1Les représentations contemporaines des menstruations héritent d’un imaginaire d’impureté et de souillure (Douglas 2001), très diffusé parmi les sociétés influencées par les trois religions monothéistes (Gottlieb 2020). Les menstruations sont censées mettre en danger l’environnement proche, les hommes (Héritier 1996), les aliments (Verdier 1979), les enfants et les femmes elles-mêmes (Moulinié 1998), particulièrement les règles des femmes mariées censées enfanter (Cros 1990). Cette symbolique délétère des menstrues a conduit à faire silence sur elles (Vinel 2008), à en avoir honte (Mardon 2011, 2023) et, pendant longtemps, en Europe comme ailleurs, à exclure les personnes menstruées de nombreuses activités sociales (Godelier 2003). Les menstrues entretiennent, en même temps, un lien étroit avec la visibilité : dans le vocabulaire ancien rural, « avoir ses règles » se disait « voir » (Verdier 1979). Les enfants apprenaient par le regard autant les menstrues que la sexualité (Knibiehler 1996). Les femmes étendaient leurs linges de protection, blanchis mensuellement, comme de véritables étendards ratifiant leur fécondité ou leur grossesse (Verdier 1979).
2Dans l’espace public contemporain, une première vague de visibilisation des menstrues a vu le jour dans les années 1970, avec le Red flag de l’artiste féministe Judy Chicago (Bobel 2020) et le mouvement Our Bodies Ourselves du Boston Women’s Health Collective en 1970-1971.
- 1 La proposition de loi n° 1386, enregistrée à la présidence de l’Assemblée nationale le 15 juin 2023 (...)
3Une vague plus récente de revendications, et de publicisation du sang menstruel, émerge en Amérique du Nord et dans d’autres pays en 2015 (Bobel 2020). En France, la même année, la mobilisation du collectif Georgette Sand pour faire baisser la taxe sur les produits hygiéniques de 20 % à 5,5 % marque, selon Cochoy et Dutrait (2023), le début de la mise à l’agenda public des règles. La distribution de ces produits dans les universités ou les lieux de travail (Pascoe 2015 ; Cochoy, Dutrait 2023), la diffusion dans les médias et sur les réseaux sociaux des problèmes sanitaires et écologiques qu’ils posent et la proposition de loi pour reconnaître la santé menstruelle dans le monde professionnel1 rendent ainsi visible la question des menstrues dans l’espace public (Barel 2023).
4Pour autant, la gestion des menstruations au quotidien demeure de l’ordre du dissimulé, voire du dégoût (Mardon 2023). Le vocabulaire décrivant les règles témoigne de la permanence du tabou (Gottlieb 2020), et les produits menstruels visent avant tout à cacher le sang et à faire comme si les règles n’existaient pas (Vostral 2008). Cette ambivalence du rapport aux menstrues dans l’espace contemporain nous semble découler de deux mouvements contradictoires : d’un côté, la perpetuation de l’ordre du genre (Bereni et al. 2008) qui discrédite le corps féminin (Löwy 2006), dont les menstrues (Bobel 2020) ; d’un autre côté, des mouvements sociaux féministes mondialisés qui viennent remettre en cause cet ordre social et bousculer, en partie, les représentations du sang menstruel (Gottlieb 2020). L’article s’inscrit ainsi dans une approche matérialiste des rapports de genre tels qu’ils ont été historiquement définis – sous les termes de rapports sociaux de sexe – par Colette Guillaumin (1992), Nicole-Claude Mathieu (2000) ou Danièle Kergoat (2005). Le genre est entendu comme un système social qui produit deux catégories de sexe ayant une valeur différentielle (Héritier 1996), construites sur des interprétations inégalitaires du corps (Löwy 2006) et des rapports hiérarchisés de production et de reproduction (le travail domestique et professionnel, la procréation, les soins). Nous nous intéressons à la fois à la perpétuation de ce système social et à sa transformation, dont nous soulignons les limites (Daune-Richard, Devreux 1992 ; Bereni et al. 2008). Dans ce cadre, notre article traite de la complexité de la tension entre visibilité et invisibilité des menstrues à partir d’un lieu circonscrit mais significatif : les toilettes.
- 2 Tels que les administrations à guichets, les restaurants, cafés et bureaux de tabac, les gares, les (...)
5En France, le cabinet de toilette muni d’un verrou s’est diffusé dans les logements privés vers 1900, d’abord dans la bourgeoisie, puis dans l’ensemble des logements après la Seconde Guerre mondiale (Corbin 1987). Les toilettes fermées et les salles de bain modernes ont donné aux femmes la possibilité de s’extraire de leur entourage pour gérer leurs règles à l’abri du regard des autres habitant·e·s du logement, mais aussi de leurs camarades et des adultes dans les écoles (Vigarello 2014) ou des passant·e·s dans les espaces publics. Les toilettes constituent toutefois des espaces différents selon qu’elles sont situées dans un logement privé ou dans l’espace public. Les toilettes publiques, selon Julien Damon (2023 : 8), peuvent être définies comme « les édicules singuliers établis dans l’espace public afin d’y soulager certains des premiers besoins humains. Elles rassemblent tous les WC […] accessibles au public hors des domiciles […], présents sur la voirie ainsi que dans des lieux ouverts au public2 ». Quant aux toilettes des domiciles, elles peuvent être utilisées par un·e ou plusieurs résident·e·s du logement, notamment dans le cas de familles ou de colocations, ce qui les rend semi-privées. Elles sont ainsi soumises à des règles non écrites proches de celles des toilettes publiques (Pascoe 2015).
6La gestion des menstruations dans les toilettes mobilise des techniques du corps (Mauss 1936) qui se distinguent selon ce qui peut être montré ou caché en fonction des espaces, publics ou semi-privés, et des personnes en présence. Nous inspirant de l’approche théorique de Julien, Rosselin et Warnier (2009), nous explorerons comment les personnes menstruées y adoptent des techniques du corps et des gestes co-construits avec l’environnement matériel. Les avancées technologiques récentes (Pascoe 2015) ont diversifié les objets utilisés pour gérer les menstruations (Guien 2023 ; Cochoy, Dutrait 2023) : aux serviettes jetables généralisées se sont ajoutées les coupes et culottes menstruelles, les serviettes en tissu, et la technique du flux libre. Ces objets engagent de nouveaux enjeux de visibilité, que nous interrogerons. Ces tensions entre visibilité et invisibilité touchent autant à ce qui peut être dit qu’à ce qui peut être vu par autrui (les produits, le sang menstruel, les vêtements tachés), voire entendu (le bruit des emballages) ou senti (l’odeur du sang), dans quels espaces et par qui, notamment les habitant·e·s du logement ou les usager·ère·s des toilettes publiques.
7L’article concourt à comprendre comment la situation des toilettes, dans le logement privé ou dans un espace public, engage des formes de visibilité et d’invisibilité du sang menstruel, lesquelles mobilisent des techniques du corps en lien avec la culture matérielle disponible (lavabos, poubelles, protections menstruelles) et en relation avec les personnes en présence. L’article contribue ainsi à éclairer la reproduction de l’ordre du genre et sa transformation à travers la gestion quotidienne du sang menstruel.
8Méthodologie
La technique d’investigation principalement adoptée dans cette étude a été l’ethnographie. L’enquête s’est déroulée entre l’automne 2019 et l’automne 2022 dans trois départements de la région Bourgogne Franche-Comté ainsi qu’en région parisienne. Nous avons adopté la méthode de l’approche multi-située proposée par Marcus (1995) pour observer les interactions liées aux menstruations dans divers contextes. Cette étude a ainsi engagé plus de 300 heures d’observation lors de collectes et distributions de produits menstruels, de cercles de parole et d’ateliers de couture de protections en tissu. Trente entretiens ont été menés avec des femmes résidant dans ces territoires et participant aux événements ethnographiés. Ces femmes sont nées entre 1970 et 2001 ; elles étaient âgées de 19 à 50 ans au moment de l’entretien. Elles ont un niveau de diplôme plutôt élevé, compris entre BAC+2 et BAC+8. Elles proviennent principalement de la classe moyenne, avec un capital culturel soutenu. Huit d’entre elles sont cadres et relèvent de professions intellectuelles supérieures, incluant des graphistes, artistes, médecins, professeures d’art, chorégraphes, maîtres de conférences et professeures d’université. La majorité exerce des professions intermédiaires des secteurs culturels, de la santé ou santé alternative et de l’éducation : costumières de théâtre, art-thérapeutes, naturopathes, masseuses, diététiciennes, infirmières, enseignantes, animatrices d’associations. Cette catégorie totalise 17 personnes. Deux employées de magasin et six étudiantes ont également participé à l’enquête. Aucune participante n’est agricultrice exploitante ou ouvrière, mais 12 résident en milieu rural.
9Comme pour tout objet de recherche touchant à l’intime (Diasio, Vinel 2017), l’observation des pratiques dans les toilettes n’a pu être réalisée, mais cette limite a été palliée par l’observation des espaces et des objets (toilettes publiques, notamment des universités, poubelles et toilettes dans les logements d’interviewées) et par la description minutieuse pendant les entretiens des objets et techniques utilisés pour gérer le flux menstruel (serviettes jetables, coupes menstruelles, tampons, serviettes en tissu). Le cumul de ces matériaux ethnographiques permet d’observer comment des expériences se recoupent entre des femmes de générations différentes.
10Les techniques du corps (Mauss 1936) relatives au sang menstruel (Sommer 2010) relatées par les enquêtées se déploient régulièrement dans les toilettes : il s’agit de s’y laver les mains, de changer ou de jeter sa protection, d’insérer et de vider sa coupe menstruelle ou de rincer ses culottes tachées de sang. Cet espace est privilégié par elles pour la gestion directe des fluides, mais également comme lieu de transmission, principalement entre les mères et les filles (Vinel 2004, Mardon 2011). Ce temps pour soi aux toilettes n’est pas totalement privé car il peut être interrompu par d’autres membres du logement, qui peuvent d’ailleurs occuper conjointement ou successivement le lieu. L’apprentissage de ces techniques du corps peut se faire seule ou accompagnée. Comme la salle de bain, les toilettes des logements privés mettent donc en jeu des temps de soustraction aux regards des autres habitant·e·s et des temps de partage de l’intimité corporelle (Diasio, Vinel 2015).
- 3 L’anonymat des enquêtées a été préservé en utilisant des pseudonymes. Ces pseudonymes ont été sélec (...)
11Dans notre enquête, les toilettes sont évoquées de façon récurrente comme étant l’espace où la découverte des premières règles a eu lieu. La plupart de nos enquêtées y font référence aux toilettes pour situer les premiers échanges entre mère et fille liés aux menstruations, lesquels se traduisent souvent par des interactions matérielles, comme l’illustre Ambre3, âgée de 35 ans, diététicienne travaillant dans un hôpital :
Je n’ai pas su ce que c’était… je me suis dit que peut-être j’avais faim. Je suis allée aux toilettes et j’ai vu que dans ma culotte il y avait du sang, mais c’était un peu marron. J’ai caché la culotte car le sang n’était pas vraiment rouge, ce n’était pas l’idée que je me faisais. C’est ma mère qui est tombée sur la culotte et qui m’a dit : « Alors tu as tes règles ? »
- 4 Cette idée reste diffuse dans les sociétés occidentales en raison de l’association mythique entre p (...)
12Cet événement marque le début d’une expérience personnelle qui reflète non seulement l’entrée dans le monde des menstruations, mais également le début d’une exploration personnelle socialisée. Comme dans des temps plus anciens, la mère est amenée à voir le sang de sa fille et à attester de l’entrée dans la menstruation (Moulinié 1998, Vinel 2004). Les toilettes domestiques sont, en un temps circonscrit, le lieu de la découverte et de l’observation du sang par les deux femmes liées par la filiation. Cependant, ce regard partagé s’arrête à cette première fois et l’interaction à la fourniture de protections hygiéniques. Ambre insiste sur la difficulté à gérer ce sang et à manipuler ces objets. Elle raconte que sa mère lui a donné des serviettes jetables mais ne lui a jamais appris à mettre un tampon. Elle se rappelle également avoir grandi avec l’idée que les tampons pouvaient lui faire perdre sa virginité, une déclaration récurrente dans les entretiens4. La circulation des informations sur le fonctionnement des menstruations et l’usage des produits pour gérer les règles est limitée, et leur visibilité, restreinte. Ces silences maintiennent l’ordre du genre en préservant une image du corps menstrué comme tabou (Gottlieb 2020).
13L’observation de l’attitude réservée de leurs mères amène certaines interviewées à reproduire ces mêmes comportements quelques années plus tard. C’est le cas d’Amarante, enseignante âgée de 43 ans qui a aujourd’hui deux filles de 15 et 18 ans. Amarante se souvient que sa mère, également professionnelle de l’éducation (conseillère d’éducation), lui a très peu parlé des menstruations ; c’était plutôt son père qui lui achetait ses serviettes hygiéniques. Sa mère lui a raconté que sa propre mère, la grand-mère d’Amarante, femme au foyer épouse d’instituteur, n’avait jamais évoqué les règles avec elle. À son tour, Amarante a eu du mal à aborder ce sujet avec ses filles :
Je ne l’ai pas fait oralement, parce que, comme je te dis, mes filles ne sont pas très communicatives par rapport à ça… elles étaient gênées je crois… elles me disaient « Oui on sait déjà maman ». […] Ce n’était pas avec moi qu’elles avaient envie d’en parler.
14La gêne à parler des règles entre mère et fille a été constatée chez les générations nées au début ou au milieu du xxe siècle (Vinel 2008 ; Fine, Moulinié, Sangoï 2009). Il est plus étonnant qu’elle se perpétue dans cette lignée de femmes travaillant en milieu éducatif. Ces silences semblent ici se rapporter à une socialisation familiale plus qu’à une socialisation de classe sociale. Toutefois, en concordance avec son profil de capital culturel, Amarante a trouvé une solution en offrant à ses filles un livre pédagogique qui explique le fonctionnement du cycle menstruel. Elle précise qu’elle n’a pas forcé la conversation, laissant chacune de ses filles lire à son propre rythme. Aucune discussion sur le sujet n’a eu lieu.
15La transmission des savoirs menstruels a souvent été réalisée par le biais de l’observation visuelle plutôt que par la communication verbale (Knibiehler 1996). Parmi les femmes interviewées ayant des filles, certaines modalités de transmission laissent de la place à la visibilité du sang. C’est le cas pour Obsidienne, 27 ans, masseuse formée à l’ostéothérapie, qui habite avec sa fille de 3 ans dans une maison en zone rurale. Elle explique avoir adopté une position d’anticipation envers sa fille en lui montrant comment elle change sa serviette ou comment elle insère ou vide sa coupe menstruelle :
Elle a 3 ans mais je lui parle. Elle vient toujours dans les toilettes avec moi, et des fois j’ai mes règles, donc elle voit ma serviette remplie de sang ou elle voit que j’enlève ma cup et que je la vide donc je lui explique : « Tu vois, c’est parce que j’ai mes règles ! Les filles, on a ses règles, et toi aussi tu les auras quand tu seras plus grande. »
16Dans ce cas, la transmission s’opère à la fois par la parole et par l’exposition des objets de protection (coupe menstruelle et serviettes) et du sang à la vue de la fillette – dans sa matérialité même, puisque la coupe menstruelle amène à déverser le sang accumulé. Celle-ci permet une observation plus directe et détaillée du sang que les serviettes hygiéniques. Obsidienne confirme vouloir transmettre tout ce savoir à sa fille lorsqu’elle sera plus grande. Cette propension à la parole et à la monstration du sang menstruel découle sans doute de sa profession, orientée vers des pratiques alternatives de soin, et de sa participation active à des cercles de parole. Ces cercles valorisent particulièrement les menstrues comme symboles de féminité et incitent expressément à partager les expériences menstruelles entre femmes.
17Pour cette enquêtée, l’effort pour rendre visible son sang menstruel est toutefois circonscrit à l’espace des toilettes de son logement. En effet, lors d’une visite chez sa grand-mère, celle-ci lui a fait remarquer qu’il n’était pas approprié de laisser son sang à la vue des autres, qu’il fallait le cacher. L’aïeule lui a demandé de vider la poubelle des toilettes parce que ses serviettes hygiéniques usagées étaient visibles. Sa grand-mère l’a ainsi rappelée à l’ordre du dissimulé et à la honte du sang menstruel et, somme toute, à l’ordre du genre.
18Les situations exposées offrent deux modalités de visibilité et d’invisibilité des menstruations. La visibilité peut se traduire par la parole et par la vue, en montrant le sang menstruel ou en expliquant le fonctionnement des menstruations à l’aide d’outils tels qu’un livre. Cette approche à la fois visuelle et verbale vise à normaliser la discussion sur les règles et à rendre plus visibles des moments intimes tels que ceux passés aux toilettes, notamment le changement des protections périodiques, ouvrant la porte à une transformation du regard sur les menstrues. Ces actions restent cependant limitées à un lieu privé et à des liens de forte proximité. Des potentialités de changement émergent aussi grâce aux nouveaux produits de gestion du flux.
19Les toilettes des logements privés peuvent être des lieux propices à l’innovation en matière d’objets et de techniques du corps pour nos enquêtées. Le mouvement écologiste et les avancées technologiques dans la fabrication des produits d’hygiène féminine (Pascoe 2015) ont élargi les options disponibles dans le domaine des protections menstruelles, chacune de ces options exigeant des compétences spécifiques et engageant de nouvelles techniques du corps (Guien 2023 ; Cochoy, Dutrait 2023). Ces objets – tels que la coupe ou cup menstruelle – impliquent des manipulations du sang et comportent des enjeux de visibilité relativement nouveaux par rapport aux protections devenues classiques, telles que les serviettes hygiéniques jetables.
20La coupe menstruelle est constituée d’une coupe en silicone en forme d’entonnoir à introduire dans le vagin, dont les muscles la maintiendront en place. Des premiers brevets de « sacs cataméniaux » sont repérés au xixe siècle, mais c’est après 2015 que s’organise la diffusion des coupes en silicone (Cochoy, Dutrait 2023).
21Le sang s’écoule dans la coupe qui doit être enlevée toutes les six heures environ. Pour la placer, la personne replie la coupe sur elle-même dans le sens de la longueur avec ses doigts puis l’insère dans le vagin où elle reprendra sa forme. Pour la retirer, elle tire sur la tige, insère un doigt jusqu’au rebord de la coupe ou en pince le fond pour créer un appel d’air5. Une fois la coupe retirée du vagin, le sang est versé dans les toilettes ou dans un lavabo, mais il peut arriver qu’il se répande par terre, sur les mains, dans la cuvette ou sur les vêtements au moment de l’extraction.
- 6 Leur répartition socioprofessionnelle est la suivante : l’une est artisane, quatre occupent des pos (...)
22Parmi nos trente enquêtées, quinze, de toutes catégories sociales, déclarent se servir d’une cup6. Cet objet demande l’acquisition d’une dextérité corporelle et technique que les utilisatrices rencontrées pratiquent plutôt dans leur logement, soit dans les toilettes, soit sous la douche. Agathe (27 ans, directrice d’une recyclerie) confirme utiliser sa coupe chez elle. Elle affirme ne pas y recourir dans des toilettes publiques, car les installations sanitaires sont peu adaptées : « Les toilettes sont parfois séparées des lavabos donc tu es obligée de sortir des toilettes avec ton flacon de sang pour le vider dans le lavabo en espérant qu’il n’y a personne qui rentre à ce moment-là, ce n’est pas pratique. » Dahlia (24 ans, naturopathe) ajoute que cette difficulté à vider sa cup dans des toilettes publiques l’amène à alterner son utilisation avec celle d’autres protections.
23Ces usages des coupes menstruelles montrent que l’emploi de ces nouveaux objets nécessite des aménagements matériels, comme un lavabo dans les toilettes. Ils suggèrent que le sang peut être visible dans l’espace privé. Toutefois, cette visibilité reste limitée à quelques proches.
24Dans les cas de cohabitation, tels que la colocation, le partage des toilettes entraîne des ajustements supplémentaires dans les gestes et les comportements des personnes menstruées.
25Le cas de Turquoise, 28 ans, médecin généraliste exerçant dans un cabinet en zone rurale, nous permet de considérer l’influence des autres habitant·e·s du logement dans la gestion des menstruations. Au printemps 2020, pendant la période de confinement due à la pandémie de Covid-19, Turquoise partageait un appartement en colocation avec une amie. À cette époque, elle a pris le temps de réfléchir à la réduction des produits jetables. C’est ainsi qu’elle a décidé d’explorer et d’adopter la méthode du flux libre, dans une perspective de limitation de l’utilisation d’eau et de produits hygiéniques. Elle en a discuté avec sa colocataire, qui a accepté.
26Le flux libre consiste à ne pas utiliser de protections menstruelles et à évacuer les pertes de sang dans les toilettes. Cette technique du corps nécessite un apprentissage pour identifier les sensations au moment de la descente de flux menstruel. La visibilité du sang peut être récurrente puisqu’en cas d’absence de contrôle, le sang s’écoule sur les vêtements ou la surface occupée par la personne, ce qui vient bousculer l’ordre de l’invisibilité largement imposé au sang menstruel.
27Lorsque Turquoise pratiquait le flux libre, il pouvait arriver que sa colocataire voie le sang de ses règles dans la cuvette des toilettes, car elle ne tirait pas systématiquement la chasse par souci d’économie d’eau. Selon Turquoise, « ça la faisait rire [sa colocataire] ». Non seulement Turquoise ne cachait pas ses règles mais, au contraire, elle les annonçait à sa colocataire et lui laissait voir les traces de sang. Cependant, il convient de noter que les conditions favorables à cette pratique, faisant des toilettes privées un espace de visibilité des menstruations, sont spécifiques : une longue période passée dans le logement, le genre de la colocataire et la proximité amicale entre les deux.
28À la fin de la période de pandémie, Turquoise est revenue à l’utilisation de tampons car son cadre de vie s’est transformé. Les contraintes liées à sa profession, ses déplacements pour voir ses patient·e·s et ses horaires intensifs de jeune médecin l’ont empêchée de maintenir la pratique du flux libre. De plus, son emménagement dans une maison plus grande partagée avec sept personnes de son cercle d’ami·e·s a mis fin aux conditions qui lui permettaient de prendre possession de l’espace des toilettes. Turquoise continue à essayer de limiter l’opacité qui entoure les menstruations auprès de ses nouvelles et nouveaux colocataires : elle a placé une petite boîte contenant des protections hygiéniques à disposition des invitées dans les toilettes de la maison partagée et a tenté à plusieurs reprises d’engager la conversation sur ce sujet avec ses colocataires, même si certains, des hommes de son âge, se sont montrés moins à l’aise pour en parler. Turquoise a également cherché d’autres moyens de rendre visibles les menstrues, par des objets liés à la gestion des règles et par la discussion, avec un succès relatif.
29L’enjeu de l’invisibilisation des règles se trouve encore davantage renforcé dans les toilettes publiques.
30Lorsque les femmes doivent gérer leurs menstruations dans des espaces publics, l’enquête révèle qu’elles utilisent des techniques du corps et des objets différents de ceux qu’elles emploient chez elles. Ces techniques sont influencées par l’aménagement des toilettes publiques, qui varie en fonction du lieu et de son niveau d’entretien. De plus, ces toilettes offrent une intimité conditionnée par la surveillance et le contrôle social des autres usager·ère·s.
31Les menstrues impliquent, pour les femmes rencontrées, d’anticiper les besoins en protections de rechange et de se rendre plus ou moins fréquemment aux toilettes tout au long de la journée pour changer de protection régulièrement, se laver les mains ou rincer la coupe ou la culotte menstruelle afin d’éviter que le sang ne s’échappe et ne soit visible sur les vêtements ou les mains. De plus, les toilettes publiques laissent souvent passer les bruits et les odeurs et sont ensuite utilisées par d’autres personnes, ce qui renforce la nécessité de prendre des mesures pour gérer et dissimuler toute trace de sang menstruel (Sommer 2010).
32Plusieurs des femmes rencontrées développent des techniques d’anticipation pour organiser leurs activités en fonction des différents jours du mois, en accordant une attention particulière à leurs jours de règles, afin d’éviter tout événement qui laisserait échapper leur sang menstruel sur leurs vêtements. Le témoignage de Louise (44 ans, enseignante dans une école primaire), qui vit avec son conjoint et sa fille de 13 ans dans une maison à la campagne, atteste des techniques d’anticipation et de dissimulation du sang à mettre en place quand les toilettes du lieu de travail sont peu adaptées. Elle rapporte devoir changer de protection jusqu’à dix fois par jour tant son flux est abondant, ce qui l’amène à une vigilance intensive, par crainte que le sang ne déborde :
Quand je sors j’anticipe si je prends des serviettes avec moi, et ensuite je me demande si je devrais les changer tout de suite ou dans deux heures, mais où serai-je dans deux heures ?
33Louise s’efforce d’organiser son emploi du temps pour éviter autant que possible les réunions ou les activités physiques pendant la période des règles. Elle a décidé de ne plus utiliser de tampons sur son lieu de travail car les cabinets individuels y sont séparés des lavabos. Comme elle a des règles très abondantes, elle a besoin de se laver les mains avant et après chaque changement de tampon car ses mains sont souvent couvertes de sang. Or, elle ne souhaite pas que ses collègues voient le sang menstruel sur ses mains.
34Cette contrainte est fréquemment soulignée par les interviewées : il leur est souvent difficile de se changer au travail ou à l’université car les sanitaires ne sont généralement pas équipés de lavabos à l’intérieur des cabinets de toilette, ni même de savon, voire de papier toilette et encore moins de distributeurs de protections menstruelles. L’absence de lavabos dans les cabinets individuels limite l’utilisation de la coupe menstruelle, comme nous l’avons vu plus haut, ainsi que l’insertion de tampons sans applicateur. Ces techniques du corps et des objets témoignent que l’ordre du caché reste prévalent pour ces femmes.
35Une pratique largement employée pour gérer les menstruations et éviter les taches sur les vêtements est ce que certaines enquêtées appellent : « la technique du papier toilette ». Cette méthode consiste à utiliser du papier toilette en cas de pertes menstruelles inattendues ou en l’absence de protections menstruelles à portée de main. Agathe, âgée de 27 ans, en témoigne : « Parfois, j’ai des surprises et je n’ai rien sur moi, donc j’utilise la technique du papier toilette, c’est un moyen un peu de sauvetage, une solution de secours temporaire en cas d’urgence. » Le papier toilette est aussi utilisé pour dissimuler les serviettes qui sont jetées dans la poubelle. Dans cette situation, la disponibilité de papier hygiénique dans les toilettes s’avère cruciale. Les toilettes deviennent ainsi une ressource improvisée pour contrôler le flux menstruel et les éventuelles taches. Toutefois, cette méthode comporte certaines limitations. D’une part, le papier hygiénique n’est pas toujours présent dans les toilettes publiques, d’autre part, cette technique peut se révéler peu efficace en cas de flux menstruel important, n’absorbant pas suffisamment de sang. Cette technique témoigne des tactiques que les femmes déploient pour faire face à des situations imprévues liées aux menstruations, dans l’optique d’éviter toute visibilité du sang sur les vêtements.
36Aujourd’hui, des établissements publics et des grandes entreprises organisent des collectes, installent des distributeurs de protections menstruelles ou mettent à disposition des protections gratuites (Guien 2023). Souvent, les protections sont placées dans les toilettes, les couloirs, ou les entrées des résidences universitaires. Si ces distributions rendent les menstruations davantage visibles dans l’espace public en faisant des protections des objets banalisés, la diffusion de produits servant à gérer le sang menstruel démontre que le plus important reste encore d’empêcher le sang lui-même d’apparaître dans l’espace public, notamment sous la forme d’une tache. De plus, ce dispositif ne répond pas aux attentes de certaines femmes qui estiment avoir besoin de serviettes ou de tampons disponibles directement dans le cabinet de toilette pour éviter de devoir se servir en protections dans un espace ouvert et de montrer ainsi aux autres utilisatrices qu’elles sont en période de menstruation.
37Une autre contrainte relève du manque de poubelles dans les toilettes publiques. Cette lacune empêche les femmes de changer leurs protections régulièrement, voire les oblige à les conserver dans leur sac ou leurs poches pour les jeter ailleurs. Louise, qui avait décidé de ne plus utiliser de tampons, évoque les difficultés liées à l’élimination des serviettes jetables :
Au départ j’avais ce réflexe : je mets ma serviette dans la poche discrètement et puis je l’ouvre sans faire de bruit, ensuite j’emballe la serviette qui est sale correctement dans dix mille kilos de papier toilette pour pas la voir dans la poubelle, mais parfois il n’y a pas de poubelle donc je suis obligée de la mettre dans ma poche pour trouver une poubelle à l’extérieur.
38Cette description, répétée par d’autres interviewées, met en évidence comment, par différentes techniques du corps et différents objets, ces femmes préservent leur intimité dans des espaces publics où la confidentialité est souvent compromise. Elle confirme que non seulement le sang menstruel, qu’il se retrouve sur une serviette ou dans les toilettes, mais aussi l’emballage enveloppant la serviette hygiénique tachée doivent rester invisibles pour les autres utilisatrices des toilettes, car les menstruations sont associées à une souillure dont il faut dissimuler toute trace : ouvrir les protections discrètement pour que personne n’entende le bruit du plastique, trouver une poubelle pour jeter les serviettes usagées sans se faire voir, essuyer les traces de sang sur le siège et la cuvette, dissimuler les protections au mieux. Cet ensemble de techniques de dissimulation atteste, comme l’a décrit Vostral (2008), que la période de menstruation doit passer inaperçue, même auprès des congénères féminines.
39Louise a trouvé une parade à ces difficultés avec la découverte des culottes menstruelles. Elle a finalement décidé de n’utiliser que ce type de protections. Selon les enquêtées, les culottes menstruelles apportent en effet une sécurité par rapport au risque de taches. Mais elles induisent aussi un problème de gestion dans les toilettes publiques.
40La culotte menstruelle est un sous-vêtement apparu en 2011 (Cochoy, Dutrait 2023) qui absorbe le sang des règles. Son usage est celui d’une culotte classique mais plus épaisse. Elle nécessite d’être rincée à l’eau froide puis lavée à basse température. Cette nouvelle protection semble être celle qui génère le moins de techniques du corps novatrices, et elle amenuise le risque de fuites.
41Pour une partie de nos enquêtées, la culotte menstruelle est décrite comme une véritable « révolution » car elle permet de gérer des flux abondants et irréguliers. Louise (44 ans, enseignante en école primaire), qui en utilise depuis deux ans, affirme : « Comme je ne sais pas bien à quel moment elles vont arriver, mais que quand même je sais que c’est bientôt, hop ! Je mets ma culotte de règles et je ne me pose plus la question chaque deux minutes d’aller voir aux toilettes si j’ai des règles ou pas ». Cet objet lui permet donc de consolider son sentiment de sécurité par rapport à d’éventuelles fuites ; il participe ainsi au renforcement de l’invisibilité du sang. Louise trouve les culottes confortables et parvient à les porter toute la journée sans avoir besoin de se changer, ce qui, pour elle, réduit sa production de déchets plastiques sur son lieu de travail et lui enlève l’inconfort de devoir changer sa protection sans savoir où la jeter.
42Les femmes sensibilisées à la question écologique préfèrent cet objet aux serviettes et tampons jetables, mais d’autres soulignent des enjeux de visibilité liés à ces culottes, qui peuvent être perceptibles sous des vêtements moulants. Ainsi, Émeraude (20 ans, étudiante) trouve que les culottes menstruelles sont confortables mais trop visibles lorsqu’elle veut sortir en soirée ou faire du sport avec des vêtements ajustés : « C’est gênant de sentir que les autres peuvent voir qu’on porte une grosse culotte ». Émeraude confirme qu’elle préfère dans ce cas utiliser un tampon qui dissimule mieux son état menstrué.
43Plusieurs enquêtées pointent d’autres problèmes de visibilité générés par les culottes : le rinçage et le nettoyage qui ne peuvent pas se faire dans des espaces publics, ou encore l’odeur. Obsidienne (27 ans, masseuse), qui change régulièrement sa culotte lorsqu’elle est au travail, insiste sur le fait que ce n’est pas du tout agréable de garder sa culotte humide dans son sac. Elle indique qu’une odeur s’en dégage : « C’est vraiment une odeur pénétrante et j’ai l’impression que tout le monde peut ressentir qu’il y a une drôle d’odeur. »
44La culotte menstruelle, si elle facilite la gestion du flux de sang et rend plus confortable la période des règles pour les femmes qui l’utilisent, se confirme comme technique de dissimulation du sang menstruel dans l’espace public et conserve des inconvénients aux yeux des femmes enquêtées.
45Les toilettes sont un espace principal de gestion des menstruations. Qu’elles se situent dans les logements privés ou les espaces publics, les toilettes sont le lieu de déploiement de techniques du corps et d’objets (Julien, Rosselin, Warnier 2009) servant à gérer le sang menstruel censé rester invisible aux yeux des autres. Les témoignages recueillis démontrent comment les femmes mettent en œuvre différentes techniques pour naviguer entre sphère publique et privée. Les toilettes des logements privés peuvent être le lieu d’échanges circonscrits à la relation mère-fille pendant lesquels le premier écoulement de la fille sera exposé pour être attesté comme sang menstruel. Cette interaction est souvent limitée à la présentation des protections menstruelles lors des premières règles. Certaines femmes participant à des cercles de parole autour des menstrues adoptent des pratiques d’éducation proactive en montrant régulièrement leur sang à leurs filles pour en déconstruire les représentations négatives, voire en faire un fluide valorisé.
46Les toilettes privées demeurent un lieu ségrégué de gestion intime des menstrues, permettant de les cacher aux autres habitant·e·s, qu’il s’agisse d’un compagnon, de membres de la famille ou de colocataires. Toutefois, des pratiques inédites comme le flux libre à domicile émergent dans cette enquête, transformant, à certaines conditions qu’il conviendrait d’approfondir encore, la représentation et les pratiques d’invisibilité des menstrues.
47Alors que les toilettes privées favorisent un certain confort et une flexibilité dans la gestion menstruelle, les toilettes publiques renforcent la norme de camouflage du sang menstruel vis-à-vis d’autrui, y compris s’agissant d’autres femmes. Les femmes interviewées confirment préférer que les autres utilisatrices des toilettes publiques ne sachent pas qu’elles ont leurs règles. Pour cela, elles mettent en œuvre diverses techniques pour éviter toute trace révélatrice : atténuer le bruit des emballages, dissimuler les serviettes, vérifier la cuvette et le siège des toilettes, prévenir les fuites susceptibles de tacher les sous-vêtements ou les vêtements.
48Les nouvelles techniques de gestion du flux menstruel, telles que les coupes, les culottes menstruelles et le flux libre, présentent toutes des ambiguïtés du point de vue de la visibilité. Globalement, ces objets participent à faire perdurer la dissimulation du sang dans l’espace public. La coupe et le flux libre amènent les femmes à regarder leur sang. Ce sont donc des objets qui contribuent à rendre le sang menstruel davantage visible pour soi. Dans des contextes privés précis, ils peuvent amener à montrer ce sang à un entourage très proche et ouvert à la normalisation des menstrues. L’usage de ces objets demande des aménagements qui sont souvent absents des toilettes publiques (particulièrement la présence d’un lavabo à l’intérieur du cabinet de toilette), ce qui restreint souvent leur emploi au domaine privé.
49Malgré les campagnes de normalisation des menstruations dans l’espace public par la distribution de serviettes et de tampons, malgré la mise à l’agenda public du congé menstruel et de la gratuité des protections, malgré le travail d’artistes ou de militantes et la diffusion d’une parole plus libre, le sang menstruel demeure, de façon prédominante, un fluide à rendre invisible aux yeux d’autrui au quotidien, y compris entre femmes. Les nouveaux objets, notamment la cup et la culotte menstruelle, présentées comme novatrices du point de vue écologique mais aussi du confort et de l’usage (Cochoy, Dutrait 2023), demeurent des outils de maintien de l’invisibilité de la menstruation et, en définitive, de reproduction de l’ordre du genre.