est périphérique pour un autre. (Tourmen 2023)
- 4 Amorcée par le commerce dit omnicanal comme l’analysait Darrell K. Rigby au tournant des années 201 (...)
- 5 Les tendances actuelles ont accru l’écart entre « commerce de viscosité » (qui va vers le client) e (...)
34Dès lors, la recentration de l’individu-consommateur·rice sur lui-même se fait dans une sorte de mouvement inversé de la logique piagétienne. Le psychologue Jean Piaget décrit le processus cognitif chez l’enfant comme marqué par une phase de décentration, ce moment où il ne se considère plus comme le centre du monde, ce qui lui permet d’élargir ses horizons cognitifs et spatiaux. Or, le monde de la consommation, très longtemps centré sur le lieu de vente, auquel le badaud se rendait, se recentre progressivement sur la consommatrice ou le consommateur. Ce dernier n’a plus à faire l’effort de s’insérer dans les logiques tierces de localisation marchande. La consommation vient à lui. Cette recentration4 est la forme la plus aboutie du « commerce de viscosité »5 qui s’oppose au « commerce de destination » (Badot, Lemoine, Ochs 2019). La consommation est alors soluble dans nos pratiques individuelles, entraînant une pulvérisation et une dilution des espaces de la consommation qui sont liés à nos autres pratiques spatiales voire à nos désirs d’immobilité.
35Cette forme d’« infantilisation » (Stiegler 2009) du client ou de la cliente, qui n’a plus à penser l’espace marchand, est peut-être ce qui explique les constats faits par Matthieu Schorung sur les pratiques d’achat à New York (Schorung 2022). Il remarque un développement très marqué du quick commerce avec livraison à domicile, y compris lorsque l’offre marchande est pléthorique à proximité immédiate du lieu de résidence.
36Dès lors, si dans ce contexte, le centre renaît, ce n’est pas de la polarisation qu’il génère par son offre mais par sa capacité à constituer un lieu ou un mieux qui fait sens dans les pratiques des individus, tant dans leur façon de consommer que dans leurs autres pratiques sociales. C’est pourquoi le marketing s’oriente depuis quelques années déjà vers des approches plus qualitatives par l’« expérientiel ». Pour redonner un sens au centre, il faut redonner corps à la rencontre sur des lieux partagés par centration autour de valeurs collectives plus que par concentration :
Comme si les individus, désorientés face à un monde déboussolé, cherchaient dans le « faire » une forme de consolidation de leur identité, un sentiment d’autonomie, une réponse à leur quête de sens et, bien souvent, des opportunités de lien social authentique fondé sur des centres d’intérêt partagés. (Moati 2017)
37Pour que les consommateur·rice·s adhèrent à une forme de vente, la concentration de l’offre sous forme de centres commerciaux n’est plus aussi nécessaire qu’avant. On recherche avant tout la proximité. Sauf que tout est proximité (Coupleux et al. 2023) : la polarisation elle-même est valorisation de la proximité mais entre éléments de l’offre, puisqu’elle génère, par effets d’agglomération, des lieux marchands conçus pour que l’on y trouve tout et que l’on y passe du temps. La proximité, c’est aussi le commerce potentiellement diffus, mais qui est facilement inséré dans nos chaînages de déplacements. De fait, le commerce, pour exister, se doit de maximiser spatialement les conditions de la proximité, que ce soit par l’optimisation des localisations marchandes ou par la polarisation commerciale.
38Précisons néanmoins que créer les conditions de la proximité, sous quelque forme que ce soit, ne préjuge en rien de l’usage que les habitant·e·s en feront, et ce quand bien même ils la rechercheraient. Parce que la proximité rassure, comme le rappelle Florie Colin :
Au-delà des pratiques, dans l’imaginaire aussi le besoin d’être proche se fait ressentir, même si dans les faits les habitants ne vont quasiment jamais sur les lieux. J’ai pu comprendre cela grâce aux croisements entre paroles lors des entretiens et observations, ou lorsque je faisais préciser des propos. Les habitants l’expliquent en disant « si jamais », « au cas où », « au moins c’est possible si je veux ». Cette proximité est donc perçue comme un avantage, qu’ils en profitent réellement ou non. Ils soulignent d’ailleurs que, plus qu’être « là », c’est être « à proximité » (ce qui pour eux se calcule plus en temps qu’en distance […]) qui leur importe. (Colin 2020)
39Florie Colin rappelle que le comportement, le ressenti et l’usage des habitant·e·s qui en découlent répondent selon Yves Chalas à trois logiques : le besoin, le désir, la nostalgie d’être. Le besoin répond à une « logique du minimum » (Chalas 1992). D’ailleurs, l’un des enjeux des acteurs marchands est de susciter le désir à la place du besoin, l’envie de consommer étant un levier de la société de consommation (Baudrillard 1970) : « L’objet du besoin est l’alibi du désir », nous rappelle Chalas (1992). La nostalgie d’être, quant à elle, est un rapport subjectif à la pratique territoriale que ne sauraient expliquer les seuls besoins et désirs, un rapport qui nous conforte dans des pratiques :
Il y a un lien entre la répétition ou la ritualisation de l’espace et l’identité, et par conséquent l’expression de l’être. Ce qui se répète, ce qui se retrouve, témoigne d’une identité, conforte le moi intime. Retrouver l’espace ou le temps c’est se retrouver soi-même. La répétition est nostalgie d’être. En outre « nostos » dans le mot nostalgie ne signifie rien d’autre que retour. (Chalas 1992)
40Rapporté au commerce, cela n’est pas sans rappeler les trois D énoncés par Bernadette Mérenne-Schoumaker, dans la lignée de Jacqueline Beaujeu-Garnier et Annie Delobez (Beaujeu-Garnier, Delobez 1977 ; Mérenne-Schoumaker 2003), pour caractériser les moteurs du développement marchand :
– la Différence (l’un possède ce que l’autre n’a pas) ;
– le Désir (le producteur ou le vendeur doit souhaiter vendre et le·la consommateur·rice doit avoir le dessein d’acheter) ;
– la Distance, qui corrige ces deux moteurs de la transaction marchande.
41Mais cela permet surtout de voir que la valorisation de la centralité marchande par ces usages ne répond pas à une logique d’homo œconomicus rationnel, pour reprendre la formule d’Amartya Sen (Sen 1999), mais à une logique sensible (Bochet, Racine 2002).
42Face à cela, la réponse marchande peut s’exprimer sous différentes formes, matérialisées ou non sous forme de centres. Ainsi, le besoin peut notamment légitimer la centralité de polarisation dans ses formes les moins concentrées (la mise en avant du commerce de proximité). Le désir, lui, peut corroborer le recours à la concentration marchande (permis là encore par la polarisation marchande) ou le besoin d’altérité permis par la centralité de positionnement (expression du dépaysement). Il est vraisemblable que la « nostalgie d’être » puisse être plus complexe à cerner, tant l’individuation des pratiques spatiales rend notre expérience variable : parce que notre rapport à la proximité est différent selon l’endroit où nous vivons, parce que notre rapport au numérique est variable, parce que notre capital spatial est différent, etc. Même notre pratique individuelle peut s’avérer fluctuante, selon la manière dont nous la mobilisons à l’instant T :
Le citadin est un être paradoxal, qui veut du bruit et du silence, de la solitude et de la multitude, de la vitesse et de la lenteur… Ses humeurs guident ses actions : lorsqu’il fait le marché, il prend son temps ; en revanche, un soir, rentrant tard du travail, il commande des sushis… (Paquot 2021)
43Il y a donc un rapport sensible à la centralité marchande, ce que j’appelle une « centralité sensible », qui influe sur la valorisation des modes de centralité et sur les formes marchandes produites (cf. tableau 3).
Tableau 3 : Centralité sensible et comportement marchand
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Logique sensible
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Principal mode de centralité valorisé
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Levier de la valorisation
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Rapport à la proximité
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Recours à la concentration spatiale
(les centres)
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Besoin
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Centralité de polarisation
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Proximité euclidienne ou temporelle
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Primordial
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Pas nécessaire
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Centralité d’ancrage introvertie
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Attachement territorial notamment en contexte de motilité faible
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Primordial
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Pas nécessaire
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Désir
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Centralité de polarisation
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Largeur et anomalité de l’offre
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Secondaire (l’attractivité domine)
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Important
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Centralité d’ancrage extravertie ou centralité de positionnement
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Dépaysement, typicité
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Secondaire
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Préférable car il permet une sollicitation plus facile de la fonction marchande
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Nostalgie d’être
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Variable selon les référents spatiaux usuels
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Habitude
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Subjectivé
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Variable
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44La centralité sensible, c’est ce qui fait sens, dans notre rapport sensible à l’espace, dans la façon dont nous valorisons le potentiel marchand des espaces dans lesquels nous déambulons. Chacune de ces logiques sensibles contribue à générer des situations dans lesquelles le recours à la concentration, et donc à la cristallisation marchande sous forme de centres, est plus ou moins nécessaire. Assurément, envisager les modalités du sensible dans la valorisation de la centralité marchande est une piste de prolongement possible des réflexions menées ici (Bochet, Racine 2002 ; Guinard, Tratnjek 2016). C’est déjà un enjeu économique par l’étude des comportements de consommation. C’est aussi un enjeu ontologique dans l’appréhension de nos rapports à l’espace.
45Dès lors si, en analyse des localisations marchandes, la mise à mal du couple accessibilité-attractivité a pu faire penser à un découplage durable centralité-centre, la situation est peut-être plus complexe qu’il n’y paraît. En effet, les liens unissant la centralité marchande à l’espace étant polymorphes, les processus liant centralité et centre se sont diversifiés (cf. tableau 4).
Tableau 4 : Typologie des processus relatifs au binôme centre-centralité marchande
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Mode de centralité
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Processus relatifs aux centres engagés
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Description du processus
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Centralité de polarisation
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Polarisation
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Production de centres par renforcement de l’attractivité, couplée ou découplée de l’accessibilité
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Centralité d’ancrage
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Auto-centrage
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Centrage de l’offre sur le territoire socio-identitaire du·de la consommateur·rice
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Centralité de positionnement
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Périphérisation
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Glissement de l’offre en position de capture de flux par valorisation d’un différentiel
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Centralité en distanciel
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Recentration
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Recentration sur le·la consommateur·rice par facilitation de l’achat en distanciel notamment par le quick commerce
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46Ainsi, si le centre, en tant que concentration spatiale de l’activité marchande, qu’il soit situé en position centrale ou périphérique, est une forme spatiale qui fait encore pleinement sens, il ne saurait résumer le champ des possibilités. Les processus afférents à la constitution de la centralité marchande et la diversité des modes de centralité qui lui sont associés contribuent à rendre plurielle l’appréciation des liens centre-centralité et de leur éventuelle pertinence.
47L’appréhension des modes de centralité opérants et, de façon concomitante, de leur réception par les consommat·eur·rice·s est un élément important pour comprendre les réponses urbanistiques à apporter dans le déploiement de l’activité marchande. En effet, nombre de problèmes de dysfonctionnements marchands pourront certainement être expliqués par le mode de centralité mobilisé par l’offre et les attentes des consommateurs à l’endroit donné.
48Les évolutions de nos pratiques de consommation, et notamment de nos pratiques de mobilité, nous ont amenés à reconsidérer les formes prises par la centralité marchande. Les canaux de la consommation se diversifient en changeant notre rapport aux lieux marchands.
49Ces modes de centralité marchande témoignent de rapports à l’espace différenciés qui font que la figure du Centre n’est pas aussi facilement associée à la Centralité qu’elle a pu l’être par le passé. De la centralité marchande au centre marchand, l’écart est de fait plus important qu’il n’y paraît de prime abord. Cela veut dire que la concentration marchande dans des lieux dédiés (malls, centres commerciaux, zones commerciales) ou partagés (centres-villes, places urbaines, artères marchandes) n’est plus la condition sine qua non de la réussite marchande.
50Tout cela suppose que les décideurs de la Ville, à commencer par les politiques, fassent évoluer leur façon d’entrevoir la place du commerce dans les espaces urbains, à une heure où les enjeux environnementaux et de durabilité deviennent cruciaux. Ainsi, nous devons y voir une opportunité de repenser la place de la proximité marchande dans la ville, au regard des autres défis urbains à relever. Les lieux du commerce dans la ville ne doivent assurément plus répondre à la seule logique centre-périphérie pour participer au bon fonctionnement urbain.
51Par ailleurs, il est fort probable que les propositions théoriques faites dans cet article, développées autour du cas spécifique de la fonction marchande, puissent être transposées dans d’autres configurations, sur d’autres objets, où le binôme centre-centralité est mis en tension.