- 1 Pour Pascal Amphoux (2003: 3), « la polarité d’un lieu, c’est en quelque sorte son pouvoir d’attrac (...)
1Cet article s’attachera à définir et à analyser les polarités (Amphoux 2003)1 – terme qui viendra supplanter celui de centralités – que les habitants des territoires périurbains pratiquent au quotidien, en s’appuyant sur une enquête de terrain menée lors d’un travail doctoral autour de Brest et Nantes Saint-Nazaire (Colin 2020). Le fonctionnement des territoires ne pouvant se réduire à une logique selon laquelle tout partirait du centre pour y revenir (Dumont 2017), nous chercherons moins à souligner la dualité ancienne entre centre et périphérie qu’à montrer la multiplicité des lieux quotidiens et de leurs liens. Nous verrons comment les pratiques habitantes se rattachent à ces lieux qui sont eux-mêmes articulés, entremêlés et déclinés selon différentes polarités dans une sorte de « ville à la carte » (Dubois-Taine, Chalas 1997), et nous considérerons à cet égard les diverses échelles de ces territoires périurbains. Ces derniers ont pu acquérir une forme de « maturité », notamment en développant non plus une stricte dépendance à la ville-centre mais un ancrage dans des territoires de proximité (Berger, Aragau, Rougé 2014). Nous nous intéresserons aux pratiques spatiales quotidiennes des individus et à leurs représentations de ces polarités, qui peuvent être résidentielles, économiques, culturelles ou commerciales. Nous prêterons une attention particulière à la polarité du cinéma, étant à la fois lieu, bâti, activité et « art populaire ».
- 2 Propos issus d’entretiens avec des habitants du Pays de Brest.
2Tout d’abord, nous analyserons comment « une petite ville où il y a tout2 » permet de développer l’idée de « polarités concrètes habitantes », reprenant en partie l’expression de Hervé Marchal et Jean-Marc Stébé qui parlent de « centralités concrètes qui émergent un peu partout dans la société urbaine éparpillée » (2013 : 119). Par l’exposition de diverses expériences habitantes, nous montrerons comment se forgent les habitudes dans les centres des villes et des bourgs ainsi que dans des lieux du quotidien de différentes natures. Nous nous arrêterons plus particulièrement sur la polarité culturelle du cinéma, présente sur les territoires du quotidien de ces habitants et dont les « consommateurs » semblent avoir différents profils selon la programmation et la localisation. Nous expliquerons aussi comment les pratiques et les représentations autour du cinéma peuvent contribuer à redéfinir des territoires les uns par rapport aux autres, des petites villes aux métropoles. Précisons que la fréquentation des salles a repris progressivement et continue de se redresser depuis la crise sanitaire ayant entraîné la fermeture des établissements ; les spectateurs retrouvent petit à petit leurs habitudes cinématographiques et le plaisir d’aller au cinéma (Centre national du cinéma et de l’image animée 2023).
- 3 Cette enquête de terrain a eu lieu avant le Covid, excepté trois entretiens complémentaires réalisé (...)
- 4 Les matériaux présentés ont été récoltés par Ronan Keroullé et moi-même ; les analyses ont été co-c (...)
3Nous avons opté pour une approche ethnographique sur deux territoires. Dans plusieurs communes périurbaines et parfois rurales ou littorales du Pays de Brest, une trentaine d’entretiens compréhensifs (d’une durée de 45 minutes à 1h30) ont été menés avec des habitants à leur domicile. L’une des thématiques abordées lors de ce recueil de propos était celle de leurs pratiques quotidiennes (dont les mobilités, les sociabilités, les loisirs et activités culturelles, le rapport à la maison et au jardin), parmi les thématiques suivantes : les parcours résidentiels, le choix du lieu de vie actuel, les représentations des territoires. L’essentiel des entretiens a eu lieu en 2017-20183. Dans la région de Nantes Saint-Nazaire, l’enquête a porté plus spécifiquement sur le cinéma à l’occasion d’un partenariat avec des responsables de la mission SCALA (Salles de Cinéma Associatives de Loire-Atlantique), mission du Conseil Départemental de Loire-Atlantique portant sur les 35 salles associatives du département et confiée en 2006 à l’association du Cinématographe, cinéma nantais. Cette partie de l’enquête s’est déroulée dans le cadre d’un stage-recherche inscrit dans le travail doctoral mentionné précédemment et a donné lieu à six entretiens avec des professionnels du monde du cinéma. Des observations complètent cette enquête de terrain4.
4L’approche par ces deux territoires, sur lesquels se sont présentées des opportunités d’enquête, permet des complémentarités d’informations et d’analyses entre les points de vue des habitants et ceux des acteurs liés au monde du cinéma. Par ailleurs, cette mise en perspective permet d’observer les effets de contextes et de dynamiques périurbaines dans deux cas distincts et d’analyser les effets de la présence ou de l’absence d’une métropole ou d’une grande ville à proximité.
5En plus d’échanges avec des habitants, des observations et déambulations au sein de la petite ville (ou « centre urbain intermédiaire » d’après la grille communale de densité de l’INSEE de 2023) de Landerneau dans le Pays de Brest (fig. 1, p. 84) ont servi de point de départ à des réflexions sur la ville ordinaire, la notion de centre-ville historique, les services, commerces et équipements, et la question de la consommation culturelle. Classée ville historique, cette commune située à 25 kilomètres à l’est de Brest compte 16 025 habitants.
Pôle métropolitain du Pays de Brest
Environ 420 000 habitants répartis sur
103 communes et 7 intercommunalités,
dont Brest Métropole (211 156 habitants répartis sur huit communes)
65 % des ménages propriétaires
Taux de logements vacants inférieur à celui de la région et de la France
71 % d’actifs
14 % de ménages sans voiture et
38 % de ménages disposant d’au moins deux véhicules
41 % des actifs travaillent dans leur commune de résidence contre
34 % en France métropolitaine (ADEUPa 2017)
6Reprenons quelques définitions clés avant d’aller plus loin sur notre cas d’étude. Un centre peut être défini comme « un lieu spécifique, caractérisé par un ensemble de facteurs qui le distinguent d’autres lieux » (Monnet 2000 : 401) ou comme « un ensemble pertinent perçu comme un seul et même lieu, ce lieu se détachant de ce qui l’environne par ses caractéristiques visibles » (Lebrun 2002 : 20). Un centre-ville, lui, se définit à la fois par des critères physiques et fonctionnels en plus de ses fonctions symboliques. Dissocions le centre-ville du centre urbain ou rural. En effet, ce dernier constitue le centre d’un espace plus vaste à prédominance urbaine ou rurale, donc d’une organisation qui s’est sédimentée autour d’une métropole ou d’une ville moyenne (Macario 2012 : 28). Dans le Pays de Brest, différents pôles structurants à vocation urbaine cohabitent, dont Landerneau au même titre que Lesneven, Plabennec, Saint-Renan ou Crozon (figure 1).
Figure 1 : Armature urbaine du Pays de Brest (avant que l’intercommunalité de Pleyben-Châteaulin-Porzay ne rejoigne le Pays)
Source : ADEUPa Brest-Bretagne – Carte issue du rapport « Brest métropole ouverte et solidaire 2025 » (2012), p. 62.
Communauté d’agglomération du Pays de Landerneau Daoulas*
2e agglomération du Pays de Brest en nombre d’habitants et d’emplois
50 614 habitants répartis sur 22 communes
18 000 emplois
Ville de Landerneau*
(d’après les chiffres de l’INSEE de 2020, issus du « dossier complet » sur la commune)
16 025 habitantsx
Densité de population : 1 214,9 hab/km²
Population plutôt vieillissante : la part des 60 ans et plus a augmenté depuis 2009 ; celle des moins de 45 ans diminue
74,6 % d’actifs
Catégories les plus représentées : professions intermédiaires, employés, retraités
44,8 % de ménages d’une personne
8 250 logements (93 % de résidences principales ; 57,8 % de maisons ; 58,6 % de propriétaires)
86 % des ménages possèdent au moins une voiture
*Source : <https://www.pays-landerneau-daoulas.fr/quelques-chiffres/>
7Gare (ligne Brest-Paris en plus de lignes régionales, presque 770 000 voyageurs en 2022), écoles maternelles et primaires, collèges, trois lycées, centre hospitalier, équipements culturels (médiathèque Per Jakez Helias, cinéma Le Rohan, centre culturel Le Family, espace culturel Hélène & Édouard Leclerc) et de loisirs (centre aquatique, terrain de sport), riche activité associative, festivals, entreprises développant des activités de recherche, Maison des services publics, commerces et services commerciaux (centre-ville, zones de Bel-Air et de Bois Noir), nombreux emplois dans le secteur de l’économie sociale et solidaire, hôtels (72 chambres) : l’offre à Landerneau semble complète dans différents domaines. Elle possède des attributs donnés à la ville. Serait-elle donc un centre ? Un centre urbain ? Quels en sont les « autours » ? Fait-elle partie des alentours de Brest ? Pour citer Maspero, « cela ne [veut]-il pas dire que le vrai centre [est] désormais dans le “tout autour” ? » (1990 : 172). Dans Les passagers du Roissy-Express, relatant son voyage de 1990 en région francilienne, l’auteur évoquait déjà le « tout autour » comme « vrai centre ». Landerneau semble se trouver dans deux cas de figure : elle possède un centre-ville apparent et représente un centre urbain pour les territoires environnants. En fait, « différentes centralités sont à l’œuvre ; non seulement l’espace urbain est polycentrique mais ce qui fait centre varie selon les lieux » (Devisme 1998 : 84). Considérant cette offre qui réunit diverses aménités et les dires des personnes rencontrées, qui y vivent ou la pratiquent, il semblerait « tout » y avoir dans cette ville.
8Le terme « polarité » nous semble le plus approprié pour raconter ces territoires. François Ascher considérait qu’il était plus facile de parler de polarité que de centralité, ce terme renvoyant à une connotation historique véhiculant des images et des valeurs qui tendent aujourd’hui à disparaître (Ascher 1995). Plutôt qu’une opposition entre centre et périphérie, il existerait donc plusieurs polarités, notion qui se démarque de celle de centralité tout en l’incluant (Amphoux 2003). Pascal Amphoux précise qu’il ne parle pas de centralité car « ce mot sous-entend le développement d’un centre au détriment d’une périphérie, laquelle en devient fonctionnellement dépendante dans un système géographique hiérarchisé ». Il y préfère le terme de polarité, qui signifie « le développement conjoint des centres et des périphéries, ou plus exactement le développement conjoint de pôles qui ne sont plus ni centraux ni périphériques mais qui s’auto-équilibrent dans un système géographique dynamique et réticulaire » (Amphoux 2003 : 22).
- 5 Repris de l’expression de Hervé Marchal et Jean-Marc Stébé, en remplaçant « centralités » par « pol (...)
- 6 Sophie, 34 ans, vit à Landerneau dans une maison en lotissement avec son conjoint et leurs deux enf (...)
9Les habitants fabriquent et articulent des polarités de différentes natures en fonction de leurs propres pratiques et représentations, variables selon le capital culturel, social et économique de chacun. On peut donc parler de « polarités concrètes habitantes »5 que les individus s’approprient et habitent. Celles-ci peuvent être politiques, économiques, commerciales, sociales ou liées à des questions d’accessibilité (Monnet 2000). Elles sont structurantes dans la vie quotidienne des habitants. Elles peuvent varier selon le type de territoire : centre-ville de Brest et centre-bourg versus périphérie brestoise (zones commerciales, résidentielles) et périphérie de village. Les repères spatiaux des habitants changent selon l’échelle (région, département, communauté de communes, ville…). La manière dont l’individu se place en fonction de ses pratiques et de ses représentations amène les polarités à se déplacer, à évoluer et à se transformer. Les propos de Sophie6 (34 ans, Landerneau) sur sa famille l’illustrent :
— Oui et il n’y a pas de boulangerie à côté, ici ?
S : Alors ce serait plutôt sur Pencran finalement. Parce qu’on est plus proches du bourg de Pencran. Mais c’est vrai qu’on n’a pas pris cette habitude !
— Oui vous allez automatiquement à Landerneau ?
S : Ouais, parce qu’on fait autre chose en même temps. Mais, on est plus proches… On s’était posé la question pour l’école en fait parce qu’on est plus proches de Pencran. Alors c’est une école publique. Ça veut dire qu’étant résidents de Landerneau il fallait qu’on demande une autorisation en mairie, fallait une dérogation, on n’a pas voulu s’embêter en fait à faire ça du coup ma fille est sur Landerneau.
10Lors de l’enquête menée dans le Pays de Brest, la polarité principale n’était pas forcément la ville-centre, laquelle peut être une polarité parmi d’autres, parfois simplement vue comme la « grande » ville par certains des habitants interrogés – notamment ceux qui travaillent en dehors de Brest ou qui sont retraités. Éric Charmes explique que l’on observe petit à petit des « pratiques de plus en plus éclatées spatialement, entre les territoires ruraux, les centralités commerciales et la ville principale, réduite à une centralité parmi d’autres » (2015). Soulignons que la qualité de « ville » n’est pas donnée uniquement à la grande ville. La référence habitante peut donc être (au-delà de Brest) Saint-Renan, Landerneau ou Lesneven.
- 7 Les auteurs précisent aussi que dans ce système de lieux, la maison constitue « un pôle central, pe (...)
11Les habitants agissent en fonction des déplacements induits par leurs activités et pratiquent différentes polarités. On pourrait ébaucher une typologie de ces situations : ils se rendent quelque part parce que c’est proche, parce qu’ils en ont l’habitude, parce que c’est sur la route, etc. Toutes ces raisons contribuent à établir un « système de lieux » complexe (Pinson, Thomann 2002) dans lequel ils circulent, se déplacent, s’établissent. Ce système de lieux est formé par « la maison et les territoires qui la prolongent, mais la relient aussi à la ville » (ibid. : 18)7.
12Articuler les données objectives d’un territoire (habitat, réseaux, équipements, etc.) à celles, subjectives, établies par les habitants (pratiques, représentations, etc.) s’avère utile. Geneviève Dubois-Taine et Yves Chalas expliquent qu’il peut exister « une sorte de paradoxe entre ce que dessinent les pratiques et représentations des habitants » et, par exemple, « l’aspiration édilitaire à doter la ville d’un centre » (1997 : 90). Les frontières sont beaucoup moins nettes qu’il n’y paraît (notamment sur des cartes), et les limites administratives correspondent rarement à celles que les habitants ont en tête, lesquelles peuvent être floues.
13Finalement, nous pouvons réinterroger les déclinaisons conventionnelles de l’urbain (Brès, Devisme 2020 : 138) avec l’idée de « définir autrement » les territoires. Les habitants ne sont pas simplement péri (« autour » en grec) à l’urbain mais y vivent, d’où la proposition du terme « alter-urbain » : il serait une autre forme d’urbain, mêlant la proximité des bâtis et des aménités urbaines (services, commerces, équipements) à celle des espaces naturels et ouverts (Poulot, Aragau 2012), ce que défendent et apprécient les habitants de ces lieux. Même si ce terme n’est pas idéal, il semble davantage refléter la réalité des situations et des phénomènes observés (en matière de pratiques, de représentations et de description des lieux de vie) que celui de « périurbain ».
- 8 Samuel, 43 ans, vit à Saint-Urbain avec sa femme et leurs trois enfants de 11, 13 et 17 ans. Il tr (...)
14Dans le Pays de Brest, les différents lieux sont maillés entre eux (et non pas radioconcentriques ou disposés en couronnes), ce territoire breton ayant une fabrication et une disposition s’apparentant à une logique réticulaire (Dumont 2017). L’entrelacement de ces lieux semble évident pour les habitants. Les polarités, plurielles, permettent de mettre de côté des oppositions trop fortes entre centre et périphérie, même si l’idée « d’alentours » et « d’environs » reste présente. Les propos de Samuel (43 ans, Saint-Urbain)8 démontrent bien cet entrelacement et les dynamiques de mobilité entre diverses polarités culturelles, commerciales ou d’habitation :
L’année dernière il y avait trois soirs par semaine où on faisait des allers-retours sur Landerneau pour les activités. […] Généralement on essaie de coupler ça avec justement tout ce qui est courses. […] Souvent dans la semaine c’est couplé avec un déplacement, récupérer un enfant, parfois aussi sinon c’est sur la route en rentrant, à Plougastel. On essaie à un moment de limiter les allers-retours parce que c’est pénible ! Et après régulièrement on vient à Brest pour les trucs un peu plus équipements, fringues. Même si sur Landerneau il y a des choses hein ! Ça c’est variable selon les périodes. On va être des mois sans quasiment venir, et parfois ça va être trois week-ends à suivre on vient sur Brest. […] Quand t’as une maison, tu fréquentes beaucoup Castorama, Leroy Merlin donc voilà le Froutven, Kergaradec. Centre-ville on vient surtout pour aller au cinéma. Même si on va aussi souvent sur Landerneau. Au cinéma.
15Laurent Devisme (1998) explique que la centralité est de plus en plus associée à la consommation des choses et des lieux. Certaines polarités citées par Samuel montrent effectivement cette consommation ancrée sur les territoires du quotidien, y compris celle du cinéma. Parfois, les polarités culturelles et commerciales se mêlent, notamment lorsqu’un cinéma est présent dans une zone ou un centre commercial. Malgré les vives critiques de certains journalistes sur les entrées de villes où s’alignent des « boîtes à chaussures » dans une « France moche » (Jarcy [de], Remy 2010), on voit que dans certains lieux, comme dans l’immense zone commerciale périphérique de « Plan de Campagne » entre Marseille et Aix-en-Provence, les gens reviennent, « apparemment pas découragés par l’ambiance de la foule ; y soutirant donc un minimum d’aise de fréquentation » (Dubois-Taine 2002 : 84). La fréquentation des zones commerciales situées dans la métropole brestoise semble souvent faire partie des habitudes des habitants rencontrés, sans forcément exclure une fréquentation complémentaire du centre-ville de Brest. Plusieurs enquêtés précisent qu’ils ne vont « presque plus » à Brest – sous-entendu dans son centre –, les zones commerciales semblant mieux répondre à leurs attentes. Le critère qui revient le plus souvent est celui de la facilité à se garer et surtout gratuitement, viennent ensuite la simplicité pour s’y rendre, les offres et les enseignes variées par rapport à leurs besoins (décoration, bricolage, vêtements, équipements sportifs…). Notons que, parfois, ces polarités commerciales n’ont plus de sens pour les habitants : en effet, certains achètent et consomment essentiellement sur internet et ont donc une autre vision de l’espace, remise en cause par le numérique. Le e-commerce peut être utilisé pour trois raisons : l’offre de choix importante ; le gain de temps ; l’aspect pratique et facile de l’achat (Le Clec’h 2019).
16Après avoir contextualisé et décrypté la notion de polarités concrètes habitantes de ces territoires, intéressons-nous maintenant plus spécifiquement à celle du cinéma, en tant que polarité culturelle, et à ses consommateurs.
17Le cinéma dans le périurbain, ou l’alter-urbain, peut faire partie des aménités recherchées par les habitants. La fréquentation du cinéma semble être une pratique de masse, que l’on retrouve dans les métropoles mais aussi dans les petites villes (Maresca 2003). Pour l’ensemble de la population, les facteurs les plus déterminants du nombre de films vus en une année sont le niveau de diplôme, l’âge, le fait d’être ou non étudiant et l’offre (ibid.). Plusieurs enquêtés considèrent le cinéma comme relativement présent dans leurs habitudes. Il est à la fois un objet, un lieu et une activité. Comment se déploie-t-il sur ces territoires et que révèle-t-il des habitants, de leurs pratiques et de leurs représentations ? Nous prendrons pour exemple quelques salles de la région brestoise et nanto-nazairienne (fig. 2) : celles de Blain, Héric et Ancenis-Saint-Géréon seront traitées plus en détail (tableau 1).
Figure 2 : Cinémas mobilisés pour l’enquête sur le terrain nanto-nazairien
Tableau 1 : Territoires étudiés sous l'angle du cinéma
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Département
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Commune (chiffres INSEE 2020)
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Densité démo-graphique*
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PCS : % cadres **
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PCS : % ouvriers **
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Nom et programmation du cinéma
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Nombre de sièges et de salles
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Loire-Atlantique
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Héric (6 407 hab.)
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Rural à habitat dispersé
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10,0
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14,0
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Le Gén’éric
Classé Art et Essai***, label Jeune Public
Très éclectique, allant de films d’auteur sélectionnés au dernier Festival de Cannes à des productions plus « grand public ». Peu de VO.
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429 sièges, 3 salles
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Loire-Atlantique
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Blain (10 086 hab.)
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Petites villes
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6,8
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14,6
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Cinéma Saint-Laurent
Classé Art et Essai
Comédies, films d’animation et blockbusters américains se partagent l’affiche. Peu de films d’auteur ou de sorties nationales et pas de VO.
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280 sièges, 1 salle
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Loire-Atlantique
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Ancenis-Saint-Géréon (11 081 hab.)
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Petites villes
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8,8
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12,5
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Cinéma Eden 3
Classé Art et Essai, labels Jeune public, Recherche et Découverte, Patrimoine et Répertoire
Dernières sorties, des films d’auteur aux blockbusters américains, VF/VO.
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549 sièges, 3 salles
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Ille-et-Vilaine
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Redon (9 315 hab.)
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Petites villes
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8,3
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12,2
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Cinéma Manivel
Classé Art et Essai
Dernières sorties, des films d’auteurs aux blockbusters américains, VF/VO.
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1 065 sièges, 7 salles
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Finistère
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Landerneau (16 025 hab.)
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Centres urbains intermédiaires
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7,5
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11,4
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Cinéma Le Rohan (nouveau bâtiment en construction)
Classé Art et Essai
Comédies, films d’animation et blockbusters américains se partagent l’affiche. Quelques films d’auteur et sorties nationales. Peu de VO.
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Actuellement 436 sièges, 2 salles
Bientôt 720 sièges, 5 salles
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Finistère
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Saint-Renan (8 276 hab.)
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Petites villes
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8,4
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10,6
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Cinéma Le Bretagne
Classé Art et Essai, labels Jeune Public, Patrimoine et Répertoire
Comédies, films d’animation et blockbusters américains se partagent l’affiche. Quelques films d’auteur et sorties nationales. VF/VO.
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297 sièges, 1 salle
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* Selon la Grille communale de densité en 7 niveaux de l’INSEE (2023) <https://www.insee.fr/fr/information/6439600>.
** Professions et Catégories Socioprofessionnelles (PCS). En France, la moyenne nationale des cadres est de 9,7 % et celle des ouvriers est de 11,9 %,
*** Code du cinéma et de l'image animée, article D210-3 (2014) : est considérée « Art et Essai » une œuvre cinématographique répondant à au moins l’une de ces caractéristiques : œuvre ayant un caractère de recherche ou de nouveauté dans le domaine cinématographique ; œuvre présentant d’incontestables qualités mais n’ayant pas obtenu l’audience qu’elle méritait ; œuvre reflétant la vie de pays dont la production cinématographique est peu diffusée en France ; œuvre de reprise présentant un intérêt artistique ou historique, notamment considérée comme « classique de l’écran » ; œuvre de courte durée tendant à renouveler, par sa qualité et son choix, le spectacle cinématographique.
18Les spatialités autour des cinémas de ces petites villes amènent des rapports aux lieux différents. Prenons l’exemple du cinéma de Héric où la volonté était de rester dans le centre-bourg et d’inscrire le nouveau projet d’établissement dans le tissu urbain existant, comme l’explique le directeur :
C’est pour ça qu’on est restés ici, parce qu’on aurait pu faire un cinéma ailleurs mais on voulait vraiment rester en centre-bourg, à côté de l’église, la mairie est en face, on est sur ce qu’ils appellent la coulée verte, c’est l’axe piéton qui traverse le bourg d’Héric, pour justement qu’il soit en cœur de ville, c’était vraiment pour nous une volonté. On voulait pas faire un cinéma en zone industrielle, on aurait pu, il y en a une à côté, et le public serait sans doute venu quand même, c’est pas le problème, mais ça aurait plus été la même chose, ça aurait plus été la même architecture, ça nous aurait sans doute coûté moins cher mais à un moment donné on est une association on n’est pas là pour gagner de l’argent mais pour défendre des idées.
19Précisons que l’association du cinéma de Héric existe depuis plus de 110 ans et compte une centaine de membres bénévoles en plus de deux salariés. Le cinéma est ouvert tous les jours et propose environ 2 500 séances par an. Il a été rénové en 2019 et compte trois salles. Depuis 2023, l’établissement connaît des difficultés : après avoir réussi à surmonter la période covid et ses 300 jours de fermeture, la structure peine à payer des factures d’énergie qui ont triplé en quelques mois et a donc lancé un appel aux dons. Cette polarité, bien installée, semble importante à maintenir. Le cas inverse existe à Landerneau, avec une délocalisation du cinéma : en effet, un projet de nouveau complexe (cinq salles) est en cours dans une zone commerciale située à l’ouest de la ville, alors que le cinéma actuel s’inscrit dans le tissu historique.
20Ces localisations ne sont pas anodines et ont un impact sur les publics qui fréquentent les cinémas. En effet, dans le cas du terrain nanto-nazairien, la proximité de Nantes semble jouer un rôle. Le directeur du cinéma de Héric (fig. 3, p. 88) explique que la moitié de ses clients habitent la commune et que l’autre vient d’ailleurs. Cela signifie que l’établissement n’attire pas que la population strictement locale, ce qui est une bonne nouvelle selon lui. Il aimerait savoir si la modification de leur cinéma pour en concevoir un plus grand a eu un impact sur le public.
Figure 3 : Le cinéma de Héric, proche du centre-bourg, rénovation
© Christian Chauvet, 2020.
21Le directeur du cinéma d’Ancenis (commune qui possède beaucoup d’équipements par rapport à son nombre d’habitants) soulève la question de l’ancienne localisation du cinéma, qui se trouve maintenant juste à côté de la gare : « On reste sur le même positionnement centre, avant on était plus sur le centre-ouest, et là on est au centre-nord, mais d’avoir conservé l’emplacement du cinéma dans le centre-ville c’est quand même un véritable plus ! »
22Pleinement inscrit dans le tissu bâti existant du centre-bourg, le cinéma de Blain expose un autre type de spatialités (fig. 4, p. 88).
Figure 4 : Le cinéma de Blain, intégré au tissu existant
© Christian Chauvet, 2020.
23Nous notons donc des positions diverses selon que le cinéma se trouve plus ou moins proche de la métropole nantaise, dans le centre-bourg en rénovation et en extension (Héric), dans le tissu existant (Blain) ou dans un nouveau tissu urbain entre le centre et la périphérie de la ville (Ancenis). Ces différents cas de figure montrent des spatialités contrastées, à chaque fois polarités concrètes habitantes.
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- 12 Christine, 64 ans, vit à Porspoder, commune rurale littorale, dans une maison achetée 35 ans aupar (...)
24Dans le Pays de Brest, tout comme dans la région nanto-nazairienne, on retrouve une hétérogénéité des pratiques et des représentations autour du cinéma. Tous les habitants n’ont pas les mêmes habitudes de fréquentation9. Premièrement en ce qui concerne la programmation : celle-ci peut parfois jouer pour le choix du cinéma à un moment donné (sortie nationale dans un multiplexe versus film à l’affiche depuis un moment dans un petit cinéma). Julien Duval explique qu’il n’y a pas de concurrence entre un blockbuster massivement distribué dans des multiplexes et des films uniquement diffusés dans un petit réseau de salles. Pour lui, leurs publics sont disjoints et « la petite fraction du public qui goûte à la fois des produits “populaires” et “élitistes” ne consomme pas des films “mainstream” et des films “arty” dans les mêmes lieux, aux mêmes âges, avec les mêmes pratiques de sociabilité ni avec les mêmes attentes » (Duval 2018 : 14). Il précise que les blockbusters visent surtout un public jeune, en particulier les adolescents, et que les cadres sont, en proportion, presque deux fois plus nombreux que les ouvriers à déclarer se rendre au cinéma au cours de l’année ; de plus, lorsqu’ils y vont, ils y vont plus souvent (Duval 2011). Deuxièmement, en ce qui concerne les spatialités : certains usagers inscrivent plusieurs cinémas dans leur « système de lieux » quand d’autres vont systématiquement dans la grande ville, par habitude, parce qu’ils y ont un abonnement ou pour avoir un plus large choix d’horaires. Stéphanie (38 ans, Saint-Renan)10 précise qu’elle et sa famille vont essentiellement au cinéma de Saint-Renan, dans leur commune de résidence, même si elle explique que parfois : « On amène les enfants, qui préfèrent aller à Brest, parce que ‘y a les pop-corn… Mais à Saint-Renan c’est vraiment moins cher, et on y va à pied et… Et on y va une fois par semaine. » Elle précise aussi que son conjoint a été membre quelques années de l’association du cinéma et a participé à sa mise en place. Le prix des séances et du stationnement est aussi pris en compte11. La raison financière est un critère qui pose la question du cinéma accessible à tous. Certains combinent le cinéma avec une autre activité afin de se déplacer pour plusieurs raisons, notamment aller au restaurant ou faire du shopping et donc rationaliser les déplacements. Parfois, les cinémas des grandes villes sont privilégiés car, étonnamment, les établissements associatifs des petites villes donnent l’impression d’avoir trop de monde, comme l’évoque Christine12 (64 ans, Porspoder) : « On aime bien aller au cinéma de temps en temps au Liberté à Brest. À Saint-Renan comme ‘y a souvent qu’une ou deux séances c’est souvent archi plein. On se dit va falloir attendre une demi-heure… » Pourtant, la salle Le Bretagne à Saint-Renan dispose tout de même de 300 places. Elle a fait l’objet de grands travaux en 2020, notamment pour l’amélioration de son accessibilité. Le cinéma Liberté à Brest dispose, lui, de 15 salles, la plus grande proposant 850 fauteuils (sur 2 805 au total). Soulignons enfin que les habitants interrogés se rendent la plupart du temps au cinéma en famille, en couple ou entre amis : c’est avant tout une pratique collective et de sociabilité. En effet, le cinéma est « la plupart du temps une occasion de rencontre. On va au cinéma en groupes amicaux ou familiaux et on échange à propos du cinéma sans doute beaucoup plus que pour d’autres pratiques culturelles » (Péquignot 2006 : 209).
25Étudions maintenant les rapports qui se créent entre les cinémas des petites villes et ceux des métropoles. Y a-t-il une volonté de « ressembler aux gros », avec une influence métropolitaine certaine, ou au contraire une volonté de conserver une identité périurbaine, rurale ou « campagnarde » (Dodier 2007) ? Plusieurs contradictions apparaissent : certains directeurs voudraient à la fois se démarquer des « gros » cinémas et y ressembler, comme l’expliquent les responsables de la mission SCALA. Les références au pop-corn et aux fauteuils en velours rouge en sont un bon exemple, ces éléments semblent constituer en quelque sorte des symboles du cinéma. L’architecte des cinémas de Héric et de Redon précise que tous ont envie de bien faire tout en souhaitant se démarquer (« la réaction habituelle c’est “ah non nous on veut du velours rouge” ») et qu’il faut se détourner de certaines conventions autour de l’idée qu’un cinéma « doit être comme-ci ou comme-ça ». Pour lui, les grands cinémas sont à la fois un repère, un modèle et quelque chose dont on peut se détourner. Il explique les rapports de force qui mettent en avant des questions d’image :
J’avais proposé d’utiliser des tissus de type peaux de bêtes […] parce que c’était une salle pour les enfants, donc je propose ça au responsable du cinéma qui me dit « moi ça me plaît mais je vais demander à machin qui est au-dessus de moi » […] ça a fini par arriver jusqu’au maire, on a organisé une réunion avec lui, moi je lui ai fait mon petit baratin sur comment on faisait un cinéma d’habitude, c’est-à-dire velours rouge et tout, et pourquoi moi je proposais quelque chose de différent. Et je lui ai dit c’est David contre Goliath, c’est-à-dire que de toute façon les autres sont plus gros, donc si vous voulez être forts vous aussi faut pas faire comme eux, faut être plus malin et faire quelque chose de différent. Donc il a compris, on l’a fait et ça a été un joli projet.
- 13 Redon est une commune limitrophe de la Loire-Atlantique. Son cinéma a été conçu par le même archite (...)
26Le directeur du cinéma de Héric affirme que chaque établissement peut s’adapter à sa population et revendique une variété de l’offre au sein du Gén’éric. Cette logique semble être la même qu’à Redon13, où le cinéma est présenté comme « Plus que du cinéma » sur sa plaquette informative. Conférences, séminaires, assemblées générales, formations, ateliers, réceptions, séances privées : l’offre de services et d’activités y est élargie, permettant de mutualiser les équipements d’une commune.
27À Blain, le discours du directeur du Saint-Laurent montre un détachement par rapport aux grandes villes (Nantes, ici) et aux formes de compétition pouvant éventuellement se mettre en place par rapport à d’autres cinémas. Il précise : « Faut dire qu’on est dans un milieu rural. […] Ici ce qui marche le mieux c’est les comédies françaises. Une bonne comédie française, ça marche. On reste terre à terre par ici. »
28Les imaginaires du cinéma peuvent donc se déployer lors de la conception autour de modèles de cinémas bien connus qui se trouvent notamment dans les centres de grandes villes, et sont vus comme de bons exemples de ce qui ferait finalement un « vrai » cinéma. Différents rapports au local et à la métropole sont donc identifiés. En effet, quand certains essaient de « calquer », d’imiter, le modèle de la grande ville, d’autres y ont un rapport complètement décomplexé et assument le fait d’être indépendants et de faire différemment. Une forme de solidarité entre associations de petites villes émane du discours du directeur du Gén’éric :
On est complémentaires sur le territoire, sur une région… C’est pas sur une séance qu’on va faire de l’économie. Si machin fait plus d’entrées que nous un jeudi soir parce qu’il a un super programme et bien tant mieux pour lui, parce qu’il aura bien travaillé ! Nos combats ils sont sur les grands multiplexes de douze salles, pas avec le mono-écran qui est à 15 kilomètres !
29Le cinéma serait-il un symbole de la culture dans les territoires périurbains, et doit-il forcément se situer dans un centre ? C’est ici la définition de la culture qui demande à être précisée ; nous pourrions parler de « culture populaire » (Mukerji, Schudson 1991) ou de « culture de proximité » pour reprendre les mots du directeur du Saint-Laurent de Blain. En 1957, Richard Hoggart publiait La culture du pauvre (1970) où il évoquait déjà la culture dans et pour les « classes populaires ». Il écrivait alors à propos d’une génération qui allait « au cinéma trois fois par semaine pour voir des “comédies musicales” ou des “drames romanesques” » (1970 : 87) et citait des jeunes couples qui continuaient « à fréquenter régulièrement le cinéma » (ibid. : 203). Outre le fait d’être un lieu où l’on regarde un film, le cinéma est aussi un lieu de sociabilité, de rencontre ou au contraire un temps pour soi ; il peut aussi être vu comme une échappée, une expérience cinématographique. Mais qu’en est-il du public qui fréquente le cinéma, compris ici comme un « art populaire » (Ethis 2005) ?
- 14 Président de l’association (trois salariés, 90 bénévoles) depuis 2012 mais membre depuis les années (...)
30Pour le directeur de l’Eden 3 à Ancenis14, deux types de populations doivent être au cœur des attentions : le public jeune et celui « qui va sur Nantes voir des films art et essai » que l’établissement de cette commune n’a pas « récupérés », précisant qu’il s’agit de « gens ayant un capital culturel élevé, souvent des enseignants ». Ces deux groupes sont de grands consommateurs de cinéma mais le directeur a l’impression de les voir disparaître de son petit territoire. Il évoque aussi la découverte d’un « cinéma populaire » et de personnes qui « franchissent à nouveau le pas ». Il insiste en disant que son cinéma est, certes, un équipement culturel mais qu’il est aussi populaire, ouvert à une diversité de programmation, et précise qu’il est classé Art et Essai. Son discours laisse entendre une volonté de présenter des animations riches et variées, d’accompagner certains films et d’opérer une « reconquête » du public. Comme à Héric, le cinéma d’Ancenis vient de s’agrandir pour atteindre trois salles, la programmation y est d’ailleurs similaire (dernières sorties, films d’auteur comme blockbusters américains, VF/VO), et un même rapport ambigu à la métropole apparaît, de manière encore plus claire à Ancenis :
On a affaire à des gens qui sont des clients ! Enfin pas tous, mais il y a un comportement de gens qui découvrent un cinéma à Ancenis et qui gardent un comportement qu’ils auraient dans un multiplexe à Nantes. […] Ils ne comprennent pas quand c’est complet, ils ne comprennent pas… qu’ils ont affaire à des bénévoles !
31À Blain, la culture de proximité est évoquée en mettant en avant la prédominance du cinéma sur le reste, le cinéma étant également un lieu d’attachement d’après son directeur : « C’est un lieu privilégié de la commune, je pense que les Blinois sont très attachés à leur cinéma. […] Un cinéma de campagne, les gens y sont attachés. C’est la culture en fait. C’est la culture de proximité. » Il confie par ailleurs que les dialogues et les concertations sur la programmation avec les cinémas alentour n’ont pas lieu. Pourtant, le directeur du cinéma de Héric semble avoir essayé. Il explique qu’il n’y a idéalement pas de concurrence entre associations mais que :
Ce serait mieux de travailler ensemble ! On a essayé au niveau de la programmation, mais des fois il y a eu des choses plus productives et des fois un peu moins (rires) mais c’est pas grave. […] Si ça se trouve on aurait pu faire un grand cinéma sur plusieurs communes, ça aurait été possible, et c’est encore possible pour demain, on peut inventer des modèles économiques de gestion de société donc c’est jamais fini ! On sait jamais ! On n’est pas fermés à ça, on le fait pas pour gagner de l’argent, on le fait pour les habitants, pour la culture.
32Il souhaite une « programmation un peu plus pointue » et plus de VO, ce qui est dorénavant plus simple à mettre en œuvre avec plus de salles. Il désire plus de variété dans sa programmation, nommée « Cinéma pour tous », afin d’élargir le public et de mélanger la population :
Les anciens et les jeunes se croisent, enfin tout le monde vient en même temps, parce qu’avant quand on avait un seul écran, quand on faisait un film pour ados on voyait que les ados et inversement ! Là en faisant aux mêmes horaires des films différents, les gens se croisent, les gens discutent, les gens voient aussi que des fois c’est : « Untel je pensais pas qu’il allait voir tel type de films – bah si donc on peut y aller ».
33Il semble le faire dans l’objectif de renforcer la dimension culturelle ; la programmation joue sur les groupes sociaux qui fréquentent le cinéma. Pour Bruno Maresca, « plus l’offre est importante et plus sa diversité est grande, plus la fréquentation du cinéma est régulière et revêt une dimension culturelle ». Il précise à l’inverse :
Plus l’offre est limitée, plus la sortie au cinéma se cantonne à sa fonction de sortie de loisir. Les circuits de distribution en France donnent au film de cinéma un statut qui va au-delà du simple « produit de divertissement » pour se placer au rang de « production culturelle ». (Maresca 2003 : 142)
34C’est aussi selon les classes sociales que varient les significations de la culture et que diffèrent les exigences et les attentes.
- 15 Saint-Renan, Plougonvelin, Landerneau, Lesneven, Camaret-sur-Mer, Crozon et Plougastel-Daoulas poss (...)
35Intéressons-nous enfin à l’offre du Pays de Brest, qui dispose aussi de plusieurs cinémas associatifs d’Art et Essai (figure 5) dans sa métropole comme dans d’autres pôles, notamment Landerneau15.
Figure 5 : Le parc cinématographique du Pays de Brest
Source : L’observatoire du cinéma du Pays de Brest (ADEUPa Brest-Bretagne 2015, p. 3)
- 16 Le territoire breton possède un cinéma pour 24 424 habitants en moyenne ; au national, on retrouve (...)
36L’accès aux activités culturelles, au-delà du cinéma, y est aisé : beaucoup d’associations s’y sont implantées, de nombreux loisirs, spectacles et animations y sont proposés pour tous les âges, et pas uniquement dans les grandes villes. « La région Bretagne fait preuve d’un niveau d’équipement particulièrement important » (Institut de Géoarchitecture 2013 : 26). La richesse et la qualité des programmes dans les plus de 60 établissements culturels recensés ont été démontrées dans l’étude Les équipements culturels du Pays de Brest en question. Vers une analyse des publics (ibid.). On y voit l’importance donnée à la culture par les élus. Elle paraît même être une priorité pour certains, avec la construction de médiathèques, de salles de spectacle ou de centres culturels (Ploudalmézeau, Plabennec, Landerneau, etc.), même si d’autres, a contrario, semblent focalisés essentiellement sur le Quartz, dans le centre-ville de Brest. Peu d’habitants rencontrés citent cette salle, et certains le font pour exprimer une déception après s’y être rendus, lui reprochant une offre trop « élitiste ». Malgré tout, d’autres habitants, dont un couple de Plouarzel d’une cinquantaine d’années, disent qu’ils aimeraient être plus près de certains équipements (Quartz, cinéma, musée) ; ils pensent que cette proximité leur permettrait d’en profiter plus régulièrement. Cet éloignement reste relatif : toutes les communes bretonnes se situent à moins de 30 kilomètres d’une offre culturelle permanente, avec une représentation particulièrement forte du domaine cinématographique (119 établissements dont 9 multiplexes, 302 écrans et 84 % de salles classées Art et Essai) (Centre national du cinéma et de l’image animée 2023). La Bretagne présente donc une proportion de cinémas par rapport au nombre d’habitants plus élevée que la moyenne nationale16. De plus, « les cinémas ont tendance à se concentrer naturellement dans les villes-centres, mais aussi très largement dans le maillage des villes moyennes et des territoires ruraux » (Institut de Géoarchitecture 2013 : 26). La culture n’est pas uniquement localisée dans la métropole mais bien diffuse sur tout le Pays de Brest et la programmation n’en est pas faible, ce qui permet une consommation culturelle élargie.
37Cet article a permis de mettre en avant la pluralité des usages, des lieux et des pratiques spatiales qui participent à la construction de polarités concrètes habitantes sur les terrains brestois et nanto-nazairien. Nous avons vu qu’elles cohabitent dans des « systèmes de lieux » et qu’elles se construisent à la fois par les spatialités, les représentations, les images.
38Affirmer un modèle centre-périphérie n’est pas pertinent sur ces territoires complexes et multiples, c’est pourquoi nous y avons préféré la notion de polarité, qui semble mieux recouvrir les pratiques habitantes dans l’alter-urbain. En effet, les lieux s’articulent et s’entremêlent, certains étant plus occupés, pratiqués et habités selon certaines temporalités ou certains habitants, dans des rythmes divers ; nous admettons donc un système réticulaire, lequel permettrait selon les moments, les temps, et à chacun, de se saisir des opportunités, de décider de l’occuper, de le fréquenter. Les habitants (re)dessinent leurs propres pratiques et leurs rapports aux lieux en composant, en fonction de leurs attentes, cette « ville à la carte » (Dubois-Taine, Chalas 1997). Mais nuançons tout de même, car au-delà des polarités quotidiennes habitantes perçues, vécues, pratiquées, subjectives, imaginées, habitées, familières, il en existe d’autres qui sont établies sur des critères politiques, administratifs ou économiques qu’il ne faut pas négliger. Par ailleurs, les polarités ne sont pas toujours là où nous les imaginons : elles dépendent des repères de chacun, peuvent être ancrées dans les pratiques depuis longtemps ou encore se transformer. Elles se construisent aussi dans les parcours de vie, y compris résidentiels, et selon les groupes sociaux. Dans le cas des habitants interrogés, nous avons vu que les pratiques se mettent régulièrement en place dans des territoires de proximité mais qu’au-delà des spatialités, elles sont aussi influencées par les représentations et les imaginaires des habitants, comme l’affirme Jean-Marc Besse : « les centres et les périphéries sont définis par les affects, les déambulations, les couches de la mémoire » (2013 : 101). Julien Gracq (1985) développait déjà cette idée dans La forme d’une ville, ouvrage nourri de ses souvenirs de Nantes.
39En prenant l’exemple de la polarité culturelle du cinéma, nous avons souligné la place importante accordée à ce dernier, non seulement par les professionnels du milieu, mais aussi par les habitants de ces territoires, qui mettent parfois en place certaines pratiques spatiales en s’inspirant de leurs représentations. Nous avons aussi observé que le cinéma pouvait devenir le signe d’une commune bien équipée, une chance, un repère et constituer un véritable marqueur, présentant diverses localisations et des offres variées. Cette diversité permet aux usagers de choisir celles qui deviendront des polarités concrètes au quotidien, soit pour des raisons pratiques (horaires, proximité, stationnement, coûts), soit par conviction selon leur propre définition du cinéma, soit par habitude ou par attachement à une salle particulière. En fait, le cinéma participe à l’établissement des polarités dans les territoires de l’alter-urbain, que ce soit dans un centre-ville, dans la continuité d’un centre-bourg ou dans une zone commerciale, entre imitation de la grande ville et revendication d’un territoire indépendant. Il permet de redéfinir les spatialités au regard de ces moments de loisir. En effet, en plus d’un lieu de visionnage de films, il correspond à une sortie culturelle, à un rituel apprécié des habitants, seuls ou en groupe, et ce dans une sociabilité populaire inscrite dans les habitudes selon les uns ou relevant de l’exception selon les autres. Dans le Pays de Brest comme dans la région nanto-nazairienne, nous avons vu que la programmation des cinémas exerce une influence sur les publics. Selon l’offre, perçue comme adéquate ou non de la part des consommateurs, les cinémas n’auront pas le même pouvoir d’attraction ni donc la même fréquentation ; l’enjeu est notamment de taille dans l’alter-urbain, où le travail de programmation pourrait être plus systématiquement collaboratif entre les territoires.