1Reflet de son époque et des préoccupations des auteurs-dessinateurs, la bande dessinée a longtemps engendré des imaginaires catastrophistes et apocalyptiques, se faisant ainsi le relais des alertes scientifiques face au chaos climatique à venir. Aujourd’hui, elle permet aussi l’exploration de futurs possibles et désirables en témoignant des alternatives écologiques portées par un foyer de luttes émergeant : le mouvement des communs.
2Si l’on peut constater que les catastrophes écologiques et sociales actuelles bousculent les récits des créateurs de bande dessinée (BD), cet article vise à démontrer comment elles incitent aussi les chercheurs à s’emparer de ces nouveaux modes d’écriture. L’association entre la recherche scientifique et la pratique artistique a en effet toute sa place au sein de la littérature naissante et pluridisciplinaire des communs (Ostrom, 2010). Au cœur d’un foyer d’expérimentation et de pratiques alternatives, ces derniers alimentent des réflexions au sein de ce que l’on appelle aujourd’hui les commons studies, qui regroupent, entre autres, des travaux d’économie, de droit, de philosophie et d’histoire. Si ce nouveau champ de recherches vise à dessiner un horizon collectif soutenable face au dérèglement planétaire et à l’effondrement de la biodiversité, il conjugue également l’enjeu de la mise en récit d’une action collective avec la nécessité de rendre visibles des modes d’action passés et actuels dans un contexte de nouveau régime climatique (Latour, 2015). En lutte contre les formes d’appropriation privée et étatique, le commun oppose ainsi le droit d’usage à la propriété en promouvant à la fois un mode de production différent du modèle de l’économie capitaliste (Brancaccio et al., 2021) et des perspectives transformatrices pour les individus qui s’engagent au sein de ces expérimentations (Bollier et Helfrich, 2022). Celles-ci sont multiples et prennent une diversité de formes et de statuts : ressources naturelles gérées en coopérative, logiciels libres co-construits par une communauté d’utilisateurs, savoirs et usages produits au sein d’une zone à défendre, etc. Dans la quête d’une justice sociospatiale, le mouvement des communs répond aussi à la nécessité des populations de défendre leurs droits fondamentaux face à la prédation et à la raréfaction des ressources, tout en revendiquant des formes d’autogouvernement. L’exploration de ces nouveaux modes d’organisation et de mutualisation répond ainsi au déficit de contre-récits et d’imaginaires de la bifurcation écologique. Dès lors, comment la bande dessinée, intégrée au sein des commons studies, permet-elle de donner à voir d’autres sensibilités et représentations d’un espace vécu et commun ?
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- 3 Le promoteur immobilier prévoit notamment la destruction de plusieurs bâtiments et l’artificialisat (...)
3Cet article s’appuie sur les travaux de recherche de doctorat en architecture portant sur la notion de commun1 (Dardot et Laval, 2014) et ses implications dans la production de l’espace urbain. Ce projet de thèse se construit par la création d’une bande dessinée qui mobilise les travaux d’une recherche-action, portant sur le suivi de la lutte urbaine du collectif des Jardins Joyeux2 (dits les « JJ »), débutée à partir de juin 2021. L’occupation de l’ancien couvent pour jeunes filles Sainte-Marie, au sein du quartier Saint-Nicaise à Rouen, avait pour but la préservation des jardins et du patrimoine architectural du site (comprenant notamment une chapelle et un théâtre de poche), menacés par un projet de résidence d’un promoteur immobilier3. Débutée par l’occupation sans droit ni titre de l’ancien foyer, longtemps resté en friche, leur lutte s’est poursuivie par de nombreuses actions et opérations « coups de poing » après la destruction du squat en janvier 2022. Une grande partie de l’ancien couvent est aujourd’hui détruite et la construction du projet immobilier suit son cours, malgré la présence d’espèces protégées et de fouilles archéologiques révélant de nombreuses sépultures sur le site. Les planches de bande dessinée présentées dans cet article sont issues de ce travail d’enquête, qui s’est déroulé du début de l’occupation des Jardins Joyeux jusqu’à la fin de leurs actions contre le projet immobilier en 2023. Durant cette période, j’ai ainsi pu mener des entretiens avec des membres du collectif, tout en suivant leurs mobilisations organisées dans la ville de Rouen, et en assistant à leurs réunions d’organisation et ateliers participatifs. Ces planches ont donc pour but de retracer le combat des militants et des habitants du quartier Saint-Nicaise engagés dans cette lutte urbaine.
4Si l’on parlait il y a quelques années encore d’un certain « ostracisme culturel » (Groensteen, 2008) à l’égard de la BD, celle-ci parvient aujourd’hui à s’imposer comme un art à part entière et un « objet de mieux en mieux identifié » (Groensteen, 2017). En dépassant, d’une part, le statut ingrat de simple hybride de la littérature et de la peinture, et en assumant, d’autre part, son héritage de produit culturel de masse, le neuvième art bénéficie aujourd’hui d’une reconnaissance artistique et universitaire. La récente exposition La BD à tous les étages au centre Pompidou et l’installation en 2022 d’une chaire de création artistique au Collège de France dédiée à la bande dessinée en font la démonstration. Le recours à la BD, de la restitution d’une enquête de terrain jusqu’à la vulgarisation de données scientifiques, possède de nombreux avantages, puisqu’il s’agit d’un médium accessible et adaptable, notamment depuis l’essor d’internet. Par ailleurs, la BD a depuis ses origines été dotée d’une certaine réflexivité, qu’il s’agisse de l’évolution de ses méthodes visuelles ou de ses codes et modes narratifs. Après tout, son créateur, Rodolphe Töpffer, n’était-il pas à la fois son premier praticien, mais aussi son tout premier théoricien ? Des travaux de Scott McCloud à ceux de Benoît Peeters et Thierry Groensteen, la BD peut revendiquer aujourd’hui un corpus théorique conséquent sur lequel nous nous reposerons dans cet article.
5De nombreux travaux ont abordé les impacts de la BD dans la recherche ainsi que sa lente intégration au sein des sciences humaines et sociales, en raison, parfois de « blocages d’ordre culturel ou professionnel » (Jablonka, 2014). Qu’elle produise une forme de « sociologie dessinée » (Nocérino, 2016) ou participe au renouvellement de « l’anthropologie graphique » (Tondeur, 2018), la production de planches dans le cadre d’une recherche s’arrime par ailleurs à l’émergence de deux nouveaux secteurs de la BD. L’un spécialisé dans la médiation scientifique (la collection « Sociorama » aux éditions Casterman par exemple) et l’autre dans le reportage journalistique (comme les articles publiés dans La Revue dessinée ou la revue XXI), dont le croisement entre le récit de voyage immersif et le roman graphique introspectif (Guibert et al., 2010 ; Delisle, 2011 ; Sacco, 2011) a eu une certaine influence chez les chercheurs-dessinateurs (Nocérino, 2023). Enfin, si la BD a favorisé l’émergence de récits et imaginaires, qui ont exercé une grande influence dans la production cinématographique et littéraire, elle évolue aujourd’hui du fait des préoccupations écologiques et sociales grandissantes de ses auteurs, comme dans les travaux de Mathieu Bablet (2020) ou de Guillaume Singelin (2023). Les récits techno-solutionnistes des histoires de science-fiction laissent ainsi peu à peu la place à des imaginaires fortement influencés par les travaux d’anthropologues et philosophes, tels que ceux de Philippe Descola, Baptiste Morizot ou Vinciane Despret.
- 4 Si ce terme peut faire référence au phénomène des « tiers-lieux », voire au concept de « tiers pays (...)
6En revenant sur l’expérimentation urbaine des Jardins Joyeux, restituée en cases de BD, cet article propose, d’une part, de questionner les conditions d’une recherche-création et ses conséquences dans la construction d’un sujet de recherche en prise avec les transformations sociales et écologiques d’un milieu, et, d’autre part, d’explorer les imaginaires et futurs désirables portés par le mouvement des communs, incitant au renouvellement de notre rapport au sol et à ses usages. En somme, nous verrons comment la BD se fait le témoin de la disparition d’un tiers espace4 rouennais en nous appuyant notamment sur la mémoire de ceux qui l’ont un bref instant rêvé et habité.
7Le dessin fait partie intégrante de la formation d’architecte et peut être un outil d’investigation dans le cadre d’une recherche dans les domaines de l’architecture et de l’urbanisme. En parallèle de la maîtrise du dessin géométral, les étudiants en architecture sont tenus d’acquérir des compétences en prise de croquis et relevés sur site. Durant ma formation, j’ai ainsi été incitée à éprouver une pluralité de modes de retranscription des milieux étudiés : entre autres, coupe paysagère ou habitée, perspective et mise en récit du projet. Omniprésent durant les cinq années de formation, ce travail méticuleux du dessin disparaît cependant durant la recherche doctorale. Le dessin étant mon premier moyen d’expression, j’ai choisi de restituer une partie de mon enquête de terrain en bande dessinée, celle-ci présentant des avantages complémentaires à ceux de l’écriture d’un manuscrit.
- 5 Pierre Nocérino a soutenu sa thèse en 2020 sur le métier d’auteur de bande dessinée et s’est intére (...)
- 6 Nocerino Pierre, Maze Léa (2020), Émile, on bande ?, [En ligne] : https://socio-bd.blogspot.com
8Si l’architecture et l’évolution des villes ont fortement influencé de grands maîtres du neuvième art, comme Will Eisner ou Winsor McCay, il existe également des emprunts de la part des architectes pour nourrir leur propre travail (Rambert et Thénevet, 2010). Yes is More (2010), bande dessinée produite par le cabinet d’architectes Bjarke Ingels Group (BIG) en est l’un des exemples les plus cités. Néanmoins, l’usage de la BD se limite à n’être souvent qu’un simple outil de communication de projets à destination d’un plus large public. L’emploi de la bande dessinée dans la recherche partage souvent ce type de motivations, bien qu’il existe une diversité d’approches dans l’hybridation des sciences humaines et sociales avec ce médium. Si un chercheur souhaite traduire ses travaux en planches, il lui est nécessaire d’acquérir des compétences graphiques et de maîtriser les codes fondamentaux de la BD. Un retour d’enquête en images nécessite ainsi, non seulement un savoir-faire et une connaissance des codes de la bande dessinée, mais aussi une capacité à hiérarchiser et à mettre en scène des données. S’il choisit d’en être le dessinateur, le chercheur se retrouve grandement limité par ses propres compétences en dessin, en storytelling et en montage, généralement éprouvées lors de la phase du storyboard. Si le dessin permet une grande liberté dans le choix des cadrages, agencements et sujets représentés – ce qui nécessiterait un important matériel, voire le recours à des effets spéciaux dans le cas d’un rendu filmique –, encore faut-il être capable de réaliser des planches. Pour cette raison, de nombreux chercheurs font appel à des auteurs et dessinateurs de BD professionnels pour réussir cette transition. Dans l’élaboration de cette « bande dessinée du réel » émergente, Thierry Groensteen explique que « le dessinateur est bien souvent ici le responsable de la mise en récit d’une matière première amenée par le spécialiste/documentaliste/enquêteur. Il adapte des éléments de savoir pour les exprimer dans le langage de la bande dessinée » (Groensteen, 2017, p. 37). Le chercheur Pierre Nocérino5, par exemple, conçoit la BD comme un outil légitime d’écriture de la sociologie, et a notamment travaillé en collaboration avec l’autrice Léa Mazé pour réaliser de courtes histoires portant sur la sociologie, les travaux de chercheurs comme Everett Hughes ou Émile Durkheim, et plus généralement sur les conditions d’une recherche. Cela lui a permis de vulgariser ses recherches dans le but d’atteindre et de sensibiliser un public non initié aux sciences sociales, notamment sous la forme d’un blog6. Cette approche de la BD s’illustre souvent par l’emploi d’un ton humoristique à des fins didactiques grâce à l’usage de gags visuels et le choix de formats généralement courts. Les dessins tendent alors à être simplifiés pour gagner en clarté et en accessibilité, autant pour séduire un public scientifique non habitué aux codes graphiques de la BD que pour plaire aux lecteurs amateurs, familiarisés à ce type de choix éditorial.
- 7 Nocérino témoigne : « Les premières propositions de story-board faites à Léa Mazé, alors que je les (...)
9Cette démarche n’est pas la mienne. Mon activité d’illustratrice en parallèle de ma recherche doctorale me permet de ne pas dépendre d’un co-auteur et donc de concevoir mon propre storyboard. Un contrôle sur ce travail artistique m’affranchit des « épreuves7 » puisque je n’ai ni à m’initier aux critères d’évaluation et d’exécution d’une autre personne ni à m’adapter à un processus créatif étranger au mien. Je peux ainsi restituer le caractère immersif d’une enquête en m’appuyant seulement sur ma propre expérience et ma mémoire visuelle. Si cette approche me confère une certaine liberté dans la réalisation de mes planches, elle me prive toutefois d’un regard extérieur sur mon travail, à l’inverse de la collaboration fructueuse entre Nocérino et Mazé. Elle renforce aussi la dimension solitaire de l’écriture de la thèse. Ma bande dessinée, portant sur le collectif des Jardins Joyeux, n’a donc pas pour but d’illustrer ma thèse, ni même de vulgariser mes données de recherche. Elle agit comme un complément de mon manuscrit, dans le sens où elle permet de revenir en images sur un de mes terrains d’enquête, en figurant ce que j’ai pu observer et en représentant ce qui ne peut être retranscrit fidèlement à l’écrit.
- 8 Le quartier Saint-Nicaise a ainsi été marqué par l’occupation de l’église Saint-Nicaise pendant la (...)
10Si l’intérêt premier était porté sur le conditionnement du commun au sein du collectif des Jardins Joyeux et le projet alternatif qu’ils tentaient de soumettre à la municipalité de Rouen, mon regard s’est peu à peu déplacé sur le site même du foyer Sainte-Marie et son inscription au sein du quartier Saint-Nicaise, déjà sujet à d’autres mobilisations sociales par le passé8. Ainsi, loin d’être un simple réceptacle à cette lutte urbaine et aux inquiétudes des riverains, l’ancien couvent était avant tout un espace peuplé d’autres vivants et le témoin d’une histoire jusqu’alors conservée entre les hauts murs ceinturant la parcelle. Il ne s’agissait dès lors plus de poser un regard distant sur un projet architectural, mais de comprendre l’implication de tous les actants sur un site condamné à la destruction. En somme, la lutte des « JJ » a permis d’illustrer le profond conflit entre deux représentations de l’espace : l’une réduisant la terre à une matière inerte et disponible, vidée de ses vivants, l’autre proposant de composer avec un milieu de vie en sursis. Mes planches visent à rendre compte de cette dichotomie. Si l’idée de créer une BD sur cette enquête de terrain m’avait d’emblée semblé pertinente, elle est devenue de plus en plus urgente au fur et à mesure de la destruction du patrimoine architectural et environnemental du site du foyer Sainte-Marie.
- 9 Dans Carnets de manifs (2021), les deux auteurs ont réussi à dessiner une foule en mouvement en res (...)
- 10 Par mes biais d’architecte, j’ai commis l’erreur de considérer que les personnes interviewées savai (...)
11N’ayant pas la maîtrise du dessin pris sur le vif, comme ont pu le faire brillamment par exemple les auteurs-dessinateurs expérimentés Cyril Pedrosa et Loïc Sécheresse lors du mouvement des Gilets jaunes9, j’ai choisi de privilégier la prise de notes de mes observations, croquis très rapides (et peu lisibles pour quelqu’un d’autre que moi) et schémas afin de me remémorer plus tard où se situait l’action et les personnes engagées. Ces annotations n’avaient donc pas pour but d’être reprises telles quelles dans mes futures planches de BD, mais servaient de soutien à ma mémoire visuelle pour reproduire ensuite les actions opérées par le collectif des Jardins Joyeux. En reprenant finalement les outils d’un architecte en visite sur site, muni d’un carnet et d’un crayon, j’ai compilé des détails dans le but de fournir mes futurs dessins et de restituer au plus près l’action étudiée. Par ailleurs, il peut être intéressant de noter aussi que la prise de notes et croquis rapide permettent au chercheur de se fondre plus facilement dans son terrain d’enquêtes lors d’une observation participante, ce qui peut être plus délicat lorsqu’il privilégie le tournage de séquences filmées par exemple. Lors de mes entretiens, je me suis également appuyée sur des plans que j’avais préalablement dessinés du foyer Sainte-Marie afin de comprendre les différentes phases de l’occupation, les usages accolés aux espaces et le parcours des occupants. Les enquêtés ont ainsi annoté et dessiné sur les plans, parfois avec difficultés10, tout en me décrivant leur espace de vie et de lutte. Les entretiens s’étant déroulés après l’occupation, ces plans ont servi d’outil de médiation et permis de raviver les souvenirs de ceux qui ne savaient pas encore qu’ils ne pourraient plus se rendre sur le site, tel qu’ils l’avaient connu et habité. Proche de la méthode de la photo-élicitation, la conduite des entretiens a ainsi permis de restituer en dessin l’occupation et l’usage des espaces de l’ancien foyer. Cette dimension collective du dessin a mis en lumière des pratiques passées inaperçues, des espaces peu arpentés par les uns, mais beaucoup plus investis par d’autres. Plus proches des « portraits habités » (Raport, 2020) bricolés au fur et à mesure de l’entretien, ces plans se sont ainsi ajoutés aux photos, paroles rapportées et schémas rapides effectués pendant et après mes observations. En somme, ces documents rassemblés donnaient à voir la tension entre l’espace conçu par le projet immobilier et l’espace vécu des militants et habitants du quartier Saint-Nicaise.
Image 1 – Planche de bande dessinée représentant la manifestation du 17 septembre 2022 contre l’artificialisation des sols et la préservation des Jardins joyeux (Rouen).
Pour cet événement, le collectif des « JJ » avait réalisé un arbre pour symboliser et « donner la parole » aux non-humains présents sur le site du foyer Sainte-Marie et menacés par le projet immobilier.
© Miléna Koutani, 2023
12Si la fabrique de cette BD me permet de mieux appréhender l’objet de ma recherche, elle me permet également de m’attarder sur la méthode d’écriture de restitution d’une enquête. Le storyboard s’est ainsi créé lentement, au fur et à mesure de mes observations de terrain, se remplissant en fonction de l’avancée des travaux et des mobilisations du collectif des « JJ », mais aussi en parallèle de mes approfondissements théoriques portant sur le(s) commun(s). Le tressage des vignettes de chaque page se construit donc avec le développement de mon manuscrit. Cette écriture dessinée se poursuit ensuite avec l’élaboration des planches qui sont dessinées puis encrées au format A3, avant d’être coloriées sur tablette graphique. Un aller-retour s’effectue ainsi entre la réalisation de cette bande dessinée et l’avancement de mon manuscrit. En somme, en incluant la bande dessinée dans une recherche, un médium souvent déconsidéré, car populaire et ludique, on subvertit l’idée qu’il n’existe qu’une seule manière légitime de communiquer des connaissances.
- 11 Notons que le travail d’Art Spiegelman a eu un impact sans précédent dans la légitimation et la rec (...)
- 12 Peeters Benoît (2022), « Espace, temps, narration », Poétique de la bande dessinée, Collège de Fran (...)
- 13 On peut citer l’ouvrage collectif récent, Tenir la ville (2023), qui dresse un panorama approfondi (...)
13Dans son cours Poétique de la bande dessinée, le scénariste et théoricien de la BD, Benoît Peeters, introduit sa lecture en reprenant la définition d’Art Spiegelman, célèbre auteur de Maus11 : « Comics are about time turned into space12 ». C’est donc bien cette spatialisation du temps qui nous intéresse ici, en particulier en la confrontant aux problématiques écologiques et sociales, propres au champ des communs urbains. Ces derniers sont largement convoqués depuis les années 2000 pour caractériser l’émergence de nouvelles formes de vie sociale (Stavidres, 2016), englobant à la fois des mouvements d’occupation de l’espace (Occupy, Indignados, etc.) et des luttes urbaines (zones à défendre et squats), que des expérimentations collaboratives dans la ville et ses périphéries (tiers lieux, coopératives d’habitants, chantiers participatifs, etc.). Ces mobilisations placent la question urbaine au cœur de leur lutte et se caractérisent par des formes d’appropriation souvent conflictuelles contre des projets de renouvellement urbain par exemple, et se distinguent par l’intervention directe des habitants dans la production de l’espace13. Au cœur d’un mouvement de résistance instituant, les communs urbains dessineraient donc un tiers espace, au-delà de l’espace public et privé, en réaction « au processus de développement du capital dans sa phase néolibérale, qui trouve dans la ville son espace privilégié de production et d’accumulation » (Festa, 2022, p. 175). En accordant une prévalence à la destination sociale d’un espace et à sa jouissance collective, le commun s’oppose ainsi à l’appropriation privative des ressources communes et à la dépossession de la valeur produite socialement dans la ville (Harvey, 2015).
14Pour comprendre la relation entre sujets et lieux du commun, ma recherche repose en partie sur des travaux juridiques et socio-économiques portant sur le renouvellement de notre conception de la propriété et les implications que celle-ci entraîne sur nos modes d’habiter. Dans la lignée des travaux de Philippe Descola, sur lesquels nous reviendrons plus tard, Sarah Vanuxem propose par exemple une approche de la propriété qui serait directement rattachée aux usages de la terre (Vanuxem, 2018). Désignée bien plus comme un pouvoir ou une faculté d’habiter, la propriété ne caractériserait plus un acte de domination, précédé par celui d’une captation, mais se définirait bien plus comme la liberté de séjourner dans des choses-milieux. En s’appuyant sur d’anciennes formes de propriétés (telles que les propriétés simultanées ou les communaux) et en réhabilitant des droits autochtones (Vanuxem et Guibet Lafaye, 2015), cette vision restitue la légitimité d’un sujet collectif, pouvant même s’élargir aux non-humains. La pluralité des intérêts peut ainsi être prise en compte puisque la propriété ne désigne dès lors plus un droit d’exclure une chose à autrui ou de se séparer des autres, mais bien plutôt d’interagir au sein de milieux relationnels où les choses sont « des réalités fondamentalement partagées » (Crétois, 2020, p. 172). C’est donc cette « copossession » du monde (Crétois, 2023) qui est éprouvée par la pratique du commun dans l’émergence de ces nouvelles subjectivités urbaines (Hardt et Negri, 2013) ; et c’est elle aussi qui est en jeu aujourd’hui dans la représentation d’un espace habité. Nous allons ainsi voir comment dessiner et mettre en scène l’expérimentation d’un commun, c’est permettre de visualiser l’exercice d’un droit à la ville (Lefebvre, 1968) et à la terre (Paddeu, 2021) en train de se faire.
15La forme d’une planche pouvant en elle-même engendrer un récit, la BD se prête tout particulièrement à la retranscription de ce type d’expériences. Des auteurs ont ainsi cherché à documenter et restituer des formes d’autogestion et d’organisation collective : en épousant par exemple le regard de personnages impliqués dans le projet commun de la Cité des abeilles après la Seconde Guerre mondiale (Boé et al., 2015), en documentant la création et l’évolution d’une communauté d’habitants post-1968 à travers le regard et le vécu d’un de ses membres (Tanquerelle et Benoît, 2010) ou en retraçant l’expérimentation atypique d’une communauté anarchiste au début du xxe siècle dans les Ardennes (Debon, 2015). Si ces cas cités ont nécessité une documentation importante, des expérimentations plus récentes ont pu être directement suivies par des auteurs-dessinateurs embarqués sur le terrain. La ZAD de Notre-Dame-des-Landes a ainsi bénéficié de restitutions en bande dessinée, que ce soit sous la forme d’un récit reprenant les codes du documentaire (Azuélos et Rochepeau, 2019) ou celle d’une histoire conjuguant autofiction et reportage (Pignocchi, 2019). L’inventivité de ces restitutions est une source d’inspiration pour tout chercheur souhaitant traduire ses travaux sous la forme d’une BD, notamment par la possibilité d’alterner des scènes d’action avec des apartés pédagogiques et ludiques. On peut citer par exemple la bande dessinée de Pignocchi, La recomposition des mondes (2019), qui reprend des travaux d’anthropologie, notamment ceux de Philippe Descola sur la dualité entre nature et culture. Si le médium de la BD peut être utile à l’analyse sociospatiale d’un terrain d’étude, c’est notamment parce qu’il se compose de « page-habitées », dans le sens où la page provoque une spatialisation du récit. En effet, « la gestion concertée de l’espace, des espaces, apparaît bien d’entrée de jeu, comme l’une des clés de l’art de la bande dessinée » (Groensteen, 2008, p. 27).
Image 2 – Extrait dessiné d’un entretien avec un militant des Jardins joyeux.
Le tressage des cases intègre à la fois la retranscription de l’entretien, l’intégration d’une action passée (ici de l’agriculture urbaine), mais aussi des interprétations visuelles illustrant les propos de la personne interviewée.
© Miléna Koutani, 2024.
Image 3 – Extrait dessiné d’un entretien avec un militant des Jardins joyeux.
La case muette représentant le rougequeue noir permet de retranscrire l’émotion générée suite à la destruction de l’habitat de cette espèce protégée.
© Miléna Koutani, 2024.
16Ce faisant, la BD a un pouvoir d’immersion que l’on peine à retranscrire dans des plans, coupes et perspectives isolées. D’autant plus que les croquis et dessins préparatoires sont de plus en plus écartés lors des présentations de projets d’architecture et d’urbanisme, en particulier dans les projets de fin d’études soutenus en ENSA, au profit de rendus numériques privilégiant un point de vue aérien. La BD permet ainsi une mise en dialogue des plans architecturaux et urbains avec une immersion dessinée dans l’espace. C’est ce qu’expérimentent les planches ci-dessus (images 2-3). En reprenant des extraits d’entretiens passés avec un membre du collectif des Jardins Joyeux, j’ai souhaité associer son témoignage et sa perception de l’espace du foyer Sainte-Marie avec des plans du site. En BD, l’ajout de textes non synchrones avec les images permet ainsi la juxtaposition d’entretiens, d’éléments de narration contextualisant l’action et des données de recherches dans les cas de projets de vulgarisation. Il ne s’agit plus, dès lors, de se contenter d’évoquer les actions et positionnements du collectif, mais bien de les montrer pour mieux les comprendre et les analyser. Au sein d’une séquence, la décomposition des cases permet en effet de visualiser les phases successives d’une même action, ce qui permet de dépasser cet arrêt sur images et participe à la caractérisation de la BD en tant qu’art séquentiel (Scott McCloud, 1999). Jan Baetens explique que si « le cadre est non seulement pluriel, il est aussi variable, et ce sont les variations de cadre, qui s’accompagnent de variations de contenu, qui exhibent en quelque sorte cette intrication du support et de la figuration » (Baetens, 2008). Cette approche donne à voir le point de vue de différentes parties prenantes d’une enquête, à savoir dans le cas de la lutte urbaine des « JJ » : la parole des militants du collectif, des membres d’associations de défense de l’environnement ou du patrimoine et celle des habitants du quartier directement impliqués par le projet immobilier. Cette pluralité des voix, illustrée par la succession de cases et paroles rapportées sur une même page par exemple, souligne qu’un monde commun est affaire de composition et recomposition, qu’il n’est ni donné ni universel et qu’il peut donc potentiellement échouer (Latour, 2011).
Image 4 – Extrait dessiné d’un entretien avec un militant des Jardins Joyeux.
La BD permet ici l’intégration d’un flash-back alors que la personne enquêtée se souvient des moments passés au foyer Sainte-Marie pendant l’occupation zadiste.
© Miléna Koutani, 2024.
Image 5 – Extrait dessiné d’un entretien avec un militant des Jardins Joyeux.
Cette page permet de mettre au premier plan l’oiseau rougequeue noir, présent sur le site du foyer Sainte-Marie, et qui est devenu le représentant des non-humains au sein de la lutte urbaine des JJ.
© Miléna Koutani, 2024.
17Si l’on considère en effet qu’une planche de BD intègre « une seule vignette qui se déforme/se transforme pour donner accès au monde 3D sur 2D » (Robert, 2018, p. 44), alors elle peut être un outil d’exploration mettant au jour un milieu habité. La case ouvre un espace, autant qu’elle en ferme puisqu’elle trompe le lecteur dans l’existence d’un hors champ situé entre les ellipses des cases (Robert, 2018). L’exploration d’un lieu, comme celui d’une ZAD arpentée de long en large, permet de sortir ce hors champ. Dès lors, celui-ci n’est plus prisonnier de l’espace inter-iconique, grâce à la représentation de l’espace parcouru sous différentes facettes à travers les cases. Le décor des pages de la BD participe ainsi à la description d’un espace, aujourd’hui disparu, et permet de rendre compte des transformations faites par le collectif le temps de leur occupation. Faire se mouvoir des personnages dans ces décors permet d’associer des pratiques alternatives et analysées dans la thèse aux espaces nouvellement appropriés, tels que la bibliothèque commune, la salle de bal, le « carré queer », etc. Les planches de BD permettent en ce sens d’observer l’évolution d’un espace habité, les états provisoires par lesquels il est passé, ce qu’il a été et ce qu’il ne sera plus. La mémoire du lecteur a ici toute son importance puisqu’il permet de revenir en arrière et de retrouver le même point de vue depuis une rue, à différentes phases d’une lutte urbaine. Ainsi, sur une page, l’angle de la rue de Joyeuse est embrassé par les opposants au projet immobilier lors d’une chaîne humaine pacifiste et, quelques pages plus loin, ce même angle présente le début de la destruction d’une partie du bâti de l’ancien foyer Sainte-Marie (images 1, 6).
18La BD donne l’opportunité de représenter une pluralité de points de vue et d’établir des liens dans une même séquence. Prises isolément, les cases d’une planche perdent leur signification. La BD permet ainsi d’apporter différentes facettes d’un même espace, une pluralité de perceptions et de vécus. C’est cette mise en récit d’images, propre à cet art séquentiel, qui aboutit finalement à l’illustration d’un espace commun. Travailler le fragment comme outil de représentation permet de rendre compte de la complexité des milieux étudiés. C’est une différence parmi tant d’autres avec les illustrations ou montages de présentation d’un projet d’architecture, qui peut parfois se résumer à une seule image manifeste, qu’il s’agisse d’une perspective, d’un plan ou d’une coupe, et qui doit pouvoir condenser les intentions majeures d’un projet. Au fil des pages, la pluralité des angles et des points de vue permet ainsi d’avoir une vision d’ensemble du site du foyer Sainte-Marie et de se figurer l’occupation des Jardins Joyeux (images 2-4). Le potentiel spéculatif de la BD permet en plus d’accéder à la projection de ce que l’espace en question aurait aussi pu être d’après les personnes interviewées.
19Dessiner une enquête de terrain permet de mettre en lumière des détails, qui peuvent ne pas être mentionnés pour ne pas alourdir le développement d’un paragraphe du manuscrit, voire être tout simplement oubliés. La bande dessinée ajoute une nouvelle strate aux observations de terrain. En précisant les vêtements et les positionnements du corps des protagonistes dans l’espace ou encore en signifiant l’évolution des rues d’un quartier de plus en plus marquées par une lutte urbaine (tags, nombreuses affiches et stickers, etc.), les planches tendent à retracer le cadre d’une enquête. Ces détails peuvent être parfois anodins, mais piquent pourtant l’attention de l’enquêteur : qu’il s’agisse d’une habitante du quartier Saint-Nicaise abordant la problématique des communs urbains tout en étant accoudée à des livres sur le familistère de Guise posés par hasard sur sa table de salle à manger ; ou qu’il s’agisse de riverains suspendus à leur balcon, observant avec intérêt une confrontation entre les Jardins joyeux et les forces de l’ordre, comme s’ils étaient face à une représentation théâtrale… Tous ces éléments peuvent être mis en case sans pour autant avoir besoin de s’y attarder plus que nécessaire. Le regard du lecteur balaie la page, glisse brièvement d’une scène à l’autre et affine la compréhension du contexte d’un entretien ou l’atmosphère d’une action collective. Cette accumulation de détails finit par enrichir considérablement la description d’une enquête. C’est finalement apprendre à prêter davantage attention depuis l’immersion de l’enquête jusqu’à la réalisation des planches.
20La retranscription en bande dessinée souligne ainsi la construction d’un objet de recherche (Nocérino, 2023) et questionne le regard situé du chercheur, probablement davantage qu’avec un support photographique ou filmique. En dessinant une action, le chercheur-dessinateur porte la responsabilité de ce qu’il choisit de garder ou non dans une case ou une mise en page. Bien que des auteurs s’aventurent dans l’art de l’improvisation (c’est le cas de dessinateurs comme Vincent Perriot par exemple), la BD reste un art de l’anticipation où chaque planche nécessite d’être réfléchie et préméditée. Du fait de sa construction en double page (les webtoons et notes de blogs échappent désormais à cette contrainte), la BD peut être conçue pour générer des effets de surprise, des accélérations ou des respirations aux fins d’encouragement à poursuivre la lecture des prochaines pages. La construction d’une BD, même dans le cadre d’une recherche, n’échappe donc pas à la mise en récit et à la création d’une intrigue. En faisant le choix de retracer chronologiquement la lutte des Jardins Joyeux, je travaille ainsi sur le rythme de l’histoire. Les pages de respiration sans texte permettent, par exemple, de s’imprégner des espaces dessinés, de profiter de la profondeur de champ (surtout si elle est traitée en pleine page), tandis que les pages plus « bavardes » accélèrent davantage la narration par l’appui d’entretiens et de phylactères narratifs. Le dessinateur s’appuiera en outre sur la discontinuité et les ellipses, propres au langage de la BD, pour laisser le lecteur imaginer les blancs et les absences. Loin d’être un manque, ce travail du hors champ participe à l’immersion dans la lecture.
21La bande dessinée peut être très utile pour raconter l’évolution d’une enquête et les mutations observées sur un territoire. Les cases remplissent dès lors bien ce rôle de « prélèvements » opérés sur un « continuum spatio-temporel » (Groensteen, 2008, p. 24). C’est un des avantages par rapport au relevé photographique : un jeu temporel peut se créer dans une même planche, la case permettant de fixer le temps d’une action, de dépasser l’instantanéité filmique ou photographique pour embrasser plusieurs temporalités. À l’image de Richard McGuire, auteur de Ici (2015), qui s’est appuyé d’un seul plan fixe dans un même espace pour faire dérouler le temps sur plusieurs siècles, nous pouvons très bien imaginer qu’une planche de ce type pourrait faire dialoguer les pratiques des anciennes occupantes du foyer Sainte-Marie avec celles des militants zadistes des Jardins Joyeux. La planche permet ces écarts et dépasse le simple exercice de style en proposant une représentation plurielle d’un espace. Dans une moindre mesure, j’ai juxtaposé sur le même plan la vision d’une partie du bâti en front de rue partiellement détruit, avec le dessin d’une manifestation des Jardins Joyeux pour la sauvegarde de ce même bâtiment s’étant déroulée quelques mois plus tôt. La planche de BD permet ainsi de fragmenter l’espace et le temps pour confronter des points de vue anciens et présents.
Image 6 – Superposition de différentes temporalités sur une même planche présentant le foyer Sainte-Marie avant et pendant la destruction du site.
© Miléna Koutani, 2023.
- 14 Les Pizzlys raconte le « retour sur Terre » d’une fratrie se déracinant de Paris pour vivre aux côt (...)
22Depuis ses débuts, la BD offre l’opportunité d’une ouverture sur des imaginaires et futurs plus ou moins désirables. Si elle s’est faite l’écho des avancées technologiques et a accompagné les promesses d’abondance et de progrès, elle se heurte aujourd’hui aux angoisses des auteurs-dessinateurs, piégés par leurs propres récits dystopiques. Cependant, la surenchère d’histoires catastrophistes se confronte de plus en plus à l’émergence de contre-récits et imaginaires pluriels et inclusifs : sous la forme de BD lanceuses d’alerte (Léraud et Van Hove, 2019 ; Bengana et al., 2024), de manifestes écologistes (Squarzoni, 2012 ; Blain et Jancovici, 2021) ou de fictions portant plus largement sur le vivant (Rochette, 2019 ; Moreau, 2022). La bande dessinée s’ouvre donc aujourd’hui à ce contexte de multicrises et de nombreux auteurs n’hésitent pas à prendre en compte ces préoccupations écologiques dans leurs œuvres, qu’il s’agisse du choix du récit ou de la méthode de travail. Pour l’écriture des Pizzlys (2022) par exemple, Jérémie Moreau a indiqué en notes de fin s’être inspiré des travaux scientifiques de Miguel Benasayag, Nastassja Martin et Baptiste Morizot – annotation suffisamment rare dans la BD fictionnelle pour être soulignée. Au-delà du parallèle entre le récit des Pizzlys et celui de Nastassja Martin14, les BD de Jérémie Moreau ont la particularité de décentrer le regard du seul point de vue humain en proposant d’intégrer davantage la présence des non-humains, généralement relégués à un arrière-plan décoratif. On peut ainsi caractériser deux mouvements conjoints qui peuvent se nourrir mutuellement dans les récits émergents actuels : d’une part, les BD de projections, inspirées des travaux scientifiques et des scénarii du GIEC notamment, qui donnent à voir d’autres possibles en pensant les catastrophes en cours et à venir, d’autre part, les BD qui restituent un monde du « déjà-là », du faire-avec, appuyées d’expériences et de témoignages en marges. Ces bandes dessinées visent ainsi à répondre à ce que Baptiste Morizot diagnostiquait de la crise écologique actuelle, qui serait le résultat d’une crise de la sensibilité, à savoir « un appauvrissement de ce que nous pouvons sentir, percevoir, comprendre, et tisser comme relations à l’égard du vivant » (Morizot, 2020, p. 21).
- 15 Expression de Henri Van Lier, citée par Baetens (2008) qui ajoute : « est-ce le cadre qui motive la (...)
- 16 Nom donné par André Franquin à cette mise en page classique de la BD, à savoir une page constituée (...)
23La BD restitue la subjectivité de la perception par l’existence même du multicadre15 et assume davantage le rôle et les choix de l’observateur-dessinateur. Son efficacité communicationnelle tient au fait que sa mise en scène parvient à se faire discrète, sans avoir besoin d’exhiber plus que nécessaire les choix artistiques et les compétences de son auteur : « [la bande dessinée] est à la fois capable de faire passer des choses, du sens et du raisonnement, mais dans l’oubli de leur mise en scène, dans l’oubli de ce qui permet de les tenir comme sens et raisonnement » (Robert, 2018, p. 15). Même l’apparente neutralité du gaufrier16 n’est pas exempte de dramatisation et nécessite une maîtrise du cadre et du rythme. De ce fait, rendre compte du contexte d’une enquête par le dessin en cases permet d’illustrer l’implication directe de l’observateur. Cette dimension narrative pose notamment la question de l’incarnation ou non du chercheur dans ses dessins, puisque la BD souligne la corporéité de notre vision, qu’il s’agisse du référentiel adopté ou des outils et techniques utilisés pour la restitution.
- 17 Selon Descola, on doit cette confrontation nature-culture au christianisme : l’Homme tire en effet (...)
24L’ontologie naturaliste, décrite notamment dans les travaux de Philippe Descola, a imposé l’idée d’une nature extérieure et maîtrisée par les humains, eux-mêmes situés en retrait et en surplomb de celle-ci (Descola, 2005)17. Cette idée de « face-à-face entre l’individu et la nature » est notamment présente dans les modèles de représentation des Modernes, où s’opère une soumission du réel à la vue du spectateur. Dans son développement, Descola prend notamment l’exemple des œuvres de Pieter Bruegel où l’Homme est effacé du paysage au profit d’une « nature objective » ou celles d’Alberti avec l’introduction de la perspective qui impose cette dualité entre celui qui regarde (le peintre) et la chose qui est vue (le paysage). En s’appuyant sur l’essai La perspective comme forme symbolique d’Erwin Panofsky (1975), Descola explique en quoi la perspective tend à unifier et à rationaliser un monde, qui échapperait à la dimension subjective de la perception, dépassant ainsi les techniques de représentation de l’Antiquité. Il s’agit bien entendu d’un leurre puisque le point de vue imposé dans une perspective est au contraire bien « arbitraire ». Cette « objectivation du subjectif », très largement présente dans la peinture de paysage, a ainsi considérablement influencé nos conceptions de la nature. Par cette « objectivation du réel », la nature est « désormais muette, inodore et impalpable, [elle] s’est vidée de toute vie » (Descola, 2005, p. 121). Bruno Latour rappelle, par exemple, avec l’expression significative de « nature morte » que les éléments naturels n’ont pas d’autre rôle que celui d’être présentés à la vue du spectateur en étant parfaitement « arrangés, préparés, montés, alignés pour être rendus parfaitement visibles » (Latour, 2015, p. 27).
25La bande dessinée propose d’abandonner le point de vue aérien, propre à la grille parcellaire de l’espace par exemple. Bien loin de ces zones vidées, ou faiblement texturées que l’on retrouve dans les plans et les coupes d’architecture, les cases de BD se caractérisent par leur remplissage. Il existe bien entendu une diversité de styles, du plus réaliste et foisonnant au plus épuré et minimaliste, mais ce que présente une planche de BD découle d’un choix de l’auteur-dessinateur. La représentation de l’espace ne se dissimule pas derrière l’objectivité souhaitée d’un dessin géométral. Le trait est ici identifiable, il engage son auteur et prend le lecteur pour témoin, qui participe à définir la situation et l’action en cours. Ainsi, peupler les espaces des cases c’est donner l’opportunité de pénétrer dans un monde commun. Qu’il s’agisse des oiseaux omniprésents dans l’œuvre de Pignocchi ou des cases muettes représentant un territoire peuplé de vivant dans les récits de Manu Larcenet, la bande dessinée illustre bien que nous ne sommes pas seuls. De plus, si la BD se réduit également à la vue, au détriment des autres facultés sensorielles, elle n’en est pas pour autant totalement muette, mais au contraire pleine « non seulement de dialogues, mais également de bruits et de fureur » (Robert, 2018, p. 76). Le dessinateur peut ainsi rendre compte des affects et pratiques issus d’une relation quotidienne avec le vivant, arrachés du règne des choses inertes et appropriables.
Image 7 – Extraits dessinés d’entretiens menés avec des militants des Jardins joyeux et habitants du quartier Saint-Nicaise.
La pluralité des voix se juxtapose sur un même espace, celui de la page, pour illustrer un même attachement au site du Foyer Sainte-Marie.
© Miléna Koutani, 2023.
- 18 Alors qu’il est ciblé par des grenades de désencerclement et du gaz lacrymogène, le personnage de P (...)
26C’est finalement ce qui était réduit jusqu’alors à l’arrière-plan qui s’autonomise et sort du rôle objectifiant de simple décor, dont le rôle est de contenir l’action des Hommes. Si des auteurs comme Chris Ware n’hésitent pas à faire du décor (une maison dans Building Stories, 2012) un personnage parmi d’autres, Pignocchi interrompt lui l’action en cours de son récit (une charge des forces de l’ordre contre les militants de la ZAD dans La recomposition du monde, 2019) pour laisser une double page aux oiseaux qui peuplent le territoire de Notre-Dame-des-Landes, menacé de destruction18. Le « décor-actant » d’une histoire, qui ne fait donc pas qu’accueillir l’action, mais en est partie prenante en la situant dans l’espace-temps (Robert, 2018), peut ainsi bénéficier d’une exposition importante au sein d’une pleine page, ou d’une image bandeau, là où la case laisse suffisamment de place aux détails. Dans le travail de mise en scène, l’auteur-dessinateur est contraint de s’interroger sur la place qu’il accorde à ce qui est généralement marginalisé (voire absent), servant à contextualiser l’action en cours d’une histoire. Pour des raisons de lisibilité ou de manque de données, le dessinateur peut ainsi se demander : quand est-ce que le décor doit-il être dessiné et quand doit-il s’estomper, voire disparaître ? De ce fait, en tentant de restituer un milieu de vie habité d’humains et non-humains, le chercheur peut rendre compte de ce qui a été invisibilisé par les imaginaires dominants, y compris ceux de la bande dessinée. Groensteen rappelle ainsi que, pendant longtemps, « la bande dessinée franco-belge traditionnelle exprimait un point de vue essentiellement petit-bourgeois, caractérisé par l’apologie de la propriété, le colonialisme et une vision rétrograde de la femme » bien que ses héros aient été caractérisés comme des défenseurs de la liberté et des peuples opprimés (Groensteen, 2008, p. 181).
27L’enquête menée auprès du collectif des Jardins Joyeux a permis de comprendre comment l’occupation des jardins était aussi un moyen de construire et préserver les relations que les « JJ » et riverains avaient pu tisser avec cet environnement. Le retour en BD sert ainsi à illustrer comment cette réappropriation de l’espace s’est faite par une reprise des savoirs. Si les uns ont pu reconnaître une espèce d’oiseau protégée lors de leurs déambulations matinales, d’autres ont pu discerner différentes souches de plantes pendant des heures de jardinage collectif. J’ai ainsi cherché à figurer comment les squatteurs du site ont fait des non-humains des partenaires de lutte face à un « oppresseur commun » (Descola et Pignocchi, 2022). Ce qui a été tenu comme donnée négligeable, voire invisibilisée, par le projet immobilier, se retrouve par conséquent au cœur de cette BD. Par exemple, le rougequeue noir, une des espèces d’oiseaux observées sur le site grâce à l’aide d’un naturaliste, est devenu sur le long terme une sorte de représentant des non-humains présents sur la parcelle de l’ancien foyer, dont l’habitat serait détruit par l’opération immobilière. Lors des entretiens, de nombreux militants du collectif ont en effet abordé la nécessité de sauver les jardins pour la sauvegarde de cette espèce protégée en particulier.
28J’ai dessiné un extrait d’entretien où un occupant raconte cette expérience collective et le lien qu’il a su nouer avec la biodiversité présente sur le site (images 3 et 4). Il se remémore notamment les aurores vécues aux « JJ » où il pouvait profiter du chant des oiseaux. J’ai souhaité retranscrire l’émotion perçue par le témoignage de ce souvenir en incrustant une case muette et sombre présentant le rougequeue noir. Cette « pictographie des émotions » (Groensteen, 2008, p. 80) dramatise certes la narration, mais permet d’illustrer le cadre d’un entretien, difficilement perceptible dans la retranscription textuelle d’un manuscrit. Du même ordre, sur la planche de nuit présentée précédemment (image 6), figurant un même angle du bâti selon différentes temporalités, j’ai ainsi choisi de mettre en lumière, dans une petite case en haut de la page, l’envol du rougequeue noir avant la destruction du site. Loin d’être un choix essentiellement esthétique ou décoratif, ce type de représentation permet aussi de rendre compte du traumatisme que peut générer la destruction d’un habitat sur ceux qui se sont battus pour l’éviter. Le choix des couleurs et le mutisme de la page expriment ainsi la lourdeur et la tristesse exprimées par des membres du collectif des Jardins Joyeux, se refusant aujourd’hui à revenir dans le quartier depuis le début du chantier du projet immobilier. La bande dessinée permet de retranscrire l’immersion du chercheur et les émotions palpables lors de l’enquête, qui sont souvent laissées de côté lors de la collecte puis la restitution des données. Le dessin invite à témoigner ce qui est inexprimable par les mots. Ainsi, en déplaçant l’attention du lecteur vers les non-humains et leurs intérêts, la BD « donne lieu » (littéralement, Robert, 2018, p. 84) à un espace qui s’offre à être exploré.
- 19 À l’heure actuelle, il est possible que le fond boisé de la parcelle puisse devenir un parc public, (...)
29Malgré des squats passagers et brefs, le site du foyer Sainte-Marie était inconnu pour une grande partie des habitants du quartier Saint-Nicaise, et plus largement des Rouennais, qui ne se doutaient pas du patrimoine environnemental et architectural dissimulé derrière l’enceinte de la parcelle rue de Joyeuse. En ouvrant le lieu au public dans le but d’en faire un espace commun et délégitimer le projet immobilier, le collectif des Jardins Joyeux a ainsi permis une réappropriation collective d’un espace en friche. Ce droit à la ville (Lefebvre, 2009) et à la terre (Paddeu, 2021) s’est notamment éprouvé par la formation de nouvelles coalitions et alliances, entre humains et non-humains. En dessinant sur des planches ce qui a été pendant quelques mois un état provisoire de ces milieux habités, cette BD de recherche vise ainsi à restituer des observations menées lors d’une enquête de terrain et se fait également le témoin d’une disparition urbaine. L’histoire collective des « JJ » raconte certes un combat en partie infructueux19, mais surtout d’autres manières d’habiter un territoire. Recourir à la BD pour rendre compte de cette repolitisation du sol participe dès lors à « reprendre la description des terrains de vie devenus invisibles » (Latour, 2017, p. 119).
- 20 « Vivre avec le trouble n’implique guère une telle relation à ces temps que l’on nomme « futur ». I (...)
30Mettre ainsi en page une enquête de terrain, n’est-ce pas participer à la transformation du rôle politique de l’architecte dans l’élaboration de la ville, telle que le proposent les autrices de Terra Forma ? Dessiner des pratiques alternatives et préfiguratives, comme observées sur les ZAD, c’est peut-être aussi une autre manière de « chorégraphier les mouvements des vivants » (Ait Touati et al., 2019) en interprétant les récits comme des outils de faire et agir commun (Roux, 2018) et en adoptant un point de vue avant tout terrestre. Les expérimentations génératives produites par les communs (agro)urbains sont ainsi autant d’histoires et de témoignages qui nécessiteraient d’être couchées sur le papier. Il ne s’agit pas ici de prétendre inventer de nouvelles formes de narration, mais bien de se réapproprier une approche multiperspectiviste des milieux de vie. Puisque la création et la recherche ont en commun la fonction anthropologique « de produire des représentations qui sont essentielles à notre ancrage et à notre orientation dans le monde » (Van der Gucht, 2023), cette hybridation invite à développer une écologie de l’attention qui participe à repenser nos manières d’occuper l’espace et donc d’habiter la Terre. Le renouvellement des pratiques scientifiques, qu’il se fasse par la BD ou d’autres écritures alternatives, serait ainsi bien une manière pour les chercheurs d’appréhender puis de semer le trouble, tel que diagnostiqué par Donna Haraway20, face aux catastrophes écologiques et sociales de notre temps présent. La bande dessinée, en tant que méthode, invite à la fois à restituer le déjà-là des désastres en cours, mais aussi à cultiver une forme de « respons(h)abilité » (Haraway, 2020) par le témoignage de nouvelles histoires et pratiques écologiques qui entrouvrent des ailleurs possibles et désirables. Alors, nous pourrions associer ces cases-récit à une sociologie narrative en mesure de faire théorie.